ARTICLE
Le groupe de Sackett [1] définissait la médecine factuelle comme « l'intégration
des meilleures données scientifiques à l'expérience clinique et aux valeurs du
malade ». En France, l'acception de la médecine factuelle n'a pas toujours été
en phase avec celle de ses concepteurs [2].
En pratique, pour le médecin, la démarche comprend plusieurs étapes :
1. Transformer le problème posé par le patient en questions bien formulées,
ce qui identifie le besoin en informations.
2. Rechercher la « meilleure » information, c'est-à-dire les « faits »
ou informations empiriques, permettant de répondre à la question.
3. Évaluer d'une manière critique cette information.
4. Intégrer cette information, les valeurs du patient et le jugement clinique
pour aboutir à la décision.
C'est une recherche de qualité et de fiabilité dans les décisions, prenant
en compte les incertitudes et donnant sa place au choix du patient. Elle inclut
l'utilisation des référentiels de la Haute Autorité de Santé (HAS) et/ou les
données actuelles de la science (DAS) obtenues, par exemple, par le courtage
des connaissances [3]. Elle pourrait être le « fil conducteur » de tout le travail
de formation fait dans les associations.
Formation et évaluation des pratiques professionnelles
L'EPP, évaluation des pratiques médicales « en vue de leur amélioration »
Selon la HAS, l'EPP a « comme seule finalité d'engager l'ensemble des professionnels
dans une démarche continue d'amélioration de la qualité intégrée à leur pratique
[...] Elle se déroule en trois étapes successives :
analyse de la pratique professionnelle (de chaque professionnel),
comparaison en se référant aux recommandations et données actuelles
de la science,
élaboration d'un plan d'amélioration modifiant cette pratique en incluant
un suivi de ces évolutions ;
Le tout selon une méthode élaborée ou validée par la HAS ou un organisme agréé
».
Le praticien est ainsi amené à s'engager dans le processus d'analyse et de
suivi. En devenant acteur, dès sa formation, du savoir au savoir-faire, il maîtrise
ainsi les étapes de la réflexion et intègre une pratique sensiblement adaptée.
Selon un rapport de 2001 [4], la formation « passive » n'apporterait aucune
modification des pratiques médicales, la formation interactive seulement des
modifications mineures. L'EPP ne peut donc qu'apporter un plus... Elle peut
être mise en oeuvre au cours des réunions de formation des associations de FMC,
de séminaires, de congrès, de journées d'actualités médicales, elle peut se
faire en réseau ou être individuelle. Ce dispositif conduit à une plus grande
transparence des activités de formations. Selon le dispositif qui commençait
à se mettre en place avant la loi HPST, elle comptait pour 100 « points » sur
les 250 requis en 5 ans par les textes préparatoires envisageant les modalités
pratiques de l'obligation de FMC et d'EPP. Elle devait être continue, par périodes
de cinq ans renouvelables. Des organismes agréés par la HAS devaient gérer l'ensemble
du dispositif.
L'activité associative traditionnelle, cadre idéal pour l'EPP
L'EPP a pour but l'évaluation des pratiques médicales des participants par rapport
à un référentiel bien identifié en vue de leur amélioration. Les sessions de FMC
« traditionnelles » ont des avantages indéniables pour cette réalisation : enracinement
dans l'histoire et la durée, régularité, convivialité, choix des sujets effectué
par les participants eux-mêmes et donc adapté à leurs besoins perçus [5]. Dans
ce contexte, l'EPP concerne seulement les médecins qui ont choisi de s'y soumettre,
pas obligatoirement tous les participants.
Cela nécessite une organisation particulière : contact préalable avec l'expert
pour vérifier que ses sources répondent aux critères de la médecine factuelle
(DAS, référentiels), réunion des médecins engagés avant la réunion pour analyser
leur pratique, choix de deux à trois indicateurs à la fin de la formation, qui
seront la base de leur évaluation. Ces indicateurs doivent correspondre à leur
pratique, sinon l'évaluation est impossible, et ne sont pas obligatoirement
les mêmes pour tous les médecins (voir des exemples en encadré
1).
