ARTICLE
ipe.2012.0870
Auteur(s) : Élisabeth Roudinesco elisabeth.roudinesco@univ-paris-diderot.fr
Historienne, directrice de recherches, université
Diderot–Paris-VII (UFR-GHSS, laboratoire ICT, école doctorale
382-EESC)
Tirés à part : É. Roudinesco
Longtemps, et peut-être de tous temps, et peut-être aujourd’hui
encore, la notion de perversion n’a été pensable que parce qu’elle
renvoyait l’homme à une image de lui-même fondée sur le mal et donc
sur la sanction divine qui en était la conséquence logique.
Longtemps confondue avec la perversité, la perversion était ainsi
regardée comme une manière particulière de retourner, de déranger
ou de mettre sens dessus dessous l’ordre naturel du monde. Elle
visait, disait-on, à convertir les hommes au vice, mais aussi à les
égarer, à les corrompre, à leur éviter toute forme de confrontation
avec la souveraineté du bien et de la vérité.
L’acte de pervertir supposait alors l’existence d’une autorité
divine. Et celui qui se donnait pour mission d’entraîner vers son
autodestruction l’humanité entière n’avait d’autre destin que de
guetter dans le visage de la Loi qu’il transgressait le reflet du
défi singulier qu’il avait lancé à Dieu. Démoniaque, damné,
criminel, dépravé, tortionnaire, débauché, falsificateur, charlatan
ou délictueux, le pervertisseur était d’abord un être double,
tourmenté par la figure du diable, mais habité du même coup par un
idéal du bien qu’il ne cessait d’anéantir afin d’offrir à Dieu, son
maître et son bourreau, le spectacle de son propre corps réduit à
un déchet.
C’est bien parce que le personnage du pervertisseur entretenait
une telle relation avec l’ordre divin, que les pratiques les plus
ordurières purent être élevées au rang de l’héroïsme le plus pur.
Ainsi, quand ils furent adoptés par les mystiques, les grands
rituels sacrificiels – de la flagellation à la dévoration
d’immondices – devinrent-ils l’expression d’une sainte
exaltation. Anéantir le corps physique ou s’exposer aux supplices
de la chair : telle était la règle de ce franchissement des
frontières qui caractérisait, dans l’attitude mystique, le passage
de l’abject au sublime. Et si les saints eurent pour devoir premier
d’annihiler en eux toute forme de désir de fornication, les saintes
se condamnèrent, par l’incorporation de déjections, à une
stérilisation radicale de leur ventre devenu putride. Catherine de
Sienne déclara un jour n’avoir rien mangé de si délectable que le
pus des seins d’une cancéreuse. Et elle entendit alors le Christ
lui parler : « Ma bien-aimée, tu as soutenu pour moi de
grands combats et avec mon aide, tu es restée victorieuse. Jamais
tu ne m’as été plus chère et plus agréable (...) Non seulement tu
as méprisé les plaisirs sensuels, mais tu as vaincu la nature en
buvant avec joie, par amour pour moi, un horrible breuvage. Eh
bien, puisque tu as fait une action au-dessus de la nature, je veux
te donner un liqueur au-dessus de la nature ».
Quelles que soient donc ses facettes, la perversion a trait à
une sorte de négatif de la liberté. Elle est la négativité de
l’histoire en acte : anéantissement, déshumanisation, haine,
destruction, emprise, cruauté, jouissance, mais aussi créativité,
sublimation, dépassement de soi, excès. En ce sens, elle peut être
aussi entendue comme l’accès à la plus haute des libertés
puisqu’elle autorise celui qui l’incarne à être simultanément un
bourreau et une victime, un maître et un esclave, un barbare et un
civilisé. La fascination qu’exerce sur nous la perversion tient à
cela qu’elle peut être tantôt sublime et tantôt abjecte. Sublime
quand elle est incarnée par des rebelles au caractère prométhéen
qui refusent de se soumettre au verdict des dieux ou à la loi des
hommes, au prix de leur propre exclusion, abjecte quand elle
devient l’expression souveraine d’une froide destruction de toute
forme de lien généalogique.
Par son statut psychique qui renvoie à l’essence d’un clivage,
la perversion est également une nécessité sociale. Elle préserve la
norme tout en assurant à l’espèce humaine la permanence de ses
plaisirs et de ses transgressions. Que ferions-nous sans les
pervers qui nous ont donné les œuvres les plus raffinées que la
civilisation ait connu ? Que ferions-nous si nous ne pouvions
plus désigner comme des boucs-émissaires – c’est-à-dire des
pervers – ceux qui acceptent de traduire par leurs actes
étranges les tendances inavouables qui nous habitent et que nous
refoulons ?
Que les pervers soient sublimes quand ils se tournent vers
l’art, la création ou la mystique, ou qu’ils soient abjects quand
ils se livrent à leurs pulsions meurtrières, ils sont une part de
nous-mêmes, une part de notre humanité, car ils exhibent ce que
nous ne cessons de dissimuler : notre propre négativité, la
part inavouable de nous-mêmes.
