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Grossesse et médicaments


Médecine thérapeutique. Volume 7, Number 1, 69-81, Janvier 2001, Thérapeutique


Résumé  

Author(s) : Françoise Bavoux, Elisabeth Elefant, Elisabeth Rey, Gérard Pons, Centre régional de pharmacovigilance, Service de pharmacologie périnatale et pédiatrique, Hôpital Saint-Vincent-de-Paul, 82, avenue Denfert-Rochereau, 75014 Paris..

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ARTICLE

Les risques des médicaments au cours de la grossesse

Depuis la tragédie du thalidomide, l'exposition à un agent extérieur pendant la grossesse suscite de vives inquiétudes au sein du corps médical et du public. Si dans la plupart des cas, l'inquiétude est largement majorée par rapport au risque réel, il n'en demeure pas moins que le problème se situe autour :

- de l'importance (en termes quantitatifs) de l'exposition médicamenteuse au cours de la grossesse (que ce soit par prescription médicale ou par automédication). En dépit des inquiétudes que le médicament suscite pendant cette période, on constate paradoxalement une prise médicamenteuse non négligeable ;

- d'un manque de données épidémiologiques fiables permettant d'évaluer le risque réel de chaque exposition ;

- d'une difficulté à la bonne circulation de l'information au sein du corps médical et de la population concernée avec risque de mauvaise interprétation des données.

La femme enceinte et le futur nouveau-né sont solidaires sur les plans physiologique et métabolique. En effet, le placenta n'est pas une barrière ; à l'exception de grosses molécules comme l'héparine et l'insuline, tout médicament administré à la mère traverse le placenta et peut avoir des répercussions immédiates ou lointaines sur l'embryon, le fœtus et le nouveau-né. Ainsi, l'analyse du risque médicamenteux nécessite la bonne connaissance du calendrier de développement de l'embryon, des paramètres pharmacocinétiques de chaque produit et la prise en compte des modifications physiologiques consécutives à l'état de grossesse.

Périodes de risque

Risque tératogène, toxicité fœtale

Pour apprécier l'augmentation d'incidence d'une malformation que l'on suppose être la conséquence d'une agression extérieure en cours de grossesse, il faut essayer en premier lieu de se baser sur la fréquence des malformations dans la population générale. Cette fréquence est très difficile à apprécier avec exactitude, essentiellement pour deux raisons : l'imprécision des limites de la notion de malformation et la difficulté du diagnostic précoce de nombreuses anomalies viscérales. Globalement, il semble qu'environ 2 à 4 % des enfants naissent porteurs d'une malformation (malformations mineures et majeures confondues) [2-5].

Les causes des malformations sont très mal définies avec dans 65 à 70 % des cas, une cause inconnue. Les causes médicamenteuses ou toxiques ne représenteraient que 4 à 5 % des cas [6].

Au sens strict, la tératologie, « la science des monstres », étudie l'apparition de malformations morphologiques ; l'exemple le plus frappant de tératogenèse médicamenteuse, demeure le thalidomide. Cependant, le terrain d'études s'étant progressivement affiné, le terme de tératologie s'est maintenant élargi pour désigner l'étude des anomalies du développement sous toutes leurs formes, des pathologies morphologiques aux troubles fonctionnels dus à des perturbations des processus de différenciation et de maturation pendant la vie intra-utérine [2].

Un aperçu rapide de la chronologie du développement intra-utérin explique cette notion [2] :

- Avant l'implantation (qui s'achève au 12e jour après la conception), l'embryon est le siège d'échanges relativement pauvres avec la mère. On peut penser qu'au cours de cette période le retentissement des agents extérieurs est de conséquence faible pour le produit de conception. La loi du tout-ou-rien (mort embryonnaire ou absence d'effet) n'a été réellement validée qu'en expérimentation animale avec les radiations ionisantes en pré-implantation (5 premiers jours post-conceptionnels). Il faudra prendre en compte la demi-vie d'élimination des médicaments : en effet, bien après l'arrêt d'un traitement pendant cette phase précoce, l'embryon peut être exposé si la demi-vie d'élimination du produit est longue (96 % éliminés au bout de 5 demi-vies en cinétique linéaire).

- La période embryonnaire : l'organogenèse succède à l'implantation. C'est la période embryonnaire proprement dite, qui va chez l'être humain du 13e au 56e jour après la conception. L'organogenèse se déroule selon un calendrier chronologique précis. C'est au cours de cette période que les risques d'atteinte morphologique sont les plus importants. La survenue d'une malformation dépend de l'interférence de plusieurs facteurs : nature de l'agent responsable, facilité d'accès de l'agent au niveau embryo-fœtal, moment, durée d'exposition et posologie, enfin particularités génétiques.

