ARTICLE
ipe.2011.0778
Auteur(s) : Alexandre Morali1 alexmorali@aol.com, Alexandre
Baratta2 alexandrebaratta@aol.com
1 Centre hospitalier spécialisé, 13, route de Krafft,
Erstein, France
2 Centre hospitalier spécialisé, Unité malades
difficiles, 1, rue Calmette, 57200 Sarreguemines, France
Tirés à part : A. Baratta
Introduction
L’homicide-suicide peut être défini par tout meurtre (ou
tentative de meurtre) suivi de suicide (ou de tentative de suicide)
dans un délai « bref ». Les auteurs considèrent que ce
délai peut aller jusqu’à quelques jours, mais la majorité d’entre
eux s’accorde pour le limiter à 24 heures. Nous voyons
d’emblée qu’il n’existe pas de définition consensuelle de
l’homicide-suicide [21], ce dont il faut tenir compte lorsque l’on
s’intéresse à la littérature internationale sur le sujet.
La terminologie elle-même est multiple, et la littérature
psychiatrique foisonne de dénominations : suicide altruiste,
suicide collectif, suicide assorti d’homicide, suicide élargi,
suicide-homicide, meurtre-suicide, double suicide, etc.
[6, 7]. Nous le verrons, l’homicide-suicide ne saurait se
limiter à la dépression et, à cet égard également, il existe une
multiplicité étiopathogénique.
Des similitudes épidémiologiques et psychopathologiques entre un
auteur d’homicide-suicide et celui d’un suicide existent [24]. D’un
point de vue épistémologique, l’homicide-suicide est très lié à la
notion d’altruisme. En effet, les auteurs classiques rattachaient
exclusivement ce type de passage à l’acte à la mélancolie et à des
motivations « altruistes » pathologiques [6, 7].
Selon Chocard, si Durkheim en donne une définition sociologique en
1897, c’est à Perrussel que l’on doit celle-ci : l’homicide
altruiste est défini comme « un homicide accompli dans
l’intérêt supposé de la victime. Cette réaction paradoxale a pour
cause l’inclination sympathique intense pour la victime (amour
maternel, filial, conjugal) et la conviction que le meurtre de
celle-ci est le seul moyen de lui éviter un sort pire que la
mort » [6]. Cependant, comme le suggèrent les résultats de
travaux plus récents, nous verrons que la notion d’homicide-suicide
doit se dégager de ce point de vue « réducteur », car de
nombreux cas de suicides précédés d’homicides ne répondent pas à
cette « motivation ». Enfin, quel que soit le profil de
l’agresseur, de la victime et le type de leur relation, il semble
que la notion de remords puisse être écartée pour expliquer le
suicide commis après l’homicide [22]. Nous utiliserons donc les
expressions « homicide-suicide » ou
« meurtre-suicide », qui désignent un phénomène ayant une
entité propre et se dégagent de toute connotation étiologique.
Caractéristiques de l’homicide-suicide
Données épidémiologiques
L’incidence de l’homicide-suicide varie en fonction des pays
étudiés. Concernant les États-Unis, entre 1 000
et 1 500 personnes décèdent chaque année du fait d’un
homicide-suicide. Les études les plus récentes retrouvent une
incidence annuelle oscillant entre 0,2 et 0,3 pour 100 000
personnes [1, 10, 13, 21, 23].
Les études internationales existantes retrouvent des incidences
contrastées en fonction des populations sélectionnées et des
époques. Concernant spécifiquement la Floride, entre 1988
et 1994, l’incidence annuelle des homicide-suicides est
estimée de 0,3 à 0,7/100 000 pour les moins de 55 ans et
de 0,4 à 0,9/100 000 chez les plus de 55 ans [7]. Une
large étude ciblant la totalité des homicides-suicides sur
l’intégralité du territoire des USA sur la période de 1968-1975
retrouve quant à elle une incidence plus basse, de 0,134 pour
100 000 habitants [2].
