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Il y a 5 000 ans : le saule...
Au troisième millénaire avant Jésus-Christ, les premières
ordonnances connues, rédigées sur des tablettes d'argile en Mésopotamie,
mentionnaient déjà des médications à base de saule
pour soigner les maux de tête. La pharmacopée sumérienne,
comme celles de l'Amérique précolombienne et de l'antiquité
grecque, utilisait déjà les feuilles de saule. Les Spartiates
avaient élevé à Asclépios, dieu grec de la Thérapeutique,
une statue taillée symboliquement dans un tronc de saule !
Hippocrate prescrivait lui aussi des fumigations utérines de feuilles
de saule pour soulager les douleurs de l'accouchement et des tisanes de l'écorce
de cet arbre pour traiter les rhumatismes ou faire baisser la fièvre.
Galien, père de la « galénique » et médecin de
l'empereur romain Marc-Aurèle, recommandait l'usage du saule pour cicatriser
les plaies fraîches. Les Chinois utilisaient aussi le saule pour soigner
rhumatismes et fièvres.
Au Moyen-Âge, le saule, salix en latin, qui contient de la salicine,
substance au goût très amer, est délaissé par la
médecine officielle. Les princes auraient interdit à leurs sujets
de cueillir ses branches pour tout autre usage que celui de la vannerie. Cette
concurrence avec les vanniers aurait favorisé l'émergence d'une
autre plante aux pieds mouillés : la reine des prés, dont on utilisait
surtout les inflorescences odorantes.
Cependant l'essentiel de l'histoire ancienne de l'aspirine reste lié
au saule, qui pousse « les pieds dans l'eau sans en souffrir »,
comme le disaient les Anciens, qui avaient émis l'hypothèse que
son écorce protectrice était efficace contre les maladies dues
aux pieds mouillés : fièvres et rhumatismes ! Le médecin
bâlois Paracelse avait même élaboré au XVIe
siècle la « théorie des signatures », selon laquelle
il y a correspondance entre les différentes parties du corps humain et
celles de l'univers : « de nombreuses maladies naturelles ont un remède
qui leur est associé, ou qui existe non loin de leurs causes ».
Du saule à la salicine et à l'acide salicylique
En 1828, à Münich, Johann Buchner extrait de l'écorce de
saule des cristaux jaunes disposés en aiguilles : la salicine, au goût
amer. Un an plus tard, en 1829, le pharmacien français François-Joseph
Leroux améliore le procédé et déclare à l'Académie
des Sciences que la salicine guérit les fièvres. Ce que Balzac,
fidèle chroniqueur de son temps, évoque dans La peau de chagrin,
en 1831 : un académicien apostrophe le baron Japhet : « Comment
va la chimie ? » Et le savant, de répondre, désabusé
: « Elle s'endort. Rien de neuf. L'Académie a cependant reconnu
l'existence de la salicine. Mais la salicine, l'asparagine, la vauqueline, la
digitaline ne sont pas des découvertes ! »
L'efficacité des décoctions de feuilles de saule sur le rhumatisme
articulaire aigu est attestée dans The Lancet : « En 1876, un
médecin exerçant en Afrique du sud raconte, dans une lettre pleine
d'humour envoyée à l'éditeur de la Lancet, qu'il a vu une
femme souffrant, d'après ses propres termes, de la plus féroce
attaque de rhumatisme qu'il ait jamais vue, et qu'il prescrivit le traitement
habituel à cette époque (poudre de Dover et calomel). Revoyant
la malade deux mois plus tard complètement guérie, il commença
par se féliciter de son traitement et congratula la malade, lorsque celle-ci
lui expliqua qu'en fait son traitement avait été un échec
total, et qu'elle était allée enfin consulter un vieux berger
hottentot qui avait fait une décoction de feuilles de saule ; après
en avoir pris pendant quelques jours, les douleurs commencèrent à
diminuer et finalement disparurent complètement ».
Qui a « inventé » l'aspirine ?
En 1880, l'efficacité des salicylés n'est plus discutée.
Mais à quel prix ! Mieux toléré que la salicine, le salicylate
de soude reste lui-même mal supporté par l'estomac des malades...
dont un certain Hoffmann, qui se débat contre ses douleurs rhumatismales.
