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Dementia with Lewy bodies: use of clozapine in the treatment of behavioural disorders


l'Information Psychiatrique. Volume 86, Number 6, 533-7, juin-juillet 2010, Cas clinique

DOI : 10.1684/ipe.2010.0653

Résumé   Summary  

Author(s) : S Miot, I Maurs Ferrer, C Alezrah , CH L.-J.-Grégory, Service de psychiatrie adulte, secteur 4, avenue du Roussillon, BP 22, 66301 Thuir Cedex, Faculté de Médecine de Montpellier-Nîmes, Rue de l'École-de-Médecine, 34000 Montpellier.

Summary : Based on an autopsy series, the frequency of dementia with Lewy bodies has been evaluated to be 15 to 36% of the dementia cases, which would make it the second cause of dementia after Alzheimer's disease. It is characterized by fluctuant cognitive disorders, very precise visual hallucinations and Parkinson's syndrome which appears late after the cognitive impairment. The treatment of psychotic symptoms and behavioural disorders is rather difficult, as the patients present a neuroleptic hypersensitivity which worsens Parkinson's syndrome and can induce acute agitation. Nevertheless, these disorders are the first cause of family suffering and hospitalization or institutionalization. Yet, there are no real treatment guidelines although the choice of the antipsychotic is of the utmost importance. Here, we report the case of a patient who presented with behavioural disorders and agitation under neuroleptic treatment and who was subsequently treated by low dose clozapine (25 mg/day) which proved effective.

Keywords : dementia with Lewy bodies, treatment, atypical antipsychotic, clozapine, behaviour disorder, clinical case

ARTICLE

Auteur(s) : S Miot1,2, I Maurs Ferrer1, C Alezrah1

1CH L.-J.-Grégory, Service de psychiatrie adulte, secteur 4, avenue du Roussillon, BP 22, 66301 Thuir Cedex
2Faculté de Médecine de Montpellier-Nîmes, Rue de l'École-de-Médecine, 34000 Montpellier

Introduction

La nosologie de la démence à corps de Lewy reste aujourd'hui sujette à controverse : si les uns estiment qu'il s'agit d'une variante de la maladie d'Alzheimer, d'autres la considèrent comme une entité à part entière. La fréquence de cette pathologie est donc difficile à établir, mais des séries autopsiques l'évaluent à 15 à 36 % des cas de démence [1, 2], ce qui en ferait la seconde cause de démence après la maladie d'Alzheimer [3] avec une prévalence de 5 à 30 % des cas de démence et une incidence de 3,2 % par an des cas de démence [4-6]. Elle se caractérise par des troubles cognitifs fluctuants, des hallucinations visuelles très précises et un syndrome parkinsonien d'apparition retardée par rapport à la détérioration cognitive [7-10]. Le traitement des symptômes psychotiques et des troubles du comportement dans cette démence est délicat, les patients présentant une hypersensibilité aux neuroleptiques qui aggravent le syndrome parkinsonien et peuvent induire des états d'agitation aiguë. Ces désordres sont néanmoins la première cause de souffrance familiale et d'hospitalisation ou d'institutionnalisation [11, 12]. Or il n'existe pas de véritable consensus bien que le choix du traitement antipsychotique soit primordial. Nous présentons ici le cas d'un patient pour lequel nous avons mis en place un traitement par clozapine à faible dose.

Cas clinique

Ce patient âgé de 79 ans a été admis en hospitalisation à la demande d'un tiers (HDT) dans le service de psychiatrie adulte, Secteur 4, du CH L.-J.-Grégory de Thuir pour des troubles du comportement et une agitation sous neuroleptiques dans le cadre d'une démence non étiquetée, afin d'équilibrer son traitement psychotrope.

On retrouvait comme antécédents un syndrome des anticorps antiphospholipides circulants traité par agonistes de la vitamine K (fluindione), une dyslipidémie traitée par fibrates (fénofibrates) et un adénome prostatique traité par alpha-bloquant (doxazosine). Une démence associée à un syndrome extrapyramidal avait été diagnostiquée un an auparavant. Il bénéficiait d'un traitement par inhibiteur de l'acétylcholinestérase (rivastigmine), par vasodilatateur périphérique et antiparkinsonien (piribedil).

