ARTICLE
C'est la lombalgie chronique qui pose problème
La lombalgie est définie comme « une douleur lombo-sacrée,
médiane ou latéralisée, avec possibilité d'irradiations
ne dépassant pas le genou mais avec prédominance de la douleur
dans la région lombo-sacrée » [5]. Le diagnostic de lombalgie
non spécifique est posé après avoir éliminé
une lombalgie spécifique, en rapport avec une cause inflammatoire, traumatique,
tumorale ou infectieuse. Sa prise en charge par le médecin généraliste
est plus ou moins complexe en fonction de son stade évolutif.
La HAS différencie 3 modalités d'évolution des lombalgies
non spécifiques [6] :
- aiguë, au-dessous de 4 semaines ;
- subaiguë entre 4 et 12 semaines ;
- chronique après 3 mois.
On peut y ajouter les lombalgies récidivantes (au moins 2 épisodes
aigus à moins d'un an d'intervalle).
Les lombalgies non spécifiques représentent 90 % des lombalgies
prises en charge par les professionnels de santé. La lombalgie chronique
ne représente que 7 à 10 % de l'ensemble des patients souffrant
de lombalgie non spécifique, mais est responsable à elle seule
de 2/3 des journées de travail perdues et de 3/4 des coûts d'indemnisation
[7].
Les deux principaux objectifs sont donc d'éviter le passage à
la chronicité d'une part et d'assurer une prise en charge efficace de
la lombalgie chronique d'autre part. Pour atteindre ces objectifs, quel que
soit le stade évolutif de la lombalgie, il est nécessaire d'assurer
:
- une prise en charge efficace de la douleur ;
- une recherche des facteurs à l'origine de la lombalgie ;
- une prise en charge de ces facteurs, si possible en secteur libéral
avant d'envisager l'orientation du patient vers un centre de médecine
physique et de réadaptation (CMPR).
Une prise en charge efficace de la douleur
Elle est bien codifiée dans la lombalgie aiguë et subaiguë
Elle doit obéir à trois grands principes fondamentaux [2, 7]
:
mettre en route un traitement médicamenteux efficace avec utilisation
d'outils de mesure de la douleur ;
- ne pas prescrire de repos absolu, maintenir une activité en levant
les attitudes d'inhibition et ne prescrire un arrêt de travail que si
celui-ci est réellement nécessaire ;
- ne pas dramatiser l'événement par des conseils trop restrictifs
(concernant les activités physiques en particulier), une surmédicalisation
ou un abus d'examens d'imagerie.
En effet, le retentissement psychologique de l'épisode aigu initial
peut entraîner une réduction d'activité par peur du mouvement.
Ces peurs, croyances et conduites d'évitement [8], ont été
identifiées comme des facteurs favorisant l'évolution vers une
lombalgie chronique.
Elle est parfois complexe dans la lombalgie chronique
À la douleur physique s'associe souvent une douleur morale avec parfois
une réaction dépressive. La prise en charge ne se limite pas à
des prescriptions médicamenteuses, mais doit également être
abordée sous l'angle cognitivo-comportemental [9-11]. Le médecin
généraliste prend en charge cette douleur chronique en première
intention. Il peut faire appel à des équipes pluridisciplinaires
spécialisées dans la prise en charge de la douleur [2, 12].
La recherche des facteurs à l'origine de la lombalgie
Ils sont d'ordre physique, comportemental, professionnel, psychologique et
socio-économique (tableau 1).
Pour évaluer au mieux les facteurs physiques et compléter les
données de son interrogatoire et de son examen clinique, l'aide du masseur
kinésithérapeute est précieuse : celui-ci fournit au médecin
un « bilan diagnostique de masso-kinésithérapie » (BDK),
véritable outil de coordination et de qualité des soins, au contenu
bien identifié [5, 13]. Il évalue en particulier les déficiences
physiques et les incapacités fonctionnelles (par exemple, l'évaluation
de la force musculaire doit être assurée par l'utilisation de tests
isométriques, objectifs et reproductibles).
