ARTICLE
Le dépistage consiste à chercher l'existence d'une maladie
avant que celle-ci ne s'exprime cliniquement. Il repose sur deux postulats : celui
de l'évolution inexorable des maladies et celui d'une primauté de l'intervention
thérapeutique précoce. Le dépistage individuel prend en compte les facteurs
de risque et les prédispositions génétiques d'un patient donné. Il repose sur
un accord de confiance entre consultant et consulté. Le dépistage de masse
s'adresse à toute une population sans sélection ni discrimination. Il procède
par intrusion au domicile du patient, par injonction au médecin et par publicité
sur divers médias.
La cancérologie est une entité transdisciplinaire qui, à la différence
d'autres comme l'infectiologie ou la gériatrie, domine hiérarchiquement et émotionnellement
les spécialités d'organe. Les cancers sont des maladies graves, première cause
de mortalité des pays développés : cette prépondérance exige la plus grande
rigueur scientifique. Par leurs aspects cliniques et leur poids symbolique,
ils provoquent d'importantes souffrances physiques et psychiques. À ce titre,
la gravité et l'empathie qu'ils méritent doivent déjouer les pièges de la démagogie
et de la vénalité.
Les quatre principaux piliers de l'éthique médicale sont les
suivants : non-nuisance, bienfaisance, respect du libre arbitre et équité. La
médecine moderne y a ajouté les deux principes éthiques de la science que sont
la suprématie des preuves et le principe de réfutabilité. Il n'existe aucune
demi-mesure. Toute action qui ne respecte pas la totalité de ces principes n'est
pas éthique. La seule tolérance est celle d'une nuisance acceptée par le patient
si l'action qui la provoque garantit une bienfaisance largement supérieure.
Osons-le dire : la cancérologie mérite d'être complètement revisitée
: la science n'y est pas rigoureuse, la gravité et l'empathie y côtoient
la démagogie et la vénalité, et les principes de l'éthique y sont régulièrement
bafoués. On pourrait rétorquer que la cancérologie ne diffère pas des autres
actions humaines, c'est vrai et il serait injuste de la pointer du doigt plus
que d'autres. Cependant, le dépistage de masse en cancérologie, les chimiothérapies
et la communication autour du cancer cumulent tous ces défauts au plus haut
point.
Reste à le démontrer le plus lucidement possible.
Histoire d'une unanimité
La transition épidémiologique
Dans les années 1940, juste après l'insuline, l'arrivée des antibiotiques dans
un quasi désert thérapeutique
a provoqué une révolution identitaire de la médecine. Le pouvoir de guérir
était enfin une réalité. Le peuple se débarrassa des dernières images d'impuissance
accolée à la médecine et décida de lui accorder pleine confiance. L'immortalité
était à portée de main... Pendant quatre décennies, jusqu'à l'apparition des
résistances aux antibiotiques et l'émergence de nouvelles maladies virales,
la médecine se permit d'imaginer tous les possibles. Griserie portée par les
plus fastes décades de l'économie. Cette période est celle de la transition
épidémiologique, bien analysée par les sociologues et démographes [1].
Les cancers, les maladies cardiovasculaires et dégénératives prirent la place
laissée vacante par les maladies infectieuses et montèrent de plusieurs crans
dans les préoccupations des médecins et les angoisses des patients.
Hélas, pour ces maladies, un traitement étiologique était impossible puisque
les causes apparaissaient comme multiples et complexes. Les facteurs de
risque firent leur apparition et ce furent eux qui devinrent les cibles
thérapeutiques. Le contexte d'enthousiasme qui a entouré cette révolution conceptuelle
a contribué à l'erreur la plus grossière et la plus durable des sciences biomédicales
: la confusion entre facteur de risque et maladie.
Au lieu de se corriger, cette erreur s'est amplifiée jusqu'au dogme dans une
unanimité difficile à entamer. Les cancers illustrent bien comment l'intuition
populaire et les progrès technologiques ont empêché la correction, même partielle,
de cette erreur.
Après la révolution pastorienne, on s'attaqua aux cancers avec la logique antibiotique,
car le modèle avait si bien fonctionné qu'il était intellectuellement impossible
d'en imaginer un autre. Notons que plusieurs des premières familles d'antimitotiques
étaient des dérivés pharmacologiques d'antibiotiques. La cellule cancéreuse
était identifiée à un agent pathogène externe dont la destruction relevait d'une
logique d'infectiologie.
