ARTICLE
Le dextropropoxyphène est un opioïde d'activité moyenne dont la structure est
proche de celle de la méthadone. Il est commercialisé en France depuis 1965 (AMM
initiale, révisée en 2003) comme analgésique de palier II, indiqué dans les états
douloureux d'intensité modérée à intense et (ou) lorsque les analgésiques de palier
I sont inefficaces ou contre-indiqués. Les prescriptions de cette association
(Co-proxamol®, Di-antalvic®) sont très importantes dans
notre pays [1, 2] où, en dehors de la notification d'effets indésirables connus
depuis l'AMM, elles n'ont pas donné lieu à des signaux de pharmacovigilance particulièrement
préoccupants.
Pourtant, la même association a provoqué dans d'autres pays des accidents graves,
mortels, imputables à des surdosages en dextropropoxyphène, dans des proportions
telles que son utilisation y a posé un véritable problème de santé publique
[3], inconnu en France. Considérant la gravité des accidents, le dextropropoxyphène
a été retiré du marché en Suède et au Royaume-Uni dès 2004. Saisie du problème
posé par la toxicité de cette substance dans plusieurs pays (mais pas en France),
l'Agence européenne du médicament (EMEA) a décidé en 2009 de recommander l'arrêt
de sa prescription dans l'ensemble de la Communauté.
Les autorités administratives françaises rencontrent alors une situation inédite
: le profil de sécurité du dextropropoxyphène est satisfaisant dans notre pays
mais inacceptable dans d'autres. On observe qu'ailleurs les accidents de surdosage
sont graves, parfois mortels, associant dépression respiratoire, défaillance
cardiaque et cytolyse hépatique : ils résultent le plus souvent d'intoxications
volontaires que notre pays ne connaît pas. Les deux arguments avancés par les
autorités européennes pour retirer ce médicament sont, d'une part, l'absence
de preuves suffisantes d'efficacité vis-à-vis des exigences actuelles (c'est
un médicament ancien) et, d'autre part, un risque potentiel de toxicité dû une
marge thérapeutique étroite par la proximité des doses actives et toxiques [3].
Quels sont aujourd'hui les arguments « pro » et « contra » le
retrait du dextropropoxyphène en France et quelles alternatives peut-on proposer
pour le remplacer ? Ce sont les deux objectifs de cette analyse.
Le profil pharmaco-thérapeutique de l'association
Il est souvent utile d'associer deux analgésiques de sites d'action et de mécanismes
différents pour obtenir une synergie d'effet et diminuer les effets indésirables
dose-dépendants de chacun d'eux. C'est également, en cas de besoin, la possibilité
d'utiliser des doses plus élevées et d'augmenter si nécessaire l'intensité de
l'effet analgésique recherché [4]. L'association la plus fréquente est celle
de deux analgésiques, l'un d'action centrale, l'autre d'action périphérique.
Le dextropropoxyphène appartient à la classe pharmacologique des morphiniques.
C'est un analgésique central qui agit principalement sur le système nerveux
central. Ses effets sont modérés mais il a l'avantage de ne pas provoquer d'addiction
dans les conditions habituelles d'utilisation [5]. À forte dose, il perd sa
spécificité d'action sur la douleur, provoque une dépression généralisée du
système nerveux central, entraîne détresse respiratoire, insuffisance cardiaque
et, plus rarement, cytolyse hépatique. Le seuil de toxicité en prise unique
chez l'adulte est d'environ 500 mg.
L'association au paracétamol (à action « périphérique » prédominante) est considérée
comme synergique. En fait, elle est difficile à justifier faute de travaux cliniques
récents. Elle paraît admise par de nombreux praticiens tant sa prescription
est fréquente. Le médicament princeps Di-Antalvic® est doublé par
32 génériques actuellement disponibles en France. Globalement, 82 millions de
boîtes contenant 20 comprimés ou gélules sont utilisés par an.
