ARTICLE
Mme V., âgée de 42 ans, présente
depuis 15 jours un syndrome polyuro-polydipsique, une diminution de l'acuité
visuelle et un amaigrissement de 2 kg. Son poids antérieur était
de 51 kg pour 164 centimètres. Aucune mesure antérieure
de glycémie n'était connue. Devant la suspicion clinique
d'un diabète sucré, un examen des urines réalisé
par son médecin traitant conduit à la découverte
d'une glycosurie sans cétonurie. Une mesure de glycémie
sur sang capillaire est immédiatement réalisée, chiffrée
à 15,8 millimoles par litre. Un prélèvement de sang
veineux à jeun confirme le diagnostic de diabète devant
une glycémie à jeun à 14,3 millimoles par litre.
La glycémie postprandiale est à 22,5 millimoles par litre.
Le diagnostic de diabète de type 1 est évoqué malgré
l'absence de cétonurie devant l'amaigrissement, en l'absence de
surcharge pondérale antérieure, conduisant à l'hospitalisation.
À l'entrée, la glycémie capillaire est
à 20,2 millimoles par litre et il n'existe pas de cétonurie.
L'interrogatoire confirme les signes cliniques évocateurs de diabète
sucré. Il existe une douleur thoracique droite d'intensité
modérée, gênant l'inspiration profonde, apparue de
façon soudaine 24 heures auparavant, en fait négligée
par la malade en raison de sa faible intensité. Il n'existe aucune
autre symptomatologie fonctionnelle. Le poids est de 49 kg, le rythme
cardiaque est régulier, à 72 battements par minute. Les
chiffres tensionnels en décubitus sont de 140-80 mg. Il n'existe
pas de signe clinique de déshydratation. La fréquence respiratoire
est de 16 par minute.
L'examen clinique est par ailleurs strictement normal. L'examen
cardio-pulmonaire et l'examen vasculaire sont normaux ainsi que l'examen
des membres inférieurs. Il n'existe pas d'hépatomégalie
ni de trouble du transit. La patiente n'a pas d'antécédents
médicaux ou chirurgicaux particuliers et aucun antécédent
familial de diabète. Elle a eu deux enfants âgés de
15 et 11 ans, de poids de naissance respectifs de 4,050 et 3,650 kilos.
Il n'a pas été détecté de glycosurie durant
les grossesses. Il existe un antécédent familial d'hémorragie
cérébrale à l'âge de 53 ans chez un parent
de premier degré. La patiente est traitée par Orgamétril®
(lynestrénol) dans le but d'induire une aménorrhée
en raison de céphalées apparaissant en période menstruelle.
Les examens biologiques (tableau
1) sont normaux en dehors du syndrome hyperglycémique.
L'hémoglobine A1c est à 10,3 % (N = 4,9 + 0,7), la fructosamine
à 565 micromoles (N < 280). L'électrocardiogramme à
l'entrée montre des troubles de la repolarisation avec ondes
T négatives en V1, V2 et V3. Les gaz du sang montrent une PaO2
à 89 mmHg, une PaCO2 à 36 mmHg, un pH à
7,43 et des bicarbonates à 23,8 mmol/l (tableau
2). Le cliché de thorax montre une opacité d'allure
alvéolaire, systématisée, du lobe moyen droit.
Un cliché de thorax de contrôle effectué une semaine
plus tard montrera une image d'atélectasie de même localisation
que l'opacité alvéolaire initiale (figure
1A et 1B).
Diagnostic de diabète
Un traitement par insuline en perfusion sous-cutanée
continue est débuté à la dose de 1 U/heure. La normalisation
rapide des chiffres glycémiques permettra un relais après
48 heures par injections d'insuline semi-lente à la dose de 30
unités par jour réparties en deux injections quotidiennes
respectivement 30 minutes avant le petit déjeuner et 30 minutes
avant le dîner.
Le diagnostic de diabète de type 1 est évoqué
devant l'absence de surcharge pondérale, l'amaigrissement récent
de 2 kg, le caractère très récent de la symptomatologie.
L'absence de diabète dans la famille ne permet pas de retenir un
diabète de transmission génétique particulière
(diabète de type MODY, anomalie du génome mitochondrial).
Il n'existe aucun élément clinique en faveur d'une maladie
hépatique ou d'une hémochromatose ou en faveur d'une insuffisance
pancréatique exocrine (tableau
3). L'absence de signes de micro-angiopathie diabétique
correspond au caractère récent du syndrome hyperglycémique.