Après quelques beaux succès dans certains cancers hématopoïétiques, la stratégie
antimitotique montra vite ses limites pour les tumeurs dites « solides ». La
chirurgie et, à un moindre degré, la radiothérapie semblaient devoir être les
seules armes susceptibles de prolonger la survie. Le terme de « survie » ramenait
douloureusement la médecine sur terre après la trêve miraculeuse des guérisons
par antibiotiques.
Pourtant, dès la découverte des microbes, Pasteur, Claude Bernard et d'autres
avaient insisté sur l'importance du milieu intérieur dans la causalité des maladies.
La notion de « porteur sain » fut établie. Enfin, l'observation, confirmant
l'histoire des épidémies, révéla que les pires germes ne sont morbides et/ou
mortels que pour une faible part de la population.
Malgré cela, l'idée du dépistage s'imposa dans une stratégie guerrière qui
dépassa largement son modèle microbiologique. Négligeant les notions de « porteur
sain » et d'aléas de la prolifération, on identifia la cellule à un germe à
développement irréversible et obligatoire en oubliant l'évidence multifactorielle
de l'étiologie des cancers. Les cellules cancéreuses (germes) ne pouvaient que
proliférer en tumeurs (abcès indifférents à l'immunité locale), diffuser en
métastases (septicémies déjouant les défenses immunitaires générales) et aboutir
à la mort (justification ultime de la conduite belliciste).
Le soutien populaire
Si la communauté scientifique a plongé sans discernement dans ces idées de dépistage
et d'intervention précoces, c'est qu'elles pouvaient logiquement contenir une
part de vérité, mais plus sûrement parce qu'elles étaient conformes à l'intuition
populaire. L'idée de l'évolution inexorable des maladies est évidemment fondée
sur l'inéluctabilité de la mort. Cette inexorabilité ayant été vaincue pour les
maladies infectieuses aiguës rapidement mortelles, pourquoi ne pas faire la même
chose pour les maladies chroniques lentement mortelles ? Tout cela semble logique.
Les facteurs de risque des maladies cardiovasculaires ou les cellules cancéreuses
primitives devaient être éradiqués comme des microbes en partant du principe que
le plus tôt est le mieux puisque la mort est bien une preuve de leur évolution
inexorable !
Le porteur sain de cholestérol ou de cellule cancéreuse ne pouvait exister,
pas plus que le compagnon de voyage d'une tumeur circonscrite ou d'un écart
métabolique. Tout facteur de risque ou anomalie cellulaire devenait une maladie
inexorablement mortelle. Rien n'est plus vrai et rien n'est plus stupide. Il
n'est pas d'autre façon de résumer cette unanimité qui a définitivement brouillé
les frontières de la pathologie au point de retarder durablement de vraies actions
préventives plus salutaires.
Les progrès vertigineux des techniques d'investigation
L'imagerie, l'anatomo-pathologie et la génétique furent les instruments d'une
objectivation de cette logique « post-infectieuse » qui en conforta l'intuition.
Leur réductionnisme, en montrant des similitudes ou des corrélations entre données
précliniques et anomalies cliniques, permit d'affirmer, sans chercher d'autres
preuves, l'existence d'un lien temporel et causal entre les deux. Il n'en fallait
pas plus pour unir définitivement intuition et objectivation et faire entrer,
sans discernement, le dépistage, la prédiction et la précaution dans le champ
de la pathologie. Cette extension brutale du domaine de la pathologie fut aussi
irréfutable que l'inexorabilité de la mort. Relevant essentiellement du dogme
et violant le principe scientifique de réfutabilité.
Une unité de mesure inepte : la « survie après diagnostic »
En cancérologie l'unité de mesure de l'efficacité thérapeutique est le nombre
d'années (ou parfois de mois) de survie après diagnostic. Mesure inepte puisqu'elle
inclut les cancers diagnostiqués cliniquement et les cancers dépistés. Malgré
cette incohérence, elle n'est pas remise en cause par ceux-là même qui revendiquent
leur obédience à la médecine basée sur les preuves et qui n'hésitent pas à publier
des études sur des groupes de patients porteurs de diagnostics dépourvus d'homogénéité.
Supposons que l'on pratique un « dépistage » coronarographique à un homme de
trente ans et que l'on découvre une vague sténose sur la circonflexe postérieure.
