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Grossesse : un moment privilégié pour arrêter de fumer ?


Médecine. Volume 2, Number 5, 217-8, Mai 2006, Référentiels


Résumé  

Author(s) : Michel Delcroix , Responsable "Maternité Sans Tabac" au Réseau Hôpital Sans Tabac - APPRI à l'EPSM des Flandres Bailleul .

ARTICLE

Attendre un enfant, ou en avoir le projet, représente pour les femmes et leurs conjoints un moment privilégié pour arrêter de fumer. Il faut aussi s'intéresser aux pères fumeurs car "arrêter de fumer à deux est plus motivant et plus facile".

Toutes les études disponibles ont clairement montré que le tabagisme a des effets délétères non seulement pendant la grossesse, mais aussi avant et après :

Le tabagisme diminue la fertilité, en reproduction naturelle comme en assistance médicale à la procréation. Une méta-analyse [1] confirme que le risque relatif d'infertilité est augmenté de 60 % chez les fumeuses par rapport aux non-fumeuses. Le tabagisme diminue de plus de 40 % les chances des procréations médicalement assistées PMA. Le taux d'échec de l'ICSI (intracytoplasmic sperm injection) est près de trois fois plus élevé chez les couples fumeurs par rapport aux non-fumeurs.

Le tabagisme augmente le risque de grossesse extra-utérine qui reste la première cause de mortalité maternelle dans les trois premiers mois de grossesse. Les fumeuses ont deux fois plus de risque de faire une fausse-couche que les non-fumeuses.

Les fumeuses présentent un risque d'insertion basse du placenta augmenté de 40 à 90 %. Au moins un hématome rétroplacentaire sur 5 est directement attribuable au tabagisme. Les fumeuses augmentent considérablement le risque de récidive d'hématome rétroplacentaire si elles n'arrêtent pas de fumer à la grossesse suivante.

Le tabagisme maternel en entraînant notamment une diminution de l'oxygénation foetale est parmi les facteurs de risque reconnus de retard de croissance intra-utérin (RCIU) le plus important. Parmi les interventions éventuellement bénéfiques, la plus indiscutable pour corriger le RCIU est d'aider les mères à arrêter de fumer. Il s'agit d'un enjeu de santé publique prioritaire parce que le RCIU est le principal facteur associé de mortalité et de morbidité aussi bien périnatales qu'infantiles. Le nombre et le pourcentage des nouveau-nés de faible poids (moins de 1 500 grammes), loin de diminuer, n'ont cessé d'augmenter ces dernières années en France, passant de 4 * environ en 1982 à 14 * en 2002. En cas d'hypertension artérielle, le taux de RCIU est deux fois plus élevé chez les mères fumeuses que chez les non-fumeuses. La diminution du poids de naissance est directement dose dépendante du taux de CO maternel expiré.

Le tabagisme multiplie par deux le risque d'accouchement prématuré et par trois celui de rupture prématurée des membranes avant 32 semaines d'aménorrhée. Cette conséquence explique au moins partiellement que, malgré l'amélioration des conditions de la surveillance prénatale, le taux de prématurité loin de diminuer, continue d'augmenter en France (5,6 % en 1981, 5,9 % en 1995, 7,1 % en 2003), tandis que le taux des grands prématurés, est passé de 1,1 % en 1981 à 1,6 % en 2003.

Ce sont les fumeuses qui allaitent le moins souvent et le moins longtemps leur enfant. La France dotée de la "meilleure médecine du monde" est pourtant le pays d'Europe où le taux d'allaitement maternel est le plus faible, notamment chez les fumeuses. Environ seulement une mère française sur deux donne le sein à son nouveau-né en maternité, seulement une sur six jusqu'à 3 mois et une sur vingt jusqu'à 6 mois. Puisque l'allaitement est le meilleur moyen de maintenir ou de renforcer la motivation pour arrêter la cigarette et de retrouver son poids d'avant la grossesse, les mères devraient être encouragées à allaiter. La consigne médicale "tabagisme : contre-indication à l'allaitement maternel" sans support scientifique influence encore trop souvent les représentations sociales. Puisque l'allaitement est le meilleur moyen de conserver ou de trouver la motivation pour arrêter la cigarette et de retrouver son poids d'avant la grossesse, les mères devraient être encouragées et valorisées pour allaiter.

Réduire le nombre de cigarettes ne suffit pas pour diminuer effectivement la quantité de substances toxiques inhalées.

La quantification de l'intoxication grâce à la mesure du monoxyde de carbone (CO), facile à réaliser en consultation, a montré que diminuer le nombre de cigarettes ne diminue pas l'intoxication. Cette mesure aide à faire prendre conscience de la réalité et des effets délétères du tabagisme passif. Elle est autant une démarche motivationnelle pour les mères et les pères qu'un outil diagnostique pour les professionnels de la périnatalité. Les mères comme leurs conjoints doivent être soutenues et non culpabilisées : valoriser les capacités à allaiter, informer sur les conséquences du tabagisme passif, proposer mesure du monoxyde de carbone expiré, thérapies cognitivo-comportementales (TCC) et/ou substitution nicotinique adaptée (non contre-indiquée et permettant les bénéfices de l'arrêt). La mesure du CO expiré peut toujours être intégrée aux soins quels qu'ils soient : consultation prénatale, échographie, séances de préparation à la naissance, hospitalisation pour complications de la grossesse, accouchement, suites de couches, allaitement maternel.

Objectif : "Maternité sans Tabac"

Les actions concrètes susceptibles de rendre efficaces la prévention et la prise en charge du tabagisme pendant la grossesse passent par la mise en oeuvre des recommandations de la conférence de consensus "Grossesse et tabac". Elles concernent les médecins généralistes, les professionnels libéraux ou hospitaliers de la périnatalité et les personnels des 649 maternités (390 de statut public, 259 de statut privé). Il n'est plus possible de tenir un discours "médical" permettant aux femmes enceintes de "fumer cinq cigarettes par jour maximum" : l'objectif est une maternité sans tabac. Chaque soignant devrait apporter l'aide médicale adaptée permettant à chaque fumeuse d'arrêter de fumer. Aujourd'hui, selon les recommandations mêmes de la Cour des Comptes [2], l'essentiel des marges d'amélioration de nos performances est à attendre de la mise en oeuvre de politiques ciblées sur les femmes enceintes.

Plus de 200 000 enfants naissent en France chaque année après avoir été exposés in utero au tabagisme passif. Plusieurs milliers de ces enfants en garderont un handicap grave au niveau de leurs fonctions respiratoires, psychomotrices et intellectuelles. Une meilleure prévention ou prise en charge médicale du tabagisme parental peut contribuer beaucoup à diminuer la prévalence et la gravité de ces handicaps. C'est l'affaire de tous les médecins.

Références

  1. Conférence de Consensus. Grossesse et Tabac. J Gynecol Obstet Biol Reprod 2005;34 (Hors série no1).
  2. Cour des comptes. Rapport public annuel 2005. Parution février 2006. Disponible sur http://www.ccomptes.fr/Cour-des-comptes/publications/rapports/rp2005/perinatalite.pdf

 

 


 

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