ARTICLE
L'iode est un élément rare dont la carence touche plusieurs
dizaines de millions de personnes dans le monde entier, avec des conséquences
importantes sur la goitrigenèse, voire sur le développement
neuropsychique des sujets concernés. La fonction de la glande
thyroïde est de capter l'iode et de constituer des stocks sous
forme organique (iodotyrosine) et hormonale (iodothyronine) dans les
molécules de thyroglobuline, afin qu'ils puissent couvrir les
besoins de l'organisme en hormones thyroïdiennes pour plusieurs
semaines. Cela constitue une situation unique dans le système
endocrinien.
Captage de l'iode circulant
La première étape dans l'accomplissement de cette fonction
est le captage de l'iode circulant (sous forme d'iodure, I)
par les thyréocytes. Les propriétés de ce captage
sont connues depuis longtemps [1] :
il concentre de 30 à 40 fois l'iodure contre un gradient
électrochimique ;
il requiert la présence de sodium (Na+) ;
il s'agit d'un transport actif, qui consomme de l'énergie
(inhibition par le dinitrophénol) par l'intermédiaire de
l'ATPase Na+ K+ dépendante (inhibition par
l'ouabaïne) ;
il peut subir une inhibition compétitive par certains
anions, tels le thiocyanate, le perchlorate, le pertechnétate (ce
dernier est, de ce fait, largement utilisé pour l'imagerie thyroïdienne
par scintigraphie).
Le captage de l'iode par les thyréocytes est fortement stimulé
in vivo et in vitro par la thyréostimuline (TSH)
hypophysaire. Il est, par ailleurs, immédiatement suivi par l'organification
de l'iode et la synthèse d'iodotyrosines et d'hormones thyroïdiennes
(thyroxine T4 et tri-iodothyronine T3) sur les chaînes
de la thyroglobuline sous l'action de la thyroperoxydase (figure 1).
En dehors de la thyroïde, certains tissus sont aussi capables
de capter et de concentrer l'iodure : les glandes salivaires, la muqueuse
gastrique, le placenta, les glandes mammaires, le plexus choroïde
et le corps ciliaire. On y retrouve les propriétés précitées
du captage, sans toutefois la régulation par la TSH et l'organification
de l'iode.
Le transport de l'iodure par le placenta et les glandes mammaires a
une utilité évidente pour l'hormonosynthèse thyroïdienne
du ftus et du nouveau-né. Le second type de transport est
d'ailleurs stimulé par la prolactine au cours de la lactation.
Dans les autres tissus, la fonction du captage de l'iode est inconnue,
on sait seulement que cet élément est transporté
hors du liquide céphalo-rachidien et de l'humeur aqueuse de l'il,
où sa concentration est plus faible que celle du plasma.
Pathologies du captage
de l'iode
En pathologie, le captage de l'iode par la thyroïde est diminué
dans les nodules « froids », en cas de surcharge iodée
et dans certains cas de goitre congénital et familial avec, parfois,
hypothyroïdie.
Dès les premières scintigraphies à l'iode 131
on a constaté que 80 % environ des nodules thyroïdiens fixaient
peu le radio-isotope et restaient blancs, ou « froids », à
la scintigraphie. L'utilisation du pertechnétate, qui est capté
sans être organifié, a confirmé que cette propriété
était due à la diminution du captage de l'iode.
La surcharge iodée, situation inhabituelle pour l'organisme
qui doit plutôt affronter la carence de cet élément,
provoque une double inhibition de la fonction thyroïdienne [2], celle
de l'organification d'abord, au niveau de la thyroperoxydase (effet Wolff-Chaikoff),
puis celle du captage de l'iode. La baisse du captage explique la scintigraphie
« blanche » de ces sujets et, surtout, empêche l'accumulation
intrathyroïdienne de concentrations toxiques d'iode, ce qui permet
la levée de l'inhibition de l'organification. Le phénomène
est, de ce fait, appelé « échappement à l'effet
Wolff-Chaikoff ». Il y a là un mécanisme d'autorégulation
de l'entrée de l'iode, indépendant de la TSH hypophysaire,
spécifique à la thyroïde. En effet, le captage par
les tissus extrathyroïdiens n'est pas inhibé (les glandes
salivaires, par exemple, restent parfaitement visibles à la scintigraphie).