- La période fœtale couvre une période très longue, qui commence à la fin du 2e mois et se poursuit jusqu'à l'accouchement. La morphogenèse est pratiquement achevée et l'on assiste au cours de cette longue phase à des phénomènes de croissance, de maturation histologique et enzymatique des organes en place (système nerveux central, organes génitaux, reins). La distribution des médicaments dans le compartiment fœtal dépend des particularités de la circulation fœtale : shunt partiel du foie, court-circuit de la circulation pulmonaire. Cette circulation privilégie entre autres le système nerveux central qui est vite exposé et mal protégé contre les agressions médicamenteuses tout au long de la vie intra-utérine.

Une agression pendant la vie fœtale peut se traduire par :

* une atteinte :

. de lacroissance (concernant tout ou partie de l'organisme),

. de la maturation histologique (SNC, organes génitaux) ;

* des anomalies fonctionnelles temporaires ou définitives ;

* une cancérogenèse à distance [2, 5].

Ainsi, au cours de cette longue phase de développement, les interactions avec la maturation fœtale peuvent se traduire par des troubles souvent plus difficiles à déceler à la naissance, mais dont les conséquences peuvent parfois être handicapantes pour l'enfant, par exemple microcéphalie (éthanol, radiothérapie, anticoagulants oraux) [2]. La mise en évidence de ces troubles est souvent tardive par rapport à la naissance, allant de quelques mois pour le développement psychomoteur, à plusieurs années pour les effets carcinogènes ou transplacentaires (diéthylstilbestrol) [7].

Risque néonatal

Le risque néonatal concerne l'environnement de la naissance. Il s'agit d'un risque pharmacologique, le plus souvent direct, par toxicité du médicament chez le nouveau-né [8].

Chez la mère, en fin de grossesse, on observe des modifications pharmacocinétiques (développées plus loin), comme la diminution de la concentration plasmatique des protides, responsable d'une augmentation de la fraction libre de beaucoup de médicaments susceptible de majorer leur effet, voire d'entraîner une toxicité.

Les capacités métaboliques hépatiques fœtales, bien qu'apparaissant précocement au cours de la vie intra-utérine, sont faibles. Il en est de même pour les capacités excrétrices rénales. Ainsi le fœtus peut accumuler certains métabolites [9,10].

Pendant la vie intra-utérine, l'organisme maternel est l'organe épurateur du fœtus : le foie et le rein maternels, s'ils sont indemnes de pathologie, éliminent les médicaments et leurs métabolites par transformation hépatique et/ou excrétion rénale [8]. Mais après la naissance, le nouveau-né est seul avec les médicaments accumulés : il doit éliminer les thérapeutiques maternelles au moyen de fonctions d'épuration partiellement matures. En cas de traitement maternel prolongé jusqu'à la naissance, le nouveau-né peut, dans certains cas, être encore imprégné par le médicament pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines. La demi-vie plasmatique d'élimination des médicaments est en général beaucoup plus longue chez le nouveau-né que chez l'adulte ou l'enfant. Il est raisonnable d'estimer que la demi-vie plasmatique d'élimination est en général 2 à 4 fois plus longue chez le nouveau-né à terme que chez l'enfant plus grand et l'adulte. Elle est encore plus longue et surtout variable chez le prématuré. Cependant, pour de nombreux médicaments, l'information est absente [8].

Des effets toxiques peuvent être observés chez le nouveau-né alors que les posologies maternelles sont restées dans l'intervalle thérapeutique. Les signes toxiques peuvent être proches de ceux observés chez l'adulte, mais avec des conséquences plus graves (notamment, par exemple avec certains psychotropes et les bêtabloquants) [8, 11, 12].

Méthodes d'évaluation des risques

Lorsque les données cliniques existent, elles prévalent sur les données expérimentales.

Cas isolés

Il s'agit d'observations éparses de malformations apparues chez des enfants de mères traitées pendant leur grossesse. Pris séparément, ces cas n'ont pas beaucoup de valeur sur le plan épidémiologique, mais leur convergence peut attirer l'attention d'observateurs attentifs.