L’incidence de l’homicide-suicide a été l’objet d’une étude
épidémiologique aux Pays-Bas sur la période de 1992-2006. Un total
de 135 personnes a trouvé la mort au cours de 103 épisodes
d’homicide-suicide. L’incidence annuelle variait entre 0,02 et 0,07
pour 100 000 personnes [18]. Inversement, l’incidence de
l’homicide-suicide en Afrique du Sud est bien plus élevée, mesurée
à 0,89 pour 100 000 habitants lors d’une étude réalisée sur
les années 2000 et 2001 [25].
Malgré tout, les variations des taux sont sans commune mesure
avec l’amplitude, bien plus importante, des variations du taux
d’homicide [26]. L’acte homicide-suicide reste donc un événement
statistiquement rare, notamment si l’on compare son incidence au
taux d’homicide seul.
Relations entre auteurs et victimes
L’agresseur
Concernant l’agresseur, un « profil » semble se
dégager des descriptions qui en sont faites dans la littérature. Il
s’agit très majoritairement d’un homme (plus de 85 % de cas),
âgé de moins de 50 ans et souvent plus âgé que sa (ou ses)
victime(s).
Deux autres profils moins fréquents sont par ailleurs
décrits : d’une part, des mères et, d’autre part, des
personnes âgées de plus de 55 ans. Nous détaillerons plus loin
ces trois profils qui renvoient en réalité à des types de relation
entre l’agresseur et la (ou les) victime(s), dans lesquels la
violence est agie selon des scénarios spécifiques :
- – homicide-suicide au sein d’un couple désuni ;
- – euthanasie d’un partenaire en fin de vie suivi du suicide de
son conjoint-aidant ;
- – filicide-suicide des mères.
La victime
De manière assez stéréotypée, la victime est le plus souvent un
partenaire intime de la victime (dans plus de 75 % des cas).
La victime est le plus souvent une femme adulte (environ 80 %
des cas). Elle est fréquemment plus jeune que son agresseur dont
elle est l’(ex-)conjointe dans la plupart des cas
[6, 7, 9]. La deuxième catégorie de victime par ordre
décroissant est composée d’enfants.
L’homicide-suicide entre conjoints, époux ou concubins, en
instance de séparation
Ce type de passage à l’acte est le plus fréquent en Europe et
aux États-Unis. Les conflits conjugaux préexistants au passage à
l’acte sont identifiés dans près de la moitié des cas
d’homicides-suicides [3, 23].
De façon plus précise, Koziol et al. soulignent qu’au
sein de ce type de relation, c’est la forme
« femicide-suicide » qui est majoritaire (c’est-à-dire le
fait pour un homme de tuer son (ex-) épouse, conjointe ou
petite-amie, avant de se donner la mort) [14]. Ces auteurs
identifient deux types de facteurs « spécifiques » du
femicide-suicide, par ailleurs signalés dans d’autres études
[15, 21] : les antécédents suicidaires ou de menaces
suicidaires de l’agresseur (dans un contexte dépressif en
particulier) et le fait pour une victime d’avoir été mariée à
l’agresseur. Ce type d’homicide-suicide est volontiers qualifié de
« possessif » par la plupart des auteurs ; on
retrouve souvent, en effet, une dépendance excessive entre les
conjoints et une grande possessivité. Enfin, les études les plus
récentes soulignent les liens profonds qui existent entre la
violence au sein d’un couple et les passages à l’acte de ce type
[1]. Bien qu’il existe souvent une notion de préméditation, le
passage à l’acte en lui-même garde un caractère impulsif et, le
plus souvent, est déclenché par le départ de l’un des
conjoints.
L’homicide-suicide entre conjoints âgés et souffrants
Ce type de passage à l’acte est moins fréquent que le
précédent : une importante étude américaine de 2002 portant
sur 673 cas d’homicide-suicide retrouve une proportion de
25 % de ce type d’homicide [19]. On retrouve cette tendance
dans la statistique complémentaire suivante : lorsque
l’agresseur est âgé de plus de 55 ans, la victime est l’épouse
ou la conjointe dans 77 % des cas (contre 57 % des cas
lorsque l’agresseur est âgé de moins de 55 ans).