Puisque ceux qui ne sont pas pervers et que l’on désigne
cliniquement comme des névrosés, il faut bien admettre qu’ils
refoulent la perversion qu’ils portent en eux ou s’en tiennent à
des fantasmes qui leur permettent de contourner le réel de l’acte
pervers, cela signifie que la frontière entre et la perversion et
son envers est difficile à tracer.
Et c’est la raison pour laquelle la notion même de perversion
n’est pensable dans la clinique qu’en référence au double paradigme
de la norme et de la pathologie, et dans la société qu’en relation
avec la loi et avec la transgression de la loi.
Qu’elle soit cliniquement définie comme une déviance par rapport
à l’acte sexuel dit « normal » (pénétration génitale avec
une personne du sexe opposé), ou par rapport à un déplacement quant
à l’objet visé, qu’elle soit dangereusement narcissique plutôt que
strictement sexuelle, comme le pensent certains cliniciens
contemporains, et que, par ailleurs, elle soit socialement pensée
comme une déviation du sens moral (délinquance), des instincts
sociaux (proxénétisme) ou de l’instinct de nutrition (boulimie,
addiction), elle n’est rendue possible, dans tous les cas de
figure, que parce qu’elle pose à la loi la question de sa limite et
à la norme celle de la validité de la psychopathologie.
La perversion, on l’aura compris, est un phénomène sexuel,
politique, social, psychique, transhistorique, structural, présent
dans toutes les sociétés humaines. Et s’il existe dans chaque
culture des partages cohérents – prohibition de l’inceste,
délimitation de la folie, désignation du monstrueux ou de
l’anormal –, cela veut dire que la perversion a sa place dans
cette combinatoire. Je dirais même qu’en tant que part nocturne de
nous-mêmes et part maudite de la société, elle fut pendant des
siècles l’objet d’une sacralisation.
Les adeptes des sciences cognitives, du conditionnement et du
comportement ont tenté de démontrer que la perversion existait à
l’état de nature, allant même jusqu’à vouloir prouver que des
singes mâles qui s’accouplent entre eux seraient des invertis ou
que les vaches qui parviennent à téter leurs mamelles seraient
assimilables à des déviants, ou encore que, d’une manière générale,
l’absence chez les mammifères de toute forme de copulation frontale
pourrait être le signe d’une certaine organisation de la sexualité
fondée sur la bestialité, la violence, l’agressivité, la domination
et pourquoi pas la jouissance de l’autre.
Éthologistes et moralistes ont d’ailleurs avancé l’idée que
cette fameuse copulation frontale était le propre de l’espèce
humaine, le signe d’une normalité de la sexualité humaine centrée
sur la reconnaissance nécessaire du primat de la différence des
sexes. Et ils en ont déduit que l’orgasme féminin n’existait pas
dans le règne animal. Les uns et les autres, primatologues et
spécialistes des mammifères, ont donné à cet accouplement face à
face le nom de « position du missionnaire » afin de
certifier qu’il aurait une partie liée avec la civilisation ou
plutôt avec la mission civilisatrice de l’Occident chrétien.
Si l’absence de cette position dans le règne animal a pu être
comprise comme l’un des signes majeurs permettant de différencier
l’homme de la bête, cela veut dire en contrepartie que la présence
chez les humains du coït a tergo doit être interprétée comme
la survivance d’un comportement animal. Pour les moralistes, ce
type de copulation relèverait d’un instinct bestial et donc
démoniaque ou pervers, le diable étant toujours représenté sous les
traits d’un animal lubrique. De même, l’orgasme féminin pourrait
être saisi, selon cette perspective, comme la prolongation d’une
animalité de nature perverse.
Pour les naturalistes au contraire, darwiniens et
évolutionnistes, la présence chez les humains du coït a
tergo ne ferait que prouver la réalité d’une continuité absolue
entre les deux règnes. Dans cette optique, il y aurait donc chez
les animaux une sorte de conscience du bien et du mal :
certains seraient pervers et d’autres ne le seraient pas ou le
seraient à des degrés divers.
Quant aux psychanalystes, ils ont vu, bien souvent, dans la
copulation frontale exclusivement humaine une sorte de preuve de
l’existence d’un complexe préœdipien faisant de chaque homme un
fils désirant fusionner avec sa mère et de chaque femme une mère
transformant l’homme inséminateur en une annexe de son propre
corps. En s’accouplant ainsi, disent-ils en substance, l’homme
occupe, face à la femme, la place d’un nourrisson qu’elle tiendrait
dans ses bras, et celle-ci est elle-même, dans cette position, un
substitut du nourrisson pour l’homme.
