ARTICLE
Auteur(s) : Barbara
Smaniotto1, Joëlle Lighezzolo-Alnot2
130, rue du Général-Castelnau, 85000
La Roche-sur-Yon, France
2Université de Nancy-II, Nancy, France
Introduction
Selon l’OFDT [27], 10 % des adultes ont (ou ont eu) un problème
d’alcool ; le nombre de consommateurs excessifs étant estimé à cinq
millions, dont deux à trois millions de sujets alcoolodépendants.
L’alcoolisme, véritable problème de santé publique, regroupe en
fait un ensemble de conduites faisant l’objet d’approches
théoriques plurielles (typologies classiques, approches
cognitivo-comportementale, psychanalytique…) et de définitions
multiples…
Le terme d’« alcoolisme », introduit par Magnus Huss en 1849
[35], sera défini en 1951 par Fouquet comme « la perte de la
liberté de ne pas boire » [15]. Les travaux princeps se sont
notamment attachés à décrire différents types d’alcoolisme selon
diverses variables : étiologie, évolution, tolérance, vulnérabilité
[32]… Parmi celles-ci, la conduite de consommation apparaît comme
un indice particulièrement différenciateur, conduisant à identifier
deux principaux modes opposés : chronique (consommation régulière,
continue voire quotidienne, « alcoolite » selon Fouquet [15]), et
compulsif (conduite paroxystique et intermittente, alternant avec
des périodes de totale sobriété, « alcoolose » [15]).
Actuellement, le concept d’alcoolisme s’est vu supplanté par
celui d’alcoolodépendance [2], que la Société française
d’alcoologie [34] définit comme un mésusage d’alcool caractérisé
par la perte de la maîtrise de la consommation. Cependant, les
anciennes typologies n’ont pas disparu, et ce mésusage avec
dépendance se décline toujours selon une modalité chronique et
compulsive, même si cette distinction passe au second plan.
En dépit de leur pertinence, ces deux approches ne sont pas sans
comporter des limites. Les typologies classiques d’une part,
plus descriptives, ne nous semblent pas offrir d’éléments
psychopathologiques suffisamment fins de cesdeux conduites, au-delà
du constat clinique. Le concept d’alcoolodépendance d’autre
part, en se centrant sur la dépendance à l’alcool, ne permet guère
de considérer les dénominateurs communs et les spécificités des
sujets alcooliques aux consommations variées. Enfin, derrière
l’examen nosographique, c’est l’être au monde des personnes
alcooliques qui demeure en suspens… la manière dont chaque sujet se
situe par rapport à sa réalité, en fonction de sa conduite,
vis-à-vis des événements qui ont jalonné son histoire, de ses
attentes à l’égard du produit...
Problématique
Face à cette position uniformisante, et de fait réductrice, nous
avons entrepris une recherche comparative dans le cadre d’un
travail de thèse [31] portant sur ces deux principaux types : l’«
alcoolisme/alcoolodépendance chronique » et l’«
alcoolodépendance/alcoolisme intermittent ». Loin de proposer une
nouvelle terminologie, nous avons opté pour une dénomination qui
tente de réunir les tendances actuelles autour du concept
d’alcoolodépendance, et lestypologies classiques comportementales
(conduite chronique/conduite intermittente, compulsive).
La rareté des études réalisées en ce sens, nous a ouvert un
vaste champ à explorer. Parmi la diversité des pistes d’approche,
les entretiens cliniques menés auprès de patients alcooliques nous
ont conduits à avancer de possibles divergences au niveau de
certaines modalités d’appréhension de la réalité externe
(attributions, attentes, coping, lieu de contrôle, événements de
vie), ce qui constitue l’objet du présent article, et de la réalité
interne (organisation et fonctionnement intrapsychique), qui
nourrira une autre contribution.
Nous avons donc examiné les différences et les points communs
entre alcoolisme chronique et intermittent : ces conduites de
consommation opposées sont-elles l’expression comportementale
nuancée d’une même unité, ou relèvent-elles de registres distincts
?
Les considérations théoriques soulevées permettent d’envisager
une approche de l’alcoolisme moins uniforme que celle sous-tendue
par le concept d’alcoolodépendance, et de révéler des nuances dans
l’appréhension subjective de la réalité externe.
Apports théoriques
Comme nous l’avons souligné, peu d’études ont entrepris d’étudier
finement les modalités d’appréhension de laréalité externe de
sujets ayant une consommation chronique et périodique.
La plupart des repères théoriques rappelés ici tendraient donc
à concerner l’alcoolodépendance en général.
Du point de vue de la psychologie cognitivo-comportementale,
l’alcoolodépendance, comportement appris et inadéquat à long terme,
permettrait au sujet, dans un premier temps, de faire face aux
émotions négatives ou aux situations difficiles [4]. L’hypothèse
selon laquelle l’alcoolodépendance résulterait d’un apprentissage
est enrichie par la prise en compte des cognitions et des émotions.
D’après le modèle de Beck et al. [5], la conduite alcoolique
serait une stratégie apprise, mais inadaptée pour faire face à une
situation à problèmes, reflétant des distorsions cognitives, des
schémas dysfonctionnels. Les schémas addictifs reposent sur
des Schémas Centraux Dysfonctionnels (SCD) qui, sans être
prédisposants, contribuent au développement et au maintien de la
conduite.
Selon ce point de vue, peuvent être considérés plusieurs
facteurs spécifiques, retenus dans notre recherche.
Alcoolisme et attributions causales
Ces recherches s’intéressent principalement aux attributions des
rechutes [1, 30] dans une perspective thérapeutique et préventive.
Vuchinich et al. [40] ont montré que les sujets alcooliques
ont tendance à attribuer plutôt des causes externes à leurs
alcoolisations. Par ailleurs, Thrascher [37] a révélé que le style
attributionnel des personnes alcooliques était moins stable que
pour d’autres groupes pathologiques (dépressifs…).
En dépit de ces avancées, aucune étude comparative n’a tenté de
distinguer les attributions formulées par les sujets alcooliques
chroniques et intermittents. Il nous a paru important de nous
centrer sur cette dimension, en opérant un retour à la définition
princeps du concept d’attribution comme agent de structuration et
de compréhension du monde, permettant de donner du sens au vécu.
Une première hypothèse sera retenue dans le cadre de notre travail
: les sujets intermittents auraient tendance à exprimer davantage
de causes pour expliquer leurs alcoolisations, et plus
particulièrement des causes internes.
Lieu de contrôle et alcoolodépendance
Son orientation chez les sujets alcooliques ne fait pas consensus,
apparaissant, selon les études, tantôt interne [13, 17], tantôt
externe [8, 23]. