ARTICLE
L'échec virologique défini comme la perte de la
suppression de la réplication virale est devenu un problème
thérapeutique majeur en pratique clinique. Une des causes de l'échec
virologique est le développement de virus résistants aux
ARV. La reprise d'une réplication virale cause l'accumulation progressive
de mutations par la sélection des quasi-espèces les plus
résistantes et possédant la meilleure capacité réplicative
selon un modèle darwinien [1]. Ces mutations augmentent la résistance
du VIH aux antirétroviraux en présence desquels il se réplique,
et éventuellement élargiront sa résistance à
d'autres ARV (résistance croisée). D'autre part, la reprise
d'une réplication virale est associée à une détérioration
immunologique à plus ou moins longue échéance. Le
tableau 1 reprend les
causes, les conséquences et les moyens de prévenir l'échec
virologique en se plaçant du point de vue des antirétroviraux,
du virus, du patient et du médecin [2]. Les mutations identifiées
dans les gènes de la réverse transcriptase (RT) ou de la
protéase (P) du VIH de patients en échec de traitement ou
de souches VIH de laboratoires analysées après passage en
culture à concentrations croissantes de drogue, définissent
la résistance génotypique par comparaison avec le génotype
d'une souche sauvage. La réduction de sensibilité en culture
cellulaire d'un virus résistant comparée à un virus
sensible définit la résistance phénotypique. Les
avancées technologiques permettent actuellement d'évaluer
la sensibilité du virus aux ARV tant par le séquençage
du génome viral que par la mesure in vitro de sa sensibilité
phénotypique. Ces techniques sont largement disponibles et de plus
en plus utilisées dans la prise en charge des patients infectés
par le VIH. La compréhension des mécanismes de résistance
au niveau moléculaire progresse de manière continue, et
le catalogue complet des mutations associées à la résistance
aux ARV identifiées in vitro et/ou in vivo est régulièrement
mis à jour [3]. L'identification des mutations sur les gènes
de la RT ou de la protéase du virus d'un patient en échec
thérapeutique devrait permettre, par déduction, de définir
les drogues auxquelles ce virus est probablement résistant. Cependant,
contrairement à cette description très précise de
la localisation et des répercussions des mutations sur les fonction
des enzymes RT et P, l'utilisation de cette cartographie des mutations
pour décider de l'utilisation de telle ou telle molécule
est moins efficace que les cliniciens n'auraient pu l'espérer.
C'est ce contraste et ses éventuelles explications qui seront mis
en évidence dans les paragraphes suivants.
Performances de la compréhension au niveau
moléculaire de la résistance du VIH aux antirétroviraux
Voici la précision avec laquelle on comprend les mécanismes
de la résistance aux ARV [4, 5]. Les analogues des nucléosides
(NRTI) sont des inhibiteurs compétitifs de la reverse transcriptase
(RT). Une fois dans la cellule et après avoir été
phosphorylés en triphosphate, ils entrent en compétition
avec les nucléosides naturels pour le site catalytique de la RT.
Quand ces analogues sont incorporés dans le brin d'ADN en croissance,
ils en bloquent l'élongation, interrompant ainsi la réplication
virale. Ce sont des « terminateurs » de chaîne. La structure
tridimensionnelle de la transcriptase inverse sous la forme d'une protéine
cristallisée a été décrite. Les mutations
de résistance ont été localisées ainsi que
leurs conséquences sur la configuration tridimensionnelle et la
fonction de l'enzyme [4]. Cette enzyme est représentée schématiquement
comme une main dans laquelle s'avance l'hélice d'ADN au cours de
son élongation. Les mutations responsables de la résistance
aux NRTI agissent en modifiant cette structure. La RT peut alors utiliser
à nouveau préférentiellement les nucléosides
triphosphates naturels par une perte d'affinité relative pour l'ARV
concerné par la résistance. Un autre mécanisme de
résistance récemment décrit est la pryrophosphorolyse
[6]. Toute réaction enzymatique s'effectue toujours dans les deux
sens : celui de la construction et celui de la dégradation. Une
des fonctions est nettement privilégiée sur l'autre, et
l'enzyme a alors une fonction de construction ou de dégradation.
Dans le cas de l'élongation d'une chaîne d'ADN, la transcriptase
inverse est capable d'effectuer soit l'adjonction de nouveaux nucléosides
et donc l'élongation de la chaîne, soit l'excision d'un nucléoside
et donc le raccourcissement de la chaîne. Pour la RT sauvage, le
mécanisme de l'incorporation est très nettement privilégié
par rapport au mécanisme d'excision. L'incorporation d'un nucléoside
triphosphate dans la chaîne d'ADN en permet l'élongation
en libérant un pyrophosphate. Dans une RT mutée, comportant
notamment les mutations de résistance aux analogues de la thymidine
(TAM), la fonction d'excision est accélérée même
si elle reste réduite par rapport à la fonction d'incorporation.
