ARTICLE
Les infections « iatrogènes » ont longtemps été
réduites aux infections nosocomiales acquises en établissements
de santé, qu'on opposait aux infections communautaires. La connaissance
d'infections rapportées à des soins ambulatoires a fait définir
les infections liées aux soins en 1999 et établir un guide de
prévention en 2004, remis à jour en 2006 [1]. La définition
des infections associées aux soins regroupe maintenant toute infection
survenue à l'occasion d'un soin, que ce soit en milieu hospitalier ou
ambulatoire [2]. La prévention par l'hygiène n'est démontrée
que pour les infections nosocomiales. Le risque infectieux associé aux
soins primaires n'est pas vraiment connu. L'objectif principal de ce travail
était de décrire les représentations, connaissances et
opinions des praticiens de terrain sur ces deux points : quel est le risque,
comment le prévenir ?
Méthode
Une approche qualitative s'imposait pour une étude des représentations,
dans un domaine qui n'était pas documenté [3]. Une grille d'entretien
(questions ouvertes) a été établie en groupe de recherche
et testée au cours de 4 entretiens préalables.
Un échantillon de 27 médecins exerçant en médecine
générale libérale a été sélectionné
par tirage au sort dans la liste de l'union régionale et sollicité
par téléphone par l'enquêtrice au printemps 2006. Le sex
ratio
de cet échantillon était de 2,57 et sa moyenne d'âge de
50 ans. Ces médecins exerçaient en moyenne depuis 17 ans, 3 en
milieu urbain, 17 en semi-rural et 5 en rural ; 14 exerçaient en groupe
de 2 à 4 praticiens ; 23 avaient un mode d'exercice « classique
», associé pour 9 à un exercice particulier ; 2 avaient un
exercice exclusif différent (nutrition et acupuncture) ; 2 ont refusé
l'entretien en arguant d'un manque de temps L'analyse de contenu a porté
sur les 25 entretiens réalisés.
Une deuxième série d'entretiens individuels avec 20 autres médecins
(sur 28 sollicités), et une réunion d'une soirée à
8 participants selon la méthode du focus-group, ont été
organisées. Elles n'ont pas été prises en compte pour cet
article, parce que leurs résultats corroboraient totalement ceux de la
première série.
Le groupe de recherche associait un praticien hospitalier hygiéniste,
4 membres du collège des généralistes enseignants d'Aquitaine
et l'étudiante en thèse qui a mené les entretiens. Une
sociologue a formé les médecins chercheurs à l'analyse
de contenu.
Résultats
Représentations de l'hygiène
L'hygiène était décrite comme « une base de la médecine
» appartenant à la culture du groupe professionnel. Dix-neuf médecins
sur 25 exprimaient un décalage entre leur comportement et les préconisations,
qu'ils estimaient pourtant parfois justifiées.
L'hygiène était associée par tous au lavage des mains,
et par 16/25 aux dispositifs médicaux (à usage unique ou à
stériliser). Les autres thèmes de l'hygiène au cabinet
dont déchets et locaux étaient moins souvent cités.
Risque infectieux perçu comme minime
Les médecins s'appuyaient sur leur expérience personnelle :
« je n'ai jamais eu de pépin », et sur le fait qu'ils n'avaient
pas connaissance d'infections associées aux soins de médecine
générale. Ils faisaient référence à des incidents
survenus dans d'autres disciplines : ainsi, 16 évoquaient une affaire
locale en cours, concernant un phlébologue ; ils l'attribuaient à
des pratiques spécialisées d'une part, et écartées
des normes d'hygiène qu'ils appliquaient d'autre part.
Après relance, 20/25 envisageaient pourtant cette éventualité,
et citaient des situations à risque liées à la virulence
du germe, au caractère invasif du geste (mais ils ne considéraient
pas l'effraction cutanée comme un geste à risque) ou à
leurs incertitudes sur l'hygiène de leur matériel. Ils opposaient
toujours une solution à ces problèmes, la plus fréquente
était de « faire attention ». Ils se déclaraient impuissants
face aux risques résiduels pour les patients comme face au risque de
contamination professionnelle.
