ARTICLE
Le concept d'une immunisation à visée thérapeutique
a été suggéré très tôt dans l'histoire
de l'infection par le VIH [1, 2]. La mise en évidence d'une réponse
immunitaire antivirale efficace, contrôlant la réplication
virale dès la primo-infection, a renforcé ce concept. Plus
récemment, l'observation d'une perte progressive de l'immunité
spécifique du VIH chez les patients traités par des combinaisons
d'antirétroviraux actifs a amené certains à proposer
des interruptions séquentielles des antirétroviraux dans
le but d'une « auto-vaccination » (voir article de B. Hirschel
dans ce numéro). L'utilisation d'immunogènes du VIH est
une alternative aux interruptions thérapeutiques permettant d'éviter
la réexposition de l'organisme à un rebond viral.
La nécessité de développer ce type d'approche thérapeutique
est justifiée, comme cela a été largement exposé
dans ce numéro spécial, par la complexité et la toxicité
à court et à long terme des traitements antirétroviraux
actuels, rendant illusoire le maintien d'un traitement actif pendant plusieurs
dizaines d'années. L'apparition de variants viraux résistants
à ces traitements et l'absence d'espoir réel d'éradication
du virus rendent également nécessaire le développement
de stratégies d'immunothérapies comme l'utilisation de cytokines,
d'immunomodulateurs ou de vaccins thérapeutiques. Enfin, dans une
perspective plus globale, le fait que près de 90 % des sujets infectés
par le VIH n'aient pas accès aux traitements antirétroviraux
souligne la nécessité de poursuivre la recherche d'immunogènes
efficaces dans un but prophylactique, mais également thérapeutique,
afin de permettre de réduire la durée ou la complexité
des traitements antirétroviraux.
Les objectifs théoriques de l'utilisation de vaccins thérapeutiques
seraient une diminution de la transmission du virus, une réduction
de la fréquence des échecs du traitement antiviral, la persistance
d'un contrôle de la réplication virale en l'absence de traitement
antiviral ou lors de traitements intermittents ou allégés,
un retard ou une stabilisation de l'évolution du déficit
immunitaire vers le sida (encadré 1). Dans l'idéal,
l'utilisation de vaccins thérapeutiques pourrait permettre de diminuer
de façon globale la charge virale au sein de la population des
sujets infectés et d'avoir un impact sur le taux de transmission
inter-individuelle ou materno-ftale.
Cependant, la faisabilité et le bénéfice clinique
d'une vaccination, lors d'une infection chroniquement établie comme
l'infection par le VIH, restent à démontrer et représentent
un défi sur le plan conceptuel, méthodologique et industriel.
Des obstacles majeurs au développement de ces vaccins doivent êtres
soulignés d'emblée : 1) Nous ne connaissons pas les paramètres
immunologiques corrélés à un contrôle virologique
suffisant et à un équilibre hôte-virus favorable.
En effet, l'observation in vitro, dans le meilleur des cas, d'une
réponse T CD4 ou CD8 spécifique après vaccination
ne permet pas de prédire une efficacité clinique ; 2) Celle-ci
ne peut être évaluée que dans des essais à
long terme, impliquant de nombreux sujets infectés, rendant indispensable
l'utilisation de marqueurs de substitution comme, par exemple, l'absence
de rebond virologique après arrêt des antiviraux ou l'amélioration
de paramètres immunologiques ; 3) Quels immunogènes choisir
et ceux actuellement disponibles sont-ils suffisamment efficaces ? Ce
point est fondamental puisqu'il conditionne de toute manière la
réponse aux deux questions précédentes.
ENCADRÉ 1
Objectifs d'une vaccination thérapeutique
1. Stimulation de la réponse immunitaire spécifique.
2. Contrôle de la réplication virale en dehors de traitements
antirétroviraux, ou lors de traitements intermittents ou allégés.
3. Ralentissement et/ou stabilisation de l'évolution de la maladie
virale.
