ARTICLE
Les deux articles consacrés à l'alcool dans ce numéro
de Médecine montrent qu'il existe toujours une solide ambivalence du
monde médical à l'égard de l'intervention sur le mésusage
de l'alcool. Le besoin d'expression des médecins sur le thème,
avec un taux de réponses élevé et tout à fait inattendu,
apparaît dans l'enquête menée en 1999 [1]. Ce qui y est exprimé
est contradictoire, mais de façon dynamique. Les généralistes
ne savent pas quelle est la fréquence des consommations d'alcool à
risque dans leur clientèle. Ils la sous-estiment, bien que 61 % des répondants
disent interroger souvent ou systématiquement leurs clients sur leur
consommation, même en l'absence de problèmes potentiellement liés.
Ils ont de bonnes connaissances de base sur le risque alcool et sur la prise
en charge de l'alcoolodépendance, mais expriment leur besoin de formation.
Surtout, ils doutent de l'intérêt et de l'efficacité de
leurs interventions et de leur place dans la prise en charge du problème.
Des études internationales, et depuis quelques années françaises,
montrent que le repérage du mésusage et l'intervention auprès
des consommateurs excessifs sont possibles et efficaces au cabinet du médecin
généraliste [2]... mais on continue de se demander est-ce
que cela vaut le coup, est-ce à moi de le faire, est-ce que j'en serai
capable ?
Relevons d'abord que ces constats sont présents dans toutes les études
sur les attitudes des médecins à l'égard de l'alcoolisation
de leurs patients. Si les « alcooliques » sont clairement identifiés,
si l'« alcoolisme » est aujourd'hui habituellement considéré
par les médecins comme une maladie conforme aux schémas médicaux
traditionnels, avec des « conduites à tenir », la consommation
à risque continue, selon de nombreux médecins, de rester à
la limite de leur champ d'intervention. Peut-on en effet agir sur les facteurs
de risque comportementaux ? On a si souvent l'impression que l'obèse
ne maigrit pas, que le sédentaire ne fait pas de sport, que le diabétique
ou le porteur d'un trouble lipidique ne respecte pas son régime, même
quand on leur donne de bons conseils. Alors, pourquoi ajouter une tâche
supplémentaire à un emploi du temps déjà surchargé,
si cela n'apporte pas de bénéfice ? Ce discours est, plus
qu'un déni, une distorsion cognitive : ce que je ne me sens pas en capacité
de faire, je préfère le penser inutile, malgré les éléments
scientifiques en faveur de l'intérêt de l'intervention et même
malgré mon désir de mieux faire ou de faire au mieux.
Comment expliquer cette apparente résistance au changement ? Regardons
le médecin avec les concepts de l'entretien motivationnel [3] : il est
ambivalent par rapport à l'intervention alcool. Deux souhaits
contradictoires cohabitent en lui : préserver son comportement professionnel
actuel, fruit d'un compromis, façonné avec l'expérience,
entre les idéaux et les limites pratiques ; et l'amender toujours, introduire
des pratiques nouvelles, par exemple le repérage de la consommation dangereuse
d'alcool, pour servir au mieux les intérêts du patient. Mais le
désir de changement ne peut se concrétiser que si celui-ci a suffisamment
d'importance aux yeux du médecin et qu'il a confiance dans sa
capacité à le réaliser et le maintenir. L'importance
? Elle dépend évidemment de la perception du problème.
Si les médecins savent que l'alcool est la deuxième cause de mortalité
évitable en France, ils ignorent souvent que la mortalité liée
à l'alcool dépasse largement les personnes dépendantes,
qui ne sont concernées que pour la moitié des décès.
Mais cela dépend aussi d'autres facteurs : les représentations
du médecin, en particulier la valeur qu'il donne à son rôle
préventif, l'éventuelle valorisation économique des actes
de prévention, ou encore certaines insatisfactions concernant la pratique
actuelle...
La confiance ? Les médecins sont souvent démunis devant
la résistance des patients aux conseils directifs. Leur désir
de bien faire, leur "réflexe correcteur", façonné
par la formation médicale initiale, les amène souvent à
provoquer inconsciemment la résistance au changement si les conseils
qu'ils délivrent négligent à la fois les bénéfices
du statu quo, les motivations propres au changement et surtout le libre
arbitre de leurs patients. C'est ce qui conduit in fine à ce constat
amer (et faux) : il ne sert à rien de conseiller les obèses, les
sédentaires, les consommateurs excessifs d'alcool (liste non exhaustive
!).
