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Famille, je vous ai !... Alcoolisme familial : le mal du boire et du voir-boire


Médecine. Volume 6, Number 1, 38-40, Janvier 2010, Vie professionnelle

DOI : 10.1684/med.2010.0507

Résumé  

Author(s) : Sylvie Catto , Travailleur socio-éducatif en Centre d'Alcoologie (ANPAA 71).

ARTICLE

La souffrance de l'enfant

Magali, enfant trop parfaite

Fille unique d'Irène, Magali n'a connu sa mère que malade. Très tôt, elle a appris que ses peurs et ses chagrins d'enfant étaient dérangeants et qu'ils ne devaient en aucun cas se substituer à la vraie souffrance, celle manifestée par l'alcool de sa mère. Très tôt, elle a appris à se taire, s'effacer, se montrer rieuse et facile même quand ses étapes d'enfant étaient pénibles. Soucieuse de ne pas se sentir responsable d'une aggravation de l'état maternel, Magali a inhibé en elle toute expression personnelle. Atteignant l'âge adulte, et malgré l'avantage d'une scolarité sans faute, Magali rencontre d'énormes difficultés relationnelles qui entravent son développement personnel, affectif et professionnel.

La perte des sécurités

Face à l'alcoolisme d'un de leurs parents, les enfants perdent les sécurités nécessaires à leur épanouissement. Ils développent angoisse, stress, somatisations diverses, retards affectifs, difficultés d'apprentissage et d'intégration, culpabilité, troubles de la cognition et du caractère, attitudes de suradaptation et de parentification, attaquant leur potentiel de vie. De plus, ils présentent un risque majeur de répétition transgénérationnelle.

Les codépendances au sein de la cellule familiale

Une colère salutaire

Philippe est un homme qui a, comme on dit, tout pour être heureux : réussite sociale à travers une profession libérale, situation aisée, 3 grands enfants bien installés dans la vie, une grande maison cossue et une belle épouse. Cependant, cet idyllique tableau est tâché par l'alcoolisme de cette dernière, Béatrice. Depuis plusieurs années, père et enfants s'épuisent à convaincre Béatrice de suivre des soins. Son état s'aggrave de façon inquiétante : elle abandonne progressivement toute coquetterie et toute hygiène, consomme quotidiennement et en excès alcool et médicaments, devient incohérente, agressive et suicidaire. L'alcool de Béatrice révèle un profond malaise conjugal et semble être une alternative à la rigidité tyrannique et à l'emprise de son époux. Les enfants sont pris à parti dans ce rapport silencieux où les replis alcoolisés de Béatrice font écho aux contrôles angoissés de Philippe : il a même cessé toute activité pour ne pas la laisser seule... Les options de conduite à tenir face à Béatrice déchirent le clan réuni chaque fin de semaine en conseil de famille. C'est finalement Benjamin, le fils aîné, qui décidera de briser le cercle infernal. Lors d'un épisode particulièrement sévère et malgré le désaccord de son père et ses soeurs, il prend une décision autoritaire à l'encontre de sa mère en signant une HDT.

Un séjour de quelques semaines permet à Béatrice de prendre des décisions importantes quant à son devenir. Outre le choix d'une abstinence radicale, elle quitte son mari et s'engage dans une association humanitaire. Elle s'est par ailleurs inscrite à des cours à l'université, s'occupe affectueusement de ses petits-enfants en trouvant appui et soutien au sein d'un groupe d'entraide. Philippe est parti quelque temps à l'étranger chez un couple d'amis. Les retrouvailles familiales se limitent désormais aux fêtes traditionnelles.

Les phénomènes de codépendance au sein de la cellule familiale entraînent une demande confuse et confusionnelle

Comment prodiguer des soins à un autre qui n'est ni consentant ni même parfois informé de la démarche ? Par ses comportements et bien que souffrant du voir-boire, l'entourage participe involontairement à l'aggravation du problème. Enlisé dans l'obsession de l'alcool de l'autre, il adopte inconsciemment des contre-attitudes qui, malgré leurs bonnes intentions, renforcent le déni et majorent la problématique. Ces dernières devront être repérées et remaniées. Les plus fréquemment observées sont : contrôle, surveillance, punition, agressivité, jugement, moralisation, entraînant chez le buveur malade : infantilisation, frustration, rancune, colère et sentiment de persécution.

L'ensemble de ces interactions génère à terme un cercle infernal et destructeur pour chacun des membres et se manifestent à travers des somatisations multiples et polymorphes : perte de confiance et d'estime de soi, angoisse, anxiété, troubles du sommeil, dépressions, etc.

