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Diagnostic d’un saignement occulte


Médecine thérapeutique. Volume 4, Number 4, 317-22, Avril 1998, Démarches diagnostiques


Résumé  

Author(s) : Thomas Papo.

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ARTICLE

La découverte d'un saignement occulte, par définition inapparent cliniquement, passe de façon quasi exclusive par la constatation biologique d'une carence martiale (encadré 1). Celle-ci, outre ses conséquences pathologiques directes, a surtout une valeur de signal et impose le dépistage de la lésion responsable pour deux motifs essentiels :
­ une hémorragie distillante est susceptible de se transformer brutalement en saignement aigu, menaçant à court terme ;

­ il peut s'agir d'un cancer dont le diagnostic précoce est souhaitable.

Circonstance de découverte : carence martiale

Nous limiterons volontairement notre propos à l'adulte, sans aborder les problèmes spécifiquement pédiatriques. Nous ne discuterons pas dans le détail de la positivité isolée d'un test de dépistage de cancer du côlon par la recherche de sang dans les selles puisqu'il ne fait pas l'objet d'une mesure de santé publique en France et qu'il ne s'agit pas d'un test diagnostique fiable [1].
Les stades évolutifs de l'anémie obéissent à une séquence stéréotypée qui fait suite à un équilibre en fer négatif de façon prolongée. Le premier événement est la déplétion des stocks : hépatocytes et macrophages hépatiques, spléniques et médullaires. Quand les réserves sont épuisées, la concentration plasmatique en fer diminue et l'apport martial aux cellules hépatopoïétiques devient inadéquat pour la régénération normale de l'hémoglobine. La concentration intra-érythrocytaire de protoporphyrine augmente, la taille des érythrocytes se réduit et le chiffre d'hémoglobine sanguine baisse. Cette progression permet de définir trois stades principaux :
­ déplétion des réserves, mesurée en pratique par la concentration de ferritine sérique ;
­ carence martiale latente, c'est-à-dire sans anémie avec une réduction de la saturation de la transferrine, une microcytose débutante visible sur le frottis avec volume globulaire moyen normal ;
­ anémie arégénérative par carence martiale, avec microcytose globale puis hypochromie.
Outre son effet sur la synthèse d'hémoglobine, la carence martiale aurait une action plus générale d'inhibition de la prolifération cellulaire. De nombreuses protéines à hème (cytochromes, myoglobine, catalase, peroxydase) et certaines enzymes (aconitase, tryptophane pyrrolase) dépendent d'ailleurs pour leur fonction et/ou leur synthèse du niveau de fer tissulaire disponible.
Les manifestations cliniques secondaires à la carence martiale sont variées et d'apparition progressive (encadré 2). L'installation graduelle de la carence en fer explique la tolérance clinique parfois excellente d'une anémie profonde. Le délai diagnostique habituel se chiffre en années.
La prévalence de la carence martiale dans la population générale varie avec l'âge (20 % entre 3 et 5 ans), le sexe (18 % chez la jeune femme contre 4,5 % chez l'homme), l'existence d'une grossesse (de 15 à 50 %) et l'origine géographique. Ces paramètres sont à considérer pour déterminer l'ampleur de l'enquête étiologique.
Les facteurs qui conduisent à une carence martiale sont souvent multiples et associés chez un même patient : il est indispensable de considérer d'emblée à la fois la possibilité de saignement et celle d'une cause non hémorragique. Ainsi, la combinaison d'un régime « limite » en apport en fer et d'une perte minime (règles) peut suffire à entraîner une carence. Dans une maladie typiquement responsable de malabsorption comme la maladie cœliaque, la moitié des patients auraient aussi un saignement occulte participant à la carence martiale [2].

L'interrogatoire doit faire préciser le régime alimentaire et, en particulier, la ration en viandes, source d'hème. Le niveau socio-économique se rapporte directement à la quantité de fer quotidiennement ingérée, nettement plus basse chez les plus défavorisés que chez les autres. Les pratiques religieuses et les habitudes ethniques sont également à prendre en compte.

