ARTICLE
Incidence
L'échographie cardiaque a permis de mettre en évidence
des akinésies segmentaires et globales du ventricule gauche chez
des patients en mort cérébrale, jeunes et sans antécédents
cardiaques. Goarin et al. [2] ont utilisé l'échographie
transsophagienne et ont montré que 40 % des patients en mort
cérébrale ont une fraction de raccourcissement de surface
du ventricule gauche anormale (< 50 %) et 18 % un effondrement de cette
fraction (< 30 %), ce qui traduit une altération majeure de
la fonction ventriculaire gauche. Il est possible de reproduire une dysfonction
myocardique dans des modèles expérimentaux de mort cérébrale
[3-7], dysfonction qui a un substratum histologique [6].
Conséquences sur la
transplantation cardiaque
Depuis longtemps, la qualité du greffon cardiaque a été
reconnue comme un facteur pronostique à court terme de la transplantation.
Ceci a amené très tôt les équipes de transplantation
cardiaque à rejeter les curs de certains donneurs en raison
de l'âge, d'une pathologie cardiaque préexistante, d'un arrêt
circulatoire ou de la nécessité d'administrer de fortes
doses d'agents inotropes et/ou de vasoconstricteurs. Darracott-Cancovic
et al. [8] ont étudié la viabilité des cellules
myocardiques prélevées au cours de biopsies chez le donneur
et ont constaté que la mortalité post-transplantation cardiaque
était de 6 % au bout de deux ans lorsque cette viabilité
était bonne, contre 45 % lorsqu'elle était mauvaise. Les
résultats de l'analyse de la base de données nord-américaine
sur les transplantations cardiaques ont montré que la dysfonction
cardiaque sévère diagnostiquée à l'échographie
chez le donneur était un facteur important et indépendant
du pronostic de la transplantation cardiaque [9]. Chez l'enfant, une concentration
élevée (> 3,1 mu g/ml) de troponine I chez le donneur,
traduisant une nécrose myocardique, s'accompagne d'un risque accru
de décès précoce après transplantation cardiaque
(5/8 contre 0/11, p < 0,05) [10].
Il est donc clair que la dysfonction cardiaque sévère
chez le donneur induit une morbidité et une mortalité accrues
chez le receveur cardiaque.
Physiopathologie de
la mort cérébrale
Conséquences cardio-vasculaires
globales
L'installation de la mort cérébrale s'accompagne d'une
augmentation parfois considérable de la pression artérielle
et de la fréquence cardiaque qui traduit la souffrance ischémique
extrême du système nerveux central et la mise en jeu des
centres bulbaires de contrôle cardio-vasculaire (réflexe
de Cushing). Cette phase s'accompagne d'une élévation des
catécholamines circulantes, parfois de troubles du rythme, voire
d'dème pulmonaire [11]. Après cette phase, la pression
artérielle chute brutalement par disparition du tonus sympathique.
Au cours de la mort cérébrale avérée, il n'y
a plus de régulation de la fréquence cardiaque qui se stabilise,
en moyenne, autour de 100-140 battements par minute et qui est insensible
à l'administration d'atropine. La baisse de l'hormone antidiurétique
(ADH, antidiuretic hormone), qui a des propriétés
vasoconstrictives et qui joue un rôle dans la régulation
mise en jeu contre l'hypovolémie, pourrait participer à
cette vasoplégie [12].
Mécanismes de la dysfonction cardiaque
Plusieurs hypothèses ont été avancées pour
expliquer la dysfonction cardiaque. Elle pourrait être provoquée
:
par les conséquences de l'état de choc qui suit
l'installation de la mort cérébrale ;
par les modifications électrolytiques (calcium, phosphore)
très fréquentes au cours de la réanimation du patient
en état de mort cérébrale ;
par les modifications hormonales, en particulier l'effondrement
de la triiodothyronine (T3) plasmatique (syndrome de basse T3) ;
par les conséquences du passage en mort cérébrale
caractérisé par un orage catécholaminergique (réflexe
de Cushing).
Le patient en état de mort cérébrale est tachycarde
et sa pression artérielle s'effondre en l'absence de réanimation
appropriée. De plus, les traumatismes souvent responsables de la
mort cérébrale peuvent s'accompagner d'une hémorragie
qui aggrave cet état hémodynamique. Il est donc possible
que ce mécanisme participe à la dysfonction myocardique
d'autant que des facteurs circulants dépresseurs myocardiques (MDF
myocardial depressant factor, cytokines) sont susceptibles d'être
libérés au cours d'un choc hypovolémique. Néanmoins,
cette hypothèse est peu satisfaisante car la plupart des patients
en état de mort cérébrale bénéficient
d'un monitorage étroit et d'une réanimation appropriée
qui limitent la durée et les conséquences de ces phénomènes,
ce qui n'empêche pas d'observer des dysfonctions myocardiques sévères.
De plus, expérimentalement, les cytokines ne semblent pas jouer
un rôle important dans la mort cérébrale [13].
Des troubles hydro-électrolytiques importants surviennent au
cours de la mort cérébrale, liés au remplissage vasculaire
et aux modifications neuro-hormonales, en particulier le diabète
insipide par absence de sécrétion de vasopressine (ADH).