On peut cependant observer que :
les durées d'action des deux médicaments associés ne sont pas superposables
: leurs demi-vies plasmatiques sont très différentes [6], le paracétamol étant
éliminé plus rapidement que le dextropropoxyphène (tableau
1), la durée de l'effet analgésique du premier, 4 h, est plus courte que
celle du second, 6 à 8 h ;
le paracétamol est un analgésique dit périphérique de palier I, en général
bien toléré aux doses validées par l'AMM : à forte dose, il provoque une cytolyse
hépatique particulièrement grave, irréversible, pouvant entraîner une nécrose
mortelle qu'une dose unique de 10 à 15 g peut provoquer (elle est pratiquement
toujours due à un acte volontaire).
Les conditions d'utilisation de l'association dextropropoxyphène-paracétamol
sont bien codifiées et encadrées en France. Médicament inscrit sur la liste
I, il n'est délivré que sur prescription médicale et n'est pas renouvelable
sans une autre prescription. Il est réservé aux cas d'échec ou de contre-indication
des analgésiques de palier I : aspirine, anti-inflammatoires non stéroïdiens
ou paracétamol seul. Sa présentation sous forme de blister de 20 gélules (Di-Antalvic®)
limite les quantités totales délivrées dans une boîte àdesdoses non mortelles
en prise unique. Toutes ces précautions expliquent en grande partie que l'association
dextropropoxyphène-paracétamol ait en France un profil de sécurité acceptable.
Le même encadrement des prescriptions ne semble pas être de règle dans les
pays où son mésusage est fréquent. L'étude des cas mortels après ingestion abusive
de cette association montre des différences considérables entre les pays. L'ingestion
abusive peut être due à la nécessité d'un effet analgésique plus intense qui
entraîne un dépassement des doses prescrites ou bien à un acte volontaire. Deux
modalités d'analyse peuvent évaluer globalement les cas mortels. La première
mesure le nombre de décès annuels par surdosage rapporté au nombre d'habitants.
Ils sont ainsi estimés à 200 pour 9 millions d'habitants en Suède, 300 à 400
pour 60 millions d'habitants au Royaume-Uni. La France n'en recense que 65 pour
64,3 millions d'habitants. Ce chiffre est la somme des décès rapportés aux centres
hospitaliers de pharmacovigilance, aux centres anti-poisons, aux certificats
de décès [3]. La seconde mesure rapporte le nombre de décès constatés au nombre
de prescriptions exprimé en millions, soit l'index de toxicité fatale (FIT).
Il est de 24,6 en Écosse alors qu'il n'y est que de 2 pour l'association codéine-paracétamol
et de 2,4 pour l'association dihydrocodéine-paracétamol. On comprend le choix
fait de l'association à la codéine ou à son dérivé dihydrogéné dans ce pays
[7]. Cette différence, caricaturale, correspond à un mésusage du dextropropoxyphène
que nous ne connaissons pas.
Les alternatives à l'utilisation du dextropropoxyphène
Tous les analgésiques de palier II disponibles sont des dérivés de la morphine
: opiacés s'ils sont d'origine naturelle (codéine) ; ou opioïdes s'ils sont des
substances de synthèse (dextropropoxyphène, dihydrocodéine, codéthyline, tramadol).
Ils sont soit utilisés seuls, soit associés à des analgésiques de palier I. La
codéine et son dérivé dihydrogéné agissent après transformation en morphine. Cette
transformation est en partie présystémique ce qui explique que leurs effets soient
retardés par le temps nécessaire à leur activation et, pour le dérivé dihydrogéné,
par un métabolisme intestinal important mais variable selon les patients (tableau
1). Leurs effets indésirables sont ceux que l'on retrouve avec tous les morphiniques.