L’observation des bonobos a fait voler en éclats tous ces
jugements. Cousins des chimpanzés, ces singes exceptionnels forment
une étrange société dans laquelle les mâles et les femelles
semblent plus attirés par les plaisirs du sexe et de la nourriture
que par le goût de la conquête et de la domination. Ils copulent
face à face, connaissent la pratique de la fellation et de la
masturbation et mieux encore, ils ont une sexualité qui n’est pas
directement liée à la reproduction. Parfois, les mâles ont des
relations avec d’autres mâles et les femelles avec d’autres
femelles. Les orgasmes, partagés par les deux sexes, donnent lieu à
des manifestations de plaisir intense. Dans toutes leurs activités,
les bonobos ressemblent aux humains, du moins en apparence. Le
jeune signe peut prendre l’air d’un enfant boudeur et afficher sa
déception si on le prive de nourriture. Lors d’un rapport sexuel,
la femelle peut pousser des cris de plaisir ou se mêler au jeu des
mâles pour chatouiller leur ventre ou leurs aisselles. En un mot,
les bonobos sont, parmi les singes, ceux qui semblent, par leur
comportement, se rapprocher le plus possible des humains.
Et pourtant, leur sexualité ne ressemble en rien à la nôtre,
pour la simple raison qu’elle est dénuée de tout langage, et donc
de toute forme de conscience d’elle-même. Elle ne suppose ni la
jouissance, ni la perversité, ni l’intention de destruction, ni la
pulsion criminelle, ni le sublime, ni l’abject.
C’est bien pourquoi toutes les observations sur la sexualité
animale n’ont fait que renvoyer les chercheurs à leur
anthropomorphisme. Aucune science, en effet, n’a jamais pu prouver
l’existence d’une quelconque perversion dans le règne animal. Les
animaux ne connaissent ni la loi, ni la transgression de la loi,
ils ne sont ni fétichistes, ni zoophiles, ni pédophiles, ni
coprophiles, ni nécrophiles, ni criminels, ni sadiques, ni
masochistes, ni voyeuristes, ni exhibitionnistes, ni capables de
sublimation. Ils ne sont ni transsexuels, ni travestis, ni même
homosexuels, bisexuels ou hétérosexuels. L’activité sexuelle
animale ne répond à aucune de ces classifications.
Et l’on aura beau vouloir domestiquer les animaux pour qu’ils se
conduisent comme les hommes, et l’on aura beau expérimenter sur eux
les effets de certaines hormones, flux électriques ou interventions
chirurgicales, il faudra bien se résigner : la perversion est
exclusivement humaine. Non seulement elle est un fait de culture,
mais elle suppose comme préalable l’existence de la parole, du
langage, de l’art, voire d’un discours sur l’art et sur le
sexe : « Imaginons une société sans langage, écrit Roland
Barthes, voici qu’un homme y copule avec une femme, a tergo,
et en mêlant à son action un peu de pâte de blé. À ce niveau, il
n’y a aucune perversion ».
La perversion n’existe donc que comme un arrachement de l’être à
l’ordre de la nature. Et dès lors, à travers la parole du sujet,
elle ne fait que mimer le naturel dont elle s’est extirpée afin de
mieux le parodier.
C’est à quoi s’est attaché le plus flamboyant représentant du
discours pervers en Occident, le marquis de Sade, en faisant du
sperme un substitut de la parole et non pas de la parole un
substitut de l’activité sexuelle comme le voudra Freud. Quand Sade
décrit l’acte sexuel libertin – toujours fondé sur le primat
de la sodomie – il le compare à la splendeur d’un discours
parfaitement construit. L’acte sexuel pervers, dans sa formulation
la plus hautement civilisée et donc la plus sombrement rebelle
– celle d’un Sade non encore défini comme sadique par le
discours psychiatrique –, est donc d’abord un récit, une
oraison funèbre, une pédagogie macabre, en bref un art de
l’énonciation aussi ordonné qu’une grammaire. L’acte sexuel sadien
n’existe que comme une combinatoire irreprésentable faite de
postures dont la signification excite l’imaginaire humain. L’acte
sexuel sadien est un réel à l’état pur, impossible à symboliser. Le
sperme – ou plutôt le « foutre », ou encore la
« décharge » – y parle à la place du sujet.
Mais Sade va plus loin encore. Dans La Philosophie dans le
boudoir, rédigée en 1795, laquelle inclut un texte célèbre
datant de 1789 (Français, encore un effort pour devenir
républicain), lu par Dolmancé et ne comportant aucun récit
d’actes sexuels, il préconise comme fondement à la République une
inversion radicale de la loi qui régit les sociétés humaines :
obligation de la sodomie, de l’inceste et du crime. Selon ce
système, aucun homme ne doit être exclu de la possession des
femmes, mais aucun ne peut en posséder une en particulier. En
conséquence, les femmes doivent non seulement se prostituer
– avec des femmes comme avec des hommes – mais n’aspirer
qu’à la prostitution leur vie durant puisque la prostitution est la
condition de leur liberté. Comme les hommes, elles doivent être
sodomites et sodomisées. Ainsi sont-elles soumises au principe
généralisé d’un acte sexuel qui mime l’état de nature – le
coït a tergo – et qui efface les frontières de la
différence.
Par cette obligation de la sodomie, Sade réduit à néant
l’homosexualité dans la mesure où celle-ci suppose la conscience de
la différence sexuelle et son possible démenti. Il chasse donc de
la cité le personnage de l’inverti, celui qui n’aime que l’autre du
même sexe, c’est-à-dire celui-là même qui est sensé incarner la
perversion humaine la plus indomptable, au regard de la norme en
outre, de la loi de l’autre.