Il devient immédiatement « coronarien ». Supposons maintenant que cet homme
soit vu pour la première fois lors d'un infarctus postérieur à l'âge de 65 ans
et qu'il survive jusqu'à 80 ans. Sa survie après diagnostic de coronaropathie
aura été de cinquante ans dans le premier cas et de quinze ans dans le deuxième.
Les thérapeutes qui auraient pris en charge notre homme à l'âge de trente ans
pourraient se vanter de la bonne qualité des résultats en termes de survie après
diagnostic ! L'exemple est grossier. C'est pourtant exactement ce qui se passe
aujourd'hui en cancérologie lorsque l'on parle de sein, de prostate, de côlon
ou autre pancréas. Si la survie médiane d'un cancer du pancréas diagnostiqué
au moment de l'ictère est de six mois, cette survie médiane passe à 2 ans ou
plus si le cancer est diagnostiqué lors d'une échographie pour douleur abdominale
quelconque. Indépendamment de tout traitement, le diagnostic précoce fait évidemment
varier la survie médiane après diagnostic sans modifier aucunement l'âge réel
de la mort des patients.
Comment peut-on oser publier des statistiques dans des revues prestigieuses
sur des objets pathologiques aussi mal définis ? Un calcul, si exact soit-il,
sur un objet statistique imprécis n'a pas la moindre valeur. Pourtant, il ne
se passe pas une journée sans qu'un spécialiste de renom ou un média grand public
n'insiste sur la nécessité du dépistage précoce, avec, comme argument principal,
tacite ou déclaré, celui de la survie après diagnostic. Le plus époustouflant
est la timidité des réactions universitaires à cette grossièreté statistique.
Lorsque cette faiblesse scientifique est montrée du doigt avec un peu plus de
véhémence, une des réactions corporatistes de la cancérologie consiste à changer
de registre et à brandir le principe de précaution. Même s'il est discutable
d'un point de vue philosophique ou politique, ce principe est recevable a
priori du point de vue médical. Voyons comment il devient irrecevable a
posteriori lorsque l'on possède quelques années de recul sur son application.
Les preuves directes de non-létalité ou non-évolutivité de certains cancers
sont désormais nombreuses. Nul expert n'oserait plus contester la classification
des cancers en 4 groupes selon leur évolutivité naturelle :
1) les cancers rapidement mortels ;
2) les cancers évolutifs entraînant une mort anticipée ;
3) les cancers pas ou peu évolutifs, sans effet sur la longévité « naturelle
» ;
4) les cancers à régression ou guérison spontanée.
Par contre, nous ignorons la part relative de chacun de ces groupes et nous
sommes encore incapables de placer nos patients dans l'un ou l'autre. Cette
ignorance justifie le principe de précaution. Si louable soit-il, un tel principe
ne constitue pas une vérité épidémiologique. Il importe de le préciser !
Enfin, pour des raisons éthiques, il n'est plus possible de réaliser des études
sur l'évolution des cancers dépistés (donc précliniques) en séparant deux groupes
: l'un traité et l'autre non. La médecine basée sur les preuves en est-elle
pour autant définitivement disqualifiée ? Non. En effet, si elle est inapplicable
a priori, elle l'est a posteriori, en comparant les chiffres avant
dépistage des cancers débutants à ceux d'après dépistage sur une large population.
La preuve la plus démonstratrice est relevée par Welch [2] aux États-Unis entre
1973 et 2000. Le nombre de cancers du sein débutants a énormément augmenté depuis
le dépistage, car plus on en cherche, plus on en trouve ! Il a calculé deux
incidences attendues de cancers évolués selon que l'incidence totale des cancers
est supposée stable ou en augmentation. De façon surprenante, l'incidence réelle
des cancers évolués observée en 2000 a été plus forte que ces deux incidences
calculées ! Cela signifie soit que le dépistage et le traitement précoces n'ont
aucune utilité, soit que de nombreux cancers n'évoluent pas, soit les deux !
Récréation didactique au ministère des Transports...
Le ministre des Transports attend impatiemment les derniers chiffres... L'année
dernière, il a mis en place toute une série de mesures très médiatisées dans le
but de diminuer la mortalité routière et il espère que les résultats seront à
la hauteur de l'investissement. Son avenir politique en dépend...
Son chef de cabinet arrive enfin, en compagnie d'un jeune conseiller, il a
la cravate de travers. Mauvais présage...
Voilà Monsieur le ministre, dit-il après quelques raclements
de gorge ;
Venez-en vite au fait, s'impatiente le ministre ;
Le nombre de morts sur les routes a été de 5 000 contre 4 800 l'année
dernière.
