ARTICLE
Cure de sevrage : qui est demandeur ?
Contrairement à la plupart des décisions médicales, la
demande de cure est le plus souvent extérieure au patient, comme s'il
était un mineur, et entraîne un sen-timent d'urgence, sinon de
contrainte. L'entourage, famille ou proches, en est souvent à l'ori-gine
; soit au décours d'une consultation, parce que " depuis le temps que
ça dure, ça suffit ", soit dans l'urgence, ou au moins dans l'immédiateté
" puisqu'il est décidé, il faut absolument lui trouver une place
pour qu'il puisse partir ce soir, sinon il va changer d'idée ". Pour
l'entourage dont l'épuisement doit tou-jours être pris en compte,
le délai nécessaire " avant cure " paraît toujours très
long, nécessitant informa-tion, explication, prise en charge. Les problèmes
so-ciaux, familiaux, professionnels doivent être intégrés
au processus mais ne peuvent être les motifs essen-tiels qui décident
de la cure. La " Société " peut être ce demandeur. Ilyades
sevrages " contraints ", résultant d'une obligation de soins décidée
par le juge. Cette situation, au-delà d'un déni renforcé,
peut être le départ d'une prise de conscience et d'une démarche
de soins, à condi-tion que le soignant se place du côté
du patient, et respecte un secret absolu vis-à-vis du juge. Il y a des
sevrages " accidentels " dans l'urgence, en général en milieu
hospitalier, au cours desquels le syndrome de sevrage doit être dépisté,
voire prévenu et surtout suivi d'une prise en charge réelle de
la personne.
La demande ne peut être que centrée sur le patient.
L'expérience a montré que le patient envoyé en cure en
urgence, contre sa volonté ou en l'absence d'un processus de maturation
personnel, rechutera le plus souvent à la sortie de la cure. La cure
ne peut être qu'un moment dans une prise en charge globale, le passage
pour le patient du déni à l'acceptation et à la reconnaissance
de la dépendance et de ses consé-quences, l'appropriation du projet
de ne plus boire et non l'aveu de son alcoolisme. L'élaboration et la
ma-turation de ce projet personnel demande des mois, parfois des années,
et peut être douloureuse pour le malade et son entourage [1].
Des principes
Le sevrage thérapeutique est une rupture qui n'a de sens que s'il est
intégré dans une stratégie globale [2] qui engage le patient
alcoolo-dépendant dans un processus de soins continus pour obtenir au
mieux le maintien de l'abstinence, à défaut une amélioration
clinique à long terme, dans tous les cas la mise en uvre d'un projet
de vie. Il faut évacuer le mythe de " la cure " : elle ne peut se résumer
à un simple sevrage alors qu'existe toujours la dépendance physique
et psychique, mais prend place dans un accompagnement qui inclut la cure, mais
surtout un avant et un après [1].
Cet accompagnement répond à quelques règles et évidences
[1] :
- il n'existe ni recette magique, ni médicament miracle ;
- l'arrêt d'alcool n'est pas une fin en soi, mais à l'inverse,
l'accompagnement qui négligerait la question de l'abstinence trouverait
rapidement ses limites ;
- le corps et le psychisme doivent être pris en compte simultanément
tant sont grandes les interactions et interdépendances ;
- les problèmes sociaux, familiaux, professionnels doivent être
intégrés au processus, mais ne peuvent être les motifs essentiels
qui décident de la cure. Il n'y a pas de contre-indications absolues
au sevrage, mais des non-indications au sevrage immédiat :
- absence totale de demande ou de motivation personnelle du sujet ;
- situation de crise (affective, sociale, professionnelle) : il faut alors
évaluer les avantages et inconvénients des conduites d'alcoolisation
et de l'abstinence ;
- absence de projet thérapeutique et de projet social.
Cela ne doit pas empêcher la prise en charge et l'accompagnement du
patient dans une perspective de sevrage ultérieur, cette fois " programmé
" avec lui.
Des situations particulières
Les autres dépendances
Il est généralement inévitable de privilégier
le traitement de l'une des dépendances :
¥ Tabagisme : l'usage est répandu de ne pas envisager un sevrage simultané.
