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Faces of perversion


l'Information Psychiatrique. Volume 88, Number 1, 5-12, Janvier 2012, Perversions (1)

DOI : 10.1684/ipe.2012.0870

Résumé   Summary  

Author(s) : Élisabeth Roudinesco, Historienne, directrice de recherches, université Diderot–Paris-VII (UFR-GHSS, laboratoire ICT, école doctorale 382-EESC).

Summary : The perverse person, since the appearance of the word in the Middle Age, is considered to be someone who enjoys evil and self-destruction or the destruction of others. However, if the experience of perversion is universal, each epoch will consider and treat it in its own way. It is therefore necessary to distinguish between good and evil. The history of the perverse in the West is complex\; since medieval times to the present day, that are distinguished by singularities and systems: Sade invented perversion in the modern sense while the 19th century isolates three major figures of perversion: the masturbating child, the homosexual, and the hysterical woman. In the 20th century, Nazism became the very essence of a perverse type of an exterminator system: not only paradigmatic subjects, but also the introduction of a law and a state for which the figures of right and wrong are reversed. Our epoch has pretended to believe that science will soon allow us to do away with perversion. But who does not see that in pretending to eradicate it, we risk destroying the idea of a possible distinction between good and evil, which is at the very foundation of civilization?

Keywords : perversion, concept, definition, deviance, child, general study, evolution, history, homosexuality, morality, normal, pathology, paraphilia, pedophilia, psychoanalysis, psyche, psychology, religion, sexology, sexuality, society, transgression, Sade Donatien, Freud Sigmund, Bichat Xavier, Bernard Claude, Robert Stoller, Mcdougall Joyce, perversión, concepto, definición, desvianza, niño, estudio general, evolución, historia, homosexualidad, moral, normal, patológico, parafilia, pedofilia, psicoanálisis, psiquismo, psicopedagogía, religión, sexología, sexualidad, sociedad, transgresión, Sade Donatien, Freud Sigmund, Bichat Xavier, Bernard Claude, Stoller Robert, Mcdougall Joyce

ARTICLE

ipe.2012.0870

Auteur(s) : Élisabeth Roudinesco elisabeth.roudinesco@univ-paris-diderot.fr

Historienne, directrice de recherches, université Diderot–Paris-VII (UFR-GHSS, laboratoire ICT, école doctorale 382-EESC)

Tirés à part : É. Roudinesco

Longtemps, et peut-être de tous temps, et peut-être aujourd’hui encore, la notion de perversion n’a été pensable que parce qu’elle renvoyait l’homme à une image de lui-même fondée sur le mal et donc sur la sanction divine qui en était la conséquence logique. Longtemps confondue avec la perversité, la perversion était ainsi regardée comme une manière particulière de retourner, de déranger ou de mettre sens dessus dessous l’ordre naturel du monde. Elle visait, disait-on, à convertir les hommes au vice, mais aussi à les égarer, à les corrompre, à leur éviter toute forme de confrontation avec la souveraineté du bien et de la vérité.

L’acte de pervertir supposait alors l’existence d’une autorité divine. Et celui qui se donnait pour mission d’entraîner vers son autodestruction l’humanité entière n’avait d’autre destin que de guetter dans le visage de la Loi qu’il transgressait le reflet du défi singulier qu’il avait lancé à Dieu. Démoniaque, damné, criminel, dépravé, tortionnaire, débauché, falsificateur, charlatan ou délictueux, le pervertisseur était d’abord un être double, tourmenté par la figure du diable, mais habité du même coup par un idéal du bien qu’il ne cessait d’anéantir afin d’offrir à Dieu, son maître et son bourreau, le spectacle de son propre corps réduit à un déchet.

C’est bien parce que le personnage du pervertisseur entretenait une telle relation avec l’ordre divin, que les pratiques les plus ordurières purent être élevées au rang de l’héroïsme le plus pur. Ainsi, quand ils furent adoptés par les mystiques, les grands rituels sacrificiels – de la flagellation à la dévoration d’immondices – devinrent-ils l’expression d’une sainte exaltation. Anéantir le corps physique ou s’exposer aux supplices de la chair : telle était la règle de ce franchissement des frontières qui caractérisait, dans l’attitude mystique, le passage de l’abject au sublime. Et si les saints eurent pour devoir premier d’annihiler en eux toute forme de désir de fornication, les saintes se condamnèrent, par l’incorporation de déjections, à une stérilisation radicale de leur ventre devenu putride. Catherine de Sienne déclara un jour n’avoir rien mangé de si délectable que le pus des seins d’une cancéreuse. Et elle entendit alors le Christ lui parler : « Ma bien-aimée, tu as soutenu pour moi de grands combats et avec mon aide, tu es restée victorieuse. Jamais tu ne m’as été plus chère et plus agréable (...) Non seulement tu as méprisé les plaisirs sensuels, mais tu as vaincu la nature en buvant avec joie, par amour pour moi, un horrible breuvage. Eh bien, puisque tu as fait une action au-dessus de la nature, je veux te donner un liqueur au-dessus de la nature ».