Deux facteurs essentiels le distinguent du précédent type :
la notion de maladie ou de handicap sévère de l’un ou des deux
conjoints et l’absence de conflit entre eux. Il existe souvent des
motivations altruistes dans ces passages à l’acte, qui peuvent
prendre la forme de « pactes suicidaires ».
Enfin, une étude ayant comparé les caractéristiques médicales,
psychopathologiques et sociologiques chez des auteurs
d’homicide-suicide et des auteurs de suicide souligne que les
premiers sont plus fréquemment confrontés à la maladie du conjoint
(50 % vs 17 %) qu’à leurs propres problèmes de santé et
que la dépression est présente aussi fréquemment dans les deux
groupes [20].
Le filicide-suicide
L’homicide est une cause non négligeable de mortalité chez les
enfants et, contrairement aux autres causes que sont les maladies
congénitales, infectieuses, ou tumorales, elle a connu une
augmentation aux États-Unis entre 1950 et 1993 [4]. Le taux
d’homicide aurait ainsi triplé durant cette période chez les moins
de 15 ans (et le taux de suicide aurait, quant à lui,
quadruplé !). Des statistiques similaires sont retrouvées pour
les jeunes de 15 à 19 ans. Cependant, les données les plus
récentes montrent bien l’inflexion des courbes à partir de
1994 : ainsi, en 2003, les taux de suicide, d’homicide et de
décès par arme à feu ont retrouvé leur niveau de 1970 [27]. Ces
homicides sont majoritairement commis par l’un des parents (parfois
les deux), le plus souvent la mère, le(s)quel(s) se suicide(nt)
après le meurtre. Les filicide-suicides sont plus fréquents au
Japon qu’en Europe ou aux États-Unis. Il existe souvent un contexte
psychopathologique dépressif ou psychotique, qui favorise
l’altruisme du passage à l’acte. Enfin, des antécédents de
traumatisme dans l’enfance (comme les abus) sont retrouvés chez les
mères auteurs de ces actes dans 63 % des cas [12].
Caractéristiques du passage à l’acte
Les études internationales européennes et américaines soulignent
la très nette prédominance de l’arme à feu dans l’acte d’homicide
et de suicide, devant l’empoisonnement, la strangulation ou
suffocation, les armes blanches, le saut d’une falaise, les coups
et les incendies [6, 7, 17, 21]. Dans la majorité
des cas, le passage à l’acte homicide-suicide a lieu au domicile de
l’auteur et/ou de la (des) victime(s). Lorsque l’acte de produit au
domicile, c’est dans la chambre qu’il a lieu le plus souvent [6].
Ce constat n’est pas étonnant si l’on se réfère aux types de
relation les plus fréquents entre l’agresseur et la victime
(conjoint-époux ou parent-enfant). L’homicide et le suicide sont
commis dans un laps de temps « assez court ». Ce dernier
varie selon les études mais n’excède jamais quelques jours. Il
apparaît que, dans la plupart des cas, le temps écoulé entre le
meurtre et le suicide est bref : souvent de quelques heures,
en général moins de 24 heures [6, 17].
La plupart des auteurs soulignent l’existence d’une dépression
chez les auteurs d’homicide-suicide. Il reste que l’appréciation
réelle d’un tel trouble est délicate, puisqu’il faut tenir compte
des cas où aucun signe, comme une lettre, ne le laisse présager
(sous-estimation) ainsi que des variations dans l’appréciation des
troubles psychopathologiques (systèmes de classification
diagnostique différents selon les études).
La co-occurrence de l’alcool avec la dépression est parfois mise
en cause [11], sans que ces données ne fassent l’objet d’une mesure
fiable (taux d’alcoolémie non systématiquement recherché ni
systématiquement rapporté dans les études). Une estimation de la
présence d’alcool chez le meurtrier au moment de l’acte va de
20 % à 50 % [6-8]. En tout cas, s’il ne constitue pas une
caractéristique de l’acte homicide-suicide, l’alcool, comme
d’ailleurs tout autre toxique psycho-stimulant ou ayant un effet
désinhibiteur, agit en tant qu’agent facilitant le passage à
l’acte.