Les effets analgésiques de l'association paracétamol-codéine
ont été particulièrement étudiés dans différents états douloureux : extractions
dentaires [8], suites de césarienne [9], douleurs rhumatismales rebelles au
seul paracétamol [10]. Là encore, il a été difficile de mettre en évidence une
réelle synergie d'effet analgésique. Elle n'a été significative que dans les
syndromes douloureux importants, ce qui peut laisser supposer que, dans nombre
de cas, l'association n'était peut-être pas nécessaire et que le paracétamol
seul aurait pu suffire.
L'emploi continu des dérivés morphiniques peut provoquer des états d'addiction
et l'on constate que, de même qu'avec les morphiniques majeurs, les posologies
les plus élevées sont les plus toxicomanogènes. Des cas de surdité ont, parailleurs,
été décrits avec un dérivé de la codéine l'hydrocodone (palier
III) associée au paracétamol. Ils sont réversibles [11] ou non [12] et peuvent
justifier une implantation cochléaire.
Le tramadol représente une autre option du palier II. C'est un
opioïde particulier dit atypique puisqu'il associe aux effets analgésiques induits
par l'activation des récepteurs µ, ceux d'un antidépresseur inhibant la recapture
de la 5-HT et de la noradrénaline [13]. Il l'est aussi au plan métabolique puisque
l'enzyme qui le dégrade, le CYP2D6 présente un polymorphisme génétique. Aux
posologies recommandées, les métaboliseurs limités (10 à 15 % de la population)
risquent des accidents de surdosage. Outre les risques propres aux dérivés de
la morphine et à la consommation d'alcool, il est contre-indiqué en association
avec les antidépresseurs, principalement les IRS. Des syndromes sérotoninergiques
ont été observés après des doses massives (5 g, comparés à la dose conseillée
de 500 mg/jour) ; ils provoquent insuffisance cardiaque droite et hypertension
artérielle pulmonaire [14]. L'intoxication aiguë peut provoquer une nécrose
hépatique fulminante [15] et une insuffisance rénale aiguë [16] : toutes deux
s'expliquent par le volume de distribution élevé du tramadol, sa distribution
tissulaire extensive et, en conséquence, les concentrations toxiques induites
dans ces organes en cas d'intoxication. L'association du tramadol au paracétamol
est très utilisée. Elle est justifiée par l'intérêt d'une synergie additive
qui, à ce jour, ne semble pas être validée (elle est méthodologiquement difficile
à démontrer). Elle permet cependant chez de nombreux patients de diminuer les
posologies efficaces de tramadol seul et donc de limiter les effets indésirables
dose-dépendants des deux médicaments associés.
La nécessité d'études cliniques validées
Tout retrait d'un médicament, s'il doit survenir, pose la question du report de
ses prescriptions. Deux solutions sont théoriquement possibles :
• L'une est d'utiliser les autres médicaments du palier II seuls
ou en association. À l'heure actuelle, compte tenu des travaux publiés, c'est
l'utilisation de la codéine qui est la mieux documentée et, au moins dans les
pays de culture médicale anglo-saxonne, la mieux encadrée. Il n'en reste pas
moins qu'elle n'est pas sans risques, sachant que le traitement de la douleur
chronique par un morphinique représente un triple défi : celui de la tolérance
acquise de l'effet analgésique (diminution progressive de l'intensité de l'effet
d'une dose par répétition de celle-ci), celui de l'aggravation du syndrome douloureux
imposant l'augmentation de posologie, celui de la possibilité de développement
d'une addiction. Ces risques peuvent être minimisés par l'association d'un analgésique
de palier I et là, le paracétamol est intéressant, car il ne souffre pas des
contre-indications des autres substances du même palier : aspirine, AINS en
particulier chez la femme enceinte et en cas de risque hémorragique.
• Le choix du tramadol seul et/ou associé au paracétamol est intéressant.