Que faire en ambulatoire ?
La plupart des lombalgies aiguës disparaissent en quelques jours.
Lorsqu'il n'existe pas de facteurs identifiés à leur origine,
une information claire et complète et des conseils d'hygiène de
vie, en particulier une incitation à une activité physique régulière,
aident à prévenir les récidives [6]. Des documents validés
peuvent y contribuer [14].
Lorsqu'il existe des facteurs identifiés, qu'ils aient ou non entraîné
un passage à la chronicité, ils doivent être pris en charge
de façon globale et coordonnée [4, 7], le plus tôt possible
: il s'agit d'une urgence thérapeutique en cas de lombalgie chronique
lorsqu'elle s'accompagne d'un arrêt de travail. En aucun cas le patient
ne doit être laissé à lui-même, la chaîne des
soins doit être continue. Il est donc nécessaire de mettre en place
une coordination des soins aboutissant à un programme de soins précis,
multidisciplinaire, comprenant la prise en charge de tous les facteurs décelés,
avec des échéances. Il est nécessaire de s'assurer que
ce programme est réellement respecté, sans rupture dans la chaîne
des soins. En effet, plus la durée totale d'arrêt de travail pour
lombalgie est élevée, plus la probabilité de reprise de
travail est faible. Elle devient quasi nulle après deux ans d'arrêt
de travail. C'est au médecin généraliste d'assurer cette
coordination.
Facteurs physiques : le masseur kinésithérapeute libéral
d'abord
La prise en charge a pour objectif la reprise des activités antérieures
du patient dans les meilleures conditions possibles et, dans le cadre des lombalgies
subaiguës ou récidivantes, la prévention des rechutes ou
du passage à la chronicité. Le masseur kinésithérapeute
fait un BDK initial à partir duquel il élabore son programme de
prise en charge, puis éventuellement un bilan intermédiaire et
enfin, un bilan final, tous transmis au médecin prescripteur.
La prise en charge est essentiellement active, basée sur des exercices
thérapeutiques. Ceux-ci ont non seulement une action physique, mais également
une action psychologique sur le patient qui retrouve confiance en ses possibilités.
Ils visent à obtenir un renforcement des muscles du tronc et des membres
inférieurs, un étirement des muscles sous pelviens, une meilleure
connaissance par le patient de son schéma corporel (exercices proprioceptifs)
et un apprentissage des gestes et postures adaptés (exercices d'éducation
posturale). En cas de lombalgie chronique, des exercices généraux
de reconditionnement physique sont associés à ce programme. L'intensité
des exercices proposés doit être adaptée à chaque
patient et progressivement croissante.
Dans ce cadre, il est essentiel de responsabiliser le patient, de l'inciter
à la réalisation d'exercices d'auto-rééducation
en dehors des séances de masso-kinésithérapie et à
la pratique régulière d'un sport ou d'une activité physique,
dont le masseur kinésithérapeute aura précisé les
modalités, et de prendre en compte le propre projet du patient.
La qualité de la prise en charge réalisée par le masseur
kinésithérapeute libéral est essentielle. Le médecin
traitant doit donc orienter son patient vers un masseur kinésithérapeute
avec lequel il entretient des relations professionnelles habituelles et qui
propose une prise en charge répondant aux critères de qualité
définis par la HAS [6]. L'idéal est une organisation formalisée
en réseau de santé avec une évaluation régulière
des pratiques professionnelles des différents acteurs du réseau,
organisation qui garantit la qualité des soins [15].
Facteurs professionnels : alerter le médecin du travail
Le médecin du travail peut être alerté par l'intermédiaire
du patient s'il est en activité ou en sollicitant une visite de pré-reprise
s'il est en arrêt de travail. Le recours au médecin du travail
doit être systématique en cas de problème professionnel.
