ARTICLE
Augmentation d'incidence indiscutable
Les données d'incidence sont calculées à partir des données
des registres départementaux des cancers. D'une part, l'incidence «
observée » (tous les cas de cancers survenus chez des habitants
du département) est enregistrée dans les 11 registres généraux
du cancer, le registre spécialisé du cancer de la thyroïde
de Marne Ardennes et pour l'enfant dans le Registre national des tumeurs solides
de l'enfant (RNTSE) ; le recul d'observation est variable selon les registres,
les plus anciens ayant été créés en 1975 (Marne,
Ardennes, Bas-Rhin), le plus récent en 1998 (Vendée et Loire Atlantique).
D'autre part, des estimations nationales sont produites en modélisant
l'incidence observée dans les registres et la mortalité par cancer
de la thyroïde observée au travers des certificats de décès
sur tout le territoire [3].
Le cancer de la thyroïde n'est pas un cancer fréquent. En 2000,
le nombre de cas a été estimé à 3 700 (IC95 2 100-5
300) soit 1 à 2 cas par million d'enfants et 50 à 100 cas par
million d'adultes, 1 % des cancers. La prédominance féminine est
nette (78 % des cas), l'incidence augmente avec l'âge, la létalité
est faible avec 395 décès en 2005 et une survie relative à
5 ans de 94 % [3, 4].
L'augmentation de l'incidence des cancers a été documentée
par l'analyse des données des registres des années 1978 à
1997 [3], puis actualisée pour la période 1982 à 2001 [2].
De 1978 à 1997, l'augmentation a été en moyenne de + 6,2
% par an chez les hommes et + 8,1 % chez les femmes. Cette augmentation a débuté
bien avant l'accident de Tchernobyl et a été régulière
au cours de la période, sans cassure de courbe. L'analyse des données
1982-2001 montre que cette augmentation se fait préférentiellement
au bénéfice des cancers papillaires, dont l'augmentation annuelle
a été de 6 % par an sur la période observée (tableau
1).
Comparaisons géographiques nationale et internationale
Les retombées radioactives de Tchernobyl ont été plus
importantes dans la bande est de la France (figure
1). L'incidence des cancers de thyroïde est-elle pour autant plus élevée
dans ces zones ? Parmi les départements couverts par un registre, il
existe des disparités d'incidence importantes, d'un facteur 2 chez l'homme
et 3 chez la femme. Mais les taux les moins élevés sont observés
dans les départements d'Alsace (Bas-Rhin, Haut-Rhin), qui ont été
les plus exposés aux retombées de Tchernobyl (tableau
1). À l'inverse, les taux d'incidence et les augmentations les plus élevés
sont constatés dans les départements qui ont été
les moins exposés (Calvados, Tarn). En conséquence, l'évolution
temporelle et spatiale de ce cancer ne va pas dans le sens d'un éventuel
effet « Tchernobyl ».
Cette augmentation d'incidence des cancers de la thyroïde frappe tous
les pays développés [5]. Ainsi, si l'incidence peut varier d'un
facteur 6 pour les femmes, entre l'Angleterre (2,1 pour 100 000) et l'Islande
(12,2 pour 100 000), des augmentations au cours du temps comparables à
celles de la France ont été observées entre 1978-1982 et
1993-1997 en Italie, en Espagne et en Islande, et à un moindre degré
en Angleterre et aux Pays Bas (figure
2). Chez les hommes, l'augmentation de l'incidence est plus faible mais constatée
dans tous les pays. L'incidence française (figure
3) est voisine de l'incidence américaine constatée par le «
Surveillance, Epidemiology, and End Results Program » (SEER) américain.
Pour la période 1998-2002, elle est de 9,5 cas pour 100 000 chez les
femmes. Dans les registres français qui disposent des données
pour cette même période, l'incidence est de 9,5, 10,7, 11,1 et
15,7 pour 100 000 respectivement pour le Doubs, l'Isère, Marne Ardenne
et le Tarn. Les Américains ont aussi enregistré une augmentation
très importante des cancers de la thyroïde sur leur territoire,
de 3,6 à 8,7 pour 100 000 entre 1973 et 2002, hommes et femmes confondus,
soit une multiplication de l'incidence par 2,4 [6]. L'étude de la répartition
histologique des cas montre que l'ensemble de l'augmentation observée
est dû à une augmentation d'incidence des cancers papillaires,
qui ont progressé de 2,7 à 7,7 dans la période étudiée.
