ARTICLE
Les consommations d'alcool, tabac et cannabis représentent un problème
de santé publique où les médecins généralistes,
bien placés pour intervenir, se sentent souvent mal à l'aise pour
le faire. L'étude de faisabilité en médecine générale
du RPIB alcool (repérage précoce et intervention brève)
[1, 2], réalisée par le réseau Agir 33 de 2003 à
2005, a mis en évidence l'utilité du suivi des médecins
généralistes par un assistant de recherche clinique. Agir 33 développe
donc actuellement un projet d'accompagnement où la visite d'un Délégué
Santé Prévention (DSP) en médecine générale
est l'un des éléments clés. Le but est d'adapter les messages
du réseau aux interlocuteurs et à leur degré de motivation
(militant/motivé/intéressé/indifférent/irréductible).
Il s'agit ainsi de rompre l'isolement du généraliste en le mettant
en relation avec les personnes et les structures ressources proches de son lieu
d'exercice, selon la logique de travail en réseau de proximité.
L'identification des besoins propres à chaque médecin, avec l'aide
du DSP, permettra ensuite au réseau de développer des actions
appropriées.
Méthode
Le projet, financé par la dotation régionale de développement
des réseaux (DRDR), a pour but d'améliorer le repérage,
l'accompagnement et l'orientation des patients consommateurs d'alcool, tabac
et/ou cannabis. Le réseau Agir 33 veut créer ou renforcer les
liens entre chaque médecin généraliste et les acteurs locaux
spécialisés en addictologie, en proposant aux généralistes
la visite d'un Délégué de Santé Prévention
(DSP).
Les missions de ce délégué sont de :
- mieux connaître les motivations, connaissances, pratiques, besoins
et représentations des médecins visités vis-à-vis
des différentes addictions pour les aider dans leur prise en charge des
patients présentant des addictions ;
- apporter de l'information aux médecins généralistes
: sur les formations adaptées à leurs besoins, les ressources
locales utiles dans les différents domaines de l'addictologie, les actions
entreprises près de leur lieu d'exercice, les recommandations et référentiels
médicaux ;
- leur fournir du matériel (affiches, annuaires, outils de repérage,
fiches pédagogiques, etc.) ;
- servir d'intermédiaire, pour optimiser le parcours de soins, entre
les généralistes et les structures d'addictologie.
Pour cette étude de faisabilité, 3 secteurs géographiques
ont été choisis en Gironde : les 2 secteurs précédemment
concernés par le projet RPIB (communauté urbaine de Bordeaux et
Médoc) [1, 2] et le Blayais, zone semi-rurale marquée par une
surmortalité liée en partie aux addictions. Les 805 médecins
généralistes de ces 3 secteurs seront sollicités pour la
visite, ceux qui l'auront acceptée devant être visités une
ou deux fois entre le 1er octobre 2006 et le 31 décembre 2007. Il leur
sera proposé une adhésion au réseau ainsi qu'une implication
plus spécifique (convention niveau 1) : une formation et deux visites
du DSP dans l'année (rémunérées 100 e).
Le contenu de la première visite (avec conception et réalisation
des visuels nécessaires) a été élaboré par
la cellule coordination du réseau :
- présentation du réseau Agir 33 et de son projet ;
- remise et présentation de l'annuaire des structures et personnes
ressources ;
- proposition d'une affiche pour la salle d'attente ;
- remise de la carte de visite du DSP avec son numéro de portable professionnel
;
- écoute attentive des besoins des professionnels.
Un courrier d'information est envoyé par sous populations de 50 médecins,
les prises de rendez-vous sont faites par téléphone dans les 15
jours suivants.
La visite du DSP présente des points communs avec d'autres types de
visite : elle est individuelle, au cabinet médical, sur un rythme régulier,
avec un minimum de 2 fois par an, avec une durée acceptable de 15 à
30 minutes, selon la disponibilité du médecin. Mais elle a des
caractéristiques qui lui sont propres :
* Elle est faite par un animateur de prévention ayant une expérience
dans le domaine considéré (l'addictologie pour Agir 33), sur le
territoire du médecin.
