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Les médicaments sont-ils devenus plus dangereux ?


Médecine. Volume 7, Number 10, 444-5, Décembre 2011, Editorial

DOI : 10.1684/med.2011.0769


Author(s) : Denis Vital Durand, Faculté de Médecine de Lyon .

Keywords : drug evaluation\; personal liability

ARTICLE

Depuis l'éclatement de l'affaire Mediator® à l'automne dernier, la liste des médicaments retirés du marché en raison de leur toxicité potentielle s'allonge à grande vitesse : Avandia®, Fonzylane®, Noctran®, Regranex®, Vastarel®... Pas moins d'une dizaine en six mois (!), contre trois par an en moyenne ces dernières années. On peut donc très logiquement se demander si les médicaments sont réellement devenus plus dangereux : l'ensemble du corps médical se trouve mis en cause par les prescriptions correspondantes et s'interroge sur la fiabilité des évaluations et la pertinence des informations. Ces interrogations nécessitent des réponses argumentées.

Un danger plus réel ?

Tout d'abord, il faut réaffirmer que les médicaments actuellement disponibles dans la pharmacopée française sont certainement moins dangereux et en tout cas mieux connus que ceux utilisés il y a trente ans, car l'évaluation initiale de leur bénéfice et de leurs risques est beaucoup plus approfondie. Cependant nous devons garder à l'esprit plusieurs réserves :

­ En premier lieu, il ne faut pas oublier que l'évaluation rigoureuse des nouveaux médicaments avant leur commercialisation ne s'est mise en place que lentement et relativement récemment. Il a fallu le drame du thalidomide au début des années 1960 pour qu'aux États-Unis la FDA soit officiellement chargée de l'évaluation des nouveaux médicaments. En France, l'autorisation de commercialisation est restée longtemps un acte administratif après avis de notabilités hospitalo-universitaires [1]. Ce sont les directives européennes de 1975 qui ont fixé les critères d'AMM (qualité pharmaceutique, efficacité thérapeutique, sécurité), les phases cliniques de développement du médicament et la rédaction de notices d'informations à l'usage des médecins et des malades. La mise en place de ces procédures ne s'est effectuée que progressivement et les médicaments commercialisés de longue date n'ont pas fait l'objet d'une véritable évaluation. Par ailleurs, les procédures actuelles sont encore loin d'être parfaites et l'évaluation doit devenir encore plus rigoureuse, en particulier en ce qui concerne le bénéfice thérapeutique véritable pour le malade.

­ Par ailleurs, il faut souligner que les effets indésirables des nouveaux médicaments mis sur le marché restent mal connus malgré les procédures actuelles d'évaluation pour la commission d'AMM. Plusieurs causes y contribuent : un effectif encore limité de malades traités (quelques milliers généralement, ce qui est insuffisant pour détecter une complication rare mais parfois grave) ; des malades très sélectionnés dans les essais cliniques et souvent plus jeunes que la population qui sera traitée ensuite ; une surveillance thérapeutique beaucoup plus stricte que celle observée dans la vie courante. La mise en évidence ultérieure de complications insuffisamment identifiées au moment de l'AMM explique le retrait de certains médicaments après quelques années seulement de commercialisation (Staltor®, Vioxx®, Acomplia® par exemple) et elle impose au praticien une prudence particulière dans la prescription et la surveillance des médicaments nouveaux.

­ Ensuite les informations disponibles et les argumentaires développés durant les commissions réglementaires ne sont pas suffisamment diffusés auprès du corps médical. Par exemple le niveau d'ASMR d'un nouveau médicament (Amélioration du Service Médical Rendu) qui témoigne du « progrès thérapeutique » tel qu'il est apprécié par la commission de la Transparence de la HAS devrait être systématiquement fourni aux praticiens prescripteurs. Rappelons que le niveau I correspond à un progrès majeur alors que le niveau IV ne constitue qu'une amélioration mineure (par exemple commodité d'emploi ou complément de gamme) et le niveau V une absence d'amélioration reconnue (c'est le cas des génériques dont le remboursement n'est justifié que par un prix inférieur).

­ Enfin, nous manquons cruellement en France d'informations sur les effets secondaires identifiés au cours de la phase de commercialisation des médicaments, qu'il s'agisse de complications non connues jusqu'alors ou d'une meilleure appréciation de la fréquence ou de la gravité de manifestations déjà connues. Dans de nombreux pays un journal de pharmacovigilance est largement diffusé aux praticiens prescripteurs, faisant régulièrement état des informations récentes. Une telle information est irremplaçable car elle constitue un constant rappel des risques iatrogènes ainsi qu'une forte motivation pour améliorer les déclarations d'effets indésirables par tout un chacun.

Et le praticien dans tout ça ?

Son ardente obligation reste d'offrir à ses malades les soins les plus conformes aux données acquises de la science (evidence based medicine) et ce n'est pas facile dans une période où les médicaments évoluent si rapidement avec des informations aussi nombreuses et parfois contradictoires [2]. Dans l'affaire Mediator®, la majorité des prescriptions étaient « hors AMM », situation qui engage particulièrement le prescripteur [3]... Il n'y a pas 36 solutions mais une seule : dans notre environnement très évolutif, nous devons consacrer un temps accru à notre formation continue et nous adresser à des sources fiables : les commissions nationales dont les sites Internet sont aisément accessibles, les journaux de formation indépendants de l'industrie pharmaceutique et la FMC critique.

Les nouveaux médicaments ne sont pas plus dangereux mais nous devons être plus conscients des risques et prendre le temps et les moyens de nous informer !

Conflits d'intérêts : aucun.

Références

  1. Caulin Ch. Historique de l'évaluation des médicaments en vue d'une autorisation de mise sur le marché. Journal Français d'Ophtalmologie. 2008;31:71-4.
  2. Avorn J. Teaching clinicians about drugs ­ 50 years later, whose job is it? N Engl J Med. 2011;364:1185-7.
  3. Avorn J, Kesselheim A. A hemorrhage of off-label use. Ann Intern Med. 2011;154:566-7.


 

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