Si l'hypocalcémie est quasi constante au cours de la mort cérébrale
(91 % des cas), la baisse du calcium ionisé plasmatique est moins
fréquente (35 % des cas) [14]. Le principal mécanisme de
cette hypocalcémie est probablement la dilution. La baisse du calcium
ionisé plasmatique n'est pas suffisante pour induire une dysfonction
myocardique mais peut induire une vasodilatation nécessitant des
doses plus importantes de vasoconstricteurs ; de plus, il n'y a pas de
corrélation entre le calcium ionisé plasmatique et la fraction
de raccourcissement de surface chez les patients en état de mort
cérébrale [14].
D'autres ions sont susceptibles de jouer un rôle majeur dans la
fonction cardiaque. L'hypophosphorémie est fréquente au
cours de la mort cérébrale (66 %) et souvent sévère
(< 0,40 mmol/l dans 24 % des cas) [15]. Toutefois, la phosphorémie
n'est pas corrélée à la fraction de raccourcissement
de surface et la correction de l'hypophosphorémie ne modifie ni
l'hémodynamique, ni la fonction cardiaque évaluée
par la fraction de raccourcissement de surface [15]. Ceci suggère
que le mécanisme de l'hypophosphorémie de la mort cérébrale
est un transfert intracellulaire, favorisé par de nombreux facteurs
(catécholamines, hyperglycémie, alcalose), et non une déplétion.
La mort cérébrale s'accompagne d'une baisse de la tri-iodothyronine
circulante, alors que la tétra-iodothyronine et la thyréostimuline
sont normales, susceptible d'expliquer la dysfonction myocardique de la
mort cérébrale [16]. Novitsky et al. [17] ont montré
que l'administration de tri-iodothyronine chez le babouin en mort cérébrale
permet d'améliorer la fonction cardiaque. Novitsky et al.
[13] ont également rapporté un effet favorable du traitement
des donneurs d'organes par la tri-iodothyronine sur l'hémodynamique
du receveur d'un transplant cardiaque. En fait, les résultats expérimentaux
de Novitsky n'ont pas été retrouvés expérimentalement
dans d'autres espèces [18, 19] ; la méthodologie de son
étude clinique, rétrospective avec comparaisons de témoins
historiques, était très discutable. Enfin, chez l'homme,
l'administration de tri-iodothyronine ne modifie ni l'hémodynamique,
ni la fonction cardiaque appréciée par la fraction de raccourcissement
de surface chez le patient en mort cérébrale (figure
1) [20]. Le syndrome de basse tri-iodothyronine, qui n'est pas
spécifique de la mort cérébrale, n'est donc probablement
pas le principal mécanisme de la dysfonction myocardique dans cette
situation.
Au moment de l'installation de la mort cérébrale, une
activation maximale du système sympathique survient, responsable
d'une tachycardie et d'une hypertension artérielle importante avec
augmentation des résistances systémiques [1]. Cet orage
catécholaminergique est potentiellement responsable de la dysfonction
myocardique observée chez les patients en état de mort cérébrale
car il est susceptible d'induire des lésions ischémiques
d'origine coronarienne (vasospasmes), prédominant dans les zones
sous-endocardiques, ou des anomalies myocytaires directes, d'autant plus
importantes que la post-charge ventriculaire gauche est alors élevée
[21]. Plusieurs arguments sont en faveur de cette hypothèse. Les
lésions histologiques observées expérimentalement
sont compatibles avec une myocardiopathie catécholaminergique [6]
et peuvent être prévenues par l'administration de vérapamil
[5] ou la réalisation d'une sympathectomie cardiaque [4]. Un tel
mécanisme est connu au cours des hémorragies méningées
[22]. Nous avons récemment montré que la dysfonction myocardique
des patients en état de mort cérébrale est associée
à des concentrations élevées de troponine T plasmatique,
suggérant un mécanisme ischémique (figure
2) [23]. Les travaux de Mertes et al. [7] ont permis de
préciser le mécanisme de ces lésions ischémiques.
Au cours de la mort cérébrale expérimentale chez
le cochon, alors que les concentrations plasmatiques de catécholamines
restent basses, on assiste à une libération importante de
noradrénaline et de neuropeptide Y à partir des terminaisons
sympathiques intramyocardiques. Cette libération est de nature
exocytocique et persiste plusieurs heures après la mort cérébrale
(figure 3) [7]. Chez l'homme
en état de mort cérébrale, White et al. [24]
ont montré qu'il n'y avait pas diminution du nombre d'adrénorécepteurs
myocardiques, y compris dans les sous-populations, mais découplage
des récepteurs beta 1 et beta 2 avec l'adénylate cyclase
; ces résultats sont considérés comme compatibles
avec des lésions myocardiques induites par les catécholamines
[24].
L'hypothèse la plus probable pour expliquer les dysfonctions
myocardiques de la mort cérébrale est donc celle de l'orage
catécholaminergique qui précède son installation.