Les autres facteurs en cause
L'existence de facteurs psychologiques peut nécessiter l'avis d'un
psychiatre ou psychologue, avec l'accord du patient.
S'il existe des facteurs socio-économiques, le médecin peut
prendre contact avec le Centre départemental d'action sociale (CDAS)
pour solliciter l'intervention de l'assistante sociale du secteur dont dépend
son patient.
Quand avoir recours à un CMPR ?
Le médecin généraliste peut orienter un patient souffrant
de lombalgie chronique ou de lombalgies aiguës ou subaiguës récidivantes,
vers un centre de médecine physique et de réadaptation (CMPR)
dans deux circonstances :
Soit en seconde intention :
Lorsqu'une prise en charge de qualité en secteur libéral n'a
pas permis d'atteindre les objectifs que le masseur kinésithérapeute
s'était fixés à partir de son bilan initial, après
avoir pris l'avis de ce dernier.
Soit en première intention :
- lorsque le masseur kinésithérapeute libéral estime,
sur les données de son bilan initial - du fait par exemple de l'importance
d'un syndrome de déconditionnement physique - qu'il ne dispose pas des
moyens matériels nécessaires, ou du temps nécessaire à
chaque séance, pour assurer une prise en charge de qualité ;
- lorsque qu'une prise en charge par le masseur kinésithérapeute
libéral n'est pas réalisable du fait de la multiplicité
ou la complexité des facteurs à l'origine de la lombalgie et que,
par ailleurs, l'existence de facteurs physiques le justifie ;
- lorsque le médecin traitant n'a pas la possibilité, pour quelle
que raison que ce soit, d'orienter son patient vers un masseur kinésithérapeute
répondant aux critères de qualité de prise en charge définis
par la HAS et que par ailleurs il y a un retentissement professionnel (arrêt
de travail) et/ou une multiplicité ou une complexité des facteurs
à l'origine de la lombalgie.
L'admission en CMPR se fait habituellement après une consultation avec
un médecin du centre et nécessite l'envoi d'une demande d'entente
préalable à la caisse d'assurance maladie du patient.
Quel que soit le mode d'admission en centre, il ne doit pas y avoir de rupture
dans la chaîne des soins, tout particulièrement pour les patients
lombalgiques chroniques en arrêt de travail. En effet, celle-ci aboutit
à une augmentation de la durée de la prise en charge, favorisant
considérablement l'évolution vers une invalidité. S'il
existe un délai de prise en charge par le CMPR, ce délai doit
être mis à profit, si possible, pour démarrer des soins
de kinésithérapie en secteur libéral, même si, à
eux seuls, ces soins ne sont pas suffisants.
Par ailleurs, pour qu'une prise en charge rééducative soit efficace,
que ce soit en secteur libéral ou en CMPR, il est nécessaire d'obtenir
l'adhésion du patient au programme qui lui sera proposé et qui
nécessitera sa collaboration effective à des exercices actifs.
Un niveau de douleur trop important et/ou un contexte psychologique ne permettant
pas d'espérer cette adhésion du patient représentent des
contre-indications à une rééducation active et à
un séjour en CMPR.
Enfin, dès que le patient quitte le centre, le médecin généraliste
doit en être immédiatement informé. Le projet thérapeutique
et professionnel prévu à sa sortie doit lui être rapidement
transmis afin qu'il puisse reprendre son rôle de coordonnateur des soins.
Conclusion
L'orientation d'un patient lombalgique vers un CMPR doit s'intégrer
dans une prise en charge coordonnée des soins, que peut assurer le médecin
généraliste en s'appuyant sur les autres professionnels de santé,
médicaux et paramédicaux, impliqués dans cette prise en
charge. Parmi eux, le masseur kinésithérapeute est un collaborateur
privilégié. Les bilans qu'il fournit sont essentiels au médecin
généraliste pour l'aider à orienter son patient dans le
dispositif de soins.