Défaut d'absorption de fer

L'achlorhydrie a un double impact, cause et conséquence de carence martiale. L'acidité gastrique joue un rôle dans l'absorption du fer lorsqu'il est ferrique (légumes), mais pas sous forme d'hème (viandes) ou de fer ferreux. Une atrophie gastrique avec achlorhydrie s'accompagne en général d'une hypergastrinémie à jeun supérieure à 200 pg/ml [3].
L'interrogatoire doit repérer les interventions chirurgicales de l'estomac (gastrectomie totale ou partielle, vagotomie avec gastro-entérostomie) dans l'anamnèse car elles sont source de carence martiale de mécanisme complexe.
La malabsorption liée à la maladie cœliaque se révèle fréquemment par une carence martiale apparemment isolée, parfois tardive chez l'adulte. La sprue tropicale comporte régulièrement une carence en fer. Par ailleurs, une carence martiale sévère, surtout chez l'enfant, peut induire par elle-même des modifications de la muqueuse intestinale avec malabsorption des graisses, des sucres et... du fer.

Le terme pica décrit l'absorption régulière de substances hautement inhabituelles, au premier rang desquelles on compte la terre ou l'argile (géophagie), l'amidon (amylophagie) et les glaçons (pagophagie). Ce comportement alimentaire peut être une conséquence de la carence en fer : le pica disparaît après traitement martial. Dans d'autres cas, le pica est une pratique quasi compulsive, profondément insérée dans certaines coutumes ou superstitions (Afrique, Turquie, égypte, Iran...). Le produit ingéré, surtout lorsqu'il s'agit d'argile ou d'amidon, diminue l'absorption du fer. Enfin, des carences peuvent se voir chez les grands buveurs de thé qui est un bon chélateur du fer.

Causes de saignement occulte

Le saignement représente la cause essentielle de carence en fer, qu'il soit occulte ou extériorisé. Pour mettre l'équilibre martial en perspective, le calcul est simple : 1 ml de sang contient 0,5 mg de fer et il suffit donc de perdre de 4 à 8 ml de sang (soit de 2 à 4 mg de fer) par jour pour que les apports alimentaires moyens ne soient plus suffisants, en particulier dans les zones défavorisées.