La RT peut alors extraire l'analogue terminateur de chaîne, et l'élongation
de la chaîne d'ADN peut reprendre. Le virus est devenu résistant
à l'analogue considéré. La RT réalise l'ablation
du terminateur de chaîne en utilisant un pyrophosphate libéré
lors d'une réaction d'incorporation précédente ou
une molécule d'adénosine triphosphate (ATP). L'analogue
nucléosidique en bout de chaîne est libéré
sous la forme triphosphorylée qui peut être recyclée
ou inactivée par une liaison avec une molécule d'ATP. La
mutation V75T, par exemple, augmente la discrimination de la RT entre
le d4t triphosphate et le dTTP, augmente la processivité de l'enzyme
et accélère l'excision du d4t par le mécanisme de
la pyrophosphorolyse [7].
Intérêt des tests de résistance
en pratique clinique
Si les études rétrospectives établissent bien le
lien entre mutations de résistance à un traitement et échec
virologique, les essais cliniques prospectifs actuellement publiés
donnent des résultats plutôt mitigés.
Études rétrospectives indiquant
l'intérêt des tests de résistance
Plus d'une douzaine d'études rétrospectives ont montré
que les informations apportées par le génotype ou le phénotype
à l'instauration d'un traitement sont un facteur prédictif
de l'évolution virologique [2]. Le Resistance collaborative
group a ré-analysé un certain nombre d'études
rétrospectives et prospectives selon un schéma standardisé
[8]. Il en ressort que le profil de résistance à l'instauration
du traitement est prédictif de la réponse virologique, et
ce indépendamment d'autres données cliniques importantes
comme les antécédents thérapeutiques ou la charge
virale à l'initiation du traitement.
Études prospectives utilisant les tests
de résistance
Plusieurs essais prospectifs [9-15] tentent de définir l'apport
de ces tests dans le traitement de patients en échec virologique
(tableau 2). Certaines
de ces études mettent en évidence un bénéfice
de l'utilisation de ces tests sur l'évolution virologique à
court terme. Néanmoins les différences d'évolution
virologique entre les groupes bénéficiant de l'utilisation
de ces tests et les groupes témoins sont assez limitées
[16]. De manière générale, les différences
de l'ARN VIH mesurées dans le groupe bénéficiant
du test de résistance comparées au groupe témoin
sont faibles, aux alentours de 0,5-0,6 log. La différence dans
le pourcentage de patients indétectables dans le groupe étudié
versus le groupe témoin est de l'ordre de 15-20 %. Ces différences
sont statistiquement significatives dans certaines études mais
pas dans d'autres. De nombreuses limitations affectent ces résultats.
Outre les limites liées aux tests de résistance eux-mêmes,
toutes les études prospectives souffrent d'insuffisance dans l'algorithme
d'interprétation du test de résistance disponible au moment
de l'étude, l'accès à des drogues efficaces sur les
virus résistants et le manque d'expérience des investigateurs
ou de l'absence d'avis expert. Certaines de ces études analysent
d'ailleurs les raisons du bénéfice limité de l'utilisation
du test de résistance. Dans l'étude Gart [10], les patients
dont les médecins ont suivi les recommandations des virologues
pour l'adaptation thérapeutique ont eu une meilleure évolution
virologique que les patients dont les médecins n'ont pas tenu compte
de cet avis. L'apport de l'avis expert a été particulièrement
bien mis en évidence dans l'essai Havana [13], où le pourcentage
de patients ayant un ARN VIH indétectable est plus élevé
quand il y a eu avis d'expert, qu'il y ait eu ou non génotypage
(tableau 3A). Dans l'essai
Argenta [15], c'est l'effet de l'adhérence au traitement qui a
été analysé. L'adhérence du patient à
son traitement a une valeur prédictive de succès aussi importante
que l'utilisation du génotype (tableau
3B). Dans l'essai Viradapt [17], la composante pharmacologique a été
mise en évidence par rapport au test de résistance. Les
patients bénéficiant d'une adaptation génotypique
de leur traitement et présentant des concentrations plasmatiques
d'antiprotéases qualifiées d'optimales ont une plus grande
chance de succès virologique que les autres sous-groupes de patients
(figure 1). Dans l'essai
Narval [12], ce sont les faiblesses de l'algorithme d'interprétation
du génotype qui ont été mises en évidence.
L'interprétation des tests de résistance est en évolution
permanente. On sait maintenant que les mutations aux analogues de la thymidine
(TAM) causent une résistance non seulement à l'AZT mais
également au d4T [18] et même au ddI (tableau
4) [19]. La sur-utilisation du d4T et du ddI dans le groupe génotype
de l'essai Narval est parfois considérée comme bénéfique
puisque ayant permis une épargne de nouveaux ARV. On peut au contraire
penser qu'il s'agit là d'une limitation de l'étude puisque
le test de résistance n'a pas été utilisé
au mieux, au vu des connaissances actuelles. Le nouvel algorithme d'interprétation
des tests génotypiques de l'ANRS prend d'ailleurs en compte cette
analyse des TAM en rendant le résultat : résistant à
l'AZT, au d4T et au ddI [20]. L'analyse de l'évolution virologique
des patients dans le bras contrôle de Narval a également
permis d'affiner l'interprétation des résistances génotypiques
vis-à-vis de l'abacavir [19]. L'utilité des tests de résistance
diminue quand les patients sont en échecs multiples, probablement
par manque de traitement antirétroviral efficace sur des souches
VIH multirésistantes. C'est ce qu'ont montré les essais
Narval [12], Argenta [15] et Kaiser [14].