L'évaluation se fait à 2 ou 3 mois, par interrogation du médecin, par l'organisme
agréé, sur son atteinte des objectifs. Le processus est donc simple et ne prend
pas beaucoup de temps. Il peut être un peu plus sophistiqué sous la forme d'audits
plus formels, selon la méthodologie décrite par l'ANDEM [6]. Dans le cadre réglementaire
prévu avant la loi HPST, l'intervention d'un organisme « agréé » était indispensable
au moins au stade final de l'action pour que celle-ci puisse être comptabilisée
comme répondant aux critères d'« EPP obligatoire ». Il ne paraît pas réaliste
de vouloir faire plus de deux ou trois actions de ce type par an.
Les séminaires de FPC
La FPC est une part de la formation professionnelle permanente dite « conventionnelle
» en raison de son financement par l'Organisme de Gestion Conventionnel (OGC),
organisme paritaire géré par les syndicats signataires de la convention médicale
et les représentants de l'Assurance-Maladie, financement assuré dans le cadre
de la convention médicale. Elle est organisée selon des dossiers agréés par l'OGC
après avis de son conseil scientifique. Différents organismes nationaux ou régionaux
apportent l'aide nécessaire aux associations locales pour organiser ce type d'actions.
Les séminaires de formation conventionnelle se déroulent sur 2 jours, le plus
souvent structurés autour d'un sujet précis et s'articulant autour d'un dossier
scientifique et pédagogique (encadré
2). Différents éléments de formation sont utilisés : recueil des attentes et
évaluation à la fin de l'action, travail en ateliers (cas cliniques, jeux de
rôle...) et en plénières (exposés d'experts).
Le financement conventionnel assure les frais d'organisation du séminaire et
l'indemnisation des participants à hauteur de 15 C/j ainsi que la rémunération
des intervenants.
Un exemple de FPC-EPP
Les séminaires FPC ont durant quelques années prévu la possibilité d'un « module
d'évaluation » qui était assez souvent une EPP reposant surtout sur la pratique
de l'audit portant sur des critères issus de la formation. Les critères de l'audit
pouvaient être présents dans le dossier pédagogique et utilisés tels quels, ou
élaborés par les participants eux-mêmes en fin de formation, permettant ainsi
une réflexion sur le contenu du séminaire. Le principe reste valable, même si
la réglementation actuelle de l'OGC l'exclut.
Pour réaliser l'audit, le médecin dispose d'une grille de critères (5 environ)
à rechercher chez un certain nombre de patients (10 à 15 en général). Les données
correspondantes doivent être présentes dans les dossiers patients. La grille
d'audit permet de noter si elles sont présentes, absentes ou ne s'appliquent
pas (voir des exemples de critères dans l'encadré
3). Plusieurs tours d'audit sont nécessaires :
• Le premier est réalisé à la fin de la formation. Il est rétrospectif,
analysant la pratique antérieure au séminaire, portant sur des patients vus
avant le séminaire et choisis de manière aléatoire (en fait, généralement sur
les derniers patients vus correspondant au domaine de l'audit).
• Le deuxième est effectué quelques mois plus tard (l'OGC demandait
3 à 6 mois). Il porte sur des patients vus après le séminaire. La comparaison
des deux permet d'évaluer la progression de la pratique du médecin.
• Un troisième tour est nécessaire entre le 6e et le
12e mois en cas d'évaluation continue.
Les audits sont analysés par un organisme agréé après anonymisation des données.
Un confrère expérimenté est désigné comme tiers facilitateur pour accompagner
si nécessaire le praticien engagé dans cette démarche.
Quelques défis
Ces nouvelles dispositions se heurtent en pratique à quelques défis que nous ne
ferons que signaler :
• L'analyse des besoins des professionnels : si l'on veut que ces
dispositions aient un impact, il faut qu'elles répondent à des besoins bien
identifiés. Il convient donc de mettre en place des processus de recueil des
besoins (besoins perçus et besoins réels). Avec quelle méthodologie et quels
moyens ?
• Le choix des référentiels : toute formation et encore plus l'évaluation
des pratiques requiert un référentiel. Schématiquement, trois types de référentiels
sont disponibles : les recommandations de pratique clinique (RPC de la HAS et
de l'Afssaps), les avis reposant sur un courtage des connaissances, les données
actuelles de la science. Le premier type est celui qui a les faveurs du régulateur.