Les Canadiens ont observé les mêmes tendances d'augmentation d'incidence,
surtout parmi les femmes (incidence multipliée par deux entre 1970 et
1996) et au profit des cancers papillaires [7]. De même, les Australiens
ont constaté une augmentation annuelle de 6,7 % chez les femmes et 4,4
% chez les hommes de 1982 à 1997 [8]. Cette augmentation était
due à une augmentation des cancers papillaires, de 10,7 % par an chez
les femmes et 8,3 % chez les hommes, les incidences des autres types de cancers
thyroïdiens, médullaires, vésiculaires et anaplasiques étant
restées stables.
Surdiagnostic ?
La notion de surdiagnostic est une notion théorique. Elle correspond
au diagnostic de cancers à un stade infraclinique, cancers qui, en l'absence
de ce diagnostic précoce, n'auraient pas été diagnostiqués
durant la vie du patient [9]. L'effet surdiagnostic est suspecté pour
les cancers d'évolution lente et pour lesquels un dépistage peut
être proposé. Ainsi, une augmentation d'incidence des cancers du
sein sur une période de 10 ans a été observée dans
une population de femmes soumises au dépistage tous les deux ans pendant
8 ans par rapport à une population non dépistée. Cet excès
de cancer serait d'environ 10 % [10]. Une des conséquences du surdiagnostic
est une augmentation apparente d'incidence des cancers. Les effets délétères
du surdiagnostic sont principalement l'anxiété générée
par ce diagnostic et le traitement qui s'en suit, car une fois le diagnostic
de cancer établi, il est rare que ne soit proposée qu'une surveillance.
La littérature récente est riche en articles plus ou moins polémiques
sur les preuves de surdiagnostic du cancer du sein, de la prostate, du col de
l'utérus, du côlon-rectum, et même du cancer du poumon [10].
Les polémiques sont les plus vives pour les cancers pour lesquels un
dépistage est proposé (dont le bénéfice est ainsi
remis en cause) et dont le traitement est lourd et à risque de séquelles
(sein, prostate).
Face à l'augmentation d'incidence du cancer papillaire de la thyroïde
observée, la question se pose d'une augmentation réelle ou d'une
augmentation apparente, de type surdiagnostic, liée à la modification
des pratiques diagnostiques. Bien qu'il n'y ait pas à proprement parler
de dépistage, plusieurs faits viennent appuyer la seconde hypothèse.
L'association d'une incidence qui augmente fortement au cours des années
alors que la mortalité reste stable est en faveur du diagnostic précoce
de formes latentes voire non évolutives. En France, la mortalité
est restée remarquablement stable voire en diminution entre 1980 et 2002
(figure 3). La même constatation
a été observée aux USA entre 1973 et 2002 [6]. L'impact
des techniques diagnostiques sur l'incidence est suspecté par l'étude
de la taille des cancers au moment du diagnostic. Dans le registre Marne-Ardennes,
le pourcentage de cancers de très petite taille, inférieur à
5 mm, a considérablement augmenté en 30 ans. En 2000-2004, ils
représentaient 27 % des cas enregistrés contre 7,4 % entre 1975
et 1979. Si l'on raisonne en taux, l'incidence des cancers de plus de 40 mm
est restée stable au cours du temps, l'augmentation d'incidence portant
sur les cancers de plus petite taille. Aux USA, le programme SEER a montré
que 49 % de l'augmentation d'incidence constatée entre 1988 et 2002 est
le fait de cancers de moins de 20 mm [6]. Les cancers sont de plus en plus souvent
découverts de manière fortuite, dans une pièce d'exérèse
de nodules thyroïdiens, de plus en plus souvent une exérèse
totale. Ainsi, dans le registre Marne-Ardennes, le pourcentage de cancers découverts
fortuitement est passé de 26 % pendant la période 1992-1994 à
38 % en 2000-2004. Leur taille est de plus en plus petite : pendant la période
1992-1994, 50 % avaient moins de 5 mm contre 64 % en 2000-2004 [2]. Plus la
pièce anatomique retirée est grande, plus la probabilité
de trouver un cancer de très petite taille est importante. Or, les cancers
de découverte fortuite proviennent de plus en plus souvent d'une thyroïdectomie
totale : 66 % pour la période 1992-1994 contre 82 % en 2000-2004. Et
95 % des cancers de découverte fortuite sont des cancers papillaires.