Quant aux enfants, engendrés en dehors de tout plaisir sexuel,
grâce à des copulations multiples qui interdisent toute possibilité
d’identification d’un père, Sade en fait la propriété de la
République et non pas des parents. Aussi doivent-ils être séparés
de la mère dès la naissance pour devenir des objets de plaisir. Le
boudoir sadien repose ainsi sur l’abolition radicale de
l’institution du père et sur l’exclusion absolue de la fonction
maternelle.
Seule est acceptable la collectivité des frères. Sade propose
donc un modèle social fondé sur la généralisation de la perversion.
Ni interdit de l’inceste, ni sanction divine, ni séparation du
monstrueux et de l’illicite, ni délimitation de la folie et de la
raison, ni partage biologique entre les hommes et les femmes :
« Pour réunir l’inceste, l’adultère, la sodomie et le
sacrilège, dit-il, le père doit enculer sa fille mariée avec une
hostie ». Mais en prétendant donner à la société un tel
fondement, Sade détruit la perversion en tant que continent noir
nécessaire à l’existence de la loi. D’où ce paradoxe : Sade
propose un modèle de lien généalogique qui élimine la perversion en
la normalisant, c’est-à-dire en lui interdisant de défier la
loi.
Si aucune perversion n’est pensable sans l’instauration des
interdits fondamentaux – religieux ou laïcs – qui
gouvernent les sociétés, aucune pratique sexuelle humaine n’est
possible sans le support du langage, c’est-à-dire sans une
rhétorique. Et c’est bien parce que la perversion est désirable,
comme le crime, l’inceste et la démesure, qu’il a fallu la désigner
non seulement comme une déviance, une transgression ou une
anomalie, mais aussi comme un discours nocturne où s’énoncerait
toujours, dans la haine de soi et la fascination pour la mort, la
grande malédiction de la jouissance illimitée. Pour cette raison,
elle est présente à des degrés divers dans toutes les formes de
sexualité humaine.
Freud est sans aucun doute celui qui a le mieux défini la
notion, alors même que sur le plan clinique, il n’a guère produit
d’écrits susceptibles d’éclairer la question du fonctionnement
pervers. Le maître de Vienne, on le sait, n’aimait ni les
psychotiques, ni les pervers. Il ne rangeait d’ailleurs pas
l’homosexualité, en tant que telle, dans la catégorie des
perversions. Aussi préférait-il en faire cliniquement une
composante de la bisexualité et socialement une orientation de la
sexualité nécessaire à la civilisation. Et de même, il n’hésitait
pas à affirmer que la pulsion destructrice était la condition de
toute sublimation, marquant ainsi le lien qui existe toujours chez
l’être humain entre ce qu’il y a de plus barbare et ce qu’il y a de
plus civilisé.
De fait, Freud abandonne très vite les classifications de la
sexologie – et donc le principe même d’une description
clinique des perversions sexuelles – pour une théorisation du
mécanisme général de la perversion au sens psychique. Il
universalise comme essentiellement humaine la structure perverse
pour en faire, sur le plan clinique, le résultat d’une disposition
polymorphe héritée de la sexualité infantile. Chaque sujet, dit-il
en substance, est contraint de se confronter au réel de la
différence anatomique des sexes. De son déni résulte alors le choix
pervers. Freud introduit dans le psychisme ce qu’on pourrait
appeler un universel de la différence perverse.
Mais c’est bien avec Sade, à la fin du xviiie siècle,
et avec l’avènement de l’individualisme bourgeois, que la
perversion non encore nommée ainsi, non encore introduite dans
l’histoire de la psychopathologie, parce qu’elle avait encore
affaire avec Dieu, plus qu’avec la finitude de l’homme, c’est donc
bien avec cet avènement – et j’y reviendrai dans ce
séminaire – que la perversion est devenue l’expérience
illimitée d’une dénaturalisation de la sexualité.
À travers l’inversion sadienne de la loi, elle est en quelque
sorte désacralisée au moment même ou Dieu, comme la monarchie, est
dépouillé de sa souveraineté. Et, dans le grand geste sadien de
profanation sauvage, elle est abolie puisqu’elle ne défie plus rien
d’autre qu’elle-même.
Avec Freud, un siècle plus tard, et une fois assumée l’absence
de Dieu, la perversion, comme structure psychique, est intégrée à
l’ordre du désir. Sade met en scène une discipline de la
jouissance, Freud invente une science du sexe et du désir. Le
premier porte à son incandescence le discours pornographique,
l’autre tourne en ridicule le discours puritain. Tous deux
contribuent ainsi à une désacralisation – voire à une
laïcisation – de la perversion, de ses œuvres, de ses actes.
Mais que devient la perversion dans un monde où elle ne défie plus
ni Dieu, ni la monarchie, ni l’ordre du bien et du mal, ni même la
norme ?