Quelles que soient donc ses facettes, la perversion a trait à une sorte de négatif de la liberté. Elle est la négativité de l’histoire en acte : anéantissement, déshumanisation, haine, destruction, emprise, cruauté, jouissance, mais aussi créativité, sublimation, dépassement de soi, excès. En ce sens, elle peut être aussi entendue comme l’accès à la plus haute des libertés puisqu’elle autorise celui qui l’incarne à être simultanément un bourreau et une victime, un maître et un esclave, un barbare et un civilisé. La fascination qu’exerce sur nous la perversion tient à cela qu’elle peut être tantôt sublime et tantôt abjecte. Sublime quand elle est incarnée par des rebelles au caractère prométhéen qui refusent de se soumettre au verdict des dieux ou à la loi des hommes, au prix de leur propre exclusion, abjecte quand elle devient l’expression souveraine d’une froide destruction de toute forme de lien généalogique.

Par son statut psychique qui renvoie à l’essence d’un clivage, la perversion est également une nécessité sociale. Elle préserve la norme tout en assurant à l’espèce humaine la permanence de ses plaisirs et de ses transgressions. Que ferions-nous sans les pervers qui nous ont donné les œuvres les plus raffinées que la civilisation ait connu ? Que ferions-nous si nous ne pouvions plus désigner comme des boucs-émissaires – c’est-à-dire des pervers – ceux qui acceptent de traduire par leurs actes étranges les tendances inavouables qui nous habitent et que nous refoulons ?

Que les pervers soient sublimes quand ils se tournent vers l’art, la création ou la mystique, ou qu’ils soient abjects quand ils se livrent à leurs pulsions meurtrières, ils sont une part de nous-mêmes, une part de notre humanité, car ils exhibent ce que nous ne cessons de dissimuler : notre propre négativité, la part inavouable de nous-mêmes.

Puisque ceux qui ne sont pas pervers et que l’on désigne cliniquement comme des névrosés, il faut bien admettre qu’ils refoulent la perversion qu’ils portent en eux ou s’en tiennent à des fantasmes qui leur permettent de contourner le réel de l’acte pervers, cela signifie que la frontière entre et la perversion et son envers est difficile à tracer.

Et c’est la raison pour laquelle la notion même de perversion n’est pensable dans la clinique qu’en référence au double paradigme de la norme et de la pathologie, et dans la société qu’en relation avec la loi et avec la transgression de la loi.

Qu’elle soit cliniquement définie comme une déviance par rapport à l’acte sexuel dit « normal » (pénétration génitale avec une personne du sexe opposé), ou par rapport à un déplacement quant à l’objet visé, qu’elle soit dangereusement narcissique plutôt que strictement sexuelle, comme le pensent certains cliniciens contemporains, et que, par ailleurs, elle soit socialement pensée comme une déviation du sens moral (délinquance), des instincts sociaux (proxénétisme) ou de l’instinct de nutrition (boulimie, addiction), elle n’est rendue possible, dans tous les cas de figure, que parce qu’elle pose à la loi la question de sa limite et à la norme celle de la validité de la psychopathologie.

La perversion, on l’aura compris, est un phénomène sexuel, politique, social, psychique, transhistorique, structural, présent dans toutes les sociétés humaines. Et s’il existe dans chaque culture des partages cohérents – prohibition de l’inceste, délimitation de la folie, désignation du monstrueux ou de l’anormal –, cela veut dire que la perversion a sa place dans cette combinatoire. Je dirais même qu’en tant que part nocturne de nous-mêmes et part maudite de la société, elle fut pendant des siècles l’objet d’une sacralisation.

Les adeptes des sciences cognitives, du conditionnement et du comportement ont tenté de démontrer que la perversion existait à l’état de nature, allant même jusqu’à vouloir prouver que des singes mâles qui s’accouplent entre eux seraient des invertis ou que les vaches qui parviennent à téter leurs mamelles seraient assimilables à des déviants, ou encore que, d’une manière générale, l’absence chez les mammifères de toute forme de copulation frontale pourrait être le signe d’une certaine organisation de la sexualité fondée sur la bestialité, la violence, l’agressivité, la domination et pourquoi pas la jouissance de l’autre.

Éthologistes et moralistes ont d’ailleurs avancé l’idée que cette fameuse copulation frontale était le propre de l’espèce humaine, le signe d’une normalité de la sexualité humaine centrée sur la reconnaissance nécessaire du primat de la différence des sexes. Et ils en ont déduit que l’orgasme féminin n’existait pas dans le règne animal. Les uns et les autres, primatologues et spécialistes des mammifères, ont donné à cet accouplement face à face le nom de « position du missionnaire » afin de certifier qu’il aurait une partie liée avec la civilisation ou plutôt avec la mission civilisatrice de l’Occident chrétien.

Si l’absence de cette position dans le règne animal a pu être comprise comme l’un des signes majeurs permettant de différencier l’homme de la bête, cela veut dire en contrepartie que la présence chez les humains du coït a tergo doit être interprétée comme la survivance d’un comportement animal. Pour les moralistes, ce type de copulation relèverait d’un instinct bestial et donc démoniaque ou pervers, le diable étant toujours représenté sous les traits d’un animal lubrique. De même, l’orgasme féminin pourrait être saisi, selon cette perspective, comme la prolongation d’une animalité de nature perverse.