L'évolution en France des techniques de diagnostic et de surveillance
échographique des nodules de la thyroïde, notamment la cytoponction
à l'aiguille fine sous échographie a été documentée
dans une étude rétrospective de Leenhardt [12]. Cette analyse
rétrospective de dossiers tirés au sort parmi des patients consultant
en endocrinologie dans 6 centres et de 1980 à 2000 a montré que
dans cet intervalle de temps, la pratique d'une échographie est passée
de 3 % à 85 % et la ponction à l'aiguille de 4,5 à 23 %
des patients. La proportion de patients subissant une intervention chirurgicale
est restée constante mais le pourcentage de cancers découverts
a augmenté de 12,5 à 37 %. Burgess a observé en Tasmanie
une augmentation de 7 % des thyroïdectomies entre 1988 et 1998 et de 50
% des cytoponctions [13]. Si l'augmentation de l'incidence des cancers papillaires
de moins de 10 mm semble liée à la pratique de l'échographie
et à la cytoponction, l'auteur relève que les cancers de plus
de 10 mm, diagnostiqués sans cytoponction ont aussi augmenté.
Le développement de la cytoponction à l'aiguille sous échographie
permettrait de découvrir certains cancers avec une avance au diagnostic
de 10 ans [14].
Perspectives
L'augmentation des cancers de la thyroïde observée en France comme
dans la plupart des pays développés ne semble pas liée
à l'accident de Tchernobyl mais au développement de techniques
de diagnostic de plus en plus performantes, et de la thyroïdectomie, entraînant
la découverte fortuite de cancers papillaires de très petite taille.
Il s'agit donc bien de surdiagnostic. Toutefois, l'hypothèse de l'augmentation
dans la population de facteurs de risque nutritionnels, concernant notamment
les apports iodés, ou encore de facteurs hormonaux n'est pas à
écarter. C'est pourquoi l'Inserm, l'InVS et la Direction générale
de la sûreté nucléaire et de la radio-protection (DGSNR)
ont lancé en 2003 un appel à projets sur les facteurs de risque
des pathologies de la thyroïde, bénignes et malignes. Les résultats
des 4 études sélectionnées seront connus en 2008.
Déclaration d'intérêts : L'auteur est praticien de
santé publique au Département des maladies chroniques et des traumatismes
à l'Institut de veille sanitaire (Saint-Maurice).
Conflits d'intérêts financiers : néant.
Références
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en place d'un dispositif de surveillance épidémiologique nationale
des cancers thyroïdiens. Rapports 2001 et 2003. Paris; InVS: 2001 et
2003.
- Chérié-Challine L, et al. Surveillance sanitaire en lien
avec l'accident de Tchernobyl en France. Bilan actualisé sur les cancers
thyroïdiens et études épidémiologiques en cours
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- Remontet L, Buémi A, Velten M, Jougla E, Estève J. Évolution
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2000, rapport Francim-HCL-Inserm-InVS. Paris; InVS: 2003.
- Survie des patients atteints de cancer en France. Étude des registres
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2001;85(9):1335-9.
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- IncaIVS. Dépistage du cancer du sein : que peut-on dire aujourd'hui
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Thyroid Nodules Evaluated by Ultrasonography and Fine-Needle Aspiration Cytology.
Thyroid. 2005;15(7):702-11.
En résumé : cancers de la thyroïde : surdiagnostic
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- L'augmentation - réelle - de l'incidence des cancers de la thyroïde
a débuté bien avant Tchernobyl et a été régulière
au cours de la période 1980-2006, sans cassure de courbe.
- Les taux les moins élevés sont observés en Alsace,
la plus exposée aux retombées de Tchernobyl, les plus élevés
dans des départements moins exposés (Calvados, Tarn). Cette
augmentation d'incidence des cancers de la thyroïde frappe tous les
pays développés.
- La mortalité reste stable, voire diminue, le nombre de très
petits cancers diagnostiqués augmente considérablement,
le nombre de découvertes fortuites sur des pièces d'exérèse
augmente : l'augmentation d'incidence ne semble donc pas liée à
l'accident de Tchernobyl mais au développement de techniques de
diagnostic de plus en plus performantes, et aux thyroïdectomies plus
nombreuses.
- La surveillance épidémiologique continue...
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