La mise en arbitrage est l'un des écueils les plus difficiles à éviter

En effet, chaque personne souffrante réclame l'attention et le soutien que l'alliance thérapeutique et le secret médical lui accordent. L'isolement auquel est parfois confronté un thérapeute (type médecin de famille) paraît donc de ce fait, l'une des priorités à considérer. Recentré sur lui-même, chaque patient est devenu moins obsédé de l'autre et est parvenu à réajuster ses attitudes. Son positionnement plus affirmé entraîne dans le cercle familial une redistribution des rôles et un réaménagement des rapports internes, et par la suite externes

La cure

Une colère destructrice

Christine est divorcée et vit seule avec son dernier enfant Victor, âgé de 24 ans. Ce dernier s'enlise depuis quelques années dans un alcoolisme qui lui vaut quelques soucis avec la justice et une perte d'emploi dû à ses absentéismes. Tous deux misent beaucoup d'espoir dans la cure envisagée. C'est cependant au retour de ce séjour que la situation s'aggrave dangereusement, avec une réalcoolisation presque immédiate de Victor et des actes de violence émergeant au sein du couple mère/fils. La honte que cette situation génère isole Christine encore davantage et alimente en elle une colère destructrice.

La cure : un aller et un retour qui se préparent

La programmation d'un séjour dans un centre de soins spécialisés s'avère généralement pertinente, car ce séjour offre au malade et à sa famille un temps de répit et de restauration : réduction des tensions, amélioration du sommeil et de l'hygiène de vie, éloignement du produit et de sa toxicité invasive. La séparation est profitable à plus d'un titre, sous réserve d'un retour préparé. En effet, l'alcoolisme d'un individu se comprend à travers 3 axes : la personne, le produit et le contexte sociohistorique. Bien qu'elle demeure l'étape incontournable de l'acheminement vers la rémission, la seule mise à distance de l'alcool n'apporte pas la guérison telle qu'on pourrait l'imaginer en l'assimilant à un traitement d'éradication (à témoin les expressions fleuries du langage populaire : désintoxication, dératisation...). La cure doit être comprise et expliquée, au malade comme à l'entourage, en tant qu'étape de soin, et non en terme d'objectif ou de finalité. L'exemple ci-dessus illustre à la fois le déficit d'un discours préparatoire et les contre-attitudes qui en ont découlé. Christine s'est prise à penser que le retour de Victor lui rapporterait un fils neuf et totalement libéré de ses antécédents. Au cours du trajet de retour, pensant que cette histoire d'alcool était définitivement résolue, elle a voulu agir en mère responsable en imposant d'emblée à Victor une trajectoire de bonne conduite. Le classique schéma bon/mauvais et son extension victime/persécuteur se dessine, reproduisant invariablement les réactions nocives logiques et un égal profond sentiment d'échec et d'accablement.

Famille : présentation, analyse et épilogue...

Mariée depuis 25 ans à Paul, Jacqueline ne peut plus supporter l'alcoolisme de son mari. Elle décrit une vie conjugale jalonnée de vexations et de violences verbales et physiques. Vivant dans la peur omniprésente d'irriter son mari, elle dissimule ses larmes, les marques de coups et sa honte. Aujourd'hui, elle refuse tout cela parce que « trop, c'est trop !... ». Son trop à elle, c'est la détresse de leur fils unique, Hubert.

Hubert a 20 ans. Après 2 tentatives de suicide et une hospitalisation de quelques semaines, il exprime des intentions inquiétantes : « Je recommencerai jusqu'à ce que j'y arrive ! ». Paul, quant à lui, refuse d'aller le voir en dépit des sollicitations de l'équipe psychiatrique et monte en puissance dans ses invectives à son égard, passant du registre « poule mouillée, lopette, fille pleurnicharde » à « raté et moins-que-rien ». En effet, Hubert revient d'un premier contrat professionnel à l'étranger peu concluant, et cette mauvaise expérience l'a beaucoup affecté.

Jacqueline est hantée par la perspective d'un nouveau passage à l'acte et redoute de laisser son fils à la maison seul avec Paul, qui ne travaille plus du fait d'un handicap. Elle sombre à son tour dans la dépression et l'angoisse, Paul ne supporte ni sa femme ni son fils. Il s'enivre sous leurs yeux, Hubert ne s'habille plus, se lève à peine, et refuse toute nourriture et tout dialogue.

C'est ce TROP que Jacqueline ne peut plus assumer : trop de peur, trop de mal, trop de colère, trop de honte, trop de culpabilité. : « Je vis dans un cauchemar ! Comment et pourquoi en est-on arrivé là ?