État actuel de l'utilisation des
tests de résistance en France
L'utilisation des tests de résistance s'est rapidement répandue
alors que leur potentiel dans l'amélioration de la prise en charge
du patient infecté par le VIH n'est pas complètement défini.
Intuitivement et pour le clinicien qui utilise régulièrement
ces tests, leur intérêt au cas par cas semble évident.
Lors d'un workshop sur la résistance [21], les virologues
et cliniciens de plusieurs régions de France et des DOM TOM ont
rapporté leur pratique quotidienne de ces tests en abordant les
questions de l'indication dans lesquels ces tests étaient le plus
souvent réalisés, les éventuelles restrictions à
l'accès à ces tests, le temps nécessaire pour le
rendu du résultat et la manière dont ces résultats
étaient interprétés. Il en ressort plusieurs points
similaires d'un site à l'autre et de nombreuses divergences. Les
divergences portent surtout sur la partie clinique de l'utilisation du
test virologique, à savoir les renseignements fournis lors de la
réalisation du test et ensuite le contexte dans lequel le résultat
est rendu, interprété et mis en uvre pour le traitement
du patient. On s'aperçoit qu'il existe des extrêmes entre
le clinicien demandant un test, isolé tant pour l'indication que
pour l'application du test, versus un staff hebdomadaire où
cliniciens, virologues et pharmacologues discutent à la fois de
l'indication du test, de ses résultats et de son application (tableau
5). Il est probable que cette dernière partie clinique peut
rendre compte de différences rencontrées dans l'efficacité
thérapeutique de l'utilisation du test d'un site à l'autre.
Limitations dans l'utilisation des tests de
résistance
Ces tests de résistance en sont encore à leurs début,
tant dans la réalisation du test que dans son utilisation. Les
contrôles de qualité montrent une amélioration de
l'outil au cours du temps [22, 23]. Il n'en reste pas moins des insuffisances
liées tant aux tests qu'à leur utilisation qui sont listées
tableau 6.
Recommandations internationales pour l'utilisation
des tests de résistance (tableau
7)
En dépit des incertitudes qui entachent encore l'intérêt
des tests de résistance, les instances sanitaires de certains pays
ont émis des recommandations pour l'utilisation de ces tests et
les raisons de cette utilisation. Ces recommandations sont variables d'un
pays à l'autre et n'envisagent pas toujours les mêmes situations
cliniques [24, 25]. Les recommandations françaises sont disponibles
dans le rapport Delfraissy [20].
Conclusions
La prise en charge des patients infectés par le VIH a considérablement
progressé ces dernières années, suite notamment à
l'introduction de nouvelles drogues antirétrovirales. Le haut taux
de réplication et de mutation du VIH reste néanmoins le
principal obstacle à un succès thérapeutique durable
suite au développement de variants résistants aux ARV. Le
risque d'émergence de ces variants résistants augmente avec
l'incompliance au traitement et les combinaisons thérapeutiques
insuffisamment suppressives. L'identification de mutations au niveau du
génome viral conférant la résistance spécifique
à tel ou tel ARV devrait permettre aux cliniciens de choisir des
combinaisons thérapeutiques ayant le maximum d'efficacité
sur la réplication virale. Des études rétrospectives
ont montré que la résistance virale phénotypique
ou génotypique à l'instauration du traitement était
un facteur prédictif indépendant de l'évolution virologique
au traitement donné. Néanmoins, les études prospectives
utilisant ces tests donnent des résultats mitigés. La mise
en uvre en pratique clinique de ces techniques se révèle
plus difficile qu'on ne l'avait initialement imaginé. De nombreuses
limitations inhérentes à l'outil et à son utilisation
ont été reconnues. Néanmoins, l'amélioration
de l'outil, de la connaissance des mécanismes de résistance
et de l'interprétation des tests devrait permettre dans un avenir
proche d'optimiser l'utilisation des antirétroviraux. Les causes
d'échec thérapeutique sont cependant multifactorielles.
Une prise en charge multidisciplinaire de l'infection VIH apparaît
donc être le gold standard et la recommandation la plus utile
actuellement. Les résultats des tests de résistance s'inscrivent
dans l'évaluation clinique standard du patient, de son statut immunovirologique
et de ses antécédents thérapeutiques, mais ils ne
s'y substituent pas.
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Ce numéro a été
coordonné par Yves Lévy et Jean-François Delfraissy
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