L'alerte pour une substance est donc provoquée par l'accumulation d'observations similaires, tant sur le plan de la période d'exposition (chronologiquement compatible avec le type d'anomalie observée), que sur le plan du type de malformation. Il demeure toujours souhaitable (mais pas toujours possible) de vérifier ces alertes par des études épidémiologiques, afin d'essayer de chiffrer le risque malformatif et de compléter éventuellement le tableau initialement décrit [7]. Le résultat des études est souvent décevant, et l'on doit reconnaître que l'essentiel des agents tératogènes chez l'homme a été détecté grâce à des cas isolés, spontanément notifiés par des cliniciens judicieux [31].

Études épidémiologiques

Registres. Il s'agit de l'enregistrement systématique de cas cliniques. Ces registres peuvent porter sur des malformations (le plus souvent) ou sur une exposition à un médicament au cours de la grossesse (femmes sous lithium devenues enceintes). Les registres de malformations à la naissance permettent d'évaluer la fluctuation du pourcentage de malformations dans le temps et dans un espace géographique bien délimité, et éventuellement de faire une hypothèse sur la cause (par exemple, spina bifida et acide valproïque (Dépakine®) [23, 24]. Le registre des bébés lithium a permis d'estimer l'incidence des malformations dues au lithium [19, 20]. Les conclusions ainsi obtenues peuvent ensuite être réévaluées par deux types d'études épidémiologiques : rétrospectives (études cas témoins) ou prospectives (cohortes) [5].

Études cas témoins. Le principe est basé sur la comparaison d'une population de nouveau-nés malformés à des témoins non malformés (qui ont par ailleurs les mêmes caractéristiques). Par rapport à la cohorte, les effectifs sont réduits, la durée d'étude est courte et le coût est peu important. L'inconvénient principal tient aux biais qui peuvent s'introduire dans le choix de la population témoin et du mode d'interrogatoire, puisqu'on cherche à obtenir des mères des renseignements antérieurs à la naissance de leur enfant. Néanmoins, le meilleur exemple de l'intérêt de ce type d'approche est celui du diéthylstilbestrol, puisque c'est ainsi qu'un lien a été établi entre les adénocarcinomes du vagin et la prise de cette substance au cours de la grossesse [68].

Études comparatives de type cohorte. L'issue des grossesses d'un groupe de femmes exposées à un médicament est comparée à celles d'un groupe de femmes non exposées dans la même population. Les deux groupes sont suivis dès le début de la grossesse [69].

Ces recherches échappent à certains biais des études rétrospectives et leurs conclusions sont a priori plus solides. Cependant, elles souffrent également de difficultés d'interprétation, compte tenu de la multiplicité des expositions simultanées (médicamenteuses en particulier) et de l'importance des effectifs nécessaires pour affirmer que les malformations observées sont bien induites par un ou des xénobiotique(s), et ne sont pas le fruit d'une coïncidence [69].

Développement des systèmes de centres d'information sur le risque tératogène

Des centres de renseignements se sont développés dans différents pays et permettent d'obtenir un suivi de grossesses pour lesquelles une demande de renseignement a été effectuée. La difficulté est de pouvoir, pour l'exploitation, comparer à un groupe témoin [3-5, 21].

Pour les risques fœtaux et néonataux, les données sont très fragmentaires : elles reposent actuellement le plus souvent sur des notifications spontanées et concernent le plus souvent la toxicité néonatale directe. Il n'existe pratiquement pas d'études épidémiologiques. Il existe cependant quelques études de suivi à distance chez l'enfant (par exemple neuroleptiques et antidépresseurs) [70, 71].

Conclusion

Tout au long de la grossesse, aucune exposition à un médicament ne doit être considérée comme anodine ; les données cliniques, et tout particulièrement les données épidémiologiques, sont insuffisantes pour de nombreux médicaments.

Le prescripteur doit :

- lutter contre l'automédication,

- informer sur les règles d'hygiène de vie,

- prescrire quand ils sont nécessaires, les médicaments pour lesquels on dispose de données précises chez la femme enceinte ; sinon, demander conseil aux spécialistes,

- ne pas sous-traiter une femme enceinte,

- éviter de prescrire de nouveaux médicaments.

Outre les points spécifiques à chaque type de démarche, il est important de souligner que, pour un bon déroulement de la grossesse (tant sur le plan médical qu'humain), il est préférable qu'un seul interlocuteur transmette les messages à la femme enceinte plutôt que de multiplier les sources d'information. Cela justifie une bonne coordination entre les praticiens concernés.