Connaissances des pratiques de l'hygiène au cabinet
Les praticiens décrivaient une notion empirique de l'hygiène
: « question de logique, de bon sens », ou une formation à
l'hygiène datant de leur formation initiale, peu ou pas remise à
jour. Ils déclaraient n'avoir pas reçu les recommandations et
ne les avaient pas recherchées sur Internet.
Le lavage des mains concrétisait l'hygiène en pratique, geste
consensuel évoqué spontanément par presque tous. Mais il
y avait contradiction entre cette perception et sa mise en pratique, le qualificatif
fréquemment employé de « systématique » signifiant
en fait un lavage orienté. En ce qui concerne les dispositifs médicaux
cités en second, quelques-uns présentaient les obligations réglementaires
comme des recommandations qu'ils adaptaient selon leur bonne volonté
: 14 sur 25 étaient en fait en infraction, notamment pour l'élimination
des déchets médicaux « mous » (pansements et autres
objets souillés) et les mesures de décontamination de certains
dispositifs médicaux.
Moteurs et freins à l'amélioration des pratiques
Les médecins décrivaient une amélioration de leurs pratiques
d'hygiène depuis leur installation (19/25) sans l'expliquer (11/19).
Aucun ne citait spontanément les obligations réglementaires, ni
la crainte du risque médico-légal auquel pourtant 11/25 se déclaraient
sensibles.
Ils se disaient peu enclins à bousculer leurs habitudes en l'absence
de documentation du risque en médecine générale (15/25),
mais prêts à faire des efforts s'il était démontré
que ce risque le justifiait (14/25). Ils pensaient appliquer les recommandations
« dans les grandes lignes », tout en les décrivant comme inadaptées
à leur pratique, coûteuses en temps et en équipement, injustifiées
en regard du risque infectieux perçu.
Discussion
Limites de l'étude
Ce sont celles de la recherche qualitative qui ne permet pas d'extrapolation.
Ce travail pourrait servir de pré-enquête pour construire le questionnaire
d'une étude quantitative. Mais cette approche complète et relativise
les résultats d'enquêtes quantitatives sur le thème, comme
le taux de médecins qui cochent dans ce type d'enquête « lavage
systématique des mains » (cf. ci-dessus) [4].
Une autre limite des enquêtes par entretiens réside dans l'«
effet » interaction sociale [5] entre les deux partenaires. Le désir
du médecin installé de « bien répondre » à
la future consoeur a pu l'inciter à reconnaître l'existence des
infections associées aux soins, et à occulter sa propre expérience
: 12 praticiens sur 66 disaient avoir rapporté une infection à
un de leurs actes lors d'une précédente enquête conduite
en Gironde [6], contre 1/25 dans la série.
Le risque infectieux est-il documenté en médecine générale
?
Les médecins interrogés affichaient un certain scepticisme à
propos du risque infectieux en médecine générale. Ce risque
est très difficile à appréhender puisqu'il n'existe pas
de système de surveillance épidémiologique adapté,
comme les CLIN pour les infections nosocomiales en établissements de
soins. Il existe pourtant quelques observations :
* Une étude épidémiologique de l'Assistance Publique-Hôpitaux
de Paris évaluait en 2000 le risque à 6,3 % chez des patients
hospitalisés à domicile depuis au moins 2 jours et ayant un soin
exposant à un risque infectieux. Il s'agit bien sûr d'un contexte
très particulier [7].
* Une synthèse de la littérature a recensé en 1999 les
agents pathogènes impliqués dans des infections épidémiques
acquises au cours de soins pratiqués en dehors des établissements
de santé [8] : hépatite B, adénovirus des kératoconjonctivites
(il s'agissait pour la presque totalité de consultations d'ophtalmologie),
mycobactéries non tuberculeuses et tuberculeuses, pseudomonas, rougeole,
VIH, mais aussi streptocoque A, legionella, hépatite C, rubéole,
mononucléose infectieuse. Sur l'ensemble de ces infections, 2 cas concernent
une pratique de soins primaires : un généraliste suisse aurait
contaminé 41 patients par le virus de l'hépatite B entre 1973
et 1977, avant de décéder de cirrhose post-hépatite [9].
Un pédiatre américain aurait transmis son infection tuberculeuse
à son bébé de 15 mois et à 3 au moins de ses petits
patients de ville [10].