Les visages de la perversion sont en multiples et à chaque
époque on a tenté de les circonscrire. À l’ère de la démocratie
ultralibérale, annoncée par Sade, à l’ère de ce capitalisme
postindustriel et quasi « immatériel », centré sur la
quête infinie de la jouissance, l’individu est roi, mais il est un
roi qui n’a plus de relation sacrée ni avec un dieu, ni avec un
maître, ni avec une quelconque figure d’autorité. S’il n’y prend
pas garde, sa toute-puissance royale risque de n’être qu’une
illusion et d’avoir pour destin de sombrer soit dans la démesure,
soit dans la déchéance. Car, sans attaches à un ordre souverain
– fût-il défaillant – l’individu n’est plus un sujet. Il
perd sa liberté pour devenir une marchandise au service d’une
biocratie. Condamné à la jouissance illimitée, c’est-à-dire à la
pornographie, il ne peut alors reconstituer la loi que sous la
forme perverse d’un dieu persécuteur, c’est-à-dire d’un surmoi
puritain.
À cet égard, la perversion est tout aussi visible dans les
écrits qui prétendent la circonscrire ou la censurer
– c’est-à-dire dans le discours puritain – que dans ceux
qui visent à la promouvoir ou à l’exalter – c’est-à-dire
dans le discours pornographique. Entre ces deux discours existe une
sorte de symétrie, l’un produisant l’autre et réciproquement.
Que l’on prétende abolir l’acte sexuel non reproductif au nom
d’une croisade du bien contre le mal – ce qui est au fondement
du discours puritain – ou que l’on impose l’obligation de
jouir au nom d’un hygiénisme des corps ou d’une abolition des
différences, cela revient toujours à faire de la sexualité un enjeu
normatif contraire à l’essence du désir : le puritanisme comme
la pornographie appartiennent à un ordre social et sexuel commun
pour lequel la surveillance des corps prime sur l’épanouissement du
désir.
À l’ère libérale, où dominent ces deux impératifs, il semble
bien qu’une partie du modèle sadien se soit réalisé. Et c’est sur
le continent nord-américain – beaucoup plus que dans la
vieille Europe – qu’apparaît le mieux le visage de ce curieux
Janus des temps modernes.
J’appelle puritanisme tout ce qui vise à purifier l’âme humaine
de ses désirs, de ses plaisirs, de ses transgressions en
transformant tantôt en victimes et tantôt en bourreaux ceux qui s’y
livrent. À cet égard, le puritanisme produit toujours de la
pornographie, car à force de chercher à éradiquer le démon du sexe,
on transforme le sexe en une exhibition diabolique.
Dans les sociétés démocratiques – où règne l’État de
droit – la victimisation de l’autre est un phénomène pervers
qui suppose toujours l’existence d’un persécuteur. Elle débouche
sur une judiciarisation excessive des relations entre les sujets,
c’est-à-dire sur une emprise toujours plus grande de l’expertise
légale sur les passions de l’âme. Et rien n’est plus terrible
aujourd’hui que cette surenchère de lois sur le harcèlement sexuel
à laquelle on assiste aux États-Unis et maintenant en Europe.
Si l’on veut maintenant comprendre comment se sont formées les
nouvelles règles de la désignation des actes pervers, il faut
décrire le destin de l’homosexualité en Occident.
Dans l’Antiquité grecque, l’homosexualité était qualifiée de
pédérastie – on parlerait aujourd’hui volontiers de
pédophilie – et elle était intégrée à la cité comme une
culture nécessaire au fonctionnement de la norme. Elle n’excluait
donc en aucun cas le rapport avec les femmes – sur lequel
reposait l’ordre reproductif – et elle s’appuyait sur le
partage entre un principe actif et un principe passif : un
noble libre et un esclave, un garçon et un homme d’âge mur, etc.
Autrement dit, sa fonction était initiatique et seuls les hommes
avaient le droit de la pratiquer selon une hiérarchie qui excluait
l’égalité entre les partenaires. Mais dès lors qu’un homosexuel
refusait tout commerce avec les femmes, il était regardé comme un
anormal portant atteinte aux règles de la cité et de l’institution
familiale. Le pervers était donc, non pas le sodomite, mais celui
qui se servait de sa perversion pour refuser les lois de l’alliance
et de la filiation.
À l’époque chrétienne – et comme dans toutes les religions
monothéistes – l’homosexuel devint la figure paradigmatique du
pervers. Ce qui le qualifiait était le choix d’un acte sexuel au
détriment d’un autre. Être sodomite, cela voulait dire refuser la
différence dite « naturelle » des sexes, laquelle
supposait que l’acte sexuel entre un homme et une femme devait
s’intégrer à l’ordre procréatif. En conséquence, tout acte sexuel
qui dérogeait à cette règle devenait un acte pervers. La sodomie,
diabolisée, fut alors considérée comme le versant le plus noir de
l’activité perverse. Regardé comme un être satanique, l’inverti de
l’ère chrétienne fut donc le pervers des pervers, voué au bûcher
parce qu’il portait atteinte au lien généalogique. Mais il n’en
était pas moins toléré dès lors qu’il acceptait de se marier et
d’engendrer une descendance.