Saignements d'origine digestive

L'origine digestive est la cause la plus fréquente du saignement occulte chez l'homme et vient en second après les règles chez la femme.
Certains médicaments sont gastro-toxiques avec certitude, de façon dose-dépendante, comme les anti-inflammatoires non stéroïdiens et l'aspirine [4, 5]. Environ 70 % des malades consommant 2,5 g d'apirine par jour ont une perte digestive quotidienne de sang de 2 à 5 ml. Par contre, le rôle délétère des corticoïdes en monothérapie est largement discuté. Certaines données épidémiologiques plaident pour une responsabilité des bloqueurs du calcium dans le risque d'hémorragie digestive chez le sujet âgé [6]. Le traitement anticoagulant à dose efficace ne semble pas réellement augmenter la fréquence des saignements d'origine digestive [7]. L'infection par Helicobacter pylori paraît statistiquement associée au risque de récidive hémorragique. L'alcoolisme favorise probablement, de façon multi-factorielle, la survenue d'un saignement occulte d'origine digestive haute et/ou basse [8].
L'ulcère gastro-duodénal peut être responsable d'hémorragie chronique non extériorisée isolée. Dans 25 % des cas, les ulcères sont d'ailleurs asymptomatiques.
Les varices œsophagiennes ou gastriques liées à une hypertension portale sont rarement impliquées dans un saignement occulte ; elles sont plus souvent responsables d'hémorragie aiguë extériorisée.
L'estomac pastèque (ou ectasie vasculaire antrale) est une cause méconnue d'hémorragie digestive aiguë ou de carence martiale chronique [9]. Ce tableau touche de préférence la femme âgée et s'associe dans 60 % des cas à une pathologie auto-immune, en particulier à la sclérodermie dans sa forme CREST (Calcinosis Raynaud's phenomenon Esophagous Sclerodactily). L'aspect macroscopique au cours de l'endoscopie gastrique est virtuellement diagnostiqué en objectivant des plis érythémateux longitudinaux contenant des vaisseaux et convergeant vers le pylore, stries comparées à celles d'une pastèque (figure 1). L'histologie peut contribuer à poser le diagnostic. L'individualisation de l'estomac pastèque a un intérêt théorique par la richesse du contexte pathogénique associé et, surtout, parce qu'il offre une possibilité thérapeutique spécifique et efficace par coagulation endoscopique.
En cas de cirrhose ou d'hyperplasie nodulaire régénérative, la vasculopathie ou gastropathie d'hypertension portale diffère de l'estomac pastèque. Cette gastropathie présente fréquemment un aspect plus diffus, en mosaïque. L'histologie révèle la présence d'ectasies vasculaires, non seulement au niveau des lésions macroscopiques mais aussi dans la zone apparemment saine. La paroi de l'estomac est souvent épaissie, alors qu'elle est fine dans l'estomac pastèque. Enfin, le traitement endoscopique serait moins efficace en cas de gastropathie d'hypertension portale, avec en outre une aggravation des lésions noyées après sclérose de varices œsophagiennes.
Les autres lésions à différencier des ectasies vasculaires antrales sont les angiodysplasies diffuses, les angiomes et les malformations artério-veineuses. Nous citerons, à part, les télangiectasies congénitales de la maladie de Rendu-Osler, de transmission autosomique dominante, qui s'exprime chez l'adulte jeune par des épistaxis répétées, et dans 15 % des cas par un saignement digestif d'origine gastrique ou grêle proximale ; parfois, le contexte familial et la simple inspection cutanéo-muqueuse permettent de poser le diagnostic.
L'hernie hiatale s'accompagne d'hémorragie chronique dans 15 % des cas, de façon d'autant plus fréquente qu'elle est de taille importante et para-œsophagienne. Le mécanisme du saignement n'est pas univoque : œsophagite de reflux et gastrite au niveau du collet.
En zone d'endémie, les helminthiases (ankylostomes), qui infectent 20 % de la population mondiale, sont une cause fréquente de carence martiale. Le sang de l'hôte est « prélevé » dans la partie proximale de l'intestin grêle. La perte sanguine quotidienne, en moyenne de 12 ml, est directement corrélée à la densité parasitaire intestinale. Les autres causes infectieuses (amibiase, ascaridiose, tuberculose...) sont beaucoup moins fréquentes.
L'éventualité d'un saignement digestif prenant sa source entre le deuxième duodénum et la valvule iléo-cæcale est rare, mais probablement sous-estimée dans les séries anciennes, avec une fréquence rapportée de 3 à 5 % des patients ayant une hémorragie digestive [10]. Les angiodysplasies ou ectasies vasculaires représentent de 70 à 80 % des cas. Les autres causes sont plus rares : tumorales (adénocarcinome, métastases...), maladie de Crohn, syndrome de Zollinger-Ellison, vascularites systémiques, entérite radique, diverticule jéjunal, autres anomalies vasculaires, infections et médicaments (anti-inflammatoires non stéroïdiens, 6-mercaptopurine). Le diverticule de Meckel, reliquat embryonnaire situé à 1 m en amont de la valvule iléo-cæcale, à prédominance masculine et présent dans 2 % de la population générale, est presque toujours responsable d'hémorragie aiguë.
L'incidence de la carence martiale dans la diverticulose colique est de l'ordre de 5 % et peut atteindre jusqu'à 25 % en cas de diverticulite. Eu égard à la fréquence des diverticules dans la population générale occidentale (5 % à 50 ans, 50 % à 90 ans), là encore le clinicien ne s'arrêtera pas à ce diagnostic et complétera les investigations. Les ectasies vasculaires (angiodysplasies) du côlon sont indépendantes du spectre des malformations congénitales ou de la maladie de Rendu-Osler : elles sont considérées comme acquises et dégénératives, sans association avec des anomalies vasculaires cutanéo-muqueuses ou viscérales. Elles siègent dans le cæcum, voire dans la partie proximale du côlon ascendant, et concernent 25 % des sujets âgés de plus de 60 ans [11]. À côté des polypes coliques bénins dont l'exérèse perendoscopique est possible, le véritable enjeu reste le dépistage d'un cancer à un stade opérable. Le cancer de la région cæcale est fréquemment repéré par une anémie isolée ; la carence martiale est moins souvent révélatrice dans les carcinomes gastriques, de l'ampoule de Vater ou des autres segments coliques.
Les hémorroïdes affectent un quart de la population générale et entraînent très fréquemment une carence martiale. L'argument de fréquence constitue un piège : la mise en évidence d'hémorroïdes ne dispense pas d'une exploration soigneuse du tube digestif dans tous les cas.
À côté des quatre grandes causes de saignement d'origine basse (ectasie vasculaire, diverticulose, hémorroïdes, cancer), d'autres étiologies peuvent rendre compte de pertes sanguines répétées éventuellement « occultes » : varices coliques liées à une hypertension portale, colite radique, colite de diversion (inflammation du segment intestinal exclu après colostomie), ischémie mésentérique d'origine artérielle ou veineuse, vascularite systémique, endométriose...

