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Hygie était la déesse de la santé et de la prospérité
; fille d'Asclepios, le dieu de la médecine, elle symbolisait la prévention,
alors que sa soeur Panacée était la déesse guérisseuse,
liée aux médicaments et au traitement médical. La séparation
entre préventif et curatif ne date pas d'aujourd'hui ! L'hygiène
au cabinet du professionnel de santé repose sur des stratégies
bien différentes de celles du soin. Il a d'ailleurs fallu très
longtemps à la communauté médicale pour admettre enfin
qu'il y avait un lien entre l'une et l'autre, aux tout débuts de «
l'hygiénisme »...
Enjeu dramatique à l'hopital, sous-estimation probable en soins primaires
Dans le milieu hospitalier, les infections nosocomiales sont un enjeu dramatique
: elles touchent de 6 à 30 % des patients hospitalisés selon les
services. Elles représentent donc une lourde morbidité ; les chiffres
de mortalité ne sont pas réellement connus [1]. La perception
du public les place au 7e rang des maladies les plus craintes, comme l'a montré
une enquête téléphonique de l'INPES [2]. Cette enquête
montre également que ce risque est perçu comme étant en
augmentation, alors que les indicateurs recueillis en milieu hospitalier montrent
plutôt une tendance à la décroissance.
En soins de premier recours, notamment en médecine ambulatoire, il
y a peu de données sur l'incidence de ces infections. Une revue de la
littérature suisse a pourtant dénombré une cinquantaine
de publications en 30 ans à propos d'infections survenues dans des cabinets
ambulatoires [3]. Sur 62 épidémies d'infections nosocomiales recensées,
un soignant est à l'origine de 19 % d'entre elles, un patient 21 %, un
flacon de médicament ou une solution à usage multiple 26 %, un
dispositif médical contaminé 23 %, le reste dû à
une contamination de l'environnement (5 %) ou d'origine inconnue (6 %). Cette
publication nous apprend donc que le risque n'est pas anecdotique, même
si les statistiques du Sou médical ne présentent que quelques
cas recensés en médecine générale : pour l'année
2006, l'assurance ne signale que moins d'une dizaine de cas relevant de problèmes
d'hygiène sur environ 400 déclarations pour 43 000 généralistes
[4].
Dans ce numéro de Médecine, l'enquête qualitative menée
par Fricain et al. auprès des médecins généralistes
d'Aquitaine nous montre qu'ils ont la perception d'un risque infectieux lié
à leur pratique de faible intensité [5]. Le lavage des mains leur
paraît être la mesure clé de la prévention de l'infection,
alors que la gestion des déchets n'apparaît pas comme une préoccupation.
Il faut noter que la dispersion des cabinets de soins, la difficulté
de recueillir des incidents dans des registres fiables, rendent peu visibles
de possibles liens de causalité entre événement infectieux
et épisode de soins. La faible incidence de ces événements
(sauf contexte épidémique particulier) fait à plus forte
raison que chaque professionnel a une faible probabilité d'être
confronté à un tel événement, qu'il aura du mal
à rattacher à sa pratique, ce qui entraîne une large sous-estimation
du risque. Par ailleurs, la formation initiale ne prépare pas à
cette gestion en milieu ambulatoire, et le thème est absent de ceux finançables
par la formation médicale continue conventionnelle.
Pourquoi une recommandation sur le thème de l'hygiène au cabinet
?
Il existait déjà de nombreuses recommandations pour les soins
hospitaliers élaborées par des CLIN (centres de lutte contre les
infections nosocomiales), des recommandations publiées par le ministère
de la Santé en 2006 [6], mais pas de recommandation pour les soins primaires.
Le problème a paru suffisamment important à la DGS pour qu'elle
souhaite que soit faite une analyse exhaustive de la littérature sur
ce sujet et mise à disposition des professionnels une telle recommandation.
La HAS en a confié la réalisation à une société
scientifique de médecine générale, la Société
de formation thérapeutique du généraliste (SFTG). Les points-clés
pour la pratique de cette recommandation sont analysés dans ce numéro
de Médecine [7]. Le groupe de travail s'est heurté à une
difficulté : le très petit nombre d'études réalisées
en médecine générale ou en soins primaires. La plupart
des études citées dans cette recommandation portent sur des objectifs
intermédiaires (par exemple le dénombrement des germes après
telle ou telle mesure) et non pas sur la survenue d'événements
iatrogènes. La plupart des recommandations proposées reposent
donc sur l'accord professionnel du groupe de travail et du groupe de lecture.
Est-ce à dire que cette recommandation n'est pas digne de confiance ?