Le ministre s'affale dans son fauteuil sans pouvoir dissimuler sa déception.
200 vies sauvées, ce n'est certes pas nul, mais ce chiffre est peu présentable,
car la campagne du précédent ministère avait réduit les morts de 2000 en un
an. Le chef de cabinet propose alors de parler uniquement de la baisse relative
de la mortalité, elle est de 4 %, ce qui est tout de même plus séduisant.
Le chiffre ne pourrait-il être meilleur en tenant compte de l'augmentation
de la population, interroge le ministre ?
Non, intervient le jeune conseiller, j'ai déjà fait le calcul.
Nous sommes passés de 5 000 morts sur 60 millions à 4 800 sur 60,3 millions,
soit de 83,3 morts par million d'habitants à 79,6 par million, soit un gain
de 0,7 par million. Vos 4 % deviendraient 4,0000007 %. La différence est nulle.
Il serait plus judicieux de comparer au parc automobile, intervient
le ministre, j'ai appris que le nombre d'immatriculations a augmenté de 3
% par rapport à l'année dernière. La baisse de la mortalité relative serait
alors de 7 %.
Le jeune conseiller ne pouvait imaginer erreur aussi grossière. Son ministre
vient d'additionner des carottes et des lapins ! Il dit simplement avec moult
précautions qu'il convient de considérer l'augmentation réelle du parc. Elle
a été faible puisqu'il y a eu 2 millions d'immatriculation contre 1,8 millions
de retraits de circulation. Soit un gain de 200 000 sur un parc de 25 millions.
Le gain de pourcentage sera encore plus faible qu'en considérant l'augmentation
de la population. Le ministre commence à trouver ce jeune conseiller bien impertinent...
Le chef de cabinet vient à son secours en précisant que l'essentiel est bien
d'éviter les critiques trop violentes de l'opposition et il demande au conseiller
ce qu'il en est si l'on considère les kilomètres parcourus.
Hélas, renchérit le jeune conseiller, je suis désolé de continuer
à vous décevoir, cette comparaison qui est pourtant le meilleur indice de
la sécurité routière aggrave notre résultat, car le nombre de morts par kilomètre
a légèrement augmenté. Le déplacement moyen par habitant et par véhicule a diminué
en raison du vieillissement de la population et de l'augmentation du prix des
carburants.
Le chef de cabinet suggère de taire cette information, l'opposition ne la relèvera
probablement pas. Le ministre convoque alors l'attaché de presse en proposant
d'utiliser exclusivement les 4 % de baisse de mortalité relative associés à
une communication dans le registre de l'émotionnel sur les vies sauvées sans
en préciser le nombre.
Le ministre de la Santé a beaucoup plus de chances que celui des Transports,
surtout en cancérologie, car si le nombre absolu de morts ne diminue pas, la
mortalité relative chute rapidement. En effet, le « parc » des « cancéreux »
a augmenté de façon spectaculaire : le dépistage généralisé de plusieurs cancers
a généré une véritable épidémie de diagnostics. Et tout se passe toujours comme
si chacun (experts, ministres, médias, médecins) ignorait ou feignait d'ignorer
la différence entre un cancer clinique et un cancer dépisté. C'est comme si
le parc automobile avait triplé par l'apport exclusif de nouveaux véhicules
électriques ne dépassant pas 30 km/heure : notre ministre des Transports aurait
certainement trouvé la bonne formule pour annoncer que la mortalité routière
relative au parc automobile avait chuté de plus de 33 %. Véritable aubaine pour
son avenir politique !
Répétons que le dénombrement des cancers, tel
qu'il est réalisé depuis quelques décennies, n'a aucune valeur d'objet
statistique. Tous les calculs sont faux puisque l'objet même du calcul
est faux. |
« Traiter tôt pour mieux guérir » ?
Les actions de santé publique font leur promotion par les moyens classiques :
publicité sur les grands médias, mailings ciblés, réseaux, associations et partenaires
de terrain. Il faut se réjouir de voir le marketing utilisé à des fins non marchandes.
Heureux revers de la consommation et de la globalisation qui a probablement aidé
à la diffusion des vaccins et des notions d'hygiène de vie. En matière de cancérologie,
la communication reste sommaire et n'arrive pas à décoller de l'inébranlable «
traiter tôt pour mieux guérir » et s'appuie sans vergogne sur cette confortable
intuition populaire.
