ARTICLE
En obstétrique, deux évolutions majeures ont eu lieu en France
dans les trente dernières années : l'extension des indications
d'interruption médicalisée de la grossesse et la diffusion à
l'ensemble de la population de différents tests de dépistage [1].
La grande majorité des femmes enceintes ont une échographie obstétricale
au cours du 1er trimestre, avec pour objectif la datation de la grossesse, mais
aussi, depuis les travaux anglo-saxons de Nicolaides [2], la mesure de la clarté
nucale en vue du dépistage de la trisomie 21. Les femmes en sont-elles
toujours bien informées ? L'objectif de notre étude était
d'analyser les pratiques médicales sur ce point et leurs conséquences
auprès des patientes enceintes. Nous avons tenté de répondre
à trois questions :
- Quel est le niveau de connaissance des médecins sur l'échographie
du premier trimestre de la grossesse ?
- Quelles sont leurs opinions et attitudes personnelles sur ce dépistage
?
- Quel est le retentissement de ces deux paramètres sur le consentement
des patientes ?
Cette enquête a été réalisée dans la région
Est de la France auprès des médecins correspondant habituels de
notre structure hospitalière (Bas-Rhin, Haut-Rhin, Territoire de Belfort,
Moselle).
Ce travail avait pour but de vérifier deux hypothèses :
- Le niveau de connaissance des médecins conditionne la prise de décision
dans la relation patiente-médecin. Si ce niveau est insuffisant, il peut
altérer la qualité des informations transmises.
- Une position médicale tranchée favorable au dépistage
peut influencer fortement les patientes en obérant leur autonomie.
Méthode
Le questionnaire médecins
Construit selon la méthodologie décrite par Marteau [4] et Michie
[5], il a été adressé par courrier à 460 de nos
correspondants pratiquant le suivi de grossesse.
La première partie du questionnaire porte sur les caractéristiques
du médecin, la seconde sur 10 questions testant ses connaissances [6],
la troisième sur ses opinions personnelles quant aux tests (et non pas
ce qu'il en dit à ses patientes), la dernière sur son positionnement
habituel face à ses patientes, les questions posées nous permettant
de définir deux attitudes médicales opposées, soit autonomiste,
soit au contraire automatiste et dirigiste. Nous n'avons pas choisi, à
dessein, le terme de paternaliste, car cette position procède d'une attitude
qui se veut protectrice de ses patientes, alors que l'attitude automatiste est
liée en partie à la pression médico-légale, à
la systématisation des pratiques et au manque de discussion. Le dirigisme
procède de l'intime conviction du médecin et d'une négation
des capacités de compréhension des patientes. Nous avons utilisé
le diagramme tridimensionnel proposé par Marteau [4] en appliquant comme
troisième dimension cette position médicale face aux patientes
(figure 1). On peut considérer
que seuls les médecins des cellules 1 et 2 sont réellement dans
une position favorisant le consentement de leurs patientes, du fait de leur
bon niveau de connaissance, leur attitude, favorable ou non au test, et de leur
positionnement autonomiste. Dans tous les autres cas, le médecin ne facilite
pas le consentement de sa patiente, les positions les plus délicates
étant les cellules 7 et 8, correspondant à des médecins
dirigistes n'ayant pas un niveau de connaissance suffisant : on peut craindre
que leurs patientes fassent l'objet de pressions diverses et ne puissent exercer
leur autonomie.
Les tests statistiques utilisés ont été le c2 pour la
comparaison des variables individuelles entre chaque groupe, le test de Student
(t-test) et une analyse de régression logistique pour mieux évaluer
le poids respectif et les liens de certains paramètres entre eux. Un
seuil de significativité à 0,05 a été retenu (SPSS
13.0).
Le questionnaire patientes
Le questionnaire aux patientes a été diffusé dans deux
sites hospitaliers (sa méthodologie a fait l'objet d'un autre article
[7]). Il décrit d'abord les caractéristiques de la patiente, puis
l'interroge sur la manière dont le test a été discuté
avec le médecin, évalue ensuite son niveau de connaissance et
tente d'apprécier sa position personnelle face à ces deux tests
de dépistage.