Mais il pose de sérieux problèmes : multiplicité des recommandations sur le
même sujet, souvent contradictoires [7], adéquation aux besoins des praticiens
[8]. Quel type choisir ?
• La prise en compte des valeurs du patient : peu de médecins récuseraient
aujourd'hui la nécessité, aussi bien pratique (par exemple pour l'observance
[9]) qu'éthique, de prendre en compte les valeurs du patient. Mais sont-ils
formés ? Disposent-t-ils du savoir-faire ? des outils [10] ?
• La question des formateurs : ces dispositifs complexifient la
FMC. Les formateurs doivent-ils devenir des professionnels ? À tout le moins,
ils doivent être formés...
Tentative de mise en perspective
Apprendre à gérer l'incertitude
Le paradigme de la médecine factuelle s'appuyant sur les données actuelles de
la science oblige paradoxalement le médecin à apprendre à gérer l'incertain :
ayant un accès plus direct, moins biaisé, à ces données, il en vient à en cerner
les limites. « La connaissance médicale s'inscrit dans le domaine de l'incertain
Les médecins, formateurs et participants, ne doivent pas oublier le caractère
possiblement aléatoire et/ou provisoire de certaines données. Ainsi doivent-ils
connaître les limites de leur savoir.
Une « nouvelle » fonction de guide pour le médecin ?
Le médecin devient médiateur entre un savoir plus accessible et le patient. Il
est à son service pour collaborer avec lui, le conseiller, l'accompagner. Ce qui
demande de l'écoute, de l'encouragement, du soutien, du temps et certainement
un peu d'exemplarité de la part des médecins qui doivent eux-mêmes adhérer à ces
règles : encore plus que des médiateurs, ils sont des guides. Ils doivent aussi
prendre en compte à côté des traitements médicamenteux les autres actions possibles
et notamment les règles hygiéno-diététiques.
Une formation vraiment « continue »
La FMC peut être un facteur d'économie si elle permet moins d'examens complémentaires,
une prescription mieux maîtrisée et mieux ciblée. Elle est indispensable au vu
de l'évolution effrénée des données médicales. Quelle est la « valeur » d'un médecin
sans formation continue ? Mais elle demande un nombre suffisant de formateurs/organisateurs,
qui doivent donc être recrutés et formés (y compris chez les jeunes médecins).
De même, la formation initiale des futurs médecins doit les préparer à ce concept
de formation tout au long de leur exercice professionnel [11].
Questions sans réponse
• Comment les médecins vont-ils appréhender ce nouveau cadre alors
même que peu adhéraient à l'ancien, moins contraignant ?
• Quelles mesures officielles seront effectives ? Nous devons bien
sûr nous attendre à de nouvelles modifications dans le cadre de l'application
de la nouvelle loi qui prévoit un dispositif unique de DPC [12].
• Les associations locales vont-elles pouvoir faire face à la demande
?
• Le dispositif qui va se mettre en place aura-t-il un impact réel
et à long terme ? (exemple : quel a été l'impact des formations sur les tests
angine ?).
• Quel sera le financement ? Toutes les parties s'accordent pour
reconnaître que l'industrie pharmaceutique ne peut pas et ne doit pas être le
bailleur de la FMC [13]. Mais ce grand principe ne donne pas de solution...
Conclusion
Les associations locales de FMC disposent de nouvelles possibilités en choisissant
d'intégrer l'EPP à leurs sessions traditionnelles. Elles s'ouvrent ainsi à de
nouvelles perspectives. Leur rôle peut être déterminant sur l'efficacité des formations,
sur l'évaluation des pratiques, c'est-à-dire sur la pratique médicale elle-même.
Mais c'est au prix d'une professionnalisation de la formation qui requiert des
formateurs... formés. De plus, il serait utile pour toutes les parties que ce
nouveau cadre soit évalué...
Se former c'est être formateur, et vice versa.
Remerciements : les auteurs remercient Céline Bonneau pour son aide précieuse
à la mise en forme du texte.
Conflits d'intérêts : aucun.
Références
- Haynes RB, McKibbon A, Fitzgerald D, Guyatt GH, Walker CJ, Sackett DL. How
to keep up with the medical literature: I. Why try to keep up and how to get
started. Ann Intern Med. 1986;105:149-53.
- Taïeb S, Vennin P, Carpentier P. EBM deuxième partie : EBM et pratique médicale.