L'examen ophtalmologique ne retrouve aucune anomalie rétinienne
: il n'existe pas de cataracte et la diminution de l'acuité visuelle
est liée à un trouble de réfraction qui disparaîtra
spontanément après deux semaines de normalisation glycémique.
Il n'existe pas de protéinurie clinique, la micro-albuminurie est
de 8 milligrammes par 24 heures. L'examen neurologique est normal.
La détection dans le sérum d'auto-anticorps anticellules
d'îlots par immunofluorescence indirecte sur pancréas humain
de groupe O, confirmée par la détection d'auto-anticorps
antiglutamate décarboxylase et d'auto-anticorps antityrosine
phosphatase (tableau 3)
viennent définitivement étayer l'origine auto-immune du
diabète. La sensibilité et la spécificité
de la détection des auto-anticorps sont indiquées dans
le tableau 4. La patiente
est HLA DR4/DR1.
Image pulmonaire
L'image pulmonaire sur le premier cliché de thorax
a conduit à pratiquer un examen tomodensitométrique qui
a montré une image alvéolaire dans le territoire correspondant
(figure 2). Une scintigraphie
pulmonaire de perfusion a alors montré des images en faveur d'une
embolie pulmonaire de gravité moyenne avec un indice de probabilité
intermédiaire. Un traitement par héparine de bas poids moléculaire
relayé à 24 heures par des antivitamines K a été
entrepris. L'examen veineux par échodoppler n'a retrouvé
aucune image de phlébite des veines des membres inférieurs
ou cave.
Au cours d'une embolie pulmonaire, la radiographie de thorax peut être
normale, ce qui permet d'éliminer une autre cause de dyspnée
et de douleur thoracique. Des opacités parenchymateuses d'origine
hémorragique peuvent apparaître après la 24e
heure. Elles sont mal systématisées et disparaissent rapidement,
à l'inverse de l'opacité de l'infarctus pulmonaire, plus
rare, dense à base externe large, collée contre la plèvre
et à sommet proximal, arrondie et mal limitée réalisant
un aspect de bosse [1]. Dans le cas de notre patiente, l'image pulmonaire
initiale correspondait à une hémorragie alvéolaire
; l'ascension de la coupole diaphragmatique et l'atélectasie
en bande étaient des signes radiologiques classiques en faveur
d'une embolie pulmonaire. Sur le scanner thoracique, l'hémorragie
alvéolaire prenait un aspect en verre dépoli et de condensation
alvéolaire tandis que l'infarctus pulmonaire se présente
sous la forme d'une opacité triangulaire à base périphérique
et à sommet hilaire [1].
Diagnostic d'embolie pulmonaire
Les principaux signes cliniques d'appel devant faire évoquer
une embolie pulmonaire sont la douleur thoracique, la dyspnée avec
tachypnée et la tachycardie. Un ou plusieurs de ces signes peuvent
manquer [2], ce qui n'élimine pas une embolie pulmonaire. Dans
cette étude, 12 % des patients avec diagnostic confirmé
d'embolie pulmonaire n'avaient ni dyspnée, ni tachypnée.
L'électrocardiogramme peut être normal [2] ou bien montrer
une tachycardie sinusale, un aspect S1Q3, un bloc de branche droit, une
rotation de l'axe QRS à droite ou plus rarement à gauche.
Les gaz du sang peuvent être normaux ou montrer une hypoxie et une
hypocapnie avec alcalose respiratoire. Une hypocapnie isolée témoigne
de l'hyperventilation pulmonaire et est un bon signe d'orientation. La
normalité des gaz du sang ne permet pas, là encore, d'éliminer
le diagnostic d'embolie pulmonaire [3] : une embolie pulmonaire ne pouvait
pas être exclue chez 38 % des patients ayant des gaz du sang normaux.
Chez notre patiente, l'électrocardiogramme montrait une inversion
des ondes T dans les dérivations précordiales droites, signe
de valeur. La dyspnée et la tachycardie manquaient et les gaz du
sang était normaux.
La suspicion d'embolie pulmonaire doit impérativement conduire
à demander une scintigraphie de ventilation-perfusion (figure
3). Cet examen permet d'éliminer le diagnostic en cas
de normalité [4]. En cas de probabilité intermédiaire
la spécificité est faible et le diagnostic doit être
confirmé par une angiographie pulmonaire [4]. Chez notre patiente,
il n'a pas été pratiqué d'angiographie qui est
l'examen de référence, ou de scanner spiralé avec
injection qui a été plus récemment proposé.