La même approche multidimensionnelle a été appliquée
pour évaluer le niveau de consentement des patientes (figure
2). Les patientes des cellules 1 et 4 ont seules un consentement réellement
éclairé. Elles ont une connaissance suffisante et une opinion
favorable au test et le font (cellule 1), ou lui sont défavorables et
ne le font pas (cellule 4). Tous les autres cas de figure représentent
des situations de non-consentement, la position la plus difficile étant
la cellule 6, celle des patientes qui n'ont pas compris la démarche de
dépistage, n'y sont pas favorables et le font tout de même...
Résultats
Les médecins
Le taux de réponse a été important, puisque 272 médecins
(60 % des médecins consultés) ont répondu. La majorité
était constituée de gynéco-obstétriciens (226 réponses,
soit 83,1 % des envois), 46 généralistes ont répondu (16,9
%).
257/272 (94 %) expliquent l'échographie à leurs patientes
14 généralistes et un gynéco-obstétricien ne le
faisaient pas ; 2 sur 3 avaient conscience du caractère « optionnel
» de cet examen. Sur les 93 médecins qui considéraient l'échographie
comme obligatoire, 21 étaient des généralistes (45,6 %),
72 des gynéco-obstétriciens (32 %), (c2 3,232 ; p < 0,001).
À propos du contenu de cet entretien, nous avons établi unscore
à partir des items retenus. Sur les 211 médecins ayant une note
supérieure à la moyenne (77,9 %), il y avait 21 généralistes
(45,6 %) et 190 gynéco-obstétriciens (84 %) (c2 32,4 ; p <
0,0001).
Les connaissances sur l'échographie
Sur la base des 10 questions proposées, 98 médecins (35,5 %)
avaient une note supérieure à la médiane de 10, considérée
comme correspondant à un bon niveau de connaissance, soit 2 généralistes
sur 46 et 95 gynéco-obstétriciens sur 226 (c2 23,6 ; p < 0,0001).
Majorité aux « autonomistes »
Sur les 4 questions posées (objectif d'information du diagnostic prénatal
par échographie, discussion sur la signification d'une clarté
nucale > 3 mm et de la probabilité de trisomie 21 dans ce cas, ou
à l'inverse du faible risque si la clarté nucale est < 1 mm),
3 réponses étaient possibles, permettant une note maximale de
12 : 224 médecins (81,2 %) ayant une note supérieure à
6 ont été considérés comme « autonomistes ».
Sur les 52 autres (donc en position d'« automatisme dirigiste »),
il y avait 21 des 46 généralistes (45,6 %) et 31 gynéco-obstétriciens
(13,7 %) ; (c2 25,2, p < 0,0001).
Majorité très favorable au dépistage par échographie
21 seulement (7,6 %) y étaient défavorables. Il n'y avait aucune
différence entre les généralistes et les gynéco-obstétriciens.
Au total, 88 (32,4 %) sont « en position de favoriser le consentement
de leurs patientes » (cellules 1 et 2)
En utilisant une analyse de régression linéaire, 7 variables
sont testées : âge, sexe, type de pratique (privée - hospitalière),
type d'hôpital, spécialité, nombre d'années d'exercice,
lieu d'exercice.
- 3 facteurs indépendants modulent la qualité de l'entretien
préalable à l'échographie : la spécialité
(t = - 5,287, p < 0,001), le type d'hôpital (t = 2,16, p < 0,032),
et la durée de pratique médicale (t = 2,458, p < 0,015).
- 2 facteurs indépendants modulent le niveau de connaissance du
médecin : la spécialité (t = - 2,173, p < 0,031)
et le lieu d'exercice (t = 2,126, p < 0,034). La qualité du score
à l'entretien est à la limite (t = 1,973, p < 0,050).
- 2 facteurs indépendants modulent l'attitude des médecins
face à l'échographie : le lieu d'exercice (t = - 2,126, p
< 0,034) et le type de pratique médicale (privée - publique)
à la limite de la significativité (t = - 1,968, p < 0,05).
- 2 facteurs indépendants modulent l'attitude des médecins
face à leurs patientes par rapport à cette échographie
: la spécialité (t = - 4,377, p < 0,001) et l'âge
des médecins (t = - 2,316, p < 0,02).
Finalement, 3 facteurs intervenaient en faveur d'un positionnement du médecin
permettant le consentement éclairé de ses patientes : un entretien
préalable de qualité (t = 3,030, p < 0,003), la spécialité
de gynéco-obstétrique (t = - 1,996, p < 0,05) et le lieu d'exercice
(t = 2,363, p < 0,02).