Les modifications pharmacocinétiques au cours de la grossesse et leurs implications sur le maniement des médicaments

Modifications physiologiques au cours de la grossesse et leurs conséquences pharmacocinétiques

Les changements physiologiques chez la femme enceinte au cours de la grossesse peuvent se traduire par des modifications de la résorption, de la distribution et de l'élimination des médicaments.

Résorption

Des études récentes ont montré que, contrairement à une idée répandue, le temps de vidange gastrique n'était pas modifié au cours de la grossesse, quelle que soit la méthode utilisée. En utilisant une technique de mesure d'impédance gastrique, O'Sullivan et al. [72] ont montré qu'il n'y avait pas de différence dans le temps de vidange gastrique entre un groupe de femmes enceintes et un groupe témoin. Ces résultats confirment ceux de Whitehead et al. [73] qui ont mesuré l'absorption du paracétamol (molécule dont l'absorption orale ne dépend que du temps de vidange gastrique) au cours du premier, deuxième et troisième trimestre de la grossesse comparativement au post-partum chez les mêmes femmes volontaires. Le temps de vidange gastrique est, en revanche, significativement allongé au cours des 2 heures qui suivent l'accouchement [73]. Le temps de transit intestinal est aussi significativement augmenté au cours de la grossesse (57,9 ± 12,1 h (n = 22) versus 51,7 ± 9,6 h (n = 8)) [74].

La sécrétion de gastrine augmente progressivement au cours de la grossesse, la concentration plasmatique maximale (62 ± 12 pcg/ml) est obtenue au cours du travail. Cette sécrétion augmente la sécrétion gastrique en eau, électrolytes et en enzymes [75]. Le pH gastrique était inférieur à 2,5 chez 25 % des femmes devant subir une césarienne [76].

Il n'y a actuellement pas de données permettant de montrer que ces modifications physiologiques aient un impact sur la résorption des médicaments. Au cours de la grossesse, la résorption des médicaments ne semble pas modifiée.

Distribution

Au cours de la grossesse, le volume plasmatique augmente progressivement et atteint une valeur maximale vers 30-34 semaines, qui se maintient jusqu'en fin de grossesse : l'augmentation atteint environ 30 % [77]. Il a également été rapporté une augmentation des compartiments hydrique et lipidique. L'eau totale augmente de 8 l dont 60 % correspondent au fœtus, au liquide amniotique et au placenta. Le volume de distribution de certains médicaments est augmenté.

Il y a, parallèlement au cours du 1er et du 2e trimestre de la grossesse, une augmentation des graisses d'environ 3 à 4 kg. Cette situation pourrait conduire à une augmentation du volume de distribution des médicaments liposolubles et s'accompagner d'une augmentation des lipides circulants. Les lipides circulants peuvent entrer en compétition dans la liaison de certains médicaments aux protéines plasmatiques et augmenter leur fraction libre. Mais cette hypothèse n'a pas été vérifiée [78].

La concentration plasmatique des protéines diminue au cours de la grossesse, pour atteindre 12 % à terme. La concentration plasmatique de l'albumine diminue de 18 % et celle de l'alpha-glycoprotéine d'environ 30 % à terme [79]. Ces changements quantitatifs peuvent se traduire par une diminution de la liaison des médicaments acides liés à l'albumine et des médicaments basiques liés à l'alpha-glycoprotéine conduisant à une augmentation de leur fraction libre [80].

Le débit cardiaque augmente d'environ 30 à 40 % au cours du 1er trimestre, l'augmentation est plus faible au cours du 2e trimestre [81]. À l'approche du terme, le débit cardiaque diminue et il y a un retour aux valeurs des femmes non enceintes au moment de l'accouchement [82]. La vitesse de distribution de certains médicaments pourrait être modifiée, mais il n'y a pas de données dans la littérature vérifiant cette hypothèse.

Élimination

* Élimination métabolique

Des modifications du métabolisme hépatique des médicaments ont été observées au cours de la grossesse, variables selon les molécules et les voies de transformation. Il peut en effet s'agir soit d'une augmentation de la clairance (diphénylhydantoine, métoprolol, paracétamol, méthadone), soit d'une diminution de la clairance (caféine, prazosine), alors que pour d'autres molécules, aucune modification n'a été mise en évidence (labétolol, propranolol) [83].