Des recommandations inapplicables voire injustifiées parce qu'éloignées
des pratiques ?
C'était la deuxième perception des médecins dans l'étude
de Fricain et al., que l'on retrouve d'ailleurs dans de nombreuses publications
: les médecins généralistes ont peu de confiance envers
des recommandations dont ils attendent qu'elles aient fait leurs « preuves
» pour les appliquer. Ainsi, une autre enquête qualitative faite
en soins primaires retrouvait cette défiance des médecins généralistes
envers les recommandations, qu'ils estimaient éloignées de leur
pratique. Ils justifiaient leur défiance par la qualité insuffisante
des preuves énoncées ou le faible grade des recommandations, très
souvent basées sur un simple accord professionnel. Ils leur reprochaient
également le fait qu'elles seraient élaborées par des spécialistes,
et que les généralistes seraient absents des groupes de travail
[8]. Pourtant, depuis le début de l'Andem, puis au cours du mandat de
l'Anaes, et maintenant sous l'égide de la HAS, les groupes de travail
sont multidisciplinaires et intègrent des médecins généralistes.
Il est vrai que nous avons vécu sous la doctrine de la qualité
de la preuve et de la force des recommandations. Niveaux de preuves de 1 à
5, grade des recommandations de A à C, ce système repose sur la
méthodologie de l'analyse critique des études. Si ce système
est opérationnel pour l'évaluation de l'effet thérapeutique
des médicaments, et encore, avec certaines limites puisqu'il s'agit toujours
de populations sélectionnées dans un contexte donné, il
manque de « souplesse » pour les interventions complexes, pour lesquelles
d'autres considérations doivent plus encore être prises en compte
:
- les études ont-elles été menées dans des populations
comparables, et, si non, quelle extrapolation en est faite ?
- quel est le coût de l'intervention proposée ? Les ressources
consommées (pas uniquement monétaires) sont-elles en rapport avec
le bénéfice attendu ?
- l'intervention fait-elle plus de bien que de mal ? Cette question porte
bien entendu sur le rapport bénéfice/risque sur le plan biomédical,
mais aussi sur le plan psycho-social ;
- cette intervention est-elle prioritaire dans le système de santé
?
Ces questions vont bien au-delà du niveau de preuve basé sur
la méthodologie des études. Elles sont d'ailleurs plus respectueuses
des véritables valeurs de la « médecine fondée sur
les preuves » telles que les ont définies leurs concepteurs, dès
l'origine de la démarche. Une recommandation construite essentiellement
avec des accords professionnels peut devenir un guide utile à la pratique,
utilisable en confiance, ce qui n'empêche en rien de garder un oeil critique.
Le groupe GRADE a travaillé sur cette nouvelle façon d'aborder
les recommandations, et propose une méthodologie explicite, qui est de
nature, à notre sens, à réconcilier les professionnels
avec les recommandations professionnelles [9]. C'est avec ce regard que nous
vous invitons à lire - et utiliser - la recommandation sur l'hygiène
au cabinet.
Références
- http://www.sante.gouv.fr/htm/actu/34_010528.htm
- Poujol I, Jestin C, Gautier A, Jauffret-Roustide M, Coignard B. Perception
du risque nosocomial dans la population française, 2005-2006. BEH 2007;12-13:101-102.
- http://www.chuv.ch/swiss-noso/f64a2.htm
- http://www.sofcot.fr/Data/ModuleGestionDeContenu/application/636.pdf
- Fricain O, Bergua G, Ducos G, Jacques B, Demeaux JL. Hygiène et
soins primaires : pratiques et représentations. Une enquête qualitative
en Aquitaine. Médecine. 2008;4(5):231-4.
- Ministère de la Santé et des Solidarités. Direction
générale de la santé. Infections liées aux soins
réalisés en dehors des établissements de santé
: guide de prévention. Paris, 2006:128p. Sur www.sante.gouv.fr/htm/dossiers/infect_soins/guide.pdf
- Drahi E. Hygiène au cabinet médical et paramedical : 7 points-clés
pour la pratique. Médecine. 2008;4(5):196-8.
- Roujoux V. Appropriation des recommandations professionnelles en médecine
générale. Recommandation HAS 2005 sur la prise en charge des
patients adultes atteints d'hypertension artérielle essentielle appliquée
aux sujets de 80 ans et plus Enquête qualitative à partir de
12 entretiens semi-dirigés [Thèse Médecine]. Tours: UFR
de Médecine; 2007.
- GRADE Working Group. Grading quality of evidence and strength of recommandations.
BMJ. 2004;328:1490.
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