Médecine. 2005;1(3):135-6.
- Boissel JP, Riondet O, Cucherat M, Stagnara J, Wazné H, Nony P. Le courtage
des connaissances en thérapeutique Une étude pilote de faisabilité. Soumis
pour parution.
- Durand-Zaleski I, Colin C, Cournoyer D, Durieux P, Sandier H, Touzet S.
Recommandations aux organismes de formation pour la construction des modules
d'évaluation. 2001.
- Jannin M, Stagnara J, Boissel JP. Auto-évaluation des associations et démarche
qualité en FMC, une expérience en région Rhône-Alpes. Médecine. 2006;2(5):229-33.
- Doumenc M, Lafont M. L'audit médical, un outil privilégié au service de
l'amélioration de la formation. In Gallois P. La Formation continue. Paris
: Flammarion Médecine Sciences ; 1997 (pp. 248-51).
- Caulin C. Perdus dans la forêt profonde (des référentiels). Médecine. 2006;2(2):52-3.
- Le Noc Y. Recommandations, de quoi avons-nous vraiment besoin. Médecine.
2005;1(3):100-1.
- Gallois P, Vallée JP, Le Noc Y. L'observance des prescriptions médicales
: quels sont les facteurs en cause ? Comment l'améliorer ? Médecine. 2006;2(9):402-6.
- Lemasson A, Gay B, Lemasson JL, Duroux G. Comment le médecin perçoit-il
sa prise en compte des préoccupations du patient ? Une étude qualitative en
soins primaires en Aquitaine. Médecine. 2006;2(1):38-42.
- Boissel JP, Autret E, Bechtel P, Bourin M, Funk-Brentano C, Lièvre M, Paintaud
G, Pons G. Méthodologie d'élaboration d'une liste d'objectifs éducationnels
: exemple d'application à la pharmacologie. Thérapie. 1996;51:655-66.
- Ortolan B. FMC obligatoire : coup d'envoi cet été. Panorama du médecin.
2007;5058:11-2.
- Mignot G. Formation continue et industrie pharmaceutique. Rev Prescrire.
1992;12:375-6.
Pour la pratique
Les professionnels de santé ne peuvent plus ignorer l'encadrement
de leur formation continue.
Ils doivent faire l'effort de s'adapter à la nouvelle donne.
Ils doivent aussi s'impliquer dans sa mise en oeuvre car de nombreux
points restent non précisés et l'avenir dépend des décisions et des moyens
les concernant. |
Notes :
- Cet article est adapté du mémoire de l'auteur présenté à l'AEU de formation
des formateurs FMC/EPP de Lyon, décrite précédemment dans la revue : Stagnara
J, Boissel JP. Une attestation d'étude universitaire d'expertise et de pédagogie
appliquées à la formation médicale continue. Médecine 2005;1(2):93.
- Rappelons qu'en dépit des difficultés rencontrées par le paradigme de l'«
EBM » en France, une partie de ses racines conceptuelles et de ses précurseurs
se retrouvent dans l'histoire de la médecine française : Claude Bernard, Pierre-André
Louis...
- J.-P. Boissel, enseignement de l'AEU.
- Les textes initiaux parlaient ainsi d'EPP soit ponctuelle, sur quelques
mois, soit continue au-delà d'un an par exemple sur un thème important pour
une période prolongée.
- Cette possibilité a toutefois été exclue ces dernières années, les responsables
de l'OGC ayant souligné que les fonds destinés à la formation ne devaient
pas servir à l'évaluation des pratiques. Le débat reste ouvert en l'attente
des décrets d'application de la loi HPST.
- G. Kirkorian, enseignement de l'AEU.
- Répondre à ces interrogations serait peut-être possible en comparant deux
groupes de praticiens randomisés dans une entité géographique donnée : à propos
de un, deux ou trois sujets précis et très présents dans la pratique quotidienne
(exemples : antibiothérapie dans certaines pathologies infectieuses courantes,
prise en charge des dyslipidémies, les AINS, prise en charge des troubles
du sommeil, etc.), il serait possible de comparer les évolutions d'indicateurs
pertinents (renseignés, sur une période définie, grâce aux données des caisses
d'assurance-maladie) entre les deux groupes formés/non formés.
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