Il n'y a actuellement aucun argument objectif permettant de prédire comment sera modifié le métabolisme d'un médicament au cours de la grossesse. Il a néanmoins récemment été mis en évidence une augmentation de l'activité enzymatique du CYP2D6 dans un groupe de 17 femmes à la 36e semaine de gestation par comparaison à la période du post-partum [84]. Cette modification permet de prévoir une augmentation de la clairance de toutes les molécules transformées par ce cytochrome.

* Élimination rénale

La filtration glomérulaire augmente de 50 % dès le début de la grossesse [85]. Ceci se traduit par une augmentation de la clairance de l'inuline de 150 à 200 ml/min dès la 16e semaine de grossesse. Le débit sanguin rénal augmente de 80 % avec un maximum à 26 semaines, diminue à terme tout en étant supérieur de 60 % en moyenne aux valeurs mesurées chez des femmes témoins [78]. Ces modifications conduisent à une augmentation de la clairance des médicaments éliminés par le rein.

Modifications pharmacocinétiques au cours de la grossesse dans différentes classes thérapeutiques

Les anticonvulsivants

Les femmes enceintes épileptiques représentent environ 0,5 % des femmes enceintes [86]. On observe au cours de la grossesse une diminution des concentrations plasmatiques de la plupart des antiépileptiques [83].

Diphénylhydantoïne

La résorption digestive de la diphénylhydantoïne n'est pas modifiée au cours de la grossesse : la biodisponibilité par voie orale était d'environ 90 % chez 5 femmes enceintes (âge gestationnel 20 à 36 semaines) [87]. Le volume de distribution (0,73 l/kg) [87] ne semble pas différent (0,78 l/kg) de celui mesuré chez des sujets épileptiques témoins [88], bien qu'une augmentation significative mais faible du pourcentage de la fraction libre de diphénylhydantoïne ait été mise en évidence chez la femme enceinte (premier trimestre : 10,2 ± 0,2 %, 2e trimestre : 10,4 ± 1,2 %, 3e trimestre : 11,2 ± 0,7 %, femmes témoins : 9,0 ± 1,0 %). Les concentrations plasmatiques libre et totale de la diphénylhydantoïne diminuent au cours de la grossesse [89] en raison d'une augmentation du métabolisme [90]. La proportion du métabolite hydroxylé dans les urines était significativement plus importante chez 10 femmes enceintes en fin de grossesse (61,3 ± 15,7 %) comparée au post-partum (48,9 ± 17,5 %). L'augmentation du métabolisme serait due à l'augmentation des hormones stéroïdes. Il en résulte une augmentation de la clairance plasmatique chez la femme enceinte (0,039 ± 0,018 l/kg/h versus 0,0157 ± 0,0913 l/h/kg chez des femmes témoins), ce qui conduit à recommander une augmentation de la posologie au cours de la grossesse pour maintenir la concentration plasmatique à la même valeur qu'avant le début de celle-ci [87].

Carbamazépine

Les données sont contradictoires et ont été obtenues sur des effectifs faibles. Certains auteurs ont montré une diminution significative de la concentration plasmatique de la carbamazépine (7,0 ± 2,1 versus 8,9 ± 1,8 mg/l) dès le 2e trimestre chez 5 femmes enceintes traitées en monothérapie avec parallèlement une augmentation du rapport métabolique époxy-carbamazépine/carbamazépine [91]. Ils ont par ailleurs montré que la clairance intrinsèque était stable et suggèrent que l'augmentation du rapport métabolique de l'époxy-carbamazépine/carbamazépine est en relation avec une diminution du métabolisme par l'époxyde hydrolase. Des résultats différents ont été rapportés par Battino et al. [92] qui n'ont pas retrouvé de diminution de la concentration plasmatique de la carbamazépine chez 9 femmes enceintes traitées également en monothérapie.

En pratique, la posologie n'est augmentée qu'en cas de mauvais contrôle clinique des crises.

Acide valproïque

Les concentrations plasmatiques de l'acide valproïque diminuent de 100-150 mug/ml au cours du premier trimestre de la grossesse à 30-50 mug/ml au cours du troisième trimestre [93]. Les auteurs ont montré chez une femme que la clairance plasmatique doublait au cours du 3e trimestre de la grossesse, comparativement au 1er trimestre. Cette augmentation de la clairance est probablement due à une diminution de la liaison aux protéines plasmatiques [83]. Koerner et al. [94] ont effectivement montré que la clairance totale de l'acide valproïque augmentait significativement (2 à 3 fois) à partir du 2e trimestre comparativement au 1er trimestre et au post-partum (n = 6), mais que la clairance intrinsèque calculée à partir de la concentration libre de l'acide valproïque ne variait pas.