Les maladies inflammatoires intestinales idiopathiques en poussées sont très fréquemment responsables d'une carence martiale multifactorielle, surtout par saignement dans la rectocolite hémorragique.

Saignements d'origine gynécologique

La menstruation est la première cause de carence martiale chez la femme en période d'activité génitale et doit donc être rapidement discutée même s'il ne s'agit pas à proprement parler de saignement « occulte ». La perte moyenne de sang se situe physiologiquement entre 35 et 80 ml par cycle. L'arithmétique des règles se heurte à de nombreuses erreurs par excès et par défaut dans l'appréciation faite par les patientes elles-mêmes, quel que soit leur niveau socio-culturel. L'interrogatoire doit donc faire préciser objectivement le nombre quotidien de garnitures (> 4/j ou 12 par cycle), la durée des règles (>= 7 jours), la présence de caillots de grande taille (>= 2 cm) éventuellement persistants après le premier jour.

Le leïmyofibrome, les polypes, les cancers utérins et un déséquilibre hormonal sont les principales causes de méno-métrorragies, sans oublier l'utilisation d'une contraception par dispositif intra-utérin.

Autres origines

Les dons du sang répétés ou les prélèvements veineux nombreux chez les patients hospitalisés de façon prolongée (réanimation polyvalente) sont d'autres sources de pertes non réellement « occultes ».
Une hémorragie intra-alvéolaire peut être responsable d'une anémie chronique, sans réaliser le classique tableau comportant syndrome hémorragique aigu, hémoptysie et détresse respiratoire. La déglutition de l'expectoration peut, d'ailleurs, rendre positive la recherche de sang dans les selles et faire errer le diagnostic. Le réflexe pédiatrique du cliché du thorax systématique dans les carences martiales inexpliquées est loin d'être passé dans la pratique courante en médecine d'adulte. En effet, à côté de l'hémosidérose idiopathique de l'enfant et de l'adulte jeune, de mécanisme mystérieux, les maladies systémiques avec atteinte des petits vaisseaux (Syndrome de Goodpasture, lupus systémique, granulomatose de Wegener, polyangéite microscopique...) peuvent aussi donner des hémorragies alvéolaires peu « bruyantes » [12]. L'examen clé reste, dans tous les cas, l'étude cytologique du lavage alvéolaire.
Les hémolyses intravasculaires chroniques entraînent une hémosidérinurie. L'hémoglobinurie paroxystique nocturne, pathologie rare, actuellement diagnostiquée par phénotypage sanguin en cytométrie de flux, de même que l'hémolyse intravasculaire sur valve cardiaque mécanique peuvent ainsi aboutir à une carence martiale.
Les coureurs de fond peuvent aussi souffrir d'une anémie par carence martiale à la fois par hémolyse répétée et, surtout, par saignement digestif au moment de l'effort prolongé : de 10 à 20 % des sportifs ont une recherche de sang positive dans les selles après un marathon, avec perte sanguine évaluée en moyenne à 4 ml (et pouvant atteindre 40 ml).
L'asthénie de Ferjoles, ou anémie factice, concerne classiquement les femmes célibataires de profession paramédicale. Le diagnostic positif est, comme dans le cas d'une pathomimie de Münchhausen, extrêmement délicat. La ponction veineuse est un moyen plus fréquemment utilisé que l'érosion volontaire des hémorroïdes, les lacérations digestives ou gynécologiques répétées...
Une carence martiale participe à l'anémie chez la moitié des patients hémodialysés, surtout s'ils sont peu transfusés. L'origine en est la perte de sang liée à la séance de dialyse, aux prises de sang répétées, aux télangiectasies et autres lésions digestives [13].

Il est important de souligner que les anomalies congénitales de l'hémostase sont rarement en cause dans les carences martiales par saignement « occulte » : l'hémorragie est le plus souvent aiguë, évidente cliniquement.