On en connaît les limites au moins toxicologiques mais leur efficacité, donc
le ratio bénéfice/risque, reste à mesurer. Deux travaux récents examinent les
données de pharmacovigilance correspondantes. La comparaison des effets indésirables
notifiés chez les patients traités par le paracétamol associé soit au dextropropoxyphène
soit à la codéine montre que la meilleure tolérance est obtenue avec l'association
à la codéine [17, 18]. Le centre hospitalo-universitaire de Toulouse a choisi
en 2005 de ne plus utiliser le dextropropoxyphène. Les conséquences en 2006
sont globalement une diminution d'utilisation des analgésiques, une augmentation
sensible de ceux de palier I et principalement du paracétamol, des diminutions
faibles des associations de palier II, impliquant moins de paracétamol-codéine
mais plus de paracétamol-tramadol et de façon étonnante une diminution de l'utilisation
des analgésiques majeurs de palier III [19]. Il est trop tôt pour en faire un
changement durable de stratégie, on peut cependant penser que l'on peut diminuer
efficacement la prescription des analgésiques chez bon nombre de patients.
Conclusion
La décision de l'EMEA de suspendre l'utilisation du dextropopoxyphène est difficilement
justifiable dans notre pays où ses indications, ses prescriptions et son profil
de sécurité sont bien encadrés. On comprend alors aussi l'opposition des autorités
administratives nationales à ce retrait. Cette position est à la fois logique
et courageuse, mais elle ne semble pas prévaloir devant la position de la Communauté
européenne. La décision de celle-ci est négative et probablement préjudiciable
puisqu'elle prive les français d'un médicament qu'ils savent utiliser et maîtriser.
On peut le regretter. La justification du retrait est administrative avant d'être
médicale : si l'on comprend bien que cette décision est nécessaire dans certains
pays à cause des surdosages et intoxications volontaires, elle ne paraît pas l'être
en France. La question de fond est alors de savoir si, à cause de comportements
déviants, les patients qui bénéficient de ce médicament doivent en être privés.
Faudrait-il retirer de la thérapeutique tous les médicaments utilisés en autolyse
(psychotropes et tant d'autres...) ?
Pratiquement, les solutions thérapeutiques sont simples, étendre le champ d'utilisation
des analgésiques de palier I et/ou utiliser, à bon escient, de faibles posologies
des analgésiques de palier III. Pour le palier II, en l'attente d'études spécifiques,
l'utilisation de l'association paracétamol-codéine paraît être la plus judicieuse.
Remerciements à Y. Juillet et G. Danan qui nous ont fourni le nombre d'unités
de l'association dextropropoxyphène-paracétamol utilisées en France.
Conflits d'intérêts : aucun
Références
- Afssaps. Point d'information sur l'association paracétamol et dextropropoxyphène.
1er Février 2005.
- Afssaps. Point d'information sur l'association paracétamol et dextropropoxyphène
(DXP) à la suite de l'évaluation par les Centres Antipoison (CAP). 28 Juillet
2005.
- Afssaps. Recommandation de l'EMEA de retrait des médicaments contenant l'Association
dextropropoxyphène/paracétamol à la suite de l'évaluation européenne et avis
divergent de l'AFFSAPS ; 25 Juin 2009.
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En résumé : Retrait du Di-Antalvic® et médicaments « substituables
»
La prescription de l'association dextropropoxyphène/paracétamol est
très fréquente en France où, contrairement à d'autres pays européens,
elle n'a pas donné lieu à de nombreux accidents graves de surdosage.
L'EMEA a décidé en 2009 de recommander l'arrêt de cette prescription
en raison, d'une part, de l'absence de preuves suffisantes d'efficacité
et, d'autre part, du risque potentiel de toxicité dû une marge thérapeutique
étroite.
Pratiquement, les solutions thérapeutiques sont simples : étendre le
champ d'utilisation des analgésiques de palier I et/ou utiliser, à bon
escient, de faibles posologies des analgésiques de palier III. Pour le
palier II, en l'attente d'études spécifiques, l'utilisation de l'association
paracétamol-codéine paraît être la plus judicieuse. |
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