Ces modifications conduisent à n'augmenter la posologie à partir du 2e trimestre et à ne la diminuer en post-partum, que pour tenir compte de la variation du poids corporel.

Nouveaux antiépileptiques

Actuellement, il y a peu ou pas de données cinétiques sur les nouveaux antiépileptiques (vigabatrin, lamotrigine, gabapentine, tiagabine, ganaxolone) chez la femme enceinte.

Dans une étude récente [95], il a été montré chez deux femmes que les concentrations plasmatiques des énantiomères R et S (l'énantiomère S est la molécule active) du vigabatrin, avant administration et au moment de l'accouchement, étaient comparables à celles mesurées chez le volontaire sain dans les mêmes conditions [96].

Antibiotiques : les beta-lactamines

Chez la femme enceinte, la plupart des infections touche les voies respiratoires ou l'arbre urinaire. Les infections bactériennes doivent être traitées car elles peuvent être responsables d'un accouchement prématuré, d'un retard de croissance intra-utérin, d'une infection pulmonaire fœtale ou néonatale, d'une septicémie, d'une mort fœtale ou d'un avortement. Le pourcentage d'infection urinaire asymptomatique est d'environ 5 % chez la femme enceinte comme chez les femmes non enceintes. En revanche, les infections symptomatiques sont trois fois plus importantes [97].

Les seuls antibiotiques utilisés sont les beta-lactamines, les macrolides. Les aminoglycosides sont en principe contre-indiqués [98]. Les beta-lactamines ont été utilisées depuis longtemps pour traiter les infections pendant la grossesse. Ce sont des antibiotiques dont l'efficacité est temps-dépendante c'est-à-dire qu'elle dépend du maintien d'une concentration plasmatique supérieure à la concentration minimale inhibitrice pendant tout l'intervalle entre deux administrations successives [99]. L'activité est corrélée à la surface sous la courbe des concentrations plasmatiques en fonction du temps.

Phénoxyméthylpénicilline

La pharmacocinétique de la phénoxyméthylpénicilline est modifiée au cours de la grossesse. Après administration orale de 660 mg à deux groupes de six femmes enceintes (âge gestationnel moyen respectivement de 19 semaines et 35 semaines), Heikkilä et Erkkola [100] ont montré que les concentrations plasmatiques devenaient significativement inférieures à celles du groupe témoin 5 heures après l'administration (en moyenne 0,25 IU/ml versus 0,7 IU/ml).

Ces différences étaient dues à une clairance rénale et à une vitesse d'élimination plus importantes. Elles conduisent à augmenter la posologie.

Ampicilline

Les concentrations plasmatiques d'ampicilline étaient environ 50 % inférieures, la clairance rénale étant significativement plus élevée (330 ml/min) chez les femmes enceintes que chez les femmes témoins (238 ml/min). Le volume de distribution était significativement plus grand (0,55 l/kg versus 0,41 l/kg) et, la demi-vie significativement plus courte (39 min versus 44 min) [101].

Uréidopénicillines

Les concentrations plasmatiques de pipéracilline étaient également inférieures chez 8 femmes enceintes ayant reçu 4 g de pipéracilline avant une césarienne que chez 5 femmes témoins de même âge. La clairance totale était significativement plus élevée (1 538 ml/min versus 540 ml/min), le volume de distribution significativement plus grand (67,6 l versus 41,9 l), la demi-vie légèrement plus courte mais pas significativement [102].

Imipénem

Après administration d'une seule dose d'imipénem à 14 femmes enceintes en début et en fin de grossesse, les concentrations plasmatiques maximales étaient inférieures chez la femme enceinte, même en tout début de grossesse par rapport à un groupe de femmes témoins. La clairance était significativement plus élevée, le volume de distribution significativement plus grand, la demi-vie inchangée [103].

Céphalosporines

Des études anciennes rapportent que les concentrations plasmatiques de céfalexine [104], de céfalotine [105] et de céfazoline [106] étaient inférieures chez les femmes enceintes comparées à des femmes non enceintes dans d'autres études.

Quel que soit l'antibiotique choisi, il est donc nécessaire de réduire l'intervalle entre deux administrations ou d'augmenter la posologie afin de tenir compte de l'élimination plus importante pour maintenir les concentrations plasmatiques comparables à celles obtenues chez des femmes témoins [107].