Toutefois, ce mécanisme n'exclut pas une participation éventuelle
d'autres facteurs comme le syndrome de basse T3 ou un trouble de l'utilisation
cellulaire de l'oxygène [25, 26]. En effet, certains patients en
mort cérébrale ont un transport d'oxygène insuffisant
puisque son augmentation induit une augmentation de la consommation d'oxygène
[25]. L'hémodynamique est la même dans ces deux groupes que
l'on différencie par leur taux de lactates plasmatiques [25]. Plusieurs
facteurs sont susceptibles d'expliquer un trouble de l'utilisation de
l'oxygène récemment confirmé in vitro [26],
en particulier la baisse de la tri-iodothyronine circulante qui favoriserait
le métabolisme anaérobie [17]. Enfin, chez les traumatisés,
une contusion myocardique est toujours possible.
Évaluation du cur en vue d'une
transplantation
La fonction cardiaque du donneur constitue, à l'évidence,
un facteur pronostique de la transplantation cardiaque [8-10]. Autrefois,
la sélection du donneur reposait surtout sur les antécédents
cardiaques du patient, son âge (< 55-60 ans), l'électrocardiogramme
et la dose de catécholamines administrée. Actuellement,
l'échographie cardiaque permet une évaluation correcte du
cur permettant d'apprécier la fonction cardiaque, de diagnostiquer
une hypovolémie responsable d'une hémodynamique instable
ainsi que des troubles de la cinétique segmentaire et, même,
de montrer des anomalies congénitales dont certaines pourront être
corrigées chirurgicalement au moment de la transplantation [2,
27]. Des paramètres plus précis permettent d'apprécier
la fonction systolique cardiaque en tenant compte des conditions de charge
ventriculaire (figure 1)
[20]. Dans un avenir proche, des techniques échographiques plus
sophistiquées (échographie de stress à la dobutamine,
échographie de contraste) devraient apporter des informations plus
précises sur la fonction cardiaque du donneur. De plus, l'examen
de l'aorte thoracique permet d'apprécier l'importance de l'athérome.
Le dosage de la créatine phosphokinase et de sa fraction myocardique
(CPK-MB) est sans grand intérêt. En revanche, le dosage des
troponines cardiaques plasmatiques est prometteur car une concentration
de troponine T supérieure à 0,5 mu g/l est un indice de
dysfonction sévère (sensibilité : 100 %, spécificité
: 81 %) [23].
La dysfonction cardiaque est-elle réversible ? Cette question
est importante car elle semble conditionner l'utilisation du cur
défaillant pour une éventuelle transplantation. Galinanes
et al. [28] ont ainsi suggéré que la dysfonction
cardiaque de la mort cérébrale était réversible
expérimentalement. Toutefois, cette étude est critiquable
car ses auteurs ont induit une mort cérébrale brutale qui
ne s'accompagne guère du phénomène d'orage catécholaminergique
répétitif et ils ont utilisé la dérivée
de la pression ventriculaire gauche (P) par rapport au temps (t)
dP/dt pour évaluer la fonction cardiaque [28]. Or, ce paramètre
est très dépendant des conditions de charge ventriculaire
qui sont effondrées au cours de la mort cérébrale.
Là encore, le ou les mécanismes supposés de cette
dysfonction sont importants pour évaluer la réversibilité,
qui est probable si les désordres hormonaux ou électrolytiques
sont responsables et plus hypothétique si les mécanismes
ischémiques sont prédominants comme le laisse supposer l'augmentation
de la troponine T circulante [23].
En fait, la question essentielle n'est probablement pas de savoir dans
quelle mesure ces dysfonctions sont réversibles mais dans quelle
mesure elles influent sur le pronostic de la transplantation [8-10]. Cette
relation est difficile à analyser car les curs les plus défaillants
sont actuellement éliminés de la transplantation et d'autres
facteurs interfèrent, au premier rang desquels la tolérance
à l'ischémie froide et les caractéristiques hémodynamiques
du receveur. Ainsi, un receveur ayant des résistances pulmonaires
élevées ne pourra faire les frais d'une transplantation
dont le greffon cardiaque a une fonction ventriculaire droite compromise
par la mort cérébrale.
La recherche doit donc s'orienter dans les directions suivantes :
amélioration de l'évaluation du cur du donneur
par des techniques plus précises (échographie de stress,
courbes pression/volume, dosage des troponines cardiaques) ;
définition des critères de sélection des
curs qui se traduisent non pas en une réponse binaire (bon/mauvais)
mais en une probabilité de succès de la transplantation
tenant compte, également, de cofacteurs importants comme la durée
prévisible d'ischémie froide et, surtout, les caractéristiques
du receveur.
CONCLUSION Avec
le développement de la transplantation, il est devenu important de
mieux connaître la physiopathologie de la mort cérébrale
et ses conséquences afin d'améliorer la réanimation
et l'évaluation du donneur d'organe. La fonction cardiaque, chez
ce dernier, constitue un des facteurs pronostiques de la transplantation.
Des progrès dans l'évaluation de la fonction cardiaque du
receveur et du risque qu'il encourt devraient permettre de prendre plus
sereinement des décisions difficiles pour les curs dits limites,
dans une situation de pénurie d'organes et d'allongement des listes
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