La potion, au goût amer, est un véritable tord-boyaux ! Mais Monsieur
Hoffmann a une chance inouïe : il est le père d'un jeune et brillant
chercheur allemand prénommé Félix (1868-1946), qui allait
synthétiser le 10 octobre 1897 un acide acétylsalicylique pur
et stable, efficace contre les douleurs et... bien toléré par
l'estomac de son vieux père ! En l'absence de législation sur
les médicaments, c'est sans expérience préalable chez l'animal
et sans le moindre essai clinique chez l'homme que le jeune Hoffmann fit bénéficier
en toute impunité son vieux père de sa découverte ! Belle
histoire d'un jeune chercheur au sens filial prononcé, découvreur
d'une mine d'or pour la thérapeutique, trésor... et bienfait éternel
(?) pour l'Humanité souffrante ! Un siècle plus tard, Monsieur
Hoffmann aurait-il pu bénéficier de cette découverte ?
À cause de sa toxicité digestive et surtout de ses effets tératogènes
chez le rat, l'Autorisation de Mise sur le Marché serait peut-être
aujourd'hui refusée à l'aspirine !
L'aveuglement jaloux d'un ministre de Louis-Napoléon a-t-il privé
la France de la découverte de l'aspirine ? En 1853, 34 ans avant Félix
Hoffmann, Charles-Frédéric Gerhardt, jeune chimiste strasbourgeois,
avait synthétisé l'acide acétylsalicylique à partir
de l'acide salicylique. Hélas, dans son exposé sur la classification
des matières organiques, Gerhardt avait attaqué les conceptions
des chimistes de l'époque parmi lesquels Jean-Baptiste Dumas, professeur
à la Sorbonne, sénateur du Gard et protecteur de Louis Pasteur.
Celui-ci, devenu ministre de l'agriculture de Louis-Napoléon Bonaparte,
écarte Gehrardt de l'université de Paris. Pire, Gehrardt meurt
d'une péritonite le 19 août 1856, à l'âge de 40 ans,
avant d'avoir pu démontrer les propriétés antalgiques et
antipyrétiques de l'acide acétylsalicylique.
D'où la polémique : qui est le « véritable »
découvreur de l'aspirine ? Si l'on parle de l'acide acétylsalicylique
comme substance chimique, c'est indiscutablement Charles-Frédéric
Gerhardt ; si l'on parle de « l'aspirine-médicament », aux
effets antalgiques et antipyrétiques prouvés chez l'homme, le
mérite en revient à Félix Hoffmann. C'est lui le véritable
découvreur de l'aspirine.
Aspirin®
Le nom célébrerait-il Saint Aspirinus, évêque napolitain
des premiers âges de la chrétienté, que l'on implorait pour
apaiser ses maux de tête ? En fait, Heinrich Dreser, directeur du Laboratoire
des essais pharmacologiques de la firme Bayer & Co, trouve que le nom d'acide
acétylsalicylique est trop difficile à prononcer et trop proche
de l'acide salicylique, son précurseur et concurrent direct. Aussi, le
23 janvier 1899, propose-t-il le nom d'Aspirin® : pour acétyl et
spir pour spirea, du nom latin de la reine des prés, la désinence
« in » étant fréquemment utilisée en pharmacie
et en chimie. Une curieuse péripétie administrative allait conforter
cette option : le bureau allemand des brevets, estimant que le procédé
d'acétylation de l'acide salicylique ne constituait pas une innovation
réelle, refusa de l'enregistrer ! Il fallait donc trouver un nom attractif
et novateur pour transgresser cet interdit. Le nom d'Aspirin® convenait
à cela. Soyons honnêtes : la détection d'une authentique
découverte n'est pas si facile à imaginer. Qui eut parié
pour un tel triomphe ? « Tout est difficile à prévoir,
mais surtout l'avenir ! » : avec son humour gaulois, Alphonse Allais
avait vu juste ! Déposé le 1er février 1899 et « détaillé
» sur une seule page d'arguments (!), le brevet de fabrication et de vente
de l'Aspirin® est enregistré par l'Office impérial des brevets
le 6 mars 1899, sous le numéro 36 433. La Bayer & Co assure à
Berlin la commercialisation d'une poudre vendue sous la marque Aspirin®,
à l'avenir radieux ! En 1900, elle vend l'Aspirin® en France,
aux USA et dans la plupart des pays industrialisés. En 1904, la Société
Chimique des Usines du Rhône réalise la synthèse de l'acide
acétylalicylique et le commercialise sous le nom de Rhodine®. L'aspirine
entre dans la vie quotidienne des Français. La Belle Époque n'aura
pas mal à la tête...
Et quelques « guerres »...