L’essentiel des travaux s’intéressant à l’acte homicide-suicide
étant le fait d’équipes européennes et américaines, nous présentons
les résultats d’une étude qui a la particularité d’être réalisée en
Asie. Les résultats de cette étude sont très intéressants
puisqu’ils rejoignent des résultats antérieurs [16] suggérant que
les différences géographiques semblent se traduire par des
variations épidémiologiques.
La principale étude s’intéresse aux cas d’homicide-suicide
survenus à Hong Kong entre 1989 et 1998 [5]. Elle porte sur
56 cas et 133 victimes. De façon comparable aux données
de la littérature « occidentale », les agresseurs sont en
majorité des hommes (75 %) et les victimes, plus volontiers de
sexe féminin (64 %). L’âge moyen de l’agresseur est de
41,9 ans, contre 32,3 ans pour la victime. La majorité
des victimes sont les épouses ou conjointes de leur agresseur
(46 %) et l’acte est survenu dans un contexte de séparation
dans la plupart des cas (39 %) et de dépression chez l’auteur
(18 %).
En revanche, plusieurs données se distinguent de la littérature
américano-européenne : les travaux chinois soulignent en
particulier la forte prévalence des problèmes économiques
(25 % des cas, devant la prévalence de la violence
domestique), l’absence d’acte d’euthanasie au sein des couples de
personnes âgées, la plus forte prévalence du filicide-suicide et
enfin, la fréquence plus faible d’actes commis par arme à feu
[5].
Ces premières données concernant une population asiatique
mettent en lumière le rôle non négligeable des facteurs culturels
sur les conditions et les modalités de réalisation d’un acte
d’homicide-suicide. Nous soulignons en particulier l’influence de
la religion bouddhiste, majoritaire dans cette région du
monde : la faible prévalence des cas d’euthanasie au sein des
couples âgés (comparativement aux données occidentales) pourrait en
particulier s’expliquer par la notion de « récompense dans
l’au-delà » des bienfaits réalisés durant l’existence. Ces
premiers résultats nécessitent d’être reproduits par d’autres
équipes ultérieurement pour préciser l’influence des facteurs
sociologiques.
L’ensemble des données descriptives de l’homicide-suicide est
résumé dans le tableau 1.
Tableau 1 Caractéristiques les plus fréquentes des
homicide-suicides.
| Agresseur |
Homme, plus âgé que sa victime |
| Victime(s) |
Femme, plus jeune que l’agresseur |
| Nombre de victime(s) |
2 dans la majorité des cas (1 agresseur + 1
victime) |
| Type de relation |
Entre (ex-)conjoints, dans un contexte de
rupture |
| Lieu |
Au domicile |
| Moyen |
Arme à feu |
| Dépression |
Fréquente chez l’agresseur (connue ou de
découverte tardive → lettre) |
| Préméditation |
Fréquente |
Cas clinique
Rappel des faits
Monsieur P. est un homme de 34 ans, célibataire et sans
enfant. Le 25 septembre, au cours d’une séance du « club
philo » qu’il fréquente assidÛment depuis moins d’une année,
il tente de tuer Marie-Paule, une femme de 50 ans, divorcée
deux fois et mère de trois enfants. Le coup de feu ne part pas car
son pistolet 22 LR, « une arme de famille », s’est
enrayé et Monsieur P. est désarmé par les témoins de la scène. Son
projet initial devait se conclure par son suicide, comme en atteste
une lettre rédigée à son domicile.
Le type de relation entre les protagonistes ne correspond pas à
ceux habituellement rencontrés dans la littérature. Monsieur P.
présente sa victime comme étant son « amie ». Nous
pourrions définir leur relation comme résultant de la rencontre de
deux individus par le biais d’un intérêt commun pour la philosophie
et dont la nature des rapports paraît, à ce stade, ambiguë. L’arme
employée est une arme à feu. Enfin, le lieu de la tentative
d’homicide est un lieu public qu’ils fréquentent ensemble (un
« club philo »). Dans ce cas particulier, nous relevons
que le passage à l’acte est marqué par l’impulsivité (nous
reviendrons plus loin sur le déroulement de l’acte criminel). La
notion de préméditation semble toutefois être retenue, tant par
rapport au degré de préparation du mode opératoire que des
« raisons » ayant poussé l’agresseur à commettre ce
crime. Enfin, l’existence d’une dépression chez l’agresseur au
moment des faits (comme le suggère explicitement une lettre rédigée
par lui-même) est probable, sans qu’il s’agisse du principal
trouble psychiatrique relevé chez l’auteur.
Dans les suites immédiates du passage à l’acte
Dans les suites immédiates de son arrestation par les forces de
police, l’agresseur n’est pas placé en garde à vue mais est
directement admis à l’hôpital psychiatrique sous le régime de
l’hospitalisation sur demande d’un tiers (HDT). Il y bénéficie de
soins pendant une quinzaine de jours. L’HDT est levée, puis il
quitte l’hôpital. Les conclusions de nos confrères hospitaliers
traduisent un certain degré d’incertitude : « le
diagnostic reste à préciser entre une personnalité psychotique et
des troubles névrotiques graves. » Le traitement de sortie
comprend olanzapine (Zyprexa®) à la posologie de 5 mg le soir
et cyamémazine (Tercian®) à 12,5 mg matin et soir.
Monsieur P. se retrouve alors dans une situation juridique
« étonnante » : il se retrouve en liberté à son
domicile, 15 jours après avoir commis une tentative
d’homicide ! Sur le plan clinique, le patient évoque une
« période de forte dépression : je n’avais goÛt à rien,
je restais la plupart du temps au lit… ». Deux mois après
avoir commis les faits, les forces de police l’interpellent à son
domicile. Il est placé en garde à vue, laquelle se prolongera
jusqu’au lendemain soir. Monsieur P. est finalement incarcéré en
maison d’arrêt en mandat de dépôt.
Biographie et habitus de monsieur P.
Âgé de 34 ans au moment des faits, monsieur P. est célibataire
et sans enfant. Il vit chez ses parents dont il est l’enfant
l’unique. Son père, âgé de 73 ans, est retraité de l’industrie
pharmaceutique ; sa mère, âgée de 56 ans, est agent
d’entretien dans une entreprise. Monsieur P. déclare être titulaire
du baccalauréat et d’une maîtrise en histoire. Il s’intéresse en
général aux sciences humaines (philosophie, sociologie et
ethnologie). Il ne travaille pas et perçoit le RMI. Il dit n’avoir
actuellement que très peu d’amis, qui sont « plutôt des
connaissances ». Il n’est guère prolixe quant aux périodes de
son enfance et de son adolescence : il dépeint une monotonie
quotidienne dans laquelle il semble s’être rapidement intégré. Il
ne se rappelle pas avoir fréquenté de camarades de classe et ne
pratiquait aucune activité extrascolaire. Les rares personnes qu’il
rencontrait faisaient souvent partie de la famille. Il a effectué
son service militaire, à l’âge de 18 ans, à propos duquel il
déclare : « les débuts ont été difficiles car on ne se
servait pas de l’intelligence… il fallait obéir ! […] Ça s’est
finalement bien passé… » Monsieur P. déclare initialement ne
présenter d’antécédent ni psychiatrique ni judiciaire. Il ne
consomme ni tabac, ni alcool, ni tout autre toxique.
Examen psychiatrique initial
Monsieur P. livre un récit chronologique précis des faits, sur
un mode opératoire. Sa froideur et l’absence de réactivité
affective sont marquantes. « L’arme était chargée, mais le
coup n’est pas parti […] j’ai un peu résisté, puis j’ai laissé
Mlle P. [un témoin] prendre l’arme. […] Je voulais la
tuer parce qu’elle m’a déçu. […] Elle devait payer […] J’avais
l’intention de la tuer puis de me tirer une balle dans le
cœur. » Le reste de l’entretien met en évidence des éléments
évoquant un syndrome dépressif : nous relevons une tristesse
de l’humeur, un discret ralentissement, un certain degré d’aboulie
et d’anhédonie et la persistance d’idées suicidaires
« anciennes ».
Les contours de sa personnalité se dessinent et nous font
envisager d’emblée un trouble de type paranoïa sensitive. Le
discours du patient traduit en effet une fragilité, comme en
témoigne « la faible estime » qu’il a de lui, et exprime
un « sentiment d’échec », qui glisse progressivement vers
un sentiment d’« injustice », de « déception »
avant de prendre finalement la forme d’une persécution. « Le
destin s’acharnait contre moi… » Monsieur P. précise par
ailleurs avoir « une sensibilité accrue aux remarques de [son]
amie ». Le ralentissement et l’aboulie du patient peuvent
également rentrer dans le registre d’une fatigabilité,
caractéristique de ce type de trouble. Enfin, le tableau se
complète par l’esquisse d’un syndrome délirant, à mécanisme
interprétatif et à thèmes passionnel et de persécution. Le patient
avait « l’espoir » de concrétiser cette amitié, mais
« elle [l’]a déçu » ; « elle devait donc
payer ».
Évolution clinique du patient
Au terme de cet entretien, nous admettons monsieur P. dans
l’unité d’hospitalisation du SMPR, afin de mettre en place les
soins. Les six premières semaines, les éléments psychotiques et
paranoïaques sont omniprésents. Nous relevons de façon quasi
constante un mouvement de va-et-vient entre une conviction forte et
une conscience douloureuse de sa situation. Monsieur P. évoque
ainsi une attitude qu’il qualifie lui-même de
« paradoxale » : « un repli sur moi-même en
réponse à l’agression du monde extérieur et la recherche d’un point
d’ancrage dans la réalité du monde extérieur » ou encore
« j’ai construit ma bibliothèque comme une muraille, un
rempart ; […] attendre que quelqu’un brise ces
murailles. »
La description du délire de relation des sensitifs par
Kretschmer souligne bien cet aspect clinique : « les
oscillations particulièrement profondes entre la conviction morbide
et la prise de conscience de la maladie, la fluidité,
l’influençabilité et la clarté réduite du sens du réel, le
sentiment constant de la maladie, les fluctuations, avec tous les
degrés de transition, entre une véritable représentation délirante
et une véritable représentation obsédante reflètent en même temps
aussi fidèlement la capacité accrue d’un sensitif à l’autocritique
que son indécision et que son manque de volonté combative. Ces
oscillations montrent aussi la parenté étroite entre un sensitif
atteint d’une psychose sensitive et un obsédé » [15].
Nous pouvons souligner la parenté structurale existant entre la
personnalité sensitive de Kretschmer et la personnalité
psychasthénique de Janet. Chez monsieur P. se retrouvent la
tendance au doute, aux ruminations scrupuleuses, aux crises de
conscience morale, l’impression d’incomplétude, d’insatisfaction,
reconnues tant au sensitif qu’au psychasthénique. Chez l’un comme
chez l’autre existent une fatigabilité importante, une lassitude
psychique et physique préalable à tout effort, un souci du
perfectionnisme et un moralisme souvent dogmatique et austère. Par
ailleurs, nous retrouvons dans le discours du patient deux
composantes du caractère sensitif décrit par Kretschmer :
« le sentiment asthénique d’insuffisance et la conscience
sthénique de soi » [15]. Monsieur P. : « je suis un
érudit qui aimerait vivre dans le passé… je ne me reconnais pas
dans le monde actuel… il existe une sorte d’incompatibilité entre
le monde d’aujourd’hui et moi… ma conception a été l’échec initial…
j’ai le sentiment d’être différent et incompatible. » Ce qu’il
dit de lui souligne bien l’autodépréciation et le sentiment
d’incapacité à cohabiter avec les autres, qui lui sont
potentiellement néfastes et dont il doit se protéger.