Le sevrage alcoolique semble prioritaire et la dépendance tagagique est
socialement mieux acceptée et considérée, àtort,
comme moins dangereuse. La conférence de consensus [2] recommande cependant
de proposer le sevrage simultanédès que la motivation du patient
le permet, ce qui nécessite d'aborder d'embléel'information sur
le tabac.
¥ Dépendance aux benzodiazépines : tout sevrage brutal est exclu.
Le sevrage alcoolique est d'abord requis.
¥ Autres toxicomanies : il n'existe pas de données validées.
La conférence de consensus a recommandé en 1999 des études
complémentaires sur ce sujet.
La dépression associée
La dépression est trèsfréquente chez les alcooliques
: elle est soit induite par la consommation d'alcool, soit provoquée
par la dépendance elle-même, soit survenant dans les suites immédiatesdusevrage.Lesdépendancesalcooliquessecondaires
àune dépression sont beaucoup plus rares. Le risque suicidaire
est particulièrement élevé. Il représente un argument
majeur incitant à prendre en charge les troubles dépressifs des
alcooliques. Des symptômes dépressifs contemporains du syndrome
de sevrage existent chez plus de 80 % des patients. La plupart régressent
en 2 à 4 semaines. Dans 10 à15 % des cas, la dépression
peut être sévère, parfois avec des caractéristiques
mélancoliques, et un risque suicidaire toujours présent.
Dans toutes les formes d'association alcool-dépression, le sevrage
d'alcool est indiqué. En cas de dépression secondaire à
l'alcoolo dépendance, le traitement le plus efficace de la dépression
est le sevrage d'alcool. Dans la majorité des cas, les améliorations
comme les rechutes des symptômes dépressifs après le sevrage
concernent les deux troubles, de manière simultanée. Ceci justifie
qu'un délai de deux à quatre semaines soit habituellement conseillé
avant d'introduire un traitement antidépresseur mais doit être
remis en cause en cas d'acuitéet d'intensité particulière
du syndrome dépressif accentuant le risque suicidaire. Les antidépresseurs
(tricycliques ou sérotoninergiques) prescrits, lorsqu'ils sont indiqués,
aux mêmes doses et pendant le même temps que pour les autres formes
de dépression, ont fait la preuve de leur efficacité [2, 5].
En ambulatoire ou à l'hôpital ?
La prise en charge médicalisée peut être faite en ambulatoire
ou en milieu hospitalier (tableau 1)
[2, 3]. Le sevrage hospitalier serait indispensable pour 10 à30 % des
patients. Quelles qu'en soient les conditions de réalisation, le sevrage
thérapeutique vise àprévenir ou atténuer les manifestations
physiques ou psychologiques de l'arrêt brutal de l'alcool [3, 4]. Mais
il ne se résume pas à une prise en charge médicalisée1.L'accompagnement
psychosocial est tout aussi indispensable, avec trois fonctions essentielles
[2] :
¥ L'information, le soutien et le réconfort dans une ambiance calme,
ouverte et confiante. Elle est importante pour prévenir et contrôler
les symptômes du sevrage. Elle permet de réduire les doses de médicaments.
¥ La mise en place et le renforcement d'une relation psychothérapeutique
qui doit se poursuivre au-delà du sevrage : pour aider le patient à
faire un état des lieux, clinique, psychique, familial et social ; pour
l'aider à associer bien-être et abstinence, et revaloriser l'image
de soi. Il faut savoir prendre le temps, choisir le meilleur moment pour la
mise en uvre du sevrage. La participation des mouvements d'entraide dès
le sevrage a prouvéson efficacité.
¥ L'accompagnement social dans une perspective de réadaptation.
Pour le médecin responsable d'un sevrage ambulatoire, cela nécessite
d'expliquer clairement, précisément, en prenant son temps, si
possible devant un tiers, notamment le conjoint, dont le rôle sera important
au cours de la période, les conditions pratiques du sevrage :
- l'interruption brutale de la consommation d'alcool, conseillée et
inscrite sur l'ordonnance, et la possibilitéde symptômes liés
au sevrage expliquée ;
- une hydratation suffisante, de 2 à 3 litres par 24 heures : l'eau
en bouteille aide àvisualiser les quantités, mais bouillons, jus
de fruits et tisanes sont utiles ;
- une prescription médicamenteuse adaptée au contexte (tableau
2) : elle a pour but de prévenir le syndrome de sevrage,les crises comitiales
et le delirium tremens.