4. Diminution de la transmission virale.
Les arguments en faveur d'un contrôle de
la réplication virale par le système immunitaire
Les études réalisées chez les sujets exposés
au VIH et non-infectés, les patients dits « asymptomatiques
à long terme » (ALT), ou au décours de la primo-infection
ont montré le rôle crucial de la réponse immunitaire
cellulaire T CD4 et CD8 dans le contrôle de l'infection. Chez les
sujets exposés au VIH et non infectés, comme les prostituées
africaines ou des enfants nés de mères infectées,
la présence de lymphocytes T cytotoxiques (LTC) est le seul témoin
d'une exposition au virus [3, 4]. Le suivi de la cohorte de prostituées
de Nairobi montre une augmentation de la fréquence des séroconversions
à long terme, surtout chez celles ayant réduit leur activité.
Ceci suggère que la stimulation répétée du
système immunitaire peut être nécessaire pour la persistance
d'une réponse protectrice [5].
Lors de la primo-infection, le pic de virémie est rapidement
suivi de l'apparition d'une forte réponse cytotoxique dont l'intensité
est corrélée à la diminution spontanée de
la virémie et au maintien de l'intégrité du système
immunitaire [6]. L'administration d'anticorps monoclonaux anti-CD8 chez
le macaque infecté de manière aiguë ou chronique par
le SIV entraîne une augmentation significative de la virémie
[7, 8] suggérant que ces cellules exercent in vivo un contrôle
de la réplication virale. Plus récemment, une corrélation
inverse entre la fréquence de LTC anti-VIH et la charge virale
a été montrée, quel que soit le stade de l'infection,
suggérant l'importance de la réponse LTC dans le contrôle
de la réplication virale [9]. La fréquence des lymphocytes
T CD8 spécifiques, évaluée par l'utilisation de tétramères
HLA classe I, est élevée et proche de 1 % (pour un épitope)
au cours de la phase chronique de l'infection [10]. D'autre part, les
sujets ALT, chez lesquels la charge virale reste indétectable ou
basse et le taux de CD4 stable sur de nombreuses années (> 15
ans), conservent une immunité spécifique du VIH (CD4 et
CD8) [11, 12]. Une corrélation entre la présence de LTC
spécifiques et un retard à la progression vers le sida a
été rapportée [13]. Chez les patients ALT, l'intensité
de la réponse LTC est supérieure à celle des patients
qui progressent vers le déficit immunitaire [14] et l'augmentation
de la charge virale est précédée de la disparition
des réponses LTC anti-gag [15].
Une différence fondamentale entre les patients ALT et ceux qui
progressent vers le sida est la persistance, chez les premiers, de T CD4
spécifiques dont la présence est inversement corrélée
à la charge virale [12]. Cette réponse CD4 spécifique,
présente dès la primo-infection, semble persister chez les
patients qui reçoivent un traitement antirétroviral efficace
au décours de la primo-infection. Bien que ceci ait été
montré chez un faible nombre de patients [12], ceci semble confirmé
par d'autres études [16]. Chez les patients en phase chronique
de l'infection, traités ou non par antirétroviraux actifs,
les réponses lymphocytaires T CD4 spécifiques restent indétectables,
contrairement à la restauration des réponses vis-à-vis
des antigènes dits de rappel [17]. Ainsi, la persistance chez les
sujets ALT d'une réponse T CD4 spécifique significative
pourrait expliquer le maintien de réponses LTC permettant le contrôle
de la réplication virale et éviter la détérioration
du système immunitaire. Dans ce contexte, l'immunisation thérapeutique
pourrait permettre la restauration de réponses T CD4 spécifiques
utiles pour le maintien d'une immunité protectrice.
Le rôle de la réponse immunitaire induite par la vaccination
dans le contrôle de la réplication du SIV a été
montré récemment. L'administration d'un vaccin ADN codant
pour un virus chimère SIV/VIH (exprimant des gènes du virus
simien SIV et l'enveloppe du VIH) chez le macaque, suivie d'une injection
de rappel utilisant un virus de la vaccine recombinant atténué
(rMVA) six mois plus tard, a permis d'induire une forte réponse
lymphocytaire T CD4 et CD8 (jusqu'à près de 20 % des cellules
circulantes) [18]. Si la vaccination n'a pas empêché l'infection
de l'ensemble des macaques après administration intrarectale d'une
souche virulente SIV/VIH, l'observation à long terme des animaux
vaccinés montre la persistance d'un taux de lymphocytes T CD4 normal,
l'absence de développement du sida, et une charge virale après
infection beaucoup plus basse (d'environ 3 logs) comparée aux macaques
qui ont reçu un vaccin contrôle. Ainsi, la persistance d'une
réponse lymphocytaire T CD4 et CD8 chez les animaux vaccinés
est associée au contrôle de la réplication virale
après l'infection.
Des résultats similaires ont été rapportés
dans un modèle utilisant un vaccin ADN exprimant SIVmac239 Gag
et VIH-189.6P associé à l'administration d'IL2 (protéine
de fusion IL2/IgFc ou plasmide IL2) chez le singe rhésus [19].
La réponse CTL à la vaccination est significativement plus
forte et plus prolongée chez les singes ayant reçu l'association
ADN/IL2, comparés aux singes vaccinés par le vecteur ADN
seul. Après infection par SHIV, tous les animaux développent
une infection. Cependant, les singes vaccinés par ADN/IL2 ont une
évolution spectaculairement différente des receveurs du
vecteur ADN seul ou des singes contrôles. La réponse immunitaire
(CD4 et CTL) des singes du groupe contrôle (vaccin placebo sans
cytokine) est faible et l'évolution est rapidement fatale dans
ce groupe, avec une baisse rapide des T CD4, une forte charge virale,
tandis que les singes vaccinés maintiennent leur taux de T CD4,
ont une faible charge virale et n'évoluent pas cliniquement. Ces
animaux maintiennent également sur le long terme une forte réponse
T CD4 spécifique. Le groupe de G. Franchini a montré l'efficacité
d'un vaccin thérapeutique au décours de la primo-infection
par SIV [20]. Un vaccin Nyvac-SIV (virus atténué de la vaccine
exprimant gag-pol-env) a été administré, quinze jours
après l'infection par SIV, soit seul soit associé à
une multithérapie antivirale. Les macaques n'ayant reçu
que le vaccin thérapeutique ont développé une très
faible réponse immunitaire qui n'a pas empêché l'évolution
vers la maladie. En revanche, les singes vaccinés et traités
ont développé une forte réponse T CD4 et LTC contre
gag. L'arrêt des antiviraux s'est accompagné d'un rebond
virologique dans tous les cas. Ce rebond a été transitoire
chez les singes vaccinés (6/8 singes), mais également chez
les animaux traités par antiviraux seuls ayant maintenu une réponse
immunitaire au décours de la primo-infection, permettant d'établir
une corrélation entre le maintien de la réponse immunitaire
et le contrôle de la réplication virale.
Résultats des principaux essais cliniques
de vaccination thérapeutique de l'infection par le VIH
Peu d'immunogènes ont été évalués
dans le cadre d'essais contrôlés. Les immunogènes
les plus fréquemment testés sont : le vaccin inactivé
déplété de gp120 (Remune, Immune Response Corp) ;
les protéines recombinantes d'enveloppe gp160 (vaxSyn, Microgenesis)
et gp120 de la souche MN (MN-rgp120, Genentech) ; une combinaison de protéines
p24 et p17 de gag produites chez la levure (p24-VLP, British Biotech)
et plus récemment le virus de la variole du canari recombinant
exprimant les gènes du VIH (ALVAC VIH, Aventis Pasteur) (encadré
2).
ENCADRÉ 2
Arguments en faveur du développement d'une
approche vaccinale chez les patients infectés par le VIH
1. Limite des traitements antirétroviraux : toxicité,
résistance virologique, échappement, coût.
2. Persistance du réservoir viral et rebond virologique après
interruption des traitements.
3. Disparition des réponses spécifiques T CD4 et CD8 sous
traitement antirétroviral.
4. Arguments expérimentaux (modèles macaques) en faveur
du contrôle de la réplication virale par le système
immunitaire après interruption séquentielle des antiviraux
ou vaccination.
5. Consensus sur l'utilisation de paramètres de substitution
pour évaluer le bénéfice clinique (arrêt, allègement
du traitement antiviral ; diminution de la charge virale ; maintien du
taux des lymphocytes T CD4).