Pour les naturalistes au contraire, darwiniens et évolutionnistes, la présence chez les humains du coït a tergo ne ferait que prouver la réalité d’une continuité absolue entre les deux règnes. Dans cette optique, il y aurait donc chez les animaux une sorte de conscience du bien et du mal : certains seraient pervers et d’autres ne le seraient pas ou le seraient à des degrés divers.

Quant aux psychanalystes, ils ont vu, bien souvent, dans la copulation frontale exclusivement humaine une sorte de preuve de l’existence d’un complexe préœdipien faisant de chaque homme un fils désirant fusionner avec sa mère et de chaque femme une mère transformant l’homme inséminateur en une annexe de son propre corps. En s’accouplant ainsi, disent-ils en substance, l’homme occupe, face à la femme, la place d’un nourrisson qu’elle tiendrait dans ses bras, et celle-ci est elle-même, dans cette position, un substitut du nourrisson pour l’homme.

L’observation des bonobos a fait voler en éclats tous ces jugements. Cousins des chimpanzés, ces singes exceptionnels forment une étrange société dans laquelle les mâles et les femelles semblent plus attirés par les plaisirs du sexe et de la nourriture que par le goût de la conquête et de la domination. Ils copulent face à face, connaissent la pratique de la fellation et de la masturbation et mieux encore, ils ont une sexualité qui n’est pas directement liée à la reproduction. Parfois, les mâles ont des relations avec d’autres mâles et les femelles avec d’autres femelles. Les orgasmes, partagés par les deux sexes, donnent lieu à des manifestations de plaisir intense. Dans toutes leurs activités, les bonobos ressemblent aux humains, du moins en apparence. Le jeune signe peut prendre l’air d’un enfant boudeur et afficher sa déception si on le prive de nourriture. Lors d’un rapport sexuel, la femelle peut pousser des cris de plaisir ou se mêler au jeu des mâles pour chatouiller leur ventre ou leurs aisselles. En un mot, les bonobos sont, parmi les singes, ceux qui semblent, par leur comportement, se rapprocher le plus possible des humains.

Et pourtant, leur sexualité ne ressemble en rien à la nôtre, pour la simple raison qu’elle est dénuée de tout langage, et donc de toute forme de conscience d’elle-même. Elle ne suppose ni la jouissance, ni la perversité, ni l’intention de destruction, ni la pulsion criminelle, ni le sublime, ni l’abject.

C’est bien pourquoi toutes les observations sur la sexualité animale n’ont fait que renvoyer les chercheurs à leur anthropomorphisme. Aucune science, en effet, n’a jamais pu prouver l’existence d’une quelconque perversion dans le règne animal. Les animaux ne connaissent ni la loi, ni la transgression de la loi, ils ne sont ni fétichistes, ni zoophiles, ni pédophiles, ni coprophiles, ni nécrophiles, ni criminels, ni sadiques, ni masochistes, ni voyeuristes, ni exhibitionnistes, ni capables de sublimation. Ils ne sont ni transsexuels, ni travestis, ni même homosexuels, bisexuels ou hétérosexuels. L’activité sexuelle animale ne répond à aucune de ces classifications.

Et l’on aura beau vouloir domestiquer les animaux pour qu’ils se conduisent comme les hommes, et l’on aura beau expérimenter sur eux les effets de certaines hormones, flux électriques ou interventions chirurgicales, il faudra bien se résigner : la perversion est exclusivement humaine. Non seulement elle est un fait de culture, mais elle suppose comme préalable l’existence de la parole, du langage, de l’art, voire d’un discours sur l’art et sur le sexe : « Imaginons une société sans langage, écrit Roland Barthes, voici qu’un homme y copule avec une femme, a tergo, et en mêlant à son action un peu de pâte de blé. À ce niveau, il n’y a aucune perversion ».

La perversion n’existe donc que comme un arrachement de l’être à l’ordre de la nature. Et dès lors, à travers la parole du sujet, elle ne fait que mimer le naturel dont elle s’est extirpée afin de mieux le parodier.

C’est à quoi s’est attaché le plus flamboyant représentant du discours pervers en Occident, le marquis de Sade, en faisant du sperme un substitut de la parole et non pas de la parole un substitut de l’activité sexuelle comme le voudra Freud. Quand Sade décrit l’acte sexuel libertin – toujours fondé sur le primat de la sodomie – il le compare à la splendeur d’un discours parfaitement construit. L’acte sexuel pervers, dans sa formulation la plus hautement civilisée et donc la plus sombrement rebelle – celle d’un Sade non encore défini comme sadique par le discours psychiatrique –, est donc d’abord un récit, une oraison funèbre, une pédagogie macabre, en bref un art de l’énonciation aussi ordonné qu’une grammaire. L’acte sexuel sadien n’existe que comme une combinatoire irreprésentable faite de postures dont la signification excite l’imaginaire humain. L’acte sexuel sadien est un réel à l’état pur, impossible à symboliser. Le sperme – ou plutôt le « foutre », ou encore la « décharge » – y parle à la place du sujet.