Il présentait, depuis trois semaines, une agressivité et un état confusionnel à prédominance vespérale entraînant de grandes difficultés pour sa femme, suivie au centre médico-psychologique (CMP) du secteur en psychothérapie de soutien. À son entrée dans le service, il existait un syndrome extrapyramidal majeur (faciès figé, roue dentée, voix saccadée, troubles de la déglutition et marche quasi impossible) ainsi qu'une détérioration cognitive évoluée (désorientation temporo-spatiale, troubles gnosiques et praxiques majeurs). On pouvait noter l'existence d'hallucinations visuelles sans construction délirante ni critique, ainsi qu'une agitation importante. L'anamnèse permettait de retrouver par ailleurs la notion d'une mise sous neuroleptique et sédatif (tiapride 20 mg/jour et cyamémazine 50 mg/jour en solution buvable) contemporaine de l'aggravation des troubles du comportement.

Un bilan standard de démence a mis en évidence une carence en folates, traitée par anti-anémique (acide folinique B9), sans autre anomalie. À l'électroencéphalogramme, nous notions l'absence de tracé typique qui aurait pu être en faveur d'une maladie de Creutzfeldt-Jakob.

Le traitement médicamenteux a été modifié. Les neuroleptiques ont été arrêtés et des anxiolytiques ont été instaurés (prazépam). Le traitement antiparkinsonien par piribedil a été remplacé par un antiparkinsonien dopaminergique (bensérazide-lévodopa). Malgré une prise en charge de proximité, aussi rassurante que possible, et le recours à une chambre individuelle afin de limiter les stimulations environnementales pouvant être source d'anxiété, ce patient continuait de présenter une excitation psychomotrice importante et désordonnée. Le traitement se révélant insuffisant, un autre anxiolytique de la famille des esters carbamiques (meprobamate) a remplacé le prazépam et un traitement par clozapine à faibles doses (25 mg/jour) a été mis en place, avec une surveillance hématologique rapprochée. Cela a permis de stabiliser rapidement le patient, dont le syndrome extrapyramidal s'est en partie amendé, avec reprise de la marche et de l'alimentation autonome. Sur le plan du comportement, il a recommencé à participer à sa toilette et les visites de sa famille n'ont plus été suivies de phases d'agitation aiguë.

Une hémorragie sur ulcère gastrique sans gravité a nécessité son passage dans un service de médecine, sans imputabilité retenue aux traitements introduits. L'International Normalized Ratio (INR) était alors en zone thérapeutique, comprise entre 2 et 3. Après cet épisode intercurrent, un retour chez lui a pu être envisagé avec la mise en place d'une infirmière à domicile. Le suivi au long cours a montré une bonne tolérance hématologique (absence de neutropénie) et une amélioration durable des troubles d'ordre psychotiques (hallucinations, agitation, agressivité) sur une période d'au moins un an.

Discussion

Notre patient présentait une démence à corps de Lewy qui a pu être diagnostiquée au cours de l'hospitalisation. Nous nous sommes fondés sur les critères définis par McKeith en 1996 et révisés en 2001 puis 2005 [7-10] : un déclin cognitif progressif sur plusieurs mois ou années, associé à deux troubles parmi : une fluctuation des troubles, des hallucinations visuelles et un syndrome parkinsonien. Il existe des critères diagnostiques accessoires, dont l'hypersensibilité aux neuroleptiques qu'a présentée notre patient et qui touche près de 50 % des patients atteints de démence à corps de Lewy [7, 9]. Il est parfois difficile de distinguer une démence à corps de Lewy d'une maladie de Parkinson ayant évolué vers une démence, les troubles cognitifs étant souvent passés inaperçus au début de la maladie et le diagnostic de démence étant donc posé tardivement. Cependant, les traitements de fond de la démence à corps de Lewy et de la maladie de Parkinson avec démence associée restent les mêmes, la rivastigmine étant proposée en première intention.

