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Du « sans alcool » au « hors alcool »
Le sevrage thérapeutique n'a de sens que s'il est inclus dans un accompagnement avant et après [1]. Passer du « sans alcool » (il ne m'en faut pas : interdit contraint et extérieur) au « hors alcool » (je ne bois pas parce que je l'ai décidé : interdit intériorisé) nécessite un véritable travail de « deuil » qui peut être schématisé en cinq étapes (encadré 1). chacune de ces étapes, la « rechute » est possible, souvent vécue comme un échec. Comment faut-il la considérer et y faire face ?L'abstinence définitive est-elle la seule solution ? Elle n'est pas un but en soi : malgré elle, certains alcooliques ont des problèmes de santé, n'évitent pas un divorce ou un licenciement, conservent ou retrouvent des difficultés sexuelles et/ou psychiques. Vouloir l'obtenir immédiatement, chez tous les consommateurs posant problème, à tout prix, mène souvent à des attitudes de tricherie ou de perte de confiance, expose à bien des désenchantements, voire à des drames. Elle ne peut se concevoir qu'au terme d'un long processus, en faisant percevoir et intérioriser ses bénéfices sur la qualité de vie. Une tentative, même temporaire, est cependant une base importante pour un travail thérapeutique. Mais elle ne saurait être l'objectif unique, car elle pourrait se faire au mépris de la souffrance du buveur [2]. La majorité des alcoologues français et américains, la totalité des mouvements d'anciens buveurs, sont en faveur de l'abstinence totale, en raison de leur expérience et des nombreuses observations de rechute après absorption d'un seul verre. Diverses explications ont été proposées, du mécanisme neurophysiologique au conditionnement psychologique et à la levée d'un interdit. Elles sont utiles pour expliquer au patient son importance. L'important est que l'abstinence soit le résultat d'un cheminement personnel et de l'entourage, qu'elle soit accompagnée, et que les réalcoolisations soient utilisées dans cet accompagnement [2].
Tout malade alcoolique a fait et fera dans sa vie une ou plusieurs expériences
de périodes d'abstinence suivies de reprise de boissons. Très longtemps il
nourrit l'espoir de maîtriser sa consommation, ses conduites d'alcoolisation,
d'arrêter quand il veut. La rechute après sevrage participe des mêmes données.
Kiritzé-Topor préfère le terme de réalcoolisation qui évite le côté
fataliste, passif, culpabilisant du terme « rechute » [3]. Pour Rueff, la
rechute est si fréquente au cours de la première année d'abstinence qu'il
est sage d'en avertir le malade et son entourage. Loin d'être un événement
péjoratif en soi, elle peut et doit être un moment privilégié du traitement.
Obtenir une confiance telle que le malade consulte rapidement àcette occasion
est un des buts du thérapeute. Il faudra alors rassurer, déculpabiliser, reconstruire
dans le détail l'histoire de la rechute et des événements prémonitoires
[4]. Toute réalcoolisation signifie que quelque chose est resté dans l'ombre,
qu'une demande, une souffrance n'ont pas pu être exprimées, ou n'ont pas été
réellement entendues. Accorder aux alcooliques le droit de faire des expériences,
les accompagner et les partager avec eux, c'est leur permettre de prendre conscience
de leur dépendance, de l'accepter et donc de la quitter [2].
Encadré 1.
| Les cinq étapes du parcours « alcool » après le sevrage thérapeutique,
selon [2] |
| 1. Le déni persiste parfois encore à ce stade.
2. La dépression, avec la honte, la culpabilité : découvrir des
problèmes que l'alcool permettait de ne pas voir peut conduire à la réalcoolisation,
parfois au suicide.
3. « L'alcool, lui et les autres » : l'alcoolique se raconte et
raconte des histoires de buveur, sans raconter encore « son » histoire.
4. L'interdit extérieur : l'abstention reste encore étrangère, étayée
par l'entourage, les groupes d'entraide, les médicaments « pour empêcher
de boire ». S'il devient trop pesant, il peut y avoir rechute, nécessitant
un nouveau travail personnel.
5. L'interdit intériorisé : difficile, long à atteindre ; tous les
malades n'y accèdent pas, loin s'en faut.
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Encadré 2.
| Boissons sans alcool ? |
| • Les présentations sans alcool de boissons habituellement
alcoolisées donnent le sentiment d'une consommation sans risque. En
fait elles aboutissent le plus souvent à une réalcoolisation (en raison
de la très faible quantité d'alcool qu'elles contiennent ou à un autre
mécanisme de type conditionnement lié au nom ou à la présentation, au
rappel de situations antérieures ? [2].