Je ne supporterai pas qu'Hubert mette fin à ses jours... Paul nous écrase et nous terrifie. À cause de lui, nos vies sont complètement gâchées. J'ai pourtant tout fait pour qu'il arrête de boire !...Comment sortir de cet enfer ? »

La cellule familiale de Jacqueline, Paul et Hubert s'est développée à travers un système de relations complexes et d'attitudes paradoxales. Face à l'irritabilité alcoolique de Paul, Jacqueline s'est réfugiée dans les règles que son éducation traditionaliste lui avait inculquées : faire comme si de rien n'était, s'effacer pour ne pas provoquer ses colères, supporter en secret et protéger Hubert des foudres paternelles. Bien que l'alcoolisme de son mari fût connu, Jacqueline s'est efforcée pendant des années de donner aux autres (parents, collègues, voisins...) une image lisse de son couple et de sa famille. Elle en vint même à dissimuler à plusieurs reprises des traces de coups sous des alibis les plus divers : un bras cassé fut ainsi attribué à une chute malencontreuse. Quelques tentatives de confidence rapidement banalisées ou évacuées, augmentèrent son évitement, son silence et son désarroi. À la maison, ce retrait laissait Paul sans limite, provoquant une escalade de violence.

Dans cette problématique familiale, l'une des premières étapes fut de différencier les souffrances de chacun, afin que Jacqueline, Paul et Hubert puissent bénéficier d'une prise en charge particulière tenant compte des difficultés présentées au regard du contexte familial. Trois thérapeutes différents ont contribué au soin familial : médecin alcoologue du CCAA pour Paul, travailleur socio-éducatif du CCAA pour Jacqueline, psychologue de ville pour Hubert.

Écartant peu à peu ses principes et ses peurs, Jacqueline envisage une séparation. Elle organise sa fuite dans le plus grand secret avec la complicité d'Hubert qui suivra sa mère. Accompagné d'une lettre explicative et d'adresses-ressource, leur départ a pour effet d'ouvrir un espace de soin pour Paul. Jacqueline a entrepris une démarche d'accompagnement spécifique centrée sur l'entourage et Hubert a réactivé la psychothérapie jusque-là abandonnée.

Près de 2 années seront nécessaires pour que cette famille parvienne à équilibrer de nouveaux rapports. À ce jour, Paul maintient une abstinence d'alcool bien vécue. Jacqueline et lui vivent séparément dans le même village et entretiennent des relations distantes mais de bonne entente. Après un long épisode de repli sévère, Hervé a progressivement réintégré le monde du travail ; il vit désormais seul dans une ville voisine ; frileusement, prudemment, Paul et lui ont renoué quelques relations.

Conclusion

Maints exemples pourraient être versés au dossier de l'alcoolisme et de la place que ce dernier occupe dans les désordres familiaux.

Malade de l'alcool de l'autre, l'entourage des buveurs réclame une prise en charge particulière légitimée par l'intoxication de l'organisation familiale. Un membre de la famille, conjoint ou enfant, peut devenir dans de nombreux cas un levier de changement et être à l'initiative de changements intrafamiliaux bénéfiques.

Conflits d'intérêt : néant

Références

  1. Anastassiou V. Les distorsions des fonctions parentales dans le système alcoolique. Alcoologie et addictologie 2003.
  2. Ancelin Schutzenberger A. Aïe, mes aïeux ! Paris: Desclée de Brouwer; 1998.
  3. Cyrulnik Boris. Ces enfants qui tiennent le coup. Hommes et perspectives 1998.
  4. Chayer Jelineau P, Moreau F. Guérir d'un parent alcoolique. Novalis 1998.
  5. Gaignard JY, Kiritze-Topor P. L'alcoologie en pratique quotidienne. Meram 1991.
  6. Maisondieu J. Les femmes, les hommes, l'alcool, une histoire d'amour. Paris: Payot; 2004.
  7. Nathan T. L'influence qui guérit. Paris: Odile Jacob; 1994.
  8. Prieur B. Les héritages familiaux. ESF, coll. Monde de la famille.
  9. Rousseaux JP, Faoro-Kreit B, Hers D. L'alcoolisme en famille. Bruxelles: De Boeck Université; 1996.
  10. Steiner C. À quoi jouent les alcooliques ? Epi 1993.
  11. Anonyme. Dans ma famille, l'alcool est un problème. Sur http://www.drogues.gouv.fr/articles5129.html.
  12. Cahier thématique no 3 : addictions et entourage : federation@alcoologie.org.

Notes :

  1. Cette pratique en vigueur dans les unités composées d'équipes pluridisciplinaires peut aussi bien se mettre en oeuvre par le biais d'un réseau ou d'un partenariat, agissant en direction de perspectives communes et partagées.
  2. Les CCAA permettent à l'entourage familial de bénéficier d'un accompagnement particulier.


 

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