Par son succès, l'aspirine allait devenir la proie facile des convoitises
et des jalousies, devenant un enjeu industriel et financier majeur, à
l'origine des « guerres de l'aspirine ». L'aspirine fait partie intégrante
du paquetage des soldats français envoyés au front. Elle envahit
les magazines, qui vantent ses mérites de façon souvent tapageuse
: en septembre 1914, un mois après la déclaration de guerre, le
pharmacien Bayard vante son remède miracle : « l'aspirine BAYARD,
l'aspirine sans peur ni reproche »... en toute (im)modestie ! Avec
le secret espoir de remplacer dans le coeur des Français l'« Aspirin®
» Bayer de l'ennemi ! D'autres surenchères « patriotiques »
font fureur : le 3 avril 1915, l'hebdomadaire L'Illustration recommande
: « Ne prenez que l'Aspirine Usines du Rhône PURE DE TOUT MÉLANGE
ALLEMAND » ! Publicité heureusement expurgée plus tard
de cette connotation xénophobe : « Si vous voulez avoir le PRODUIT
PUR, Exigez chez votre Pharmacien l'Aspirine Usines du Rhône »
!
En 1936, le cinéaste allemand Walter Ruttmann produit le film Au
service de l'humanité où il présente l'aspirine comme
le symbole d'une médecine prométhéenne, film à la
gloire de la firme qui fabrique l'aspirine dans le style expressionniste et
emphatique du cinéma nazi : « les maladies qui menacent l'humanité
sont des forces extraordinairement puissantes. Par une union sans faille, les
travailleurs dresseront le rempart de leur corps et ainsi nous réussirons.
Les maladies ont ravagé et mis en péril l'humanité. Avec
une détermination tout aussi inflexible, notre devoir est de forger les
armes pour les médecins qui les combattent. Travailleurs au travail,
Chercheurs à vos postes ! » (cité par Jean-Marie Pelt).
Prix Nobel...
En 1982, John Vane, Bengt Samuelsson et Sune Bergström reçoivent
le prix Nobel de physiologie et de médecine pour avoir prouvé
que les effets antalgiques, anti-inflammatoires et antipyrétiques de
l'aspirine sont liés à une inhibition de la production de prostaglandines.
On sait maintenant que l'aspirine possède un effet antiagrégant
plaquettaire, utile pour prévenir certaines maladies cardiovasculaires
mais dangereux par son risque hémorragique, même à de très
faibles doses (75 à 300 mg/j)... Ce serait peut-être d'ailleurs
pour avoir supprimé en 1905 l'aspirine au tsarévitch alors à
l'agonie du fait d'hémorragies hémophiliques gravissimes, que
Grégori Raspoutine allait acquérir une influence prodigieuse auprès
du couple impérial et notamment de la tsarine. L'hypothèse n'est
pas exclue, d'autant que la tsarine était allemande. Certains chroniqueurs
évoquent la possibilité qu'elle se fût approvisionnée
en aspirine dans son pays d'origine. Quoi qu'il en fût, et quelle que
fût la cause de l'arrêt inespérée de l'hémorragie
du tsarévitch (extraordinaire pouvoir de suggestion ou intuition géniale
d'arrêter des décoctions de plantes voire l'aspirine elle-même
?), ses triomphes répétés auprès de l'enfant allaient
conférer à Raspoutine une place de conseiller privilégié.
Et ce malgré une vie dissolue qui choquait l'opinion ; et avec les conséquences
que l'on sait sur la chute de l'empire russe !
En outre, l'aspirine au long cours pourrait aussi posséder des effets
préventifs sur certains cancers de l'intestin, voire de façon
beaucoup plus hypothétique sur d'autres maladies (cataracte, migraine...).
Ces propriétés préventives redonnent à l'aspirine
une nouvelle jeunesse. Increvable, cette bonne vieille aspirine est loin de
nous avoir révélé tous ses secrets. Cette alerte centenaire
ne cesse d'innover.
Le petit cachet blanc peut même se vanter d'avoir « marché
» sur la lune puisqu'en 1969 Neil Armstrong l'avait convié au grand
voyage du futur ! Longue saga, et ce n'est pas fini, à partir de l'écorce
de saule et de la reine des prés...
Référence :
Ce texte emprunte certains extraits à l'une de mes publications antérieures
sur ce thème dans Thérapie. 2001;56:723-6.
Note :
Perrin LF, Laurent P. L'aspirine. Paris ; Ellipses : 1991, p. 14-5.
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