• Les boissons riches en réglisse dont les alcooliques sevrés
ont tendance à faire un large usage, peuvent être à l'origine d'un hyperaldostéronisme.
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Comment accompagner le patient sevré ?
Il est sans doute bon de mesurer la consommation d'alcool, mais en se rappelant qu'il est préférable d'échanger non pas tant sur le produit que sur la fonction de l'alcoolisation : un suivi qui se limiterait à une surveillance de la réalcoolisation risquerait d'être contre-productif. Maintenir le patient dans une situation de surveillé, comme il l'était avant le sevrage par sa famille, son entourage professionnel, aggraverait la culpabilisation et entraînerait la persistance du déni. Il faut éviter tout ce qui peut s'apparenter à un espionnage ou à la recherche d'un aveu, tolérer que le patient s'accorde une transaction avec la vérité [2] : les déclarations des malades, bien que dans l'ensemble sous-évaluées, sont grossièrement fiables [3].Parmi les indicateurs biologiques, la gGT est la plus utilisée, là encore avec l'accord du patient et non comme mouchard. Indicateur de souffrance hépatique (et non un test de consommation), elle n'est modifiée que chez 60 % des alcoolodépendants et diminue toujours en cas d'abstinence, en 15 jours lorsque le foie est sain. Son élévation après retour à la normale est un fort indice de réalcoolisation, bien qu'une consommation brève, même importante, n'entraîne pas toujours sa réélévation. Accompagner le patient sevré, c'est surtout l'écouter, l'aider à réfléchir sur lui-même et sur sa vie, analyser la place de l'alcool dans celle-ci, rechercher des solutions au quotidien. Cette psychothérapie de soutien peut être réalisée par le généraliste, pour peu qu'il le souhaite, qu'il dispose du temps nécessaire et d'une formation adaptée. Elle répond à quelques principes : créer un climat de confiance, une véritable « alliance » pour revaloriser le patient, le renarcissiser, le déculpabiliser, s'appuyer sur ses capacités de changement, l'écouter et l'aider à formuler ce qu'il ressent, le respecter, ne pas le contraindre à l'aveu, l'aider à trouver des solutions alternatives [2, 4, 5]. La durée de la relation est un élément fondamental. Il faut travailler autour de bénéfices reconquis, surtout après la période d'euphorie initiale. Il est souvent fait état de l'intérêt d'un contrat avec le patient : il doit être libre et éclairé, sans engagement impossible à suivre, prendre en compte l'ampleur du problème, les difficultés inhérentes à un changement de style de vie, la fréquence des rechutes [2]. La rencontre pourrait être hebdomadaire le premier mois, puis mensuelle, trimestrielle, semestrielle, annuelle. Chaque entretien pourrait être bref, abordant l'état de santé somatique (appétit, sommeil, sexualité...), les modifications alimentaires, la consommation de boissons alcoolisées, les divers événements relationnels. Il faudra s'appuyer sur un réseau de soignants, et aussi travailler ses propres contre-attitudes [4]. Le généraliste peut avoir à « passer la main » en concertation avec son patient, parfois aussi à faire le deuil d'un patient qui va « parler » ailleurs [3, 5]. Les thérapies familiales, analyse transactionnelle, relaxation, thérapies comportementales, psychothérapies d'inspiration analytiques ont une place reconnue [6]. Certaines ont été proposées avant le sevrage, pour aider à la prise de conscience et l'acceptation de la réalité d'alcoolique. Elles doivent être réalisées en relation avec le médecin traitant, sans créer un sentiment d'abandon chez le malade [3].
De nombreux médicaments sont utilisables (tableau
1) en complément du soutien psychologique indispensable. Peu ont
fait la preuve de leur réelle utilité [4]. Aucun ne permet de « guérir
» un alcoolique, de lui faire faire l'économie d'une démarche propre [2].
La place privilégiée des groupes d'anciens buveurs
Au-delà des particularités de Alcooliques Anonymes, Croix bleue, Croix d'or,
Vie Libre et autres associations néphalistes, leur axe commun est de
permettre le soutien et l'accompagnement des alcoolodépendants par la similitude
d'expériences similaires, la chaleur de l'accueil, l'amitié, la solidarité et
la fraternité. Ces groupes peuvent aider les autres intervenants, notamment
les médecins, à mieux comprendre l'histoire et les souffrances des alcooliques.