Déclaration d'intérêt : les deux auteurs sont médecins
de médecine physique et réadaptation
Conflits d'intérêts financiers : néant
Références
- Direction générale de la santé. Lombalgies. Paris:
DGS/GTNDO; 2003.
- Duquesnoy B., Duplan B., Legrand E., Avouac B. Recommandations de la section
rachis de la société française de rhumatologie sur l'approche
multidisciplinaire de la douleur lombaire. Rev Rhum [Sd Fr]. 2001;68:192-4.
- Vuillaume D. La lombalgie commune : données épidémiologiques
et question de santé publique. Kinésiter Sci. 1999;hors série:3-11.
- Poiraudeau S. Lombalgies communes : faire une prise en charge globale pour
diminuer leurs coûts. Douleurs. 2004;5-1 cahier 2:4-6.
- Agence nationale d'accréditation et d'évaluation en santé.
Prise en charge kinésithérapique du lombalgique. Conférence
de consensus du 13 novembre 1998. Paris: ANAES; 1998.
- Haute autorité de santé. Prise en charge masso-kinésithérapique
dans la lombalgie commune : modalités de prescription. Paris: HAS;
mai 2005.
- Valat JP. Les lombalgies en l'an 2000 : vers de nouvelles modalités
de prise en charge. Synoviale, no spécial septembre 2000:1-2.
- Chaory K, et al. Impact de programmes de restauration fonctionnelle sur
les peurs, croyances et conduites d'évitement du lombalgique chronique.
Ann Readapt Med Phys. 2004;47:93-7.
- Boureau F. Modèles théoriques cognitifs et comportementaux
de la douleur chronique. Doul et Analg. 1999;4:265-72.
- Fassier JB, Ozguler A, Morel Fatio M, Boureau F. Information du patient
lombalgique chronique dans une perspective cognitivo-comportementale. XXXIes
Entretiens de Médecine Physique et de Rééducation. Montpellier
2003.
- Turner JA, Jensen MP. Efficacy of cognitive therapy for chronic low back
pain. Pain. 1993;52:169-77.
- Agence nationale d'accréditation et d'évaluation en santé.
Diagnostic, prise en charge et suivi des malades atteints de lombalgie chronique.
Paris: ANAES; décembre 2000.
- Caisse nationale de l'assurance maladie des travailleurs salariés.
Nouvelles pratiques de kinésithérapie. Bilan six mois après
la réforme. Paris: CNAMTS; 2001.
- Coudeyre E, et al. Un simple livret d'information peut contribuer à
réduire l'incapacité fonctionnelle de patients lombalgiques
subaigus et chroniques. Étude contrôlée randomisée
en milieu de rééducation. Ann Readapt Med Phys. 2006;49:93-7.
- Deramoudt B. L'intérêt de la mise en place d'un réseau
de santé pour la prise en charge des patients lombalgiques. Le rachis.
Décembre 2005;600-608:17-9.
En résumé : quand avoir recours à un centre de
médecine physique et de réadaptation ?
|
|
- Une prise en charge efficace de la douleur est essentielle.
- La recherche des facteurs à l'origine de la lombalgie doit
être systématique.
- En ambulatoire, le masseur kinésithérapeute est le premier
interlocuteur du généraliste en ce qui concerne les facteurs
physiques de la lombalgie. La coordination avec le médecin du travail
est essentielle en cas de facteurs professionnels. Les interventions d'un
psychologue ou d'un psychiatre, ou d'un travailleur social peuvent être
sollicités le cas échéant.
- L'orientation vers un CMPR peut se faire en première ou seconde
intention, mais ne doit jamais provoquer de rupture ou de délais
dans la prise en charge.
- Que ce soit en secteur libéral ou en CMPR, il est nécessaire
d'obtenir l'adhésion du patient au programme proposé, qui
nécessitera sa collaboration effective à des exercices actifs.
|
|