Intéressons-nous désormais au parcours « affectif » du
patient. Monsieur P. déclare : « mes relations avec les
femmes n’ont débuté qu’à 25 ans […] toujours avec des femmes
plus âgées que moi » ; la victime avait d’ailleurs
exactement 17 ans de plus que lui. Il se considère
« timide avec les femmes » et ne sachant « pas
comment y faire ». Monsieur P. n’a jamais eu de rapports
sexuels mais déclare avoir eu « des relations avec trois
femmes », qui ont plusieurs points en commun : comme nous
l’avons déjà mentionné, il s’agit à chaque fois d’une femme plus
âgée que lui. Ensuite, il décrit les premières rencontres comme une
« période d’euphorie », au cours de laquelle il se sent
enfin bien. Enfin, de manière assez stéréotypée, chacune de ces
relations se terminait lorsque Monsieur P., mis en confiance,
dévoilait à ces femmes l’espoir qu’il pouvait placer en elles,
« l’espoir qu’elle(s) me sauve(nt) de moi-même ». Chaque
déception sentimentale plonge le patient dans une « période de
déprime » (lors des étés 2000, 2004 et 2006). Nous percevons
bien, à ces évocations, la gradation dans la frustration et la
détresse du patient, à mesure qu’il accumulait ses échecs, dont il
ressentait péniblement et durablement les effets sur son psychisme.
Il dit d’ailleurs que sa victime ne fut que « l’élément
déclencheur : le mal était bien plus profond ».
Nous mettons en évidence chez monsieur P. ce que Kretschmer
explique quant au rôle joué par des conflits touchant à la
sexualité dans les décompensations ou les premières manifestations
de la personnalité sensitive : « les faits réels qui
amènent l’éclosion de la maladie ne sont, en aucun cas, des faits
quelconques, mais suivent certaines lois qui, même chez un individu
normal, à caractère sensitif, provoquent habituellement les mêmes
complications psychiques graves. Ce sont les conflits
éthico-sexuels qui, en premier lieu, possèdent une force
pathogène. C’est dans cette perspective qu’ont été décrits le
délire de relation érotomaniaque des vieilles filles, le délire des
masturbateurs… [15]. Nous présumons donc que le passage à l’acte
que nous relatons s’est largement nourri de la rancœur accumulée
par le patient au décours de ses précédentes relations.
Recentrons-nous sur la temporalité dans la relation particulière
avec sa victime, car celle-ci éclaire un peu plus le clinicien
quant aux troubles présentés par le patient. Lorsque nous
l’invitons à nous décrire les étapes de leur rapprochement, voici
le récit qu’il nous livre. Il se passe moins d’une année entre la
rencontre et le passage à l’acte. « De septembre [la
rencontre] à mai, il ne se passe rien de spécial », il s’agit
de « rencontres au club philosophie ». Courant mai,
« elle me demande des cours particuliers. […] Elle m’invite
même à son domicile. […] De mai à juillet, c’est une période
d’euphorie, de réconciliation avec la réalité. […] Le 12 juin,
après des heures à discuter dans la voiture, elle m’a demandé
l’autorisation de me donner un baiser sur la joue [en lui
chuchotant à l’oreille] “Que du bonheur !” […] Pour la
première fois, quelqu’un écoute mon malaise. » Il ajoute qu’il
a ressenti une impression de soulagement et de délivrance :
« elle m’a libéré de moi-même. » Il précise que ce baiser
lui donne du courage puisqu’à partir de cette date, c’est lui qui
prend l’initiative d’organiser les rencontres.
« En juillet, je me rends compte de la non-réciprocité.
Elle ne fait aucun effort, contrairement à moi ! » Le
patient a notamment assisté à un concert de flÛte de la fille de sa
victime, qu’il a trouvé « particulièrement ennuyeux ».