* Un temps important est consacré à l'écoute de la pratique
et des besoins du médecin, ce qui permet au « visiteur » de
fournir les informations adaptées aux besoins ressentis par le médecin,
ou observés par le DSP, ou aux actualités. Parmi les nombreux
« produits » disponibles, seuls sont présentés ceux
qui répondent aux besoins du médecin. Une évaluation des
besoins en terme de formations, d'informations, d'outils, de correspondants,
est ainsi assurée en permanence.
* La visite permet un relais immédiat auprès du réseau
porteur, et donc auprès de toutes les structures ressources spécialisées
du territoire du médecin.
* Le DSP recueille 34 indicateurs d'évaluation. À titre d'exemple
: nombre de médecins contactés, proportion de médecins
visités (70 % des médecins de Bordeaux ont accepté la visite
lors des 3 premiers mois d'activité du DSP), proportion de médecins
acceptant des visites régulières (environ 95 % des médecins
bordelais visités), nombre de visites par médecin, nombre de demandes
pour chaque type de formation (existante ou à concevoir), nombre et type
de demandes d'aides, proportion de médecins mettant l'affiche dans la
salle d'attente, proportion de médecins utilisant l'annuaire (déclaratif),
proportion de médecins retrouvant rapidement l'annuaire (objectif), etc.
Une doctorante en médecine [2] accompagne le projet pour son travail
de thèse (synthèse des 3 premiers mois de visites). Une évaluation
à distance sous forme d'enquête auprès des médecins
visités est prévue.
Résultats attendus
Les premiers résultats obtenus permettront d'évaluer l'accueil
et l'appropriation des services potentiels par les médecins généralistes.
L'étude de faisabilité sera terminée début 2008.
Les impacts attendus sont :
- une meilleure connaissance et utilisation du réseau ;
- une optimisation du parcours de soins des patients ;
- une amélioration des représentations sur l'addictologie, notamment
une amélioration du sentiment d'efficacité et de compétence
en ce domaine ;
- une amélioration de la motivation à s'engager dans le repérage,
l'accompagnement et l'orientation des patients consommant du tabac, de l'alcool
ou du cannabis.
À plus long terme, et grâce au travail de réseau sur lequel
s'adosse le DSP, l'impact sur les pratiques devrait pouvoir être évalué.
Discussion
Les médecins font actuellement l'objet de différentes visites,
que les Anglo-Saxons décrivent comme de type « top-down »,
avec des objectifs prédéfinis en nombre très limité
: information et/ou formation sur des « produits » préformatés,
indépendamment du médecin visité. Au mieux, le choix est
réalisé en fonction des écarts observés entre les
bonnes pratiques et les pratiques réelles, mais sur une large population
de médecins, sans tenir compte des variations de pratiques et de motivations
individuelles.
* Le « visiteur médical » de l'industrie pharmaceutique :
les objectifs sont commerciaux, ciblés sur la promotion de médicaments,
dans le cadre d'une éthique professionnelle.
* Le « délégué de l'assurance-maladie » : les
objectifs sont économiques, ciblés sur le profil de prescription
et d'activité de chaque médecin, dans un cadre fondé sur
des données scientifiques.
* La « visite académique » (academic detailing, outreach
visit) a clairement pour objectif la formation en face à face sur les
recommandations et référentiels fondés sur les données
de la médecine factuelle (EBM).
De la « visite académique » au DSP
Le concept de DSP développé par le réseau Agir 33 se
rapproche de celui de « visite académique », c'est-à-dire
« une action officielle éducative, visant à la présentation
d'un produit, de manière à ce que celui qui reçoit la présentation
adopte le produit et l'utilise » [4]. En pratique, il s'agit de l'intervention
d'une personne qui a reçu une formation spécifique, sur le lieu
même de pratique du médecin, afin de lui fournir une information
sur un sujet précis [5]. Si le « visiteur » est médecin,
on parle, en français, de visite de pair ou de visite confraternelle.