Protéines recombinantes
Globalement, les résultats des premiers essais vaccinaux ont
été décevants en raison de l'absence à cette
époque de traitements antiviraux efficaces. En effet, l'état
du système immunitaire et le niveau de réplication virale
semblent jouer un rôle important dans la réponse à
la vaccination. Dans les essais ACTG 209 et 214, les sujets infectés
(50-500 T CD4/mul, non traités ou recevant une mono- ou bithérapie
d'inhibiteurs nucléosidiques à l'entrée de l'étude)
ont reçu l'un des 4 vaccins protéiques d'enveloppe suivants
gp120-MN, ou IIIB (Genentech) ou rgp120 SF-2 ou Env2-3 (Chiron). Moins
de 30 % des sujets vaccinés ont développé une réponse
proliférative [21]. Aucun patient n'a développé de
réponse CTL. Tous les patients répondeurs avaient plus de
350 T CD4/mul et une charge virale plus basse que les non-répondeurs,
soit spontanément, soit sous traitement antiviral.
Plusieurs essais de phase I utilisant des protéines d'enveloppe
recombinante (gp120 ou gp160) ont montré l'immunogénicité
de ces vaccins et leur bonne tolérance [22-24]. Deux immunogènes
(rgp120-MN, Genetech, et rgp160 Microgenesys) ont ensuite été
testés dans trois essais de phase II [25-27]. L'étude conduite
par Sandstrom et al. [27] chez 835 patients avec un taux de CD4
> 200/mul a permis de comparer l'administration de gp160 (4 injections
mensuelles, puis tous les trois mois sur trois ans) et d'un placebo. Le
taux moyen des lymphocytes T CD4 à l'entrée était
identique dans les 2 groupes (environ 400/mul). Près de 50 % des
patients de l'essai recevaient un traitement antirétroviral, ne
comprenant pas d'inhibiteurs de la protéase avant le début
de l'essai. Environ 10 injections de vaccins ou de placebo ont été
administrées. Tous les patients ayant reçu le vaccin ont
développé une réponse proliférative in
vitro. Le délai et la fréquence des événements
cliniques étaient identiques dans les 2 groupes (63/416 patients
vaccinés et 61/419 patients du groupe placebo). Aucune incidence
du traitement antirétroviral n'a été notée
sur la survenue de ces événements cliniques. Aucune différence
en termes d'introduction de la prophylaxie des infections opportunistes,
ou liée au traitement antirétroviral, n'a été
notée entre les groupes. Cette étude confirme les résultats
des essais antérieurs [25, 26], montrant, même chez des patients
ayant un taux de lymphocytes T CD4 > 500/mul, l'absence d'efficacité
du vaccin rgp160 sur la prévention des événements
cliniques, sur les paramètres immunologiques, virologiques, ou
sur le délai d'introduction des traitements antirétroviraux.
L'essai conduit à la même époque par Lendersson
et al. [28] apporte des résultats sensiblement différents.
La rgp160 VaxSyn a été administrée à 0, 1,
4, 8, 17 et 26 semaines chez des patients ayant un taux de CD4 supérieur
à 400/µl et naïfs de traitement antirétroviral.
Les patients ont été également randomisés
pour recevoir un traitement par AZT ou placebo dans les deux semaines
suivant chaque injection. Au 15e mois, les patients ont été
à nouveau randomisés pour recevoir une injection de rappel
tous les deux ou six mois. À partir du 39e mois, tous
les patients ont reçu une injection tous les deux mois jusqu'à
la 5e année de suivi. La charge virale moyenne à
l'entrée était aux alentours de 3,7 log10 copies/ml. Tous
les patients vaccinés ont développé une réponse
proliférative in vitro spécifique de la gp160, dont
l'intensité n'était pas augmentée par la prise d'AZT.
Aucune différence en terme de charge virale n'a été
observée à la fin de l'étude. L'analyse multivariée
a montré une corrélation entre le groupe des patients vaccinés
ayant une réponse proliférative forte et l'absence de progression
clinique et biologique (lymphocytes T CD4 stables), indépendamment
de la prise d'AZT.