La publicité qui, depuis quelques mois, envahit les antennes est celle d'un
petit robot, dont la voix rappelle celle du célèbre droïde « R2 D2 » de La
guerre des étoiles. Il nous indique, comment nous rendre, pas à pas, dans
les WC de notre propre appartement pour y effectuer un prélèvement de selles.
Cette publicité m'amuse doublement, car je suis certain que les experts en communication
qui l'ont élaborée n'ont pas imaginé à quel point elle pouvait atteindre le
public ciblé. Elle s'adresse, en effet, prioritairement, à ceux qui pensent
que la robotisation du soin est la forme suprême de l'action sanitaire, à ceux
qui sont convaincus que la composante cybernétique du dépistage de masse suffit
à lui conférer sa pertinence, à ceux qui considèrent la signature d'un ministère
comme une validation, a priori, d'un résultat futur et escompté.
Le petit robot de la publicité n'est pas le seul à pénétrer dans le domicile
des patients. Les programmes de dépistage de masse rappelons qu'il n'a rien
à voir avec le dépistage individuel incluent des lettres incitatives à tous
les citoyens bien portants. L'arrivée de ce courrier à leur domicile les transforme
immédiatement en malades potentiels ou présumés malades. Étrange déviation du
ministère de la Santé dont la vocation est de diminuer la masse des malades
et non de l'augmenter. Devant les efforts constants du ministère de la Justice
pour transformer tous les coupables en présumés innocents, force est de conclure
qu'un présumé malade est politiquement plus attractif qu'un présumé coupable
!
Conclusion : ni perversité ni cynisme délibérés...
On peut expliquer cette unanimité dogmatique de la cancérologie de diverses façons.
Le marché y joue certainement un rôle important. Les antibiotiques avaient fait
entrer les médicaments dans le PIB des nations et la pharmacologie dans leur stratégie
industrielle. Le niveau sanitaire s'étant amélioré, les acteurs de son marché
étaient dans l'obligation d'étendre le champ de la pathologie. Le dépistage, la
prédiction et la précaution devinrent naturellement des outils mercatiques efficaces
en ravivant les angoisses provisoirement apaisées par la victoire sur les maladies
infectieuses. Les médecins comme les industriels ont joué un rôle très actif dans
l'assimilation des facteurs de risque à des maladies et dans la regrettable confusion
entre prévention, d'une part, et dépistage, précaution et prédiction, de l'autre.
Accordons-leur d'avoir fait cela sans perversité ni cynisme délibérés. Sans doute
n'ont-ils même pas mesuré immédiatement le renforcement mutuel entre bons sentiments
et extension de leurs pouvoirs.
Parmi les autres explications de cette unanimité, on peut en citer trois :
l'avènement de la médecine fondée sur les preuves dans les années soixante,
avec le monopole de la preuve conféré à des biostatistiques nécessitant une
expertise que n'avaient pas les médecins. Progrès scientifique majeur, mais
danger d'une exclusivité mathématique donnant le pouvoir aux plus puissants
manipulateurs ;
la certitude que l'examen microscopique ou radiologique d'une tumeur
était exempt d'erreur, car les progrès des techniques paracliniques, en reléguant
le clinicien, avaient fait oublier que c'est toujours un homme qui interprète
l'examen. Dans le cas de l'examen anatomo-pathologique qui est le seul à signer
catégoriquement le diagnostic de cancer, le risque d'erreur est pourtant élevé
comme le révèlent les rares études qui ont osé braver cet autre tabou [3, 4]
;
enfin, encore et encore : les notions d'irréversibilité absolue et d'extension
obligatoire de tout cancer, conformes à l'intuition populaire et à celle d'une
majorité de médecins.
Nous reviendrons dans la deuxième partie de cet article sur l'application
de ces concepts au dépistage et aux chimiothérapies anticancéreuses.
Conflit d'intérêts : aucun
Références
- Omran AR. The epidemiological transition. Mildbank memorial fund quarterly.
1971;49(1):509-38.
- Welch HG. Dois-je me faire tester pour le cancer ? Laval: Presse de l'Université;
2006 (pp. 105-8).
- Grosshans E. Le bon diagnostic en histopathologie cutanée : les facteurs
extrinsèques. Dermatologie actualités. 2009;113:10.
- Allam CK, Bostwick DG, et al. Interobserver variability in the diagnosis
of high grade prostatic intraepithelial neoplasia and adenocarcinoma. Modern
pathology. 1996;9:742-51.
|