Les patientes
434 questionnaires complets ont été recueillis. Le tableau
résume l'analyse du niveau de consentement à l'échographie
de ces patientes selon la classification tridimensionnelle décrite plus
haut.
Selon les données de ce tableau, 24,2 % des patientes seulement étaient
réellement consentantes ; la majorité, soit 69,4 % y étaient
favorables, mais n'avaient pas un niveau de connaissance adéquat ; 6,2
% n'y étaient pas favorables. Globalement, on peut dire que 76 % des
patientes ont accepté ce dépistage de manière aveugle.
Le niveau de connaissance du médecin influençait directement celui
de sa patiente (c2 5,26, p < 0,02), de même que son attitude celle
de sa patiente (c2 6,25, p < 0,01) : un médecin « favorisant
le consentement de ses patientes » induisait plus de patientes consentantes
(c2 4,39, p < 0,03).
Discussion
Les limites de cette enquête
Les limites sont essentiellement liées au fait que les patientes ne
parlant pas le français sont exclues de ce travail pour des raisons de
compréhension. Il va de soi que les résultats présentés
en terme de consentement seraient encore beaucoup moins bons en incluant cette
population.
Les questions éthiques posées
Les principaux résultats nous semblent poser avec force les bases d'un
véritable débat sur ce difficile problème, sur les trois
principes éthiques fondamentaux que pose un tel dépistage : celui
de la compétence des professionnels ; celui du respect de l'autonomie
des patientes, donc du respect des croyances et valeurs qui fondent la démarche
de choix éclairé et la légitimité du consentement
; celui de justice, c'est-à-dire de l'équité d'accès
aux ressources médicales [8].
Les contraintes biomédicales pèsent lourdement sur le
libre choix de patientes et supposent un bon niveau de connaissance des soignants
amenés à proposer ce dépistage. Les réponses à
notre questionnaire montrent que la mesure de la clarté nucale est mal
connue dans son principe même des médecins des deux disciplines
- très logiquement les gynéco-obstétriciens connaissent
mieux ce domaine technique de leur spécialité que leurs confrères
généralistes - mais aussi qu'une importante fraction du corps
médical considère - à tort - que cette échographie
est obligatoire. Or, le lien entre le niveau de connaissance du médecin
et celui de sa patiente est étroit : la formation des médecins
doit être améliorée si l'on veut favoriser le second principe
éthique, celui de l'autonomie des patientes. Que seulement 26 % des patientes
aient un niveau de connaissance correct du dépistage par l'échographie
du 1er trimestre montre bien l'ampleur du chemin à parcourir.
Le second point en débat est le partage de la décision :
le conseil génétique ne peut être que non-directif [9],
sauf dérive eugéniste impensable mais toujours possible [10].
Cette approche médicale repose sur l'empathie, valeur fondamentale de
la déontologie médicale. Bien que cela semble « aller de
soi », il était important dans cette étude de vérifier
que la qualité de l'entretien préalable conditionne le consentement
éclairé des patientes. On ne peut évidemment tirer de conclusions
générales des chiffres obtenus dans notre échantillon,
mais il nous faut prendre garde à la relative propension d'une partie
du corps médical à l'« automatisme dirigiste ».
Les contraintes sociétales sont particulièrement présentes
quand on parle de dépistage de la trisomie 21 [9]. Elles restreignent
considérablement l'autonomie des patientes. Nous ne nous sommes jusqu'à
maintenant qu'assez peu préoccupés de l'impact de la génétique
sur la société, avec pour conséquences d'encadrer le développement
de la recherche dans ce domaine. Les moyens financiers investis en recherche
sont sans commune mesure avec ceux engagés dans la clinique, laissant
penser que la génétique doit être une source de profits
plutôt que de débits [9]. Mais ces contraintes pèsent lourdement
sur le respect de la personne et sur son autonomie : la première est
l'absence de support aux familles ayant un enfant atteint, les autres la fragilité
de l'institution familiale dont les ressources sont basées sur le seul
couple, dans une société qui n'accorde aucun rôle aux personnes
déficientes et les rejette violemment [9] au nom de la survalorisation
de la productivité et de la consommation, dans l'hypothèse plus
générale de l'« homo economicus » [11].