Plus récemment, dans l'étude de Goebel et al. [29],
208 sujets ayant un taux de lymphocyte T CD4 > à 200/mul ont
été randomisés pour recevoir un placebo ou six injections
mensuelles de rgp160, puis une injection de rappel à 15, 18 et
21 mois. Quatre-vingt-seize patients avec un taux de CD4 > 500/mul
étaient naïfs de traitement antiviral avant l'étude,
tandis que 51 patients avec 200-500 T CD4/mul étaient traités
par un ou deux inhibiteurs nucléosidiques. Les résultats
ont montré que, malgré l'induction d'une réponse
spécifique proliférative in vitro ou d'hypersensibilité
retardée cutanée à la gp160, aucun bénéfice
clinique (19 et 18 patients ont évolué vers le sida, respectivement
dans le groupe des patients vaccinés ou ayant reçu un placebo)
ou biologique (augmentation du taux de CD4 ou diminution de la charge
virale) n'a été noté. L'étude conduite par
Birx et al. [30] chez 608 patients asymptomatiques avec un taux
de CD4 > 400/mul a permis d'étudier l'évolution à
long terme (5 ans) chez les sujets ayant reçu 6 injections de gp160
ou de placebo, sur six mois, suivies d'une injection de rappel tous les
deux mois. La réponse immunologique était définie
par l'acquisition d'une réponse humorale et cellulaire. Ce critère
a été atteint par 70 % des patients vaccinés contre
moins de 5 % des sujets ayant reçu un placebo. Cependant, aucune
différence entre les deux bras concernant la baisse des CD4 ou
la survenue d'événements cliniques (39 et 34 événements
définissant le sida, respectivement dans le groupe des patients
vaccinés ou ayant reçu le placebo) n'a été
observée. L'introduction d'un traitement antirétroviral
(dans la majorité des cas, une monothérapie par inhibiteurs
non nucléosidiques) a été équivalente dans
les deux bras.
Le vaccin rgp120-MN a été évalué dans un
essai randomisé contre placebo chez 573 sujets infectés
ayant un taux de CD4 > 600/mul. À la fin de l'essai (15 mois
de suivi), aucune différence n'a été notée
entre les groupes en terme d'événement clinique [31].
Remune
Le vaccin Remune est constitué d'un virus VIH d'un inter-sous-type
A/G recombinant isolé d'Afrique, inactivé et déplété
en GP 120. La souche africaine ayant servi à produire le vaccin
Remune a été isolée à partir du sérum
d'un patient zaïrois en 1976. L'immunogène est obtenu par
concentration et purification à partir du surnageant de cellules
infectées par l'isolat viral (HZ 321). Pendant la préparation,
la protéine d'enveloppe est déplétée. La souche
est ensuite inactivée de manière chimique et par irradiation.
Globalement, les études montrent que l'administration de Remune
est associée in vitro à une augmentation des réponses
prolifératives spécifiques vis-à-vis des antigènes
homologues de l'immunogène mais également d'autres antigènes
dérivés d'autres sous-types B et C. Les résultats
de ces différents essais montrent une corrélation entre
la réponse proliférative et l'induction de synthèse
d'interféron gamma et de TNFalpha par les lymphocytes T CD4 mémoire
spécifiques [32-40].
Le premier essai de phase I associait Remune et l'adjuvant incomplet
de Freund (AIF) [32]. Le vaccin a été administré
à la dose de 50, 100 ou 400 mug par voie intramusculaire ; une
réponse immunitaire (prolifération en présence de
p24 ou réaction d'hypersensibilité cutanée à
l'immunogène) a été observée pour toutes les
doses au-dessus de 50 mug.
L'administration de Remune tous les trois mois chez 15 patients ayant
un taux de CD4 moyen de 586/mul et une charge virale < 1 000 copies/ml
et traités en majorité par trithérapie antirétrovirale
a montré une augmentation de la réponse proliférative
in vitro à l'immunogène et à la p24 native
recombinante chez la majorité des patients. Cette réponse
s'est maintenue quatre semaines après chacune des injections (3
injections). Une augmentation de la synthèse de MIP 1beta a également
été notée. Dans cette étude une participation
des lymphocytes NK et CD8 à la réponse proliférative
a été notée, qui pourrait être liée
au relargage de cytokines par la réponse proliférative T
CD4 [41]. Cependant, aucun contrôle de la prolifération des
cellules en présence de l'adjuvant seul (AIF) n'a été
réalisé dans ce travail.