Mais Sade va plus loin encore. Dans La Philosophie dans le boudoir, rédigée en 1795, laquelle inclut un texte célèbre datant de 1789 (Français, encore un effort pour devenir républicain), lu par Dolmancé et ne comportant aucun récit d’actes sexuels, il préconise comme fondement à la République une inversion radicale de la loi qui régit les sociétés humaines : obligation de la sodomie, de l’inceste et du crime. Selon ce système, aucun homme ne doit être exclu de la possession des femmes, mais aucun ne peut en posséder une en particulier. En conséquence, les femmes doivent non seulement se prostituer – avec des femmes comme avec des hommes – mais n’aspirer qu’à la prostitution leur vie durant puisque la prostitution est la condition de leur liberté. Comme les hommes, elles doivent être sodomites et sodomisées. Ainsi sont-elles soumises au principe généralisé d’un acte sexuel qui mime l’état de nature – le coït a tergo – et qui efface les frontières de la différence.

Par cette obligation de la sodomie, Sade réduit à néant l’homosexualité dans la mesure où celle-ci suppose la conscience de la différence sexuelle et son possible démenti. Il chasse donc de la cité le personnage de l’inverti, celui qui n’aime que l’autre du même sexe, c’est-à-dire celui-là même qui est sensé incarner la perversion humaine la plus indomptable, au regard de la norme en outre, de la loi de l’autre.

Quant aux enfants, engendrés en dehors de tout plaisir sexuel, grâce à des copulations multiples qui interdisent toute possibilité d’identification d’un père, Sade en fait la propriété de la République et non pas des parents. Aussi doivent-ils être séparés de la mère dès la naissance pour devenir des objets de plaisir. Le boudoir sadien repose ainsi sur l’abolition radicale de l’institution du père et sur l’exclusion absolue de la fonction maternelle.

Seule est acceptable la collectivité des frères. Sade propose donc un modèle social fondé sur la généralisation de la perversion. Ni interdit de l’inceste, ni sanction divine, ni séparation du monstrueux et de l’illicite, ni délimitation de la folie et de la raison, ni partage biologique entre les hommes et les femmes : « Pour réunir l’inceste, l’adultère, la sodomie et le sacrilège, dit-il, le père doit enculer sa fille mariée avec une hostie ». Mais en prétendant donner à la société un tel fondement, Sade détruit la perversion en tant que continent noir nécessaire à l’existence de la loi. D’où ce paradoxe : Sade propose un modèle de lien généalogique qui élimine la perversion en la normalisant, c’est-à-dire en lui interdisant de défier la loi.

Si aucune perversion n’est pensable sans l’instauration des interdits fondamentaux – religieux ou laïcs – qui gouvernent les sociétés, aucune pratique sexuelle humaine n’est possible sans le support du langage, c’est-à-dire sans une rhétorique. Et c’est bien parce que la perversion est désirable, comme le crime, l’inceste et la démesure, qu’il a fallu la désigner non seulement comme une déviance, une transgression ou une anomalie, mais aussi comme un discours nocturne où s’énoncerait toujours, dans la haine de soi et la fascination pour la mort, la grande malédiction de la jouissance illimitée. Pour cette raison, elle est présente à des degrés divers dans toutes les formes de sexualité humaine.

Freud est sans aucun doute celui qui a le mieux défini la notion, alors même que sur le plan clinique, il n’a guère produit d’écrits susceptibles d’éclairer la question du fonctionnement pervers. Le maître de Vienne, on le sait, n’aimait ni les psychotiques, ni les pervers. Il ne rangeait d’ailleurs pas l’homosexualité, en tant que telle, dans la catégorie des perversions. Aussi préférait-il en faire cliniquement une composante de la bisexualité et socialement une orientation de la sexualité nécessaire à la civilisation. Et de même, il n’hésitait pas à affirmer que la pulsion destructrice était la condition de toute sublimation, marquant ainsi le lien qui existe toujours chez l’être humain entre ce qu’il y a de plus barbare et ce qu’il y a de plus civilisé.

De fait, Freud abandonne très vite les classifications de la sexologie – et donc le principe même d’une description clinique des perversions sexuelles – pour une théorisation du mécanisme général de la perversion au sens psychique. Il universalise comme essentiellement humaine la structure perverse pour en faire, sur le plan clinique, le résultat d’une disposition polymorphe héritée de la sexualité infantile. Chaque sujet, dit-il en substance, est contraint de se confronter au réel de la différence anatomique des sexes. De son déni résulte alors le choix pervers. Freud introduit dans le psychisme ce qu’on pourrait appeler un universel de la différence perverse.

Mais c’est bien avec Sade, à la fin du xviiie siècle, et avec l’avènement de l’individualisme bourgeois, que la perversion non encore nommée ainsi, non encore introduite dans l’histoire de la psychopathologie, parce qu’elle avait encore affaire avec Dieu, plus qu’avec la finitude de l’homme, c’est donc bien avec cet avènement – et j’y reviendrai dans ce séminaire – que la perversion est devenue l’expérience illimitée d’une dénaturalisation de la sexualité.

À travers l’inversion sadienne de la loi, elle est en quelque sorte désacralisée au moment même ou Dieu, comme la monarchie, est dépouillé de sa souveraineté. Et, dans le grand geste sadien de profanation sauvage, elle est abolie puisqu’elle ne défie plus rien d’autre qu’elle-même.