Conclusion
La situation du dépistage par échographie au premier trimestre
de la grossesse est paradoxale : les médecins ont un niveau de connaissance
insuffisant, qui influence directement celui des patientes, base d'un consentement
éclairé, alors qu'ils sont majoritairement très favorables
à ce dépistage, ce qui induit des acceptations que l'on peut qualifier
« d'aveugles ». Les principaux paramètres de ce paradoxe sont
les types de pratique, les hospitaliers étant dans une disposition plus
favorable que les médecins privés, les gynéco-obstétriciens
que les généralistes, et les médecins exerçant dans
une ville importante que ceux de petites localités. Le taux de consentement
valide et légitime des patientes apparaît comme faible, d'autant
que de nombreux facteurs sociétaux et médicaux viennent obérer
leur autonomie et leurs possibilités d'exercer un réel libre choix.
Au total, il apparaît qu'un travail de formation des médecins,
portant non seulement sur les connaissances, mais aussi sur les comportements,
doit être fait pour que les patientes comprennent les implications de
cet examen et décident réellement de leur choix.
Références
- Arrêté du 30 septembre 1997 relatif au consentement de la
femme enceinte à la réalisation des analyses mentionnées
à l'article R. 162-16-1 du code de la santé publique.
- Muller F, Dreux S, Rebiffé M, Faïna S, Mandin V, Detavernier
C. Marqueurs sériques maternels de la trisomie 21 foetale au 2e trimestre
de la grossesse. Rev Prat Gyn Obstét. 2002;64:25-9.
- Snijders RJM, Noble P, Souka A, Nicolaides KH. UK multicentre project on
assessment of risk of trisomy 21 by maternal age and fetal nuchal-translucency
thickness 52 10-14 weeks of gestation. Lancet. 1998;352:343-6.
- Marteau TM, Dormandy E, Michie S. A measure of informed choice. Health
Expectations. 2001;4:99-108.
- Michie S, Dormandy E, Marteau TM. Informed choice: understanding knowledge
in the context of screening uptake. Patient Education and Counseling. 2003;50:247-53.
- General Medical Council. Seeking patient's consent: the ethical considerations.
London; GMC: 1999.
- Favre R, Moutel G, Duchange N, et al. What about the informed consent in
first-trimester ultrasound screening for Down syndrome? Fetal Diagn Therap.
2008;23:173-84.
- Chervenak FA, McCullough LB. Implementation of first-trimester risk assessment
for trisomy 21: Ethical considerations. Am J Obstet Gynecol. 2005;192:1777-81.
- Bouffard C. Le respect des principes bioéthiques est-il possible
dans les conditions actuelles de prestation des services génétiques
québécois de médecine prédictive associée
à la reproduction ? In Hervé C, Knoppers BM, Molinari PA, Moutel
G (eds). La place de la bioéthique en recherche et dans les services
cliniques. Paris; Dalloz [Thèmes et Commentaires]: 2004. pp. 119-44.
- Alberganti M, Nau JY. La France au risque de l'eugénisme. Le Monde
lundi 5 février 2007.
- Foucault M. Naissance de la biopolitique. Cours au Collège de France.
1978-1979. Leçon du 14 mars Paris; Gallimard Seuil: 1979. pp. 221-44.
Échographie du 1er trimestre de la grossesse
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Ce qui était connu
- L'examen est de plus en plus largement pratiqué.
- Une très large majorité des femmes et des professionnels
y sont favorables.
- Les données réellement apportées par cet examen
- intérêt et limites - ne sont réellement en discussion
que lors de problèmes médico-légaux, mais peu au
moment de la proposition et du choix de l'examen.
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Ce que cette étude apporte
- Chez les professionnels qui suivent des grossesses, en partie ou totalement,
la connaissance de l'examen apparaît insuffisante.
- Malgré leur attitude majoritairement favorable à la
fois à l'examen et à une « autonomisation » de
leurs patientes, un tiers seulement des professionnels sont en position
de favoriser un consentement réellement « éclairé
» à cet examen, qui est de ce fait souvent accepté
« à l'aveugle ».
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Les zones d'incertitude
- Le juste niveau de connaissances nécessaires au praticien pour
informer correctement sa patiente.
- Les moyens et méthodes de communication indispensables à
un réel partage de la décision.
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Note : Une seconde partie de l'étude, dont il ne sera pas question dans
cet article, a été consacrée au dosage des différents
marqueurs sériques [3].
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