C’est à la fin du xixe siècle, avec l’avènement de la
médecine scientifique héritée de Xavier Bichat puis de Claude
Bernard, qu’apparaît, à travers la sexologie et le discours
psychiatrique, toute la nomenclature des perversions dont la
psychanalyse sera l’héritière. C’est à cette époque – et à
cette époque seulement – que le terme de perversion,
entièrement désacralisé, devient le nom générique de toutes les
anomalies sexuelles. On invente alors un vocabulaire scientifique
pour nommer et soigner les pervers. Mais en utilisant une
nomenclature technique – qui est encore le nôtre
aujourd’hui – pour désigner les diverses déviances du
comportement humain, on transforme radicalement le statut de la
perversion et celui des pervers : on déshumanise le pervers
pour faire de lui un objet de science.
Avec la généralisation de la notion d’homosexualité disparaît
l’idée d’une qualification fondée sur l’inégalité entre les
partenaires ou sur la spécificité de l’acte sexuel. L’homosexuel de
la médecine psychiatrique n’est plus défini comme un homme
nécessaire à la cité qui initie les garçons à des plaisirs virils,
ni comme un sodomite maudit qui contrefait les lois de la nature.
Dans le discours médical, l’homosexuel est catalogué exclusivement
selon sa préférence d’objet. Et du coup, il ne devient pervers que
parce qu’il choisit son semblable comme objet de plaisir
(homo = identique).
Ce n’est donc plus ni la hiérarchie entre les êtres, ni un acte
contre nature qui permettent de définir l’homosexualité moderne
– née à la fin du xixe siècle – mais bien la
transgression d’une différence et d’une altérité conçue comme les
emblèmes d’un ordre naturel du monde décrypté par la science. Est
pervers – et donc pathologique – celui qui choisit comme
objet le même que lui (l’homosexuel), ou encore la partie ou le
déchet d’un corps renvoyant au sien propre (le fétichiste, le
coprophile). Sont également pervers ceux qui prennent ou pénètrent
par effraction le corps de l’autre sans son consentement (le
violeur, le pédophile), ceux qui détruisent ou dévorent
consciemment leur corps ou celui de l’autre (le sadique, le
masochiste, l’anthropophage, le nécrophage, le nécrophile, le
scarificateur, l’auteur de mutilations), ceux qui travestissent
leur corps ou leur identité (le travesti ou le transsexuel), ceux
qui exhibent ou captent le corps comme objet de plaisir
(l’exhibitionniste, le voyeuriste, le narcissique, l’adepte de
l’autoérotisme). Est pervers enfin celui qui défie la barrière des
espèces (le zoophile), dénie les lois de la filiation et de la
consanguinité (l’incestueux) ou encore anihile la loi de la
conservation de l’espèce (l’onaniste, le criminel sexuel).
J’ajouterai qu’à la fin du xixe siècle, avant que
Freud ne s’empare de la question, la femme hystérique était
regardée comme une figure perverse dans la mesure où, par la folie
qui traversait son corps, elle s’excluait de l’ordre procréatif.
Par sa beauté convulsive, selon le mot d’André Breton, elle
signifiait à quel point la sexualité féminine – ou plutôt le
sexe des femmes – pouvait devenir l’enjeu de tous les excès.
C’est donc moins la femme homosexuelle que la femme hystérique,
associée à l’homme homosexuel, qui servait de support à toutes
sortes de fantasmes centrés sur la terreur d’une fin possible de la
famille et de l’ordre procréatif.
Dans le grand catalogue des perversions, l’enfant trouvait
également sa place. Regardé comme un « pervers
polymorphe » mais surtout, avant Freud, comme un masturbateur,
il était devenu un être sexué à part entière, habité par un
auto-érotisme illimité. En conséquence, il ne pouvait plus, comme
autrefois, être assimilé à un simple objet de jouissance.
C’est bien parce que l’enfant fut désigné par les sexologues de
la fin du xixe siècle comme le dépositaire d’une
sexualité dangereuse – c’est-à-dire perverse, auto-érotique,
polymorphe –, qu’il put alors bénéficier d’une protection
particulière. N’étant plus un être passif, l’enfant de la société
bourgeoise, qu’il soit garçon ou fille, n’avait plus à être initié
sexuellement par un maître. En conséquence, le pédophile – et
plus encore le pédophile incestueux, c’est-à-dire celui qui séduit
sexuellement l’enfant qu’il a lui-même engendré – devint
progressivement le plus pervers d’entre les pervers : l’agent
d’une initiation infâme. Figure de l’horreur, il sera condamné, au
nom de la science, à renoncer par une émasculation ou une
castration chimique, à l’organe de sa jouissance.
À la fin du xixe siècle et pendant presque tout le
xxe, la notion de perversion – avec celle
d’homosexualité qui en est la figure emblématique – évolue en
ce sens. Plus elle est définie comme une pathologie d’essence
biologique, raciale, organique, plus elle est désacralisée et moins
elle est regardée comme nécessaire à la civilisation. Le peuple des
pervers devient alors un peuple de malades, de demi-fous, de tarés
ou de dégénérés, semblables aux prolétaires des classes, dites
dangereuses : une « mauvaise race ». Les pervers
sont donc appelés à se comporter de la bonne manière sous peine
d’être exclus, non plus de la cité, mais de l’espèce humaine.