Une étude récente de phase III, multicentrique et randomisée,
a été conduite chez plus de 2 500 patients infectés
ayant entre 300 et 549 lymphocytes T CD4/mul [40]. Le nombre de patients
ayant développé un événement clinique (apparition
des infections opportunistes, tumeur ou décès) est équivalent
dans les deux groupes (53 patients).
Ainsi, malgré la capacité évidente de cet immunogène
à induire une immunisation évaluée in vitro
par l'apparition de réponses prolifératives spécifiques
ou la synthèse de chémokines (MIP 1beta, MIP 1alpha, RANTES)
ou de cytokines, aucune différence en terme de charge virale ou
d'événement clinique n'a été notée
dans les essais randomisés. Actuellement, Remune est évalué
seul ou en association avec un vaccin Canarypox recombinant du VIH (vCP
1452, Aventis Pasteur) à une large échelle dans l'essai
international Quest chez des patients traités par une combinaison
d'antirétroviraux au décours de la primo-infection. Le critère
d'évaluation de cette étude est la comparaison du pourcentage
de patients ayant un contrôle virologique après arrêt
du traitement antirétroviral entre les groupes de sujets vaccinés
et traités par antirétroviraux seuls.
Les pseudovirions
Les études de phase II évaluant des combinaisons de p24
et p17 de gag produites chez la levure (p24 VLP) [42-44] ont montré
que cet immunogène pouvait induire des réponses CTL de manière
intéressante. Dans l'étude la plus récente, des sujets
infectés ayant un taux de CD4 supérieur à 400/mul,
traités ou non par AZT, ont été suivis un an après
la vaccination. Une augmentation significative des réponses CTL
par rapport à l'entrée de l'étude a été
notée chez 9 patients ayant reçu la p24 VLP associée
à de l'AZT, comparée aux patients ayant reçu de l'AZT
ou la vaccination seule. Cependant, dans cette étude, aucune diminution
de la charge virale ou de modification du taux des CD4 n'a été
notée.
Les vecteurs canarypox
Le concept de vaccin à base de vecteur canarypox recombinant
a été éprouvé depuis plusieurs années
dans d'autres modèles que le VIH (cytomégalovirus, encéphalite
japonaise, rougeole et rage). Ces vecteurs ont montré une bonne
tolérance (ils infectent les cellules humaines, mais ne peuvent
se répliquer activement), ils sont plus sûrs d'utilisation
que des vecteurs viraux comme la vaccine recombinante qui peut présenter
un danger chez des sujets immunodéprimés et être moins
immunogène chez des sujets vaccinés contre la variole. Ces
vecteurs ont la propriété d'induire une immunité
cellulaire et, à moindre niveau, humorale. Plusieurs générations
de canarypox ont été utilisées dans l'infection par
le VIH (encadré 3). Même si l'expérience clinique
avec les vCP 1433 et 1452 est limitée, ces vecteurs sont bien tolérés
et induisent essentiellement des réactions locales.
Chez les sujets non infectés par le VIH, les études de
phase I/II ont globalement montré que ces vecteurs étaient
de bons immunogènes et induisaient une réponse humorale
à type d'anticorps neutralisants chez presque 100 % des sujets,
et une réponse de type cellulaire contre les antigènes du
VIH assez variable d'un essai à l'autre selon le schéma
de l'essai, la dose et la méthodologie d'exploration employée.
Globalement, une lymphoprolifération est retrouvée chez
50 à 90 % des sujets. Une réponse cytotoxique CD8 restreinte
(dirigée contre un ou plusieurs épitopes) est notée
chez près de 70 % des vaccinés (analyse cumulative : pourcentage
cumulé des sujets ayant au moins une réponse CTL à
une évaluation). Dans certains cas, cette réponse CTL persiste
1 à 2 ans après l'immunisation. Les réponses anticorps
sont également présentes mais généralement
amplifiées par une stratégie de rappel utilisant des protéines
recombinantes [45]. La capacité de neutralisation de ces anticorps
in vitro est faible [46].