* Moins d'une dizaine d'accidents sont déclarés chaque année
auprès des assurances professionnelles [11]. Il s'agit généralement
d'abcès du point d'injection et d'arthrites septiques faisant suite à
une infiltration intra-articulaire. Sur les 389 déclarations de sinistres
en médecine générale faites au Sou Médical pour
l'exercice 2006, 6 seulement concernent des infections [12].
Le risque infectieux associé aux soins de médecine générale
apparaît réel bien que peu fréquent. Il est possible qu'il
augmente dans les années à venir, avec l'augmentation de prise
en charge en hospitalisation à domicile, de patients à haut risque,
avec pratique de gestes invasifs [8].
Les cabinets de médecine générale sont-ils des lieux
à risque ?
Les praticiens interrogés ne se représentaient pas leur cabinet
médical comme un lieu à risque, malgré les problèmes
rencontrés au quotidien. Cependant, une enquête faite en 2004 dans
50 cabinets de la ville de Lyon a montré une contamination bactériologique
[13] : sur 150 prélèvements effectués (mains des médecins,
stéthoscope et brassard à tension), 14 étaient positifs
(une entérobactérie et 13 staphylococcus aureus). La revue suisse
[8] mettait en cause le contact percutané ou muqueux, direct ou indirect,
3 fois sur 4, la transmission aérienne 1 fois sur 4 ; un soignant était
à l'origine de 19 % des accidents, un patient pour 21 %, un flacon de
médicament ou de solution pour 26 %, un dispositif médical contaminé
pour 23 %, le reste étant dû à une contamination de l'environnement
(5 %) ou d'origine inconnue (6 %). La transmission par voie sanguine par accident
d'exposition au sang n'a pas été décrite en médecine
générale. Le rôle des mains a été souvent
évoqué, justifiant le lavage de mains systématique, comme
le soulignaient d'ailleurs l'ensemble des médecins de notre enquête.
La salle d'attente, les jouets [14] et magazines [15] qu'elle contient, les
cravates et les stylos des médecins ont été incriminés
pour la possible transmission de germes par contact, sans qu'il y soit mis en
évidence de liens de causalité.
Qu'en est-il des « dispositifs médicaux » utilisés
en médecine générale ?
L'utilisation du matériel à usage unique est une solution que
les médecins interrogés ont présentée comme un grand
progrès dans leur exercice. Un sur 3 a émis des doutes sur ses
procédés de désinfection/stérilisation, par manque
de formation ou difficulté de mise en oeuvre, comme dans d'autres études
[4-7]. L'usage unique a résolu en grande partie le problème des
dispositifs de type « semi-critique » (qui entrent en contact avec
une muqueuse sans effraction de celle-ci, ou avec la peau lésée
superficiellement [11]) : abaisse-langue, spéculums auriculaires, spéculums
gynécologiques, parfois anuscopes, embouts de mesure du débit
expiratoire de pointe.
Quant aux dispositifs « non critiques » (en contact ou non avec
une peau intacte : stéthoscopes, brassards de tensiomètre, marteaux
réflexe, monofilaments, manche d'otoscope, instruments de pesée
et de mesure de taille, lit d'examen...), ils ont été mis en cause
malgré un risque infectieux très faible : 55 % de stéthoscopes
contaminés chez des pédiatres israéliens [16], 6 % en médecine
générale à Lyon [13].
Une étudiante anglaise surprise de voir ses maîtres de stage
employer des spéculums visiblement souillés du cérumen
d'un patient précédent avait recherché les bactéries
présentes et... les représentations des praticiens [17]. Ils utilisaient
des spéculums auriculaires non nettoyés entre chaque patient et
pensaient pourtant que l'usage de matériel malpropre pouvait générer
des infections et une suspicion des patients. [14]. Aucune publication n'a fait
état de liens de causalité [18].
Une enquête qualitative britannique [19] avait déjà décrit
chez des praticiens une perception imparfaite de leurs pratiques, par manque
de temps et de connaissances des règles de bonnes pratiques. Leur source
d'information principale n'était pas la lecture mais dépendait
d'un confrère. Une thèse en sciences de l'information [20] a montré
que l'informatisation des cabinets n'a pas modifié les pratiques documentaires
des médecins généralistes de Rhône-Alpes.