Les antihypertenseurs

Environ 7 à 10 % des femmes souffrent d'hypertension artérielle au cours de leur grossesse. Il est admis que le traitement de l'hypertension est bénéfique pour diminuer le risque de développement d'une hypertension sévère et d'une éclampsie [108]. Les médicaments les plus utilisés pour le traitement d'une hypertension artérielle modérée sont la méthyl-dopa et les bêtabloquants.

Méthyl-dopa

Il n'existe pas de corrélation directe entre la concentration plasmatique de l'alpha-méthyl-dopa et ses effets, la molécule active étant en effet un métabolite, l'alpha-méthyl-adrénaline. Il n'y a pas été fait d'étude pharmacocinétique de l'alpha-méthyl-dopa au cours de la grossesse. La fréquente supplémentation en ions ferreux au cours de la grossesse pourrait modifier l'efficacité de l'alpha-méthyl-dopa car l'absorption de l'alpha-méthyl-dopa (environ 29,1 ± 12,5 %) est significativement diminuée lors de la prise simultanée de sulfate de fer (7,88 ± 4,14 %) chez le volontaire sain. De plus, il a été montré que l'association de sulfate de fer pendant 2 semaines à l'alpha-méthyl-dopa chez des patients hypertendus s'accompagnait d'une augmentation des pressions systolique et diastolique [109]. Aucune étude n'a été spécifiquement faite au cours de la grossesse.

Bêtabloquants

Les modifications pharmacocinétiques éventuelles au cours de la grossesse dépendent des molécules. C'est ainsi que la pharmacocinétique du propranolol [110], de l'aténolol [111] et du labétolol [112] n'est pas modifiée au cours de la grossesse.

En revanche, la clairance du métoprolol est augmentée d'un facteur 2 à 13, peut-être en raison d'une augmentation du métabolisme hépatique [113]. La clairance du sotalol est aussi augmentée au cours de la grossesse, probablement par augmentation de l'élimination rénale de la molécule qui ne subit pas de transformation métabolique [114]. Ces résultats suggèrent qu'il faut augmenter la posologie de ces bêtabloquants au cours du dernier trimestre de la grossesse [115].

Les antagonistes calciques

De récentes études ont montré que les antagonistes calciques n'augmentaient pas le risque tératogène [116], ce qui pourrait conduire à une utilisation plus large de ces molécules au cours de la grossesse.

Il a été mis en évidence une modification de la pharmacocinétique de la nifédipine dans le post-partum immédiat (n = 8) avec une clairance apparente plus élevée (3,3 ± 1,3 l/h/kg versus 0,49 ± 0,09 l/h/kg) et une demi-vie plus courte (t1/2 beta : 1,35 ± 0,3 h versus 3,4 ± 0,4 h) que chez des adultes sains [117].

Les autres médicaments antihypertenseurs : diurétiques, inhibiteurs de l'enzyme de conversion, hydralazine et dérivés nitrés sont contre-indiqués au cours de la grossesse [115].

Les beta-mimétiques

Les résultats rapportés sont variables selon les molécules étudiées. La clairance plasmatique de la terbutaline était significativement augmentée chez 8 femmes enceintes ayant reçu une administration IV (0,25 mg) comparativement à la valeur retrouvée chez ces femmes 3 à 6 mois après l'accouchement (4,4 ± 1,5 ml/min/kg versus 3,4 ± 0,9 ml/min/kg). Le temps de résidence moyen était significativement plus court chez les femmes enceintes (3,4 ± 1,1 h versus 5,3 ± 1,9 h). Le volume de distribution était inchangé. Une augmentation du métabolisme hépatique (sulfoconjugaison) ou de l'élimination rénale (environ 60 % sous forme inchangée) peut expliquer ces résultats [118].

En revanche, la pharmacocinétique du salbutamol après administration intraveineuse n'était pas modifiée au cours de la grossesse alors que cette molécule est aussi éliminée à la fois par sulfoconjugaison et par voie rénale pour environ 50 % [119].

Les concentrations plasmatiques de ritodrine après administration orale (20 mg) étaient significativement inférieures chez des femmes enceintes comparées à des femmes témoins (surface sous la courbe des concentrations plasmatiques en fonction du temps 1 001 ± 257 ng/ml/min versus 1 372 ± 385 ng/ml/min). Les auteurs [120] ont suggéré d'augmenter la posologie de la ritodrine pour prévenir la menace d'accouchement prématuré, les concentrations plasmatiques de ritodrine nécessaires pour obtenir l'arrêt du travail prématuré étant d'environ 80 ng/ml [121].