Selon une revue de la littérature internationale [6], de nombreuses
études ont prouvé l'efficacité de l'outreach visit versus
aucune intervention (par exemple, en Belgique, le passage d'un « visiteur
» a été associé à la diminution de 24 % du
nombre de benzodiazépines prescrites). Douze des 13 études retenues
par les auteurs ont montré la supériorité de l'outreach
visit associée à une autre méthode (audit-retour, reminders,
prospectus...) versus pas d'intervention. Les « kits » pédagogiques
sont aussi mieux utilisés lorsqu'ils sont présentés aux
médecins dans le cadre de ces visites, dont l'auteur souligne toutefois
un coût près de dix fois plus important que le simple envoi de
courrier explicatif... Aucune étude n'a cependant analysé le nombre
de visites nécessaires pour parvenir à une modification durable
du comportement professionnel des médecins, ni au bout de combien de
temps les effets de la visite diminuent.
Parmi les différentes interventions destinées à mettre
en oeuvre les recommandations médicales, deux apparaissent efficaces
dans la littérature médicale : les « visites académiques
» ainsi définies, et les « reminders » (rappels électroniques
au moment de la prescription) [7]. Le rapport de l'Anaes souligne que la plupart
des travaux montrent une disparition rapide de l'impact des interventions à
l'arrêt de celles-ci. Elles doivent donc être renouvelées
de façon régulière et pérenne. L'association de
plusieurs méthodes est conseillée par de nombreux auteurs. Une
plaquette publiée en juin 2006 par la HAS présente clairement
la visite académique comme une démarche d'amélioration
de la qualité [8].
Cependant, la visite du délégué santé prévention
va au-delà de ce qui a été réalisé jusque-là
:
- les « produits » présentés sont adaptés aux
particularités du territoire, notamment aux personnes et ressources locales
disponibles ;
- ils sont adaptés aux besoins et motivations de chaque médecin
;
- la démarche s'appuie sur le soutien logistique d'un réseau
de professionnels structuré ;
- elle est pérenne, régulière, adaptable, avec une personnalisation
de la relation entre le réseau et les généralistes.
Deux expériences françaises encourageantes
La première a été réalisée en Bretagne,
à l'initiative de l'Urcam et de l'URML, dans le but d'évaluer
l'efficacité d'interventions visant à améliorer les pratiques
médicales [5]. Une visite de pair a été testée auprès
de médecins généralistes afin de leur apporter, sur leur
lieu d'exercice, une information scientifique indépendante. Des thèmes
ont été retenus à partir de préoccupations de santé
publique : otite moyenne aiguë de l'enfant, cholestérol et statines,
prévention des effets digestifs des AINS... Parmi les 152 médecins
généralistes visités, 95 % ont exprimé une grande
satisfaction concernant la qualité des visites. Une baisse significative
des prescriptions non appropriées a été retrouvée
dans le groupe des médecins ayant été visités. L'enjeu
est maintenant d'optimiser le coût de ce type de programme.
La seconde a été menée sur l'île de la Réunion
à propos du suivi des patients diabétiques [10]. L'étude
a duré 18 mois (12 avant intervention du médecin visiteur, 6 après).
Cinq médecins généralistes « visiteurs » ont
été formés à la communication et à la présentation
des recommandations de l'Anaes sur le diabète de type 2. Parmi les 630
généralistes de l'île, 120 ont été tirés
au sort et répartis en groupes d'intervention et témoin (dans
chaque groupe, environ 40/60 ont effectivement participé). Chaque médecin
a reçu 2 visites du même visiteur, d'une durée moyenne de
30 minutes, espacées de 2 semaines ; chaque médecin remplissait
durant cet intervalle un questionnaire sur les examens de suivi de 3 patients
diabétiques (HbA1c, ECG, fond d'oeil...). Lors de la deuxième
visite, le visiteur commentait les questionnaires et rappelait les recommandations.