« J’ai compris petit à petit qui elle était vraiment :
susceptible, manipulatrice, séductrice. » L’engrenage infernal
semble alors se mettre en place, mais monsieur P. est encore
ambivalent, à ce moment-là, quant à ses attentes : « elle
m’était devenue indispensable […] J’avais besoin d’autrui. »
« La vraie mise à l’épreuve était de savoir si on allait
coucher ensemble […] Je suis coïtophobe […] J’attendais qu’elle le
propose. »
Un autre élément va finir de convaincre monsieur P. qu’il est
manipulé par sa victime. « Elle avait un amant… elle me l’a
dit pour me provoquer et déclencher en moi une réaction de
jalousie, qu’en fin de compte je n’ai pas eue. » « Nous
[l’amant et lui] étions manipulés : lui, pour son physique,
moi pour mon intelligence. » Dès lors, rien ne semble pouvoir
stopper l’engrenage vers le passage à l’acte.
Le 16 aoÛt, « je lui ai dit : on s’arrête
là. » Mais cette déception sentimentale était celle de trop,
la rancœur et l’agressivité contenues de monsieur P. font qu’il ne
peut « plus en rester là ». D’après lui, « je
n’avais d’autre choix que de tirer un trait définitif sur ces
relations philosophiques et vivre éternellement dans le regret ou
bien d’en terminer définitivement et expéditivement ». À
partir de là, ayant le sentiment qu’il est allé trop loin dans la
confidence et l’espoir pour faire machine arrière, il ressent
« la volonté de la punir, de la faire souffrir […] de la faire
souffrir comme j’ai souffert ».
En résumé, ce récit se développe en trois mouvements : une
phase d’espoir du moment de la rencontre aux premières confidences
et aux premiers rapprochements ; puis une phase de dépit
concomitante aux premières déceptions et aux premières
interprétations ; enfin, une phase de rancune, avec mise à
exécution du passage à l’acte.
D’un point de vue nosologique, cette triade renvoie plus
volontiers aux délires passionnels (et à l’érotomanie en
particulier) de la classification française, eux-mêmes décrits aux
côtés des délires de relation des sensitifs et des délires
d’interprétation systématisés, au sein du groupe des délires
paranoïaques systématisés. Il convient donc d’affiner notre
réflexion diagnostique. Nous estimons que monsieur P. ne présente
pas à proprement parler « l’illusion délirante d’être aimé, ni
l’exaltation, encore moins l’hypersthénie des délires
passionnels ».
Nous notons toutefois que Kretschmer lui-même soulignait la
coexistence, dans le délire de relation des sensitifs, de thèmes
délirants érotomaniaques ou de jalousie avec des thèmes plus
classiques de préjudice ou de persécution [15].
En définitive, le trouble délirant de Monsieur P. constitue bien
un délire de relation des sensitifs, à thème de préjudice, à
mécanisme essentiellement interprétatif, s’étendant en secteur,
avec adhésion totale du patient au contenu délirant.
Conclusion
La littérature internationale montre que les homicides-suicides
peuvent être définis par tout homicide (ou tentative d’homicide),
suivi du suicide (ou de la tentative de suicide) de l’auteur, dans
un délai relativement court. Il s’agit d’événements rares qui
surviennent généralement entre (ex-)conjoints au moment d’une
séparation. L’agresseur est le plus souvent un homme, chez lequel
est fréquemment retrouvée la notion de dépression lors du passage à
l’acte ; la victime est de sexe féminin, plus jeune que son
agresseur dans la majorité des cas.
Nous rapportons le cas d’une tentative d’homicide-suicide
commise par monsieur P. Ce dernier a tenté de tuer son amie par
arme à feu, à la fin d’une séance du club philosophie. Comme en
atteste la lettre qu’il avait rédigée, ce projet d’homicide devait
se conclure par son suicide. D’un point de vue psychiatrique, les
troubles présentés par monsieur P. nous font évoquer le diagnostic
d’un délire de relation des sensitifs, décrit initialement par
Kretschmer. La singularité de la séméiologie psychiatrique
présentée dans ce cas constitue un événement rare, à propos duquel
nous avons trouvé particulièrement intéressant de discuter à la
fois des manifestations et de leurs rapports avec le passage à
l’acte criminel.
Conflits d’intérêts: aucun.
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