Avec Freud, un siècle plus tard, et une fois assumée l’absence de Dieu, la perversion, comme structure psychique, est intégrée à l’ordre du désir. Sade met en scène une discipline de la jouissance, Freud invente une science du sexe et du désir. Le premier porte à son incandescence le discours pornographique, l’autre tourne en ridicule le discours puritain. Tous deux contribuent ainsi à une désacralisation – voire à une laïcisation – de la perversion, de ses œuvres, de ses actes. Mais que devient la perversion dans un monde où elle ne défie plus ni Dieu, ni la monarchie, ni l’ordre du bien et du mal, ni même la norme ?

Les visages de la perversion sont en multiples et à chaque époque on a tenté de les circonscrire. À l’ère de la démocratie ultralibérale, annoncée par Sade, à l’ère de ce capitalisme postindustriel et quasi « immatériel », centré sur la quête infinie de la jouissance, l’individu est roi, mais il est un roi qui n’a plus de relation sacrée ni avec un dieu, ni avec un maître, ni avec une quelconque figure d’autorité. S’il n’y prend pas garde, sa toute-puissance royale risque de n’être qu’une illusion et d’avoir pour destin de sombrer soit dans la démesure, soit dans la déchéance. Car, sans attaches à un ordre souverain – fût-il défaillant – l’individu n’est plus un sujet. Il perd sa liberté pour devenir une marchandise au service d’une biocratie. Condamné à la jouissance illimitée, c’est-à-dire à la pornographie, il ne peut alors reconstituer la loi que sous la forme perverse d’un dieu persécuteur, c’est-à-dire d’un surmoi puritain.

À cet égard, la perversion est tout aussi visible dans les écrits qui prétendent la circonscrire ou la censurer – c’est-à-dire dans le discours puritain – que dans ceux qui visent à la promouvoir ou à l’exalter – c’est-à-dire dans le discours pornographique. Entre ces deux discours existe une sorte de symétrie, l’un produisant l’autre et réciproquement.

Que l’on prétende abolir l’acte sexuel non reproductif au nom d’une croisade du bien contre le mal – ce qui est au fondement du discours puritain – ou que l’on impose l’obligation de jouir au nom d’un hygiénisme des corps ou d’une abolition des différences, cela revient toujours à faire de la sexualité un enjeu normatif contraire à l’essence du désir : le puritanisme comme la pornographie appartiennent à un ordre social et sexuel commun pour lequel la surveillance des corps prime sur l’épanouissement du désir.

À l’ère libérale, où dominent ces deux impératifs, il semble bien qu’une partie du modèle sadien se soit réalisé. Et c’est sur le continent nord-américain – beaucoup plus que dans la vieille Europe – qu’apparaît le mieux le visage de ce curieux Janus des temps modernes.

J’appelle puritanisme tout ce qui vise à purifier l’âme humaine de ses désirs, de ses plaisirs, de ses transgressions en transformant tantôt en victimes et tantôt en bourreaux ceux qui s’y livrent. À cet égard, le puritanisme produit toujours de la pornographie, car à force de chercher à éradiquer le démon du sexe, on transforme le sexe en une exhibition diabolique.

Dans les sociétés démocratiques – où règne l’État de droit – la victimisation de l’autre est un phénomène pervers qui suppose toujours l’existence d’un persécuteur. Elle débouche sur une judiciarisation excessive des relations entre les sujets, c’est-à-dire sur une emprise toujours plus grande de l’expertise légale sur les passions de l’âme. Et rien n’est plus terrible aujourd’hui que cette surenchère de lois sur le harcèlement sexuel à laquelle on assiste aux États-Unis et maintenant en Europe.

Si l’on veut maintenant comprendre comment se sont formées les nouvelles règles de la désignation des actes pervers, il faut décrire le destin de l’homosexualité en Occident.

Dans l’Antiquité grecque, l’homosexualité était qualifiée de pédérastie – on parlerait aujourd’hui volontiers de pédophilie – et elle était intégrée à la cité comme une culture nécessaire au fonctionnement de la norme. Elle n’excluait donc en aucun cas le rapport avec les femmes – sur lequel reposait l’ordre reproductif – et elle s’appuyait sur le partage entre un principe actif et un principe passif : un noble libre et un esclave, un garçon et un homme d’âge mur, etc. Autrement dit, sa fonction était initiatique et seuls les hommes avaient le droit de la pratiquer selon une hiérarchie qui excluait l’égalité entre les partenaires. Mais dès lors qu’un homosexuel refusait tout commerce avec les femmes, il était regardé comme un anormal portant atteinte aux règles de la cité et de l’institution familiale. Le pervers était donc, non pas le sodomite, mais celui qui se servait de sa perversion pour refuser les lois de l’alliance et de la filiation.