L'expérience de "Boire moins, c'est mieux" [4, 5] montre que la confiance
dans la capacité d'intervenir vient tout naturellement aux médecins
formés au repérage et à l'intervention brève, lorsqu'ils
expérimentent les outils mis au point pour eux, dans un projet en constante
interférence avec le terrain. Amenés à utiliser pendant
leur consultation et à leur propre initiative un questionnaire standardisé
facile d'usage comme le FACE, puis à réaliser si nécessaire
des interventions simples, ces médecins ont compris à quel point
l'initiative est facile et bien accueillie par les patients. Ils perçoivent
les bénéfices relationnels immédiats de l'approche motivationnelle
: donner quelques informations simples mais laisser le choix de la réduction
de la consommation et de ses moyens au patient, invité à exprimer
lui-même les bénéfices attendus de sa démarche. La
confiance vient donc avec quelques expériences qui montrent que la journée
n'est pas envahie par cette activité et que les patients ne se mettent
pas sur la défensive lorsqu'on aborde l'alcoolisation en évitant
jugement et discours normatif.
Lorsque l'importance et la confiance sont là, il reste à
se sentir prêt au changement. C'est le plus souvent au décours
d'une formation que les premières expériences sont réalisées.
Quelques semaines de pratique expérimentale convainquant le médecin
de la faisabilité et les premiers retours positifs des patients l'assurent
de l'efficacité de l'intervention brève, mieux que les meilleures
études scientifiques !
Le bénéfice d'une bonne pratique du repérage et de l'intervention
brève va au-delà de la consommation dangereuse d'alcool : 1) parler
souvent d'alcool avec des personnes non dépendantes permet de se sentir
rapidement plus à l'aise avec des personnes dépendantes, que l'on
repère d'ailleurs en plus grand nombre dans sa clientèle avec
un repérage de routine ; 2) le savoir-faire relationnel mis en oeuvre
dans une intervention brève telle que décrite est utilisable dans
toutes les situations où le comportement du patient influence sa santé
: observance du traitement, régimes, reprise de l'exercice physique,
arrêt de consommations dangereuses de substances psychoactives, notamment
le tabac, renoncement à des comportements à risque (conduite,
sports, sexe, jeu...). Nous ne plaidons donc pas pour un changement de
comportement des médecins, ce qui ne serait pas motivationnel ! Nous
les invitons à s'interroger sur ce qui pourrait les décider à
intégrer une pratique professionnelle simple et efficace, et ce qui les
en empêcherait éventuellement. L'État affiche aujourd'hui
le projet de favoriser la dissémination du repérage précoce
et de l'intervention brève, conformément aux recommandations de
l'OMS [6] et de l'OFDT [7]. Lecteurs de Médecine, saisissez donc, si
vous le souhaitez, les occasions de participer aux formations qui seront un
jour ou l'autre proposées dans votre région, et vous pourrez décider
en connaissance de cause si les outils présentés vous conviennent
!
Références
- Gallois P, Émeriaud P, Charpentier JM. Le problème «
alcool » en médecine générale : 2 301 réponses
à un questionnaire d'autoévaluation. Médecine. 2006;2(7):320-4.
- Gallois P, Vallée JP, Le Noc Y. Les mésusages de l'alcool
: repérage et intervention brève en médecine générale.
Médecine. 2006;2(7):302-6.
- Miller WR, Rollnick S. L'entretien motivationnel : aider la personne à
engager le changement. Paris: Dunod InterEditions; 2006.
- Michaud P, Fouilland P, Dewost AV, Abesdris J, de Rohan S, Toubal S, et
al. Repérage précoce et intervention brève auprès
des consommateurs excessifs d'alcool : mobiliser efficacement les généralistes.
Étude de trois méthodes de promotion du repérage précoce
et de l'intervention brève (TMP). Rev prat MG. 2006;20:658-63.
- Michaud P, Dewost AV, Fouilland P. « Boire moins c'est mieux »,
comment intégrer le repérage précoce et l'intervention
brève auprès des consommateurs à risque dans la pratique
des médecins. Presse med. 2006;35:831-9.
- Organisation mondiale de la santé. N Heather, ed. Development of
country-wide strategies for implementing early identification and brief intervention
in primary health care. http ://www.who.int/substance_abuse/publications/identification_management_alcoholproblems_phaseiv.pdf
- Diaz Gomez C, Milhet M. Repérage Précoce Intervention Brève.
Stratégies de promotion du repérage précoce et de l'intervention
brève en matière d'alcool auprès des médecins
généralistes. OFDT, 2005. http ://www.drogues.gouv.fr/IMG/pdf/reperage_precoce.pdf
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