Ils ne conviennent pas à tous les patients, de par la connotation religieuse
ou spiritualiste de certains, de l'ambiance souvent fermée sur lui-même du groupe,
conduisant parfois à une véritable dépendance à son égard ; de la tendance de
certains à penser qu'ils possèdent la solution miracle aux problèmes de l'alcoolique,
et à se poser en rival du médecin. Au total, l'apport reste largement positif,
et même, dans certains cas, irremplaçable. C'est un rôle d'accompagnement psychologique
et social, qui peut commencer avant le sevrage, aider dans la prise de conscience,
accompagner après le sevrage. Le bon usage des groupes néphalistes passe alors
par des rencontres et une collaboration plus ou moins structurée avec eux des
autres intervenants [7].
Conclusion : et après ?
Quel est le devenir à long terme des malades alcooliques traités ? Leur taux de mortalité est 3 fois plus élevé que dans la population générale dans 9 études sur 8 ans ou plus. Deux survivants sur trois demeurent alcoolodépendants, avec de grandes variations (36 à 88 %). Les malades abstinents sur toutes les périodes sont rares, ceux qui sont devenus buveurs modérés ou intermittents asymptomatiques beaucoup plus nombreux. Par ailleurs, l'incidence des consommations à risque, avec ou sans alcoolodépendance, décroît avec l'ge, la prévalence de l'alcoolisation chronique étant maximale entre 40 et 60 ans. Ni la mortalité, ni les traitements spécialisés ne peuvent l'expliquer. Dans des enquêtes de population, parmi les alcooliques qui étaient devenus abstinents, un tiers seulement avait été traité : il faut donc retenir que des alcoolodépendants peuvent guérir sans intervention médicale (4 à 10 % ?) [4, 8].Une quarantaine d'études prospectives contrôlées randomisées ont comparé différentes stratégies et différentes méthodes : hospitalisation versus ambulatoire, divers types d'hospitalisation ou de suivi. Toutes ces études, d'interprétation délicate du fait de durées variables, de taux de perdus de vue souvent très importants, de malades très différents, etc., ont des conclusions convergentes : tous les malades sont améliorés, en termes de consommation déclarée et de conduite de vie, sans qu'aucun traitement ou mode de prise en charge n'ait montré d'avantage statistiquement significatif. L'intervention du soignant multiplie par 3 les chances d'amélioration [8], et même si le sevrage n'est pas toujours parfait, les malades sont le plus souvent améliorés et leur qualité de vie est en général meilleure. La plupart des autres maladies graves ne déclenchent pas chez les médecins autant de pessimisme et d'abstention thérapeutique. Restons objectifs ! |
RéférencesEmeriaud P, Gallois P. Alcool : la cure de sevrage, mythes et réalités. Médecine. 2005;1:22-5.Vachon-France G. Psychothérapie du sevrage alcoolique. Conférence de consensus. Alcoologie. 1999;21:101S-107S. Comment aider les alcooliques et ceux qui les entourent. Kiritze-Topor P. Paris : MMI éditions, 1999. Alcoologie clinique. Rueff B. Paris : Flammarion Médecine-Sciences, 1989. L'alcool : de l'usage à la dépendance. Paille F. Paris : Roche, 2000. De qui souffrez-vous ? Michaut F. Paris : ditions de Santé, 1992. Reynaud M, Parquet PJ. Les personnes en difficultés avec l'alcool. Usage, usage nocif, dépendance : propositions. Rapport établi à la demande de la Direction générale de la Santé et de la Direction des Hôpitaux. Paris : CFES, 1999. Batel Ph. Dossier alcoolodépendance. Rev Prat Med Gen. 2000;14:1547-61.
| En pratique : alcool, après la cure
Passer du « sans alcool » au « hors alcool » nécessite un véritable et long processus de « deuil ». La réalcoolisation, si fréquente notamment au cours de la première année, peut et doit être un moment privilégié du traitement. Accompagner le patient sevré, c'est l'écouter, l'aider à réfléchir sur lui-même et sur sa vie, analyser la place de l'alcool dans sa vie, rechercher des solutions au quotidien. De nombreux médicaments sont utilisables en complément de ce soutien, peu ont fait la preuve de leur réelle utilité, aucun ne permet de « guérir » un alcoolique.
L'apport des groupes d'anciens buveurs est largement positif,
et même parfois irremplaçable.
Rien ne justifie le pessimisme et/ou l'abstention thérapeutique :
la prise en charge, quelles qu'en soient les modalités, améliore le plus souvent
les malades, et même si le sevrage n'est pas toujours parfait, la qualité de vie est en général meilleure. |
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