À l’époque chrétienne – et comme dans toutes les religions monothéistes – l’homosexuel devint la figure paradigmatique du pervers. Ce qui le qualifiait était le choix d’un acte sexuel au détriment d’un autre. Être sodomite, cela voulait dire refuser la différence dite « naturelle » des sexes, laquelle supposait que l’acte sexuel entre un homme et une femme devait s’intégrer à l’ordre procréatif. En conséquence, tout acte sexuel qui dérogeait à cette règle devenait un acte pervers. La sodomie, diabolisée, fut alors considérée comme le versant le plus noir de l’activité perverse. Regardé comme un être satanique, l’inverti de l’ère chrétienne fut donc le pervers des pervers, voué au bûcher parce qu’il portait atteinte au lien généalogique. Mais il n’en était pas moins toléré dès lors qu’il acceptait de se marier et d’engendrer une descendance.

C’est à la fin du xixe siècle, avec l’avènement de la médecine scientifique héritée de Xavier Bichat puis de Claude Bernard, qu’apparaît, à travers la sexologie et le discours psychiatrique, toute la nomenclature des perversions dont la psychanalyse sera l’héritière. C’est à cette époque – et à cette époque seulement – que le terme de perversion, entièrement désacralisé, devient le nom générique de toutes les anomalies sexuelles. On invente alors un vocabulaire scientifique pour nommer et soigner les pervers. Mais en utilisant une nomenclature technique – qui est encore le nôtre aujourd’hui – pour désigner les diverses déviances du comportement humain, on transforme radicalement le statut de la perversion et celui des pervers : on déshumanise le pervers pour faire de lui un objet de science.

Avec la généralisation de la notion d’homosexualité disparaît l’idée d’une qualification fondée sur l’inégalité entre les partenaires ou sur la spécificité de l’acte sexuel. L’homosexuel de la médecine psychiatrique n’est plus défini comme un homme nécessaire à la cité qui initie les garçons à des plaisirs virils, ni comme un sodomite maudit qui contrefait les lois de la nature. Dans le discours médical, l’homosexuel est catalogué exclusivement selon sa préférence d’objet. Et du coup, il ne devient pervers que parce qu’il choisit son semblable comme objet de plaisir (homo = identique).

Ce n’est donc plus ni la hiérarchie entre les êtres, ni un acte contre nature qui permettent de définir l’homosexualité moderne – née à la fin du xixe siècle – mais bien la transgression d’une différence et d’une altérité conçue comme les emblèmes d’un ordre naturel du monde décrypté par la science. Est pervers – et donc pathologique – celui qui choisit comme objet le même que lui (l’homosexuel), ou encore la partie ou le déchet d’un corps renvoyant au sien propre (le fétichiste, le coprophile). Sont également pervers ceux qui prennent ou pénètrent par effraction le corps de l’autre sans son consentement (le violeur, le pédophile), ceux qui détruisent ou dévorent consciemment leur corps ou celui de l’autre (le sadique, le masochiste, l’anthropophage, le nécrophage, le nécrophile, le scarificateur, l’auteur de mutilations), ceux qui travestissent leur corps ou leur identité (le travesti ou le transsexuel), ceux qui exhibent ou captent le corps comme objet de plaisir (l’exhibitionniste, le voyeuriste, le narcissique, l’adepte de l’autoérotisme). Est pervers enfin celui qui défie la barrière des espèces (le zoophile), dénie les lois de la filiation et de la consanguinité (l’incestueux) ou encore anihile la loi de la conservation de l’espèce (l’onaniste, le criminel sexuel).

J’ajouterai qu’à la fin du xixe siècle, avant que Freud ne s’empare de la question, la femme hystérique était regardée comme une figure perverse dans la mesure où, par la folie qui traversait son corps, elle s’excluait de l’ordre procréatif. Par sa beauté convulsive, selon le mot d’André Breton, elle signifiait à quel point la sexualité féminine – ou plutôt le sexe des femmes – pouvait devenir l’enjeu de tous les excès. C’est donc moins la femme homosexuelle que la femme hystérique, associée à l’homme homosexuel, qui servait de support à toutes sortes de fantasmes centrés sur la terreur d’une fin possible de la famille et de l’ordre procréatif.

Dans le grand catalogue des perversions, l’enfant trouvait également sa place. Regardé comme un « pervers polymorphe » mais surtout, avant Freud, comme un masturbateur, il était devenu un être sexué à part entière, habité par un auto-érotisme illimité. En conséquence, il ne pouvait plus, comme autrefois, être assimilé à un simple objet de jouissance.

C’est bien parce que l’enfant fut désigné par les sexologues de la fin du xixe siècle comme le dépositaire d’une sexualité dangereuse – c’est-à-dire perverse, auto-érotique, polymorphe –, qu’il put alors bénéficier d’une protection particulière. N’étant plus un être passif, l’enfant de la société bourgeoise, qu’il soit garçon ou fille, n’avait plus à être initié sexuellement par un maître. En conséquence, le pédophile – et plus encore le pédophile incestueux, c’est-à-dire celui qui séduit sexuellement l’enfant qu’il a lui-même engendré – devint progressivement le plus pervers d’entre les pervers : l’agent d’une initiation infâme. Figure de l’horreur, il sera condamné, au nom de la science, à renoncer par une émasculation ou une castration chimique, à l’organe de sa jouissance.