Les symptômes psychotiques et les troubles du comportement dans les démences (SPCD) touchent plus de 50 % des patients déments [13] et sont très polymorphes (agressivité, agitation, délires, apathie, dépression) [14, 15]. Ils sont source de consultations aux urgences, d'hospitalisation et d'institutionnalisation [11, 14] mais aussi de souffrance chez les aidants dont près de 50 % présentent des épisodes dépressifs durant la prise en charge du patient dément [12]. Les SPCD nécessitent donc une prise en charge précoce du patient mais également de ses proches. Pour la prévention des SPCD, les différentes conférences de consensus, qu'elles soient françaises ou anglo-saxonnes, conseillent avant tout un traitement par anticholinestérasiques [4, 12, 15-22].

Ici, notre patient était sous rivastigmnine, connue pour être efficace sur les éléments délirants et les symptômes neuropsychiques dans la démence à corps de Lewy et la maladie de Parkinson [16], mais aussi pour améliorer la qualité de vie et notamment la participation aux activités de la vie courante [4].

Cependant ce traitement de fond se révèle souvent insuffisant et nécessite l'ajout d'un neuroleptique. Dans le cas de la démence à corps de Lewy, différentes études montrent une efficacité de l'olanzapine à une dose entre 5 et 10 mg/jour [13-19, 22-24]. Certains auteurs vont jusqu'à 15 mg/jour [14] mais il semblerait que cette dose augmente les symptômes extrapyramidaux [16, 24].

La clozapine à des doses comprises entre 6,25 et 12,5 mg/jour en début de traitement puis suivies d'une augmentation progressive jusqu'à efficacité (généralement pas plus de 50 mg/jour, des doses plus élevées aggravant les symptômes moteurs) est aussi indiquée [19, 20, 25-28]. Ce traitement serait efficace dans la démence à corps de Lewy sur les hallucinations visuelles [19, 20], l'agressivité [26], les SPCD de façon générale [24]. Mais il serait aussi efficace dans la maladie de Parkinson sur les symptômes psychotiques et troubles du comportement induits par les traitements agonistes dopaminergiques [25-28]. L'avantage de ce traitement est qu'il entraîne très peu d'effets anticognitifs ou extrapyramidaux [21, 24, 25, 27] mais il nécessite une surveillance rapprochée, le risque d'agranulocytose augmentant avec l'âge [25, 26].

Nous avons décidé de privilégier la clozapine en raison des facteurs de risque cardio-vasculaires de notre patient, mais aussi pour limiter les effets extrapyramidaux, dans la mesure où il était déjà sous antiparkinsonien pour une atteinte motrice marquée. Nous pouvions d'ailleurs nous poser la question de symptômes induits par ce traitement antiparkinsonien (piribedil). Cela nous a conduits au changement de traitement antiparkinsonien (pour du bensérazide-lévodopa) comme le conseillent certains auteurs [15, 20].

Cependant, les neuroleptiques, qu'ils soient classiques ou atypiques, sont connus pour augmenter le risque de décès et d'AVC dans les démences du sujet âgé [13-15, 17, 18, 22, 23, 29-32]. Différentes méta-analyses ont confirmé ces données [23], et bien que certains auteurs n'aient pas noté cette augmentation dans leurs cohortes [33], nous pouvons considérer ce risque comme important. Les facteurs de risque semblent être les suivants : âge supérieur à 65 ans, existence d'une sédation, d'une malnutrition, d'une déshydratation, d'une pathologie pulmonaire ou d'un traitement par benzodiazépines concomitant [15]. Les mécanismes sont encore mal connus, mais de nombreuses hypothèses ont été formulées : hypotension artérielle et activation de la coagulation, résistance à l'insuline, prise de poids, sédation marquée, stase veineuse, altération de l'endothélium et agrégation plaquettaire [15, 29, 34]. Il existe même un lien entre la prise de clozapine et l'augmentation du risque de thrombo-embolisme par activation de la coagulation voire augmentation des anticorps antiphospholipides [35].