Durant le sevrage, la disponibilitétotale, au moins téléphonique,
du médecin doit être assurée, en programmant avec le patient
:
- une visite àdomicile ou un rendez-vous téléphonique
lepremier jour ;
- éventuellement un suivi à domicile par infirmier(e) ;
- une ou deux rencontre(s) dans les 15 premiers jours pour " renforcement
positif " des bénéfices acquis ;
- puis un suivi régulier permettant de travailler avec le patient autour
de ses perceptions vis-à-vis du produit, de ses symptômes, de ses
relations avec son environnement...
Note :
1. Le rôle des différents intervenants dans cette prise en charge
fera l'objet d'un article ultérieur.
Conclusion
Le mot " cure " recouvre encore " un espoir démesuré et une
imagerie quasi magique centrée sur une technique, un lieu, voire des
spécialistes, susceptibles de permettre à quelqu'un de guérir
de sa dépendance " [1]. Les problèmes sociaux, familiaux, professionnels
doivent être intégrésau processus, mais ne peuvent être
les motifs essentiels qui décident de la cure. L'arrêtd'alcool
n'est pas une fin en soi. Il nécessite un accompagnement prolongé
bien au-delà, avant et après la cure. Pour cet accompagnement,
il n'existe ni recette magique, ni médicament miracle. Le corps et le
psychisme doivent être pris en compte simultanément tant sont grandes
les interactions et interdépendances. Les difficultés de cette
" après-cure ", ainsi que les divers intervenants médicaux et
psychosociaux feront l'objet des prochains articles.
Références :
1. Kiritze-Topor P. Comment aider les alcooliques et ceux qui les entourent
? Paris : MMI éditions ; 1999.
2. Société française d'alcoologie, selon la méthodologie
de l'ANAES. Conférence de consensus : Objectifs, indications et modalités
du sevrage du patient alcoolodépendant. Téléchargeable
sur le site http://www.anaes.fr.
3. Batel P. Dossier alcoolodépendance. Rev Prat Med Gen 2000
; 14 : 1547-61.
4. Vabret F, Davy A. Le sevrage alcoolique est réalisable en ambulatoire.
Rev Prat Med Gen 1998 ; 12 : 9-13.
5. Lejoyeux M. Sevrage alcoolique en cas d'association à une pathologie
psychiatrique. Conférence de consensus. Alcoologie 1999 ; 21 (suppl.
2) : 101S-107S.
La cure de sevrage alcoolique en pratique
o La cure de sevrage n'est pas une fin en soi et n'a de sens que dans
une stratégie globale de soins, avant, pendant et après
la cure.
o Elle peut être faite en ambulatoire ou à l'hôpital
et nécessite une prise en charge psychosociale et un traitement
médicamenteux.
o Elle n'a pas de contre-indications, mais des non-indications : l'absence
de demande ou de motivation du patient, les situations de crise, l'absence
de projet thérapeutique et de projet social. La présence
d'autres dépendances ou d'une dépression ne contrindique
pas le sevrage, mais nécessite des choix et incite à la
prudence.
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Note de la rédaction
Cet article de P. Emeriaud et P. Gallois est le sixième d'une série
qui a commencé dans la précédente publication de Pratiques
Médicales et Thérapeutiques, avant sa cessation depublication
fin 2002. Nous vous en rappelons les intitulés :
1) Consommation d'alcool à problème en médecine générale
MG (PMT 21, avril 2002). Ce premier article était accompagné d'un
éditorial de présentation : Le médecin, le patient et l'alcool
et d'une étude qualitative en médecine générale
: le généraliste face au risque alcool.
2) Situations et pathologies liées à l'alcool : est-il possibled'intervenir,
ou n'est il pas " trop tard " (PMT 22, mai 2002).
3) Les malades de l'alcool (PMT 23, juin 2002).
4) Alcool, alcoolisme, alcooliques : comment les voyons-nous (PMT 24-25,
septembre-octobre 2002).
5) La relation avec le malade alcoolodépendant (PMT 26-27, novembre-décembre
2002).
Les textes de ces 5 premiers articles sont disponibles chezles auteurs, à
la SFDRMG, Centre de Documentation Unaformec, 261, rue de Paris, 93556 Montreuil
cedex.
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