À la fin du xixe siècle et pendant presque tout le xxe, la notion de perversion – avec celle d’homosexualité qui en est la figure emblématique – évolue en ce sens. Plus elle est définie comme une pathologie d’essence biologique, raciale, organique, plus elle est désacralisée et moins elle est regardée comme nécessaire à la civilisation. Le peuple des pervers devient alors un peuple de malades, de demi-fous, de tarés ou de dégénérés, semblables aux prolétaires des classes, dites dangereuses : une « mauvaise race ». Les pervers sont donc appelés à se comporter de la bonne manière sous peine d’être exclus, non plus de la cité, mais de l’espèce humaine.

La généralisation d’une conception de la perversion en termes de choix d’objet eut pour effet de transformer de fond en comble l’organisation du sexe et de la subjectivité dans les sociétés occidentales. Car si le pervers se définit comme le malade qui peut réintégrer la norme grâce aux bienfaits de l’hygiénisme, de la psychiatrie ou de la sexologie, cela veut dire qu’il cesse d’être nécessaire à la civilisation en tant que part hétérogène ou que personnage sacralisé. Dans la société démocratique, qui instaure progressivement un droit individuel laïcisé, le pervers ne devient pensable que comme un être inférieur, anormal, handicapé ou encore invincible et donc irrécupérable. Aussi faudra-t-il tantôt le rééduquer, tantôt l’exterminer.

La nouvelle définition de la perversion ne pouvait alors que donner naissance à une configuration politique qui conduira les homosexuels à se démarquer des autres pervers – et notamment des pédophiles – plutôt qu’à continuer à être les héritiers les plus sombres de la race maudite.

La classification des perversions (au pluriel) relève traditionnellement du domaine de la psychiatrie et de la sexologie tandis que le fait de donner une définition structurale au concept de perversion (au singulier) relève au contraire du champ de la psychanalyse.

Logiquement, le mouvement aurait dû tenir compte de cette révolution freudienne comme l’on fait certains grands cliniciens : Robert Stoller ou Joyce McDougall. Mais ce n’est pas cela qui a dominé le mouvement.

Réputés incurables ou soumis dans la cure à une prétendue normalisation de leur sexualité, les pervers – dont le modèle était avant tout l’homosexuel – ne furent pas autorisés jusqu’en 1998 à pratiquer la psychanalyse dans aucune des sociétés composantes de l’International Psychoanalytical Association (IPA). Cet interdit, qui visait essentiellement les homosexuels, fut ressenti comme une discrimination majeure, notamment après 1972 quand l’homosexualité cessa d’être assimilée par la psychiatrie à une maladie mentale et 15 ans plus tard à une perversion. La question se posa alors, pour la psychiatrie et pour la psychanalyse, d’une redéfinition possible du statut de la perversion en général et des perversions sexuelles en particulier.

L’implantation de la psychanalyse dans les grands pays occidentaux avait bien eu pour conséquence de désaliéner les pervers et d’écarter l’homosexualité en tant que telle du domaine des perversions sexuelles.

L’apparition dans le DSM-III du terme de paraphilie restreignait le champ des anomalies et des déviances à des pratiques sexuelles contraignantes et fétichistes, fondées sur l’absence de tout partenaire humain libre et consentant. La nécessité se fit donc sentir pour la psychanalyse elle-même d’abandonner toute forme de thérapie « normalisante » au profit d’une clinique du désir capable de comprendre les choix sexuels des sujets dont les pratiques libidinales n’étaient plus toutes punies par la loi, ni vécues comme un péché, ni conçues comme une déviance par rapport à une norme.

Il est évident aujourd’hui que la conception de la subjectivité, dont Freud fut le prophète laïc et dont la philosophie occidentale fut toujours garante, est mise à mal par les nouvelles pratiques du corps, de l’âme, du sexe et du comportement qui se réclament autant d’une idéologie de la jouissance contrôlée que de l’asservissement de soi. Dans cette perspective, sont ainsi évacuées l’idée même de désir, l’idée même de conscience et d’inconscient, l’idée même d’une possible aspiration à une quelconque liberté.

Jouissance des corps contre sujet désirant. Dans un tel contexte, l’adhésion à une discipline des âmes, évaluée par la science se substitue à l’enseignement de la philosophie. Et de même, la sexologie vise à remplacer la psychanalyse dans l’appréhension des nouvelles pratiques de la sexualité, alors même que celle-ci était née, à la fin du xixe siècle, d’une séparation d’avec la sexologie, c’est-à-dire d’un refus de réduire les pratiques sexuelles à un grand catalogue de l’anormalité : actes pervers, délictueux, criminels.

À cet égard, la perversion – et non plus la névrose au sens freudien – est devenue la figure dominante des pathologies de l’ère postfreudienne, une figure qui incarne parfaitement les idéaux de la société addictive, toxicomane et invertie qui est la nôtre. Notre époque méconnaît l’hystérie, c’est-à-dire le conflit, et lui préfère la dépression, c’est-à-dire la soumission. Et quand elle valorise ainsi la figure de la dépression, c’est pour refouler celle de la mélancolie, source de créativité et de résistance à la servilité. Notre époque est puritaine et le défi posé à ce puritanisme est de nature perverse.