Notre patient présentait parmi ses antécédents un syndrome des anticorps antiphospholipides. Néanmoins il bénéficiait d'une anticoagulation efficace par AVK, ce qui permettait de limiter et contrôler le risque de thrombo-embolisme. Par ailleurs, la clozapine à faible dose est connue pour induire moins d'effets métaboliques que l'olanzapine.

Enfin, il est noté que le risque de décès et d'AVC sous neuroleptiques chez les sujets âgés déments diminue en cas de traitement discontinu [31]. Il est donc préférable de les réserver aux cas aigus et/ou graves.

Les antipsychotiques augmentent aussi le risque de chute [15], déjà majoré par le syndrome parkinsonien dans la démence à corps de Lewy. Ils semblent aussi augmenter l'apparition de neurofibrilles, mais pas de dépôts amyloïdes [6, 36], ce qui pose la question de l'aggravation cognitive des patients [13]. Il est donc primordial de limiter le plus possible les posologies des neuroleptiques.

Notre patient a présenté une hémorragie digestive sur ulcère gastrique sans gravité. Cet événement intercurrent ne semble pas imputable aux traitements par rivastigmine, clozapine ou antiparkinsonien, ni aux AVK, l'INR étant en zone thérapeutique. Cliniquement, le patient ne s'est pas plaint de douleurs mais a présenté une agitation accrue.

Cela pose la question du stress liée à l'hospitalisation chez les sujets âgés souffrant de démence, stress qu'il ne faut pas négliger. Il semble primordial de privilégier les prises en charge ambulatoires au sein d'un réseau de soins. Le patient dont nous rapportons le cas était suivi pour sa démence par une psychiatre du CMP de notre secteur, par un neurologue et par son médecin traitant. Plusieurs modifications de son traitement avaient été effectuées en ambulatoire, mais s'étaient avérées insuffisantes. L'hospitalisation était devenue indispensable, tant pour l'épouse qui se retrouvait en grandes difficultés à domicile, que pour le patient lui-même, afin d'adapter son traitement dans un milieu protégé. De nombreux patients souffrant d'une démence neurodégénérative sont hospitalisés en urgence en HDT lorsqu'ils sont agités, parfois dans des contextes de confusion, sans anticipation ou tentative de prise en charge ambulatoire. Or le changement d'environnement, qui plus est en urgence, est source d'anxiété et d'agitation chez ces patients. Le développement des équipes mobiles intersectorielles de gériatrie et de gérontopsychiatrie devrait permettre de limiter les hospitalisations, en les réservant aux cas graves et en les programmant dans la mesure du possible.

Se pose aussi la question du diagnostic d'anxiété et de douleurs éventuelles pour ces patients chez qui la communication est altérée. Devant toute agitation, il est important d'éliminer une organicité et de traiter les comorbidités [15].

Enfin nous pouvons souligner que ce patient a pu retourner à son domicile et récupérer un peu d'autonomie, ce qui confirme l'importance de la prise en charge précoce des SPCD pour limiter l'institutionnalisation [11, 14, 15], mais aussi soulager la souffrance des aidants.

Conclusion

Au total, le patient a présenté une amélioration des troubles du comportement sous clozapine, sans effet secondaire majeur. Cependant, ce traitement n'est pas dénué de risque et il est important de peser l'équilibre bénéfice/risque avant toute introduction d'un traitement par neuroleptique chez un sujet âgé dément. Il faut d'abord éliminer une organicité, favoriser un traitement non médicamenteux (aménagement de l'environnement, thérapies comportementales et fondées sur la réminiscence, stimulations cognitives, sociothérapie) et un traitement de fond par anticholistérasiques (ici la rivastigmine). Si le traitement par neuroleptique est incontournable, il est conseillé d'en limiter la posologie et de réévaluer fréquemment son indication. Enfin, la surveillance et le traitement des comorbidités sont un élément prépondérant de la prise en charge [15] qui doit s'envisager intégrée dans un réseau de soins et en ambulatoire tant que faire se peut.

Remerciements

S. Miot est soutenue financièrement par l'École de l'Inserm Liliane Bettencourt.

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