La forme chimique de l'iode responsable de cette autorégulation
thyroïdienne reste encore mal connue (iodolactone ? iodohexadécanal
?).
Le défaut congénital et familial de captage thyroïdien
de l'iode est une cause rare de goitre congénital avec, parfois,
hypothyroïdie [3]. L'absence ou la quasi-inexistence de la fixation
des isotopes de l'iode à la scintigraphie oriente le diagnostic,
d'autant que les glandes salivaires ne sont pas, elles non plus, visualisées,
du fait de l'atteinte du transport iodé dans tous les tissus
de l'organisme. Cela est confirmé par la mesure du rapport iode
radioactif salivaire/iode plasmatique qui est effondré (de 1
à 3, alors qu'il est de 25 à 140 chez les sujets normaux)
après administration d'une dose traceuse. Une diminution du même
ordre de la radioactivité est aussi constatée dans le
suc gastrique. Par ailleurs, la simple administration d'iode (solution
de lugol) à des doses élevées, pharmacologiques,
permet d'obtenir et de maintenir une production normale d'hormones thyroïdiennes,
car l'iode pénètre alors dans les thyréocytes par
diffusion ou bien par la voie, même très diminuée,
du captage actif. Cela confirme la normalité des autres étapes
de l'hormonosynthèse (figure
2).
Clonage du transporteur
spécifique de l'iode (Na+/I symporteur)
L'ensemble de cette pathologie du captage de l'iode a été
éclairé par le clonage de son transporteur spécifique.
Les ADNc du transporteur murin [4], puis humain [5] ont été
isolés en 1996 : ils sont identiques à 84 %. Le gène
est localisé sur le chromosome 19p dans l'espèce humaine
[6]. Il comporte 15 exons séparés par 14 introns. Sa transcription
donne naissance à deux formes par épissage alternatif, dont
la forme longue prédomine dans la thyroïde. La protéine
a un poids moléculaire de 55 kDa, atteignant 80 kDa après
glycosylation. Elle est localisée dans la membrane latérobasale
des thyréocytes [7]. Ses extrémités aminoterminale
et carboxyterminale sont intracellulaires tandis que le reste de la chaîne
peptidique comporte 12 segments transmembranaires réunis par des
boucles intracellulaires et extracellulaires (figure
3). Sa transfection dans des cellules non thyroïdiennes leur
confère la capacité de capter l'iodure, avec les mêmes
propriétés que les thyréocytes, en particulier la
nécessaire présence de sodium (Na +) et l'inhibition
par les anions perchlorate. De ce fait la protéine est appelée,
en anglais, Na+/I symporter ou NIS.
Sa structure ressemble à celle d'autres cotransporteurs du
Na+, en particulier le cotransporteur Na+/glucose,
avec qui elle présente 24,6 % d'homologie.
Dans les thyréocytes, son activation par la TSH, connue de
longue date, est due à la stimulation de la transcription de son
gène [8]. Cet effet est véhiculé par l'AMP cyclique.
Les thyroïdes de patients atteints de maladie de Basedow contiennent
de 3 à 4 fois plus d'ARN messager et de protéine de NIS,
probablement sous l'action des anticorps antirécepteurs de la TSH
qui stimulent l'accumulation d'AMP cyclique.
La demi-vie de la protéine, dans les thyréocytes murins,
est de 4 jours [7].