On sait par de nombreuses enquêtes et de multiples témoignages comment les sexologues, tous psychiatres ou psychologues, adeptes du comportementalisme, se conduisent avec ce qu’ils appellent désormais les « déviants sexuels » et non plus les pervers, puisque ce mot de perversion, jugé trop aristocratique, trop flamboyant, trop transgressif, a été banni du vocabulaire de la psychopathologie.

Depuis 20 ans donc, notamment aux États-Unis et au Canada, ces sexologues, rebaptisés « sexothérapeutes », administrent à des déviants sexuels, toujours volontaires et consentants, de bien curieux traitements de l’âme et du corps. Installés dans des cliniques transformées en laboratoires de recherches, ils fournissent à ces patients, ravis d’être ainsi instrumentalisés, tout un arsenal de gadgets technologiques et d’images de synthèse destinés à satisfaire toutes leurs demandes. Cherchant à extraire la vérité psychique du corps même du sujet, ils les encouragent à regarder « jusqu’à plus soif » des films pornographiques en même temps qu’ils les relient à de multiples appareils ayant à charge de mesurer l’intensité de leurs émotions ou de leurs érections : luxmètre, thermistor, transducteur, polygraphe standard, intégrateur cumulatif mesurant la réponse pupillaire, etc. Ils vont même jusqu’à louer pour eux des « partenaires » qui ont pour mission de rectifier les défauts de leur cognition par des attouchements ou des actes sexuels qui se déroulent en présence des thérapeutes.

Ainsi, les déviants sexuels, une fois dépossédés de ce qui faisait l’essence de leur perversion – c’est-à-dire leur passion sacrilège à incarner le mal – sont-ils « contraints de leur plein gré » à devenir des rats de laboratoire, au moment même d’ailleurs ou les défenseurs du règne animal condamnent les souffrances infligées aux rats par les chercheurs. Dans les laboratoires où ils sont traités, les déviants répètent fantasmatiquement leurs actes délictueux, de façon à ce que lesdits actes, du fait de cette mise en condition fictive, deviennent ennuyeux et donc indésirables à force d’être « autorisés ». C’est alors qu’ils sont incités à se rééduquer en effectuant, sous contrôle, des actes sexuels dits « normaux ». Quand les divers traitements sont déclarés « inefficaces », ce qui est le cas la plupart du temps, les médecins du sexe préconisent la castration, chimique d’abord – par ingestion massive d’hormones femelles –, puis chirurgicale – par l’ablation des testicules –. Là encore, les volontaires sont légion.

Doit-on se vanter de la réussite ou de l’échec de pratiques qui consistent à administrer des électrochocs à un travesti en train de changer de vêtement afin de le guérir de son horreur d’être un travesti ? A-t-on le droit dans la même perspective de faire vomir par des médicaments un homosexuel chaque fois qu’il a une érection afin de le dégoûter, à sa demande, de la haine que lui inspire son homosexualité ?

Jamais aucun expérimentateur n’a pu prouver que ces traitements atteignaient leur but puisque leur but n’est pas, quoiqu’on en dise, de guérir les déviants de leur déviance – subie, haïe ou désirée – mais de donner à chaque acteur social le spectacle d’une abolition de la perversion par des traitements pervers. Or, dès que l’on veut abolir de cette manière la perversion, on risque de faire disparaître du corps social la nécessaire relation entre la norme et la pathologie, entre la loi et sa transgression. Si la science mime la perversion en prétendant abolir jusqu’à son nom, elle s’identifie à son objet au point de se pervertir elle-même, de ne rien soigner et de n’être que la complice d’une criminalité plus puissante encore que celle que l’on voulait abolir. Stanley Kubrick a fort bien démonté ce mécanisme dans Orange mécanique.

Ces traitements ne sont d’ailleurs rien d’autre aujourd’hui que la reconduction masquée des anciens châtiments corporels.

Comme on peut s’en douter, la mise en place de tels traitements a eu pour effet d’amplifier l’idée que l’on pouvait « prévenir » et pas seulement « soigner » la sexualité, dite « déviante ». Et dès lors, les médecins du sexe les ont administrés, non seulement à des patients adultes en tous genres – anxieux, névrosés, déprimés –, mais aussi à une population jusque-là préservée et qu’ils ont jugé potentiellement délinquante : les enfants et les adolescents. Et c’est ainsi que la société postfreudienne a engendré des monstres pour mieux se prémunir contre sa propre terreur d’une virginité perdue.

De même que la sexologie, comme thérapie des actes sexuels, a de nouveau supplanté la psychanalyse, de même la psychologie du formatage subjectif s’est substituée à l’ancienne théorie de l’inconscient. L’individu postfreudien est donc un primate bien étrange. Il n’est plus ni le sujet d’une scène tragique, ni l’acteur d’un conflit dramatique, ni le protagoniste d’une histoire collective qu’il aurait intériorisée. Il est, bien au contraire, une « chose », mesurable, évaluable, quantifiable, sans histoire, ancré dans l’éternité d’une servitude volontaire. C’est pour son bien et pour le bien de la cité qu’il doit être un animal correctement dressé, un corps qui ne pense pas et ne se rattache à aucune histoire : un pervers dépossédé de sa perversion.

Conflits d’intérêts: aucun.


 

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