Évaluation des tests diagnostiques

Les études prospectives évaluant les étapes du diagnostic d'un saignement occulte sont peu nombreuses.
La recherche de sang dans les selles par deux méthodes, l'une utilisant le gaïglycol, peu spécifique, et l'autre mesurant l'alpha-1-antitrypsine fécale, a été réalisée chez des patients présélectionnés (carence martiale, méléna...) : la sensibilité, de l'ordre de 75 %, nous paraît insuffisante pour un test diagnostique de routine à l'échelon individuel [1].
La réalisation d'une fibroscopie gastrique et d'une coloscopie systématiques chez 100 patients consécutifs présentant une carence martiale cliniquement inexpliquée a permis d'obtenir les résultats suivants dans une étude représentative [14] :
­ une lésion du tractus digestif a été mise en évidence chez 62 % des patients adressés en gastro-entérologie, 36 en situation haute (dont 11 ulcères duodénaux, 5 ulcères gastriques et 3 ulcères anastomotiques) et 25 de localisation basse (dont 11 cancers coliques surtout chez le sujet âgé) ;
­ le transit du grêle, réalisé chez 26 des 38 patients avec enquête endoscopique négative, était constamment négatif ;
­ un seul patient avait à la fois des lésions hautes et basses ;
­ les 38 malades avec enquête négative ont reçu un traitement martial durablement efficace, sauf chez 6 d'entre eux qui souffraient d'une insuffisance rénale chronique dialysée (n = 2) ou non (n = 1), de slérodermie (n = 1), de cirrhose hépatique (n = 1) ou de polyarthrite traitée par anti-inflammatoires non stéroïdiens (n = 1).
D'autres travaux du même type ont donné des résultats comparables [15-17].
Dans une autre étude, rétrospective, une entéroscopie par voie haute a été proposée chez 83 malades souffrant d'une anémie par carence martiale inexpliquée après fibroscopie gastrique et coloscopie chez tous les patients, associées à un transit du grêle chez la moitié d'entre eux. Une lésion classée comme potentiellement hémorragique a été retrouvée dans 59 % des cas. Les lésions vasculaires bénignes angiodysplasiques représentaient la majorité des cas (40 %). De façon intéressante, 12 % des lésions étaient gastro-duodénales, probablement passées inaperçues au moment de la première fibroscopie qui permet normalement d'atteindre le deuxième, voire le troisième duodénum [18].

Rappelons que l'artériographie digestive sélective n'est pas rentable en dehors de saignement aigu, menaçant et ayant un débit supérieur à 0,5 ml/min [19]. La scintigraphie par les globules rouges marqués au technétium est aussi indiquée en cas d'hémorragie active. La scintigraphie par le pertechnetate utilise la capacité de fixation par une muqueuse ectopique, pour la recherche de diverticule de Meckel ; elle aurait une bonne sensibilité (75 %).

Stratégie diagnostique (encadré 3)

En amont de l'arbre diagnostique complémentaire, l'interrogatoire et l'examen physique doivent chercher à orienter l'enquête : pertes gynécologiques évidentes, traitement anti-inflammatoire, pica, séjour en zone d'endémie parasitaire, histoire familiale, télangiectasies cutanéo-muqueuses, symptômes évocateurs d'une origine digestive haute ou basse, etc.
Chez la femme, un examen par le gynécologue, qui posera éventuellement les indications d'examens complémentaires, paraît justifié dans la plupart des cas.
Il faut insister à nouveau sur la nécessité de ne pas s'arrêter aux diagnostics d'hémorroïdes, d'une diverticulose ou de hernie hiatale connus comme explication du saignement : la recherche systématique d'une autre cause est nécessaire dans tous les cas. S'il existe des modélisations concernant le rapport coût/bénéfice des techniques de dépistage de masse de cancer du côlon, il n'y a pas d'étude satisfaisante concernant l'enquête étiologique d'un saignement occulte sans cause évidente.
La coloscopie totale a la meilleure sensibilité pour le diagnostic de cancer du côlon, supérieure à 95 %, et permet l'obtention d'une histologie. Les obstacles pratiques sont les dispositions anatomiques posant des problèmes techniques (angulation), une mauvaise préparation et le risque de perforation iatrogène, de l'ordre de 0,1 %. L'association d'une sigmoïdoscopie à un lavement baryté double contraste peut aussi se discuter pour le dépistage du cancer du côlon. Par contre, pour le diagnostic de lésions vasculaires, la coloscopie totale est d'un rendement absolument supérieur [20]. De plus, l'approche endoscopique permet parfois le traitement en un temps (polypes, certaines lésions vasculaires...).
La fibroscopie œso-gastro-duodénale peut être réalisée en même temps que la coloscopie, sous neuroleptanalgésie. Les biopsies étagées nous paraissent indispensables à la fois pour le diagnostic lésionnel d'une atrophie gastrique, pour celui d'une infection à H. pylori ou parasitaire, voire pour la recherche d'une cause de malabsorption associée (maladie cœliaque) [3, 21].
Lorsque les endoscopies classiques hautes et basses sont négatives, la plupart des praticiens proposent un transit du grêle ou une entéroclyse (produit de contraste délivré à partir d'une sonde mise en place dans le duodénum). Cependant et en toute rigueur, la rentabilité quasi nulle de l'opacification du grêle ne justifie pas sa réalisation systématique [22].
Lorsque ces examens sont négatifs, il est justifié de proposer un traitement martial d'épreuve avec surveillance simple au décours : la poursuite des investigations se justifie si l'anémie ne se corrige pas ou récidive à distance [23]. L'hémoglobine et le volume globulaire moyen sont corrigés après 6 à 8 semaines de traitement dans la grande majorité des cas.
À ce stade et dans notre expérience, il est parfois utile de répéter la fibroscopie gastrique et la coloscopie, surtout si cette dernière n'a pas été complète. La réalisation d'une entéroscopie haute et basse, recherchant principalement des lésions vasculaires, ne fait pas l'objet d'un consensus car les études disponibles sont méthodologiquement peu satisfaisantes et la technique est de durée longue, donc coûteuse. D'ailleurs, les études de suivi à long terme des patients explorés de façon simple (fibroscopie œso-gastro-duodénale, coloscopie) et négative sont rassurantes : dans la grande majorité des cas, l'anémie ne se reproduit pas et/ou reste inexpliquée [24, 25].
Les autres examens (scintigraphie du diverticule de Meckel, angiographie, radiographie pulmonaire, voire lavage alvéolaire...) peuvent être alors indiqués au cas par cas, dans une séquence non codifiée [26].
Enfin, le diagnostic d'une lésion hémorragique de l'intestin grêle est parfois effectué par entéroscopie peropératoire.