Chez les patients infectés par le VIH, l'expérience de
ces vecteurs est pour l'instant limitée. In vitro, les vecteurs
vCP205 et 300, en présence de cytokines, sont capables d'induire
l'expansion de lymphocytes T CD8 spécifiques de sujets infectés
[47]. Chez des sujets infectés à des phases précoces
de l'infection (CD4 > 400/mul), la vaccination par l'ALVAC-HIV (vCP125)
exprimant gp160 a été bien tolérée [48]. Cependant,
en l'absence de traitements antirétroviraux puissants, indisponibles
à l'époque, aucune modification significative de la réponse
spécifique vis-à-vis du VIH n'a été notée.
Plusieurs essais en cours devraient permettre d'obtenir des données
sur la tolérance et l'immunogénicité des ces vaccins
(tableau 1). En France,
trois essais d'évaluation du vCP1433 administré seul (essai
094) ou associé à des lipopeptides du VIH et de l'IL2 adjuvante
chez les patients chroniquement infectés (essai ANRS 093, Vaccil-2)
ou traités par antirétroviraux précocement après
la primo-infection (essai ANRS 095, Primovac) sont en cours d'évaluation
par l'ANRS. Dans ces essais, l'efficacité immunologique de la stratégie
vaccinale et son impact éventuel sur le contrôle virologique
après arrêt des antiviraux sont évalués.
Le vCP 1452 est en cours d'évaluation dans plusieurs essais (tableau
1). La vaccination par vCP1452 (4 injections à 0, M1, M3, M6)
associée à des injections de rappel par rgp160 a été
évaluée chez 14 sujets, traités rapidement par antirétroviraux
après la primo-infection (90 jours). Cet essai a montré
une bonne tolérance du vaccin et l'induction d'une réponse
immunitaire chez un nombre significatif de patients, notamment une augmentation
du titre des anticorps anti-gp120 et anti-p24, l'apparition d'une réponse
T CD8 chez 8/14 patients et de réponses prolifératives T
CD4 spécifiques, mais transitoires, chez 6/14 [49]. L'arrêt
du traitement chez 15 patients traités précocement après
la primo-infection (dont 10 vaccinés dans l'étude précédente)
s'est accompagné d'un rebond virologique dans 12/15 cas [50]. Le
délai moyen du rebond est de 26 jours, avec une amplitude du pic
de replication virale à 4,3 ± 0,8 logs correspondant à
un doublement de la charge virale de 2,3 ± 0,3 jours. Celle-ci s'est
accompagnée d'une baisse moyenne des CD4 de 297/mm3.
Trois patients sur quinze ont une charge virale relativement contrôlée
< 1 000 copies/ml. Dans tous les cas, une diminution spontanée
de la charge virale plasmatique, associée à une augmentation
des réponses cellulaires spécifiques du virus, a été
observée avec un taux moyen de la charge virale entre 2,9 et 4,3
logs, après un suivi médian sans traitement de 258 jours.
Deux de ces patients étaient porteurs d'une délétion
hétérozygote delta32 sur le gène CCR5. Aucune différence
n'a été notée en termes de contrôle de la réplication
virale entre les sujets vaccinés et non vaccinés. Cependant,
les deux patients pour lesquels le rebond virologique était retardé
avaient une réponse CTL polyépitopique contre plusieurs
épitopes de la combinaison vCP1452/rgp160.
ENCADRÉ 3
Immunogènes potentiels pour une vaccination
thérapeutique dans l'infection VIH
1. Protéines d'enveloppe recombinante.
2. Virions VIH inactivés par déplétion de la gp120
(Remune).
3. Virus canarypox recombinant.
4. Lipopeptides du VIH seul ou associés à un antigène
T (toxine tétanique)
5. Vaccin ADN.
6. Combinaisons de différents immunogènes : stratégie
prime boost.
7. Cellules dendritiques chargées d'antigènes.
Le vaccin ADN
L'utilisation de vaccin ADN du VIH (HIV env-rev et HIV gag-pol)
chez des sujets volontaires non infectés a montré la bonne
tolérance de cette approche, l'induction de réponses prolifératives
in vitro mais l'absence de réponses CTL (Weiner, Genève,
1998 ; Goepfert, Genève, 1998). Les résultats récents
obtenus dans les modèles macaques avec une stratégie prime-boost
comportant une injection de vaccin ADN suivie de rappels avec d'autres
vecteurs recombinants (rMVA ou canarypox) a montré l'efficacité
de cette approche pour l'induction d'une réponse forte CD4 et CD8
permettant le contrôle de la réplication virale à
long terme [18].