La digoxine

Des résultats difficiles à interpréter ont été rapportés par Luxford et Kelloway [122]. Les auteurs ont mis en évidence une augmentation significative de la clairance de la créatinine et de la clairance rénale de la digoxine au cours du 3e trimestre de la grossesse comparée à la période post-partum (6 à 12 semaines) chez 15 femmes recevant un traitement chronique de 0,375 mg/jour. Les concentrations plasmatiques de digoxine étaient en revanche significativement supérieures au cours du troisième trimestre. L'hypothèse invoquée était que la biodisponibilité de la digoxine était augmentée. Il est possible aussi d'expliquer ces résultats en apparence discordants par la présence de substances endogènes digoxine libre dans le plasma qui conduisent à surestimer les concentrations plasmatiques chez certaines catégories de personnes (femme enceinte, insuffisant rénal, nouveau-nés) [123].

Le lithium

Les concentrations plasmatiques de lithium, molécule exclusivement éliminée par voie rénale, sont inférieures pendant la grossesse, en relation avec l'augmentation de la filtration glomérulaire. La surveillance de la concentration plasmatique du lithium est nécessaire au cours de la grossesse, car cette molécule a un intervalle thérapeutique étroit. Il est possible dans certaines situations (déshydratation et toxémie) de constater une augmentation de cette concentration. Elle augmente rapidement en post-partum [124].

Les méthylxanthines

Aldridge et al. [125] ont mis en évidence une diminution de la clairance et une augmentation de la demi-vie de la caféine au cours de la grossesse, d'autant plus importantes que l'âge gestationnel augmente. Ces résultats ont été confirmés par Knutti et al. [126] et sont en faveur d'une inhibition du métabolisme de la caféine. Scott et al. [127] ont montré une inhibition de certaines voies du métabolisme de la caféine au cours de la grossesse par l'étude des métabolites urinaires de la caféine chez 15 femmes enceintes (34-36 semaines) par comparaison à un groupe témoin (n = 9). Les quantités de 1-méthyl-xanthine et d'acide 1-méthyl-urique urinaires étaient significativement inférieures par rapport au groupe témoin. En revanche, l'excrétion des autres métabolites n'était pas différente ou augmentée.

L'effet de la grossesse sur le métabolisme de la théophylline est d'interprétation plus difficile. Carter et al. [128] ont mis en évidence une diminution d'environ 30 % de la clairance de la théophylline au cours du 3e trimestre de la grossesse comparativement au post-partum. Chez deux patientes, les effets indésirables associés à la diminution de la clairance ont nécessité une réduction de la posologie. Fredericksen et al. [129] ont montré chez 5 femmes enceintes une diminution significative de la liaison de la théophylline aux protéines plasmatiques au 2e (11,1 ± 4,7 %) et au 3e trimestre (13,0 ± 5,9 %) comparée au post-partum (28,1 ± 2,8 %), une diminution de la clairance intrinsèque extrarénale, mais une augmentation de la clairance intrinsèque rénale de telle sorte que la clairance plasmatique de la fraction libre de la théophylline n'était pas significativement différente entre la grossesse et le post-partum.

Les antirétroviraux

Un nombre important de femmes infectées par le VIH donne naissance à des enfants dont 5 % [130] à 48 % [131] seront séropositifs selon la qualité de la prise en charge maternelle. La réduction de ce pourcentage sous l'effet des antirétroviraux montre l'intérêt de débuter le traitement pendant la grossesse [130].

Il y a peu de données pharmacocinétiques concernant cette classe thérapeutique au cours de la grossesse. La pharmacocinétique de la zidovudine a été étudiée chez 3 femmes enceintes à 2 ou 3 reprises au cours de leur grossesse (entre 19 et 38 semaines) et en post-partum, après administration orale de 200 mg toutes les 4 h. La clairance apparente et le volume apparent de distribution étaient significativement plus élevés au cours de la grossesse, la demi-vie d'élimination n'était pas différente [132]. Il a été montré que l'efficacité antirétrovirale mesurée par la mesure des lymphocytes CD4 était plus importante lorsque la concentration plasmatique était adaptée pour maintenir une concentration plasmatique à l'état d'équilibre de 0,7 mumol/l [133]. Comme la variabilité des concentrations plasmatiques de zidovudine est importante [134] et plus encore au cours de la grossesse [135]. Il est suggéré d'adapter individuellement la posologie au cours de la grossesse en fonction de la concentration plasmatique obtenue.

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