La généralisation d’une conception de la perversion en termes de
choix d’objet eut pour effet de transformer de fond en comble
l’organisation du sexe et de la subjectivité dans les sociétés
occidentales. Car si le pervers se définit comme le malade qui peut
réintégrer la norme grâce aux bienfaits de l’hygiénisme, de la
psychiatrie ou de la sexologie, cela veut dire qu’il cesse d’être
nécessaire à la civilisation en tant que part hétérogène ou que
personnage sacralisé. Dans la société démocratique, qui instaure
progressivement un droit individuel laïcisé, le pervers ne devient
pensable que comme un être inférieur, anormal, handicapé ou encore
invincible et donc irrécupérable. Aussi faudra-t-il tantôt le
rééduquer, tantôt l’exterminer.
La nouvelle définition de la perversion ne pouvait alors que
donner naissance à une configuration politique qui conduira les
homosexuels à se démarquer des autres pervers – et notamment
des pédophiles – plutôt qu’à continuer à être les héritiers
les plus sombres de la race maudite.
La classification des perversions (au pluriel) relève
traditionnellement du domaine de la psychiatrie et de la sexologie
tandis que le fait de donner une définition structurale au concept
de perversion (au singulier) relève au contraire du champ de la
psychanalyse.
Logiquement, le mouvement aurait dû tenir compte de cette
révolution freudienne comme l’on fait certains grands
cliniciens : Robert Stoller ou Joyce McDougall. Mais ce n’est
pas cela qui a dominé le mouvement.
Réputés incurables ou soumis dans la cure à une prétendue
normalisation de leur sexualité, les pervers – dont le modèle
était avant tout l’homosexuel – ne furent pas autorisés
jusqu’en 1998 à pratiquer la psychanalyse dans aucune des sociétés
composantes de l’International Psychoanalytical Association (IPA).
Cet interdit, qui visait essentiellement les homosexuels, fut
ressenti comme une discrimination majeure, notamment après 1972
quand l’homosexualité cessa d’être assimilée par la psychiatrie à
une maladie mentale et 15 ans plus tard à une perversion. La
question se posa alors, pour la psychiatrie et pour la
psychanalyse, d’une redéfinition possible du statut de la
perversion en général et des perversions sexuelles en
particulier.
L’implantation de la psychanalyse dans les grands pays
occidentaux avait bien eu pour conséquence de désaliéner les
pervers et d’écarter l’homosexualité en tant que telle du domaine
des perversions sexuelles.
L’apparition dans le DSM-III du terme de paraphilie restreignait
le champ des anomalies et des déviances à des pratiques sexuelles
contraignantes et fétichistes, fondées sur l’absence de tout
partenaire humain libre et consentant. La nécessité se fit donc
sentir pour la psychanalyse elle-même d’abandonner toute forme de
thérapie « normalisante » au profit d’une clinique du
désir capable de comprendre les choix sexuels des sujets dont les
pratiques libidinales n’étaient plus toutes punies par la loi, ni
vécues comme un péché, ni conçues comme une déviance par rapport à
une norme.
Il est évident aujourd’hui que la conception de la subjectivité,
dont Freud fut le prophète laïc et dont la philosophie occidentale
fut toujours garante, est mise à mal par les nouvelles pratiques du
corps, de l’âme, du sexe et du comportement qui se réclament autant
d’une idéologie de la jouissance contrôlée que de l’asservissement
de soi. Dans cette perspective, sont ainsi évacuées l’idée même de
désir, l’idée même de conscience et d’inconscient, l’idée même
d’une possible aspiration à une quelconque liberté.
Jouissance des corps contre sujet désirant. Dans un tel
contexte, l’adhésion à une discipline des âmes, évaluée par la
science se substitue à l’enseignement de la philosophie. Et de
même, la sexologie vise à remplacer la psychanalyse dans
l’appréhension des nouvelles pratiques de la sexualité, alors même
que celle-ci était née, à la fin du xixe siècle, d’une
séparation d’avec la sexologie, c’est-à-dire d’un refus de réduire
les pratiques sexuelles à un grand catalogue de l’anormalité :
actes pervers, délictueux, criminels.
À cet égard, la perversion – et non plus la névrose au sens
freudien – est devenue la figure dominante des pathologies de
l’ère postfreudienne, une figure qui incarne parfaitement les
idéaux de la société addictive, toxicomane et invertie qui est la
nôtre. Notre époque méconnaît l’hystérie, c’est-à-dire le conflit,
et lui préfère la dépression, c’est-à-dire la soumission. Et quand
elle valorise ainsi la figure de la dépression, c’est pour refouler
celle de la mélancolie, source de créativité et de résistance à la
servilité. Notre époque est puritaine et le défi posé à ce
puritanisme est de nature perverse.
On sait par de nombreuses enquêtes et de multiples témoignages
comment les sexologues, tous psychiatres ou psychologues, adeptes
du comportementalisme, se conduisent avec ce qu’ils appellent
désormais les « déviants sexuels » et non plus les
pervers, puisque ce mot de perversion, jugé trop aristocratique,
trop flamboyant, trop transgressif, a été banni du vocabulaire de
la psychopathologie.