ENCADRÉ 1
 
Signes biologiques de carence martiale
 
* Hémogramme et frottis sanguin :
­ anisocytose (avec microcytose sur frottis) précoce ;
­ microcytose (volume globulaire moyen < 82 m3) sans hypochromie ;
­ anémie (Hb* < 12 g/dl chez la femme, 13 g/dl chez l'homme, 10,5 g/dl chez la femme enceinte) arégénérative (réticulocytes < 120 000/mm3) hypochrome (CCMH** < 31) ;
­ neutropénie modérée, rare ;
­ hyperplaquettose (> 450 000/mm3).
* Bilan martial :
­ ferritine < 12 mg/l ;
­ hyposidérémie ;
­ capacité totale de fixation de la transferrine < 0,15 ;
­ transferrine > 2,77g/l.
* Facteurs confondants principaux, lorsqu'ils sont associés :
­ inflammation (élévation de la ferritinémie, transferrine basse) ;
­ hyperthyroïdie (élévation de la ferritinémie) ;
­ nécrose ou stéatose hépatocytaire, hémochromatose (élévation de la ferritinémie) ;
­ thalassémies mineures (microcytose non « corrigeable ») ;
­ syndrome myéloprolifératif (saignement fréquent, sans cytopénie).
 
* Hémoglobine.
** Concentration corpusculaire moyenne en hémoglobine.

ENCADRÉ 2
 
Signes cliniques de carence martiale
 
­ Symptômes généraux : asthénie, palpitations, lipothymies, dyspnée, céphalée.
­ Atteinte neuro-musculaire : irritabilité, fatigabilité, paresthésies acrales, hypertension intracrânienne bénigne.
­ Troubles phanériens et muqueux ; koïlonychie (ongles concaves), glossite dépapillée, perlèche ou rhagade, dysphagie avec diverticule et obstacle crico-pharyngien, gastrite atrophique.
­ Pica.
­ Splénomégalie (surtout chez l'enfant).

ENCADRÉ 3
 
Saignement occulte sans symptôme d'appel : schéma des tests complémentaires à visée étiologique
 
* Premier temps, sous neuroleptanalgésie :
­ fibroscopie œso-gastro-duodénale, avec biopsie duodénale systématique en l'absence de lésion causale évidente ;
­ coloscopie totale avec iléoscopie terminale.
* Deuxième temps, en cas d'endoscopie négative :
­ transit du grêle, discuté ;
­ traitement martial d'épreuve (3-6 mois) ;
­ suivi prolongé au moins 1 an.
* Troisième temps, si la carence martiale ne se corrige pas ou se reproduit (liste non exhaustive) :
­ nouvelles fibroscopie œso-gastro-duodénale et coloscopie ;
­ entéroscopie haute et basse ;
­ gastrinémie ;
­ radiographie pulmonaire, voire lavage alvéolaire ;
­ nouveau traitement martial.

REFERENCES

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