Dans les tissus extrathyroïdiens (glandes salivaires, estomac,
etc.) l'activité transcriptionnelle du gène est plus faible
que celle de la thyroïde à l'état basal. Ceci est
probablement dû à la stimulation de la transcription du
NIS, dans les thyréocytes, par le facteur spécifique de
transcription TTF-1 (thyroid transcription factor 1), qui peut
se lier au promoteur du NIS thyroïdien, mais non à celui
des autres tissus [9].
Pathologies moléculaires
du NIS
En pathologie, l'ARN messager des NIS a été mesuré
par des méthodes qualitatives ou semi-quantitatives dans les nodules
froids malins ou bénins [10]. Les résultats sont mitigés,
puisque l'absence de NIS n'a été constatée que dans
une minorité de cas : dans 6/24 cancers différenciés
et 1/11 nodules bénins froids. En revanche, la concentration d'ARN
messager du NIS était réduite dans les métastases
ganglionnaires étudiées. D'autres études sont nécessaires
pour expliquer cette dissociation avec la clinique, qui utiliseront des
méthodes de mesure quantitatives et exploreront la protéine
elle-même, sa glycosylation ainsi que son insertion dans la membrane.
Il est à noter qu'in vitro, sur des cellules de cancer thyroïdien
en culture, la transcription du NIS est stimulée par l'acide rétinoïque.
Les résultats sont, en revanche, clairs dans les goitres congénitaux
et familiaux par défaut du captage [11, 12]. Chez tous les patients
étudiés, il a été mis en évidence des
mutations aboutissant soit à un codon stop à l'origine d'une
protéine tronquée, soit à un remplacement ponctuel
d'un acide aminé (le plus souvent, la thréonine 354 par
une proline). Dans ce dernier cas, la protéine est inactive comme
le montrent les expériences de transfection. Son ARN messager est
très fortement exprimé, ce qui pourrait en partie compenser
la diminution de son activité. Les sujets atteints sont soit homozygotes,
soit doubles hétérozygotes.
Leurs parents hétérozygotes simples sont normaux. Il
est à noter que le phénotype peut varier entre deux patients
atteints de la même mutation. L'explication pourrait, en partie,
être liée à des variations de l'iode alimentaire auxquelles
ces sujets sont très sensibles.
Le phénomène d'autorégulation par l'iode a également
été exploré [13]. Ainsi, il a été montré
que l'administration d'iode inhibe immédiatement la transcription
de la thyroperoxydase et du NIS. La différence des demi-vies de
ces protéines explique la séquence des événements
induits par la surcharge iodée : blocage de l'organification d'abord,
puis du captage de l'iode.
Il reste que, dans les cas d'hypothyroïdie induite par l'iode,
ce blocage du captage (ou « échappement à l'effet Wolff-Chaikoff
») n'a pas lieu, ce qui permet l'accumulation intrathyroïdienne
de concentrations élevées d'iode qui pérennisent
l'inhibition de l'organification. Le mécanisme de ce défaut
dans l'autorégulation par l'iode chez ces patients reste à
découvrir.
Les outils expérimentaux dont on dispose depuis le clonage
du NIS ont rendu possible l'exploration de sa place dans l'auto-immunité
thyroïdienne [14]. On a ainsi découvert que des pourcentages
notables de patients atteints de la maladie de Basedow ou de thyroïdite
de Hashimoto possèdent des anticorps circulants dirigés
contre les boucles extracellulaires du NIS, qui sont capables d'inhiber
de 14 à 62 % du captage de l'iode in vitro. Le NIS est donc
un autoantigène thyroïdien au même titre que la thyroperoxydase,
la thyroglobuline et le récepteur de la TSH.
Ainsi, 2 ans après le clonage du transporteur de l'iode, on
a pu décrire les mutations responsables de son défaut dans
certains goitres congénitaux et familiaux, éclairer le mécanisme
de son autorégulation par l'iode et de son inhibition en cas de
surcharge iodée, commencer à situer sa responsabilité
dans l'absence de captage de l'iode par les nodules « froids »
et découvrir son rôle en tant qu'autoantigène en pathologie
thyroïdienne.
REFERENCES
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