Calarota et al. [51, 52] ont évalué l'efficacité
immunologique de 3 injections (J0, J60, J180) de vaccins ADN nef, rev
ou tat (3 sujets par groupe) chez 9 sujets ayant un taux de
T CD4 entre 275 et 1 150/ml et une charge virale détectable. La
majorité des vaccinés étaient naïfs d'antiviraux
à l'entrée dans l'étude. Une réponse CTL a
été détectée chez 8 patients. Ces réponses
sont généralement de faible intensité, surtout chez
les vaccinés par ADN tat. Une réponse proliférative
était détectable mais de façon transitoire dans tous
les cas, même plusieurs mois après la vaccination [52]. Pour
l'avenir, l'ensemble de ces données suggère que les vaccins
ADN pourraient être utiles dans une association vaccinale (prime
boost) afin d'amplifier l'efficacité (intensité et persistance)
de la vaccination chez les sujets infectés.
Conclusion
Les essais cliniques de vaccins thérapeutiques ont montré
l'innocuité et l'excellente tolérance des immunogènes
actuellement disponibles. Malgré la capacité de ces vecteurs
à induire in vivo des réponses cellulaires et anticorps
significatives, celles-ci ne se traduisent pas par un effet clinique bénéfique
dans le faible nombre d'essais de phase III réalisés. Ceci
souligne la nécessité d'évaluer d'autres immunogènes
mais surtout d'autres stratégies d'utilisation de ces vecteurs,
soit seuls, soit combinés (stratégie prime boost),
soit associés à des cytokines comme l'IL2, l'IL12 ou le
GM-CSF. Dans le contexte de l'infection aiguë ou chronique, l'efficacité
des antiviraux actuels sur la prévention des événements
du sida justifie d'évaluer d'autres paramètres associés
au bénéfice clinique, comme le maintien d'un équilibre
immunovirologique après allègement ou arrêt des traitements
antiviraux. En dehors du bénéfice potentiel pour les patients,
ces essais pourraient permettre d'avancer enfin dans la définition
des objectifs immunologiques à atteindre, dans l'espoir de contrôler
l'évolution de la maladie virale.
ENCADRÉ 4
Les différentes générations
de canarypox recombinant du VIH
Il s'agit de vecteurs canarypox recombinants exprimant seulement la
gp160 (vCP125), soit plus complexes exprimant la gp120, la partie transmembranaire
de la gp41, gag et protéase (vCP205), soit les mêmes
antigènes que précédemment associés à
des épitopes CTL de Nef et Pol (vCP300). Les gènes exprimés
par ALVAC-HIV (vCP1433) codent pour gp120 MN et la portion transmembranaire
(région d'ancrage) de gp41 LAI, pour gag LAI et pour cinq
domaines CTL supplémentaires : deux domaines nef (aa. 66-147
et aa. 182-206, BRU) et trois domaines pol (aa. 172-219, aa. 325-383,
aa. 461-519, LAI). Ce vecteur a été administré dans
des essais de vaccination prophylactique chez des sujets non infectés
par le VIH et également en France dans des essais de vaccination
thérapeutique chez les patients infectés par le VIH (essais
ANRS 093, 094 et 095).
Le vecteur canarypox recombinant vCP1452 (ALVAC (2)120 (B, MN)GNP) est
une préparation modifiée du recombinant 1433, exprimant
les gènes d'env et gag du VIH et d'un polypeptide synthétique
pour des épitopes CTL de nef et pol. Ce recombinant diffère
du vCP1433 par l'introduction des gènes E3L et K3L de la vaccine
permettant une stabilisation des ARN codant pour les protéines
du VIH. Ce vaccin est en cours d'utilisation en France chez les sujets
volontaires non infectés par le VIH (essai LIP01 VAC10) et chez
les patients infectés par le VIH de l'essai QUEST et dans plusieurs
essais aux USA de vaccination prophylactique ou thérapeutique (tableau
1).
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Ce numéro a été
coordonné par Yves Lévy et Jean-François Delfraissy
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