Qu'a apporté la réglementation sur l'élimination des
déchets médicaux ?
La majorité des praticiens interrogés assimilait les déchets
médicaux aux piquants-coupants, certains semblant ignorer la réglementation,
d'autres se sachant en infraction. C'était aussi le cas dans deux études
précédentes [6, 11]. En France, plusieurs décrets et arrêtés
ont précisé l'application de la loi générale de
1975 sur la responsabilité des producteurs de déchets [21-23].
Les moyens destinés à prévenir le risque infectieux en
médecine générale, même quand ils s'imposent de façon
réglementaire, sont donc mis en oeuvre de façon disparate par
les praticiens qui s'estiment en mesure de juger leur pertinence pour choisir
d'appliquer ou non les règles dont ils ont connaissance.
Peut-on améliorer cette situation ?
Plusieurs guides de prévention du risque infectieux en médecine
ambulatoire ont été élaborés, les derniers en date
étant ceux de la DGS en 2006 [1] et de la SFTG, par délégation
de la HAS, en 2007 [24]. Mais les praticiens ne semblent pas s'astreindre à
rechercher l'information qui ne vient pas à eux. Notre travail suggère
que la diffusion postale d'une version résumée et imprimée
des recommandations aurait été plus efficace que la mise en ligne
de 128 pages pour la version 2006 de la DGS [1]. Les professionnels attendent
une information concise et parfaitement ciblée sur leur exercice quotidien,
adaptée au temps dont ils disposent.
Conclusion
Le comportement des médecins généralistes vis-à-vis
de l'hygiène se détermine par intégration de leurs savoirs
et croyances à leur expérience de terrain. Le faible risque perçu
par les médecins généralistes rencontrés fait obstacle
à la mise en oeuvre des recommandations. Même des médecins
persuadés de la nécessité du lavage des mains systématique
ne le feront pas entre deux patients alors que les effets délétères
d'un tel comportement ne sont pas réellement évalués. La
meilleure preuve en est qu'ils ont modifié leur comportement en adoptant
le matériel à usage unique pour la sécurité de leurs
patients, et qu'aucun ne met en doute cette mesure. Mais il reste beaucoup à
faire pour que pratiques et représentations coïncident.
Tous nos remerciements aux médecins qui ont permis la réalisation
de ce travail
Odile Fricain, Gérard Bergua, Gérard Ducos sont médecins
généralistes, Béatrice Jacques est maître de conférence
en sociologie, Université Bordeaux 2
Jean-Louis Demeaux est médecin généraliste, professeur
associé de médecine générale à l'université
Bordeaux 2
Les auteurs déclarent n'avoir aucun conflit d'intérêt
Références
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anatomiques. JO du 3 octobre 1999:14685-6.
- République française. Arrêté du 7 septembre
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déchets d'activités de soins à risques infectieux et
assimilés et des pièces anatomiques. JO du 3 octobre 1999:14686-91.
- SFTG / HAS. Hygiène et prévention du risque infectieux en
cabinet médical ou paramédical. Juin 2007. Sur www.has-sante.fr
Hygiène et soins primaires : faits et représentations
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Ce qui était connu
- Les infections nosocomiales en établissement de soins.
- La rareté des infections associées aux soins en médecine
générale.
- L'intérêt du matériel à usage unique et
du lavage de mains « systématique »... en cas de situation
à risque.
- Le faible respect de « protocoles » réglementaires
d'hygiène au cabinet médical.
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Ce que cette étude apporte
- La nécessité d'une information concrète des difficultés
dans ce domaine, si possible au cabinet-même des médecins
sous forme concise et adaptée à leurs pratiques.
- Le besoin d'un travail de fond sur les représentations et comportements
en matière d'hygiène courante.
- La nécessité d'une simplification des procédures
envisagées par la réglementation.
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Les zones d'incertitude
- Le niveau exact du risque infectieux en soins primaires.
- Les moyens et méthodes indispensables à une réelle
mise en oeuvre des recommandations à ce sujet.
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Note :
Cette étude a fait l'objet de la thèse de médecine d'Odile
Cazaux Fricain : « Infections liées aux soins et hygiène
en médecine générale : Représentations, connaissances
et opinions de praticiens libéraux girondins » (Bordeaux, 2007-55).
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