Pourquoi l'embolie pulmonaire
?
Devant tout accident thrombo-embolique, il est licite de
rechercher un ou des facteurs favorisants. Chez cette patiente qui ne
présentait pas de circonstances évidentes favorisant la
survenue d'une embolie pulmonaire (immobilisation, chirurgie récente,
post partum), un cancer pelvien devait être recherché
par un examen gynécologique et une échographie pelvienne
par voie transvaginale qui étaient normaux. L'Orgamétril®
(lynestrénol) est un progestatif de synthèse contre-indiqué
en cas d'antécédents thrombo-emboliques et dont l'association
avec la survenue d'une embolie pulmonaire est décrite [5]. Sa responsabilité
dans cet épisode embolique est possible, particulièrement
du fait de l'initiation récente du traitement.
La recherche d'une anomalie de la coagulation n'en est pas
moins justifiée [6]. Les anomalies à rechercher sont un
déficit en antithrombine III, en protéine C ou en protéine
S, un anticoagulant circulant et la présence d'anticorps antiphospholipides,
une hyperhomocystinémie, une résistance à la protéine
C activée (RPCA) et plus récemment, la mutation 20210G/A
du gène de la prothrombine (Facteur II) [7].
Notre patiente était hétérozygote pour
la mutation G/A à la position 1691 du gène du facteur V
(mutation Q506 du facteur V ou facteur V Leiden).
Physiologiquement, le facteur V activé (Va) est inactivé
par la protéine C activée (PCA) par clivage spécifique
du facteur V sur les Arg 306, 506, 679. La mutation 1691 conduit au
remplacement d'une arginine par une glutamine à la position 506
de la protéine. Le clivage en 506 ne peut alors plus s'effectuer
; or celui-ci est nécessaire pour que les autres clivages par
la protéine C soient réalisés, permettant l'inactivation
de facteur Va à son tour. Le facteur V ainsi muté, facteur
V Leiden du nom de la ville (Pays-Bas) où a eu lieu l'identification
de la mutation, est résistant à l'inactivation par la
protéine C [8] (figure
4). Il est inactivé par la protéine C environ
10 fois plus lentement que le facteur V normal [9]. La fréquence
allélique du facteur V Leiden en France est de 2 % [10]. C'est
l'anomalie la plus fréquente au regard des autres facteurs de
risques héréditaires [8] : le facteur V Leiden est présent
à l'état hétérozygote chez environ 20 %
des patients ayant eu un accident thrombo-embolique [6, 11]. Si l'association
du facteur V Leiden avec des thromboses veineuses profondes est bien
établie, l'association avec des embolies pulmonaires n'est pas
certaine. Plusieurs études portant sur la présence de
la mutation chez des patients hospitalisés pour embolie pulmonaire
ne montrent pas d'augmentation de la prévalence du facteur V
Leiden par rapport à une population témoin [12, 13]. Le
risque de thrombose veineuse est augmenté sous hormonothérapie
substitutive, surtout en début de traitement [14]. De plus, sous
contraception stro-progestative, les patientes hétérozygotes
pour la mutation ont un risque de thrombose veineuse multiplié
par 30 par rapport aux contrôles sans contraception et sans la
mutation. L'association d'un progestatif et du facteur V Leiden chez
notre patiente a pu accroître le risque d'embolie pulmonaire bien
qu'elle n'ait pas reçu d'association comportant des strogènes
[15].
L'état hétérozygote modifie-t-il
la conduite à tenir ?
La présence de la mutation 1691G/A n'est pas une indication
à allonger la durée du traitement anticoagulant malgré
des récidives plus fréquentes [16]. De plus, concernant
les thromboses veineuses, cette augmentation du taux de récidives
est controversée [17]. Le dépistage de la mutation chez
les filles de cette patiente n'est pas préconisé actuellement,
même dans la perspective d'une prescription de contraception orale,
car si la recherche de la mutation était effectuée systématiquement
avec une contre-indication chez les porteuses de la mutation, on priverait
1 000 jeunes femmes de contraception orale pour prévenir 3 épisodes
de thrombose veineuse profonde [18].
CONCLUSION
Diabète de type 1 d'installation récente, auto-immun,
et embolie pulmonaire probable chez une femme porteuse de la mutation
Leiden du facteur V.
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