Il a été montré une différence statistiquement significative
en faveur du groupe intervention pour 4 critères de surveillance avec
une amélioration de 8,5 % pour le dosage de l'HbA1c et de 24 % pour la
surveillance de la clairance de la créatinine. 90 % des médecins
visités ont estimé utile que des visites de pairs soient reproduites
pour d'autres pathologies ; en revanche, 36 % seulement auraient accepté
la même démarche venant d'un visiteur de l'Assurance-maladie.
Conclusion
Le projet Délégué de Santé Prévention mis
en place par le réseau Agir 33, développé par des médecins
généralistes et accompagné par des experts en addictologie,
s'inscrit comme quelques autres expérimentations françaises dans
une démarche continue d'amélioration des pratiques. Cet accompagnement
personnalisé, véritable entretien motivationnel, centré
sur les besoins de chaque généraliste, devrait favoriser un investissement
à long terme des médecins concernés. L'évaluation
mise en place permettra, nous l'espérons, de conforter cette hypothèse.
Références
- Castera P, Fleury B, Maurat F, Demeaux JL. Peut-on repérer «
en routine » les mésusages d'alcool ? Médecine. 2007;3(10).
- Maurat F. Repérage précoce et intervention brève des
mésusages d'alcool. Étude de faisabilité auprès
de 97 médecins généralistes girondins sur une année.
[thèse]. Bordeaux (France): Bordeaux Univ; 2006. (no 26).
- Binder P. Le médecin généraliste peut-il intervenir
de façon précoce et efficace ? In : Reynaud M, Bailly D, Venisse
JL. Médecine et addictions : peut-on intervenir de façon précoce
et efficace ? Paris: Masson; 2005:214-33.
- Chabot JM. La visite académique. Rev Prat. 2001;51:1687-8.
- Bataillon R, Locquet C, Lenéel C, Lenéel H, Humbert C, Hascouët
JY. Visite médicale académique : le programme Infoproximed de
la région Bretagne. Rev Prat Med Gen. 2005;19:1240-42.
- Thomson MA, O'Brien MA, Oxman AD, Davis DA, Haynes RB, Freemantle N, Harve
EL. Educational outreach visits: effects on professional practice and health
care outcomes (Review). Cochrane database of systematic review 1997; Issue
4.
- Durieux P, Ravaud P, Dosquet P. Efficacité des méthodes de
mise en oeuvre des recommandations médicales. Service des recommandations
et références professionnelles. Paris: ANAES; 2000.
- HAS. Une démarche d'amélioration de la qualité : la
visite académique. Service d'évaluation des pratiques professionnelles
Paris: HAS; 2006.
- Soumerai SB, Avorn J. Principles of educational outreach (academic detailing)
to improve clinical decision making. JAMA. 1990;263:549-56.
- Franco JM, De Chazournes P, Falcoff H. Impact des visites de pairs. Étude
randomisée à l'île de la Réunion sur l'amélioration
du suivi des patients diabétiques. Rev Prat Med Gen. 2005;19:164-8.
| En résumé : Délégué Santé
Prévention |
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Ce qui était connu
- L'isolement du généraliste et sa motivation... variable
devant la prise en charge de patients présentant des problèmes
d'addiciton.
- Son efficacité par de simples interventions brèves.
- L'intérêt en matière de formation et d'évaluation
des pratiques de la « visite académique », surtout associée
à d'autres méthodes telles que les reminders, audits, etc.
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Ce que cette étude veut apporter
- Une aide personnalisée de type formation et rappel.
- Un lien réel, « physique » avec un réseau
rendu ainsi plus proche.
- Une intervention du réseau mieux ciblée selon les besoins
réels des professionnels.
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Les zones d'incertitude
- Les résultats de l'évaluation en cours...
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Note :
Selon une revue de la littérature [3], il y aurait parmi les médecins
généralistes 1 à 3 % de militants prêts à
organiser et structurer la prise en charge des addictions, 7 à 15 % de
motivés prêts à participer régulièrement à
un réseau formalisé, 20 à 30 % intéressés
et prêts à participer à des actions ou formations ponctuelles,
40 à 55 % d'indifférents, mais réceptifs à une sensibilisation,
et 10 à 20 % d'irréductibles à toutes formes de changements
dans ce domaine.
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