Depuis 20 ans donc, notamment aux États-Unis et au Canada,
ces sexologues, rebaptisés « sexothérapeutes »,
administrent à des déviants sexuels, toujours volontaires et
consentants, de bien curieux traitements de l’âme et du corps.
Installés dans des cliniques transformées en laboratoires de
recherches, ils fournissent à ces patients, ravis d’être ainsi
instrumentalisés, tout un arsenal de gadgets technologiques et
d’images de synthèse destinés à satisfaire toutes leurs demandes.
Cherchant à extraire la vérité psychique du corps même du sujet,
ils les encouragent à regarder « jusqu’à plus soif » des
films pornographiques en même temps qu’ils les relient à de
multiples appareils ayant à charge de mesurer l’intensité de leurs
émotions ou de leurs érections : luxmètre, thermistor,
transducteur, polygraphe standard, intégrateur cumulatif mesurant
la réponse pupillaire, etc. Ils vont même jusqu’à louer pour eux
des « partenaires » qui ont pour mission de rectifier les
défauts de leur cognition par des attouchements ou des actes
sexuels qui se déroulent en présence des thérapeutes.
Ainsi, les déviants sexuels, une fois dépossédés de ce qui
faisait l’essence de leur perversion – c’est-à-dire leur
passion sacrilège à incarner le mal – sont-ils
« contraints de leur plein gré » à devenir des rats de
laboratoire, au moment même d’ailleurs ou les défenseurs du règne
animal condamnent les souffrances infligées aux rats par les
chercheurs. Dans les laboratoires où ils sont traités, les déviants
répètent fantasmatiquement leurs actes délictueux, de façon à ce
que lesdits actes, du fait de cette mise en condition fictive,
deviennent ennuyeux et donc indésirables à force d’être
« autorisés ». C’est alors qu’ils sont incités à se
rééduquer en effectuant, sous contrôle, des actes sexuels dits
« normaux ». Quand les divers traitements sont déclarés
« inefficaces », ce qui est le cas la plupart du temps,
les médecins du sexe préconisent la castration, chimique d’abord
– par ingestion massive d’hormones femelles –, puis
chirurgicale – par l’ablation des testicules –. Là
encore, les volontaires sont légion.
Doit-on se vanter de la réussite ou de l’échec de pratiques qui
consistent à administrer des électrochocs à un travesti en train de
changer de vêtement afin de le guérir de son horreur d’être un
travesti ? A-t-on le droit dans la même perspective de faire
vomir par des médicaments un homosexuel chaque fois qu’il a une
érection afin de le dégoûter, à sa demande, de la haine que lui
inspire son homosexualité ?
Jamais aucun expérimentateur n’a pu prouver que ces traitements
atteignaient leur but puisque leur but n’est pas, quoiqu’on en
dise, de guérir les déviants de leur déviance – subie, haïe ou
désirée – mais de donner à chaque acteur social le spectacle
d’une abolition de la perversion par des traitements pervers. Or,
dès que l’on veut abolir de cette manière la perversion, on risque
de faire disparaître du corps social la nécessaire relation entre
la norme et la pathologie, entre la loi et sa transgression. Si la
science mime la perversion en prétendant abolir jusqu’à son nom,
elle s’identifie à son objet au point de se pervertir elle-même, de
ne rien soigner et de n’être que la complice d’une criminalité plus
puissante encore que celle que l’on voulait abolir. Stanley Kubrick
a fort bien démonté ce mécanisme dans Orange mécanique.
Ces traitements ne sont d’ailleurs rien d’autre aujourd’hui que
la reconduction masquée des anciens châtiments corporels.
Comme on peut s’en douter, la mise en place de tels traitements
a eu pour effet d’amplifier l’idée que l’on pouvait
« prévenir » et pas seulement « soigner » la
sexualité, dite « déviante ». Et dès lors, les médecins
du sexe les ont administrés, non seulement à des patients adultes
en tous genres – anxieux, névrosés, déprimés –, mais
aussi à une population jusque-là préservée et qu’ils ont jugé
potentiellement délinquante : les enfants et les adolescents.
Et c’est ainsi que la société postfreudienne a engendré des
monstres pour mieux se prémunir contre sa propre terreur d’une
virginité perdue.
De même que la sexologie, comme thérapie des actes sexuels, a de
nouveau supplanté la psychanalyse, de même la psychologie du
formatage subjectif s’est substituée à l’ancienne théorie de
l’inconscient. L’individu postfreudien est donc un primate bien
étrange. Il n’est plus ni le sujet d’une scène tragique, ni
l’acteur d’un conflit dramatique, ni le protagoniste d’une histoire
collective qu’il aurait intériorisée. Il est, bien au contraire,
une « chose », mesurable, évaluable, quantifiable, sans
histoire, ancré dans l’éternité d’une servitude volontaire. C’est
pour son bien et pour le bien de la cité qu’il doit être un animal
correctement dressé, un corps qui ne pense pas et ne se rattache à
aucune histoire : un pervers dépossédé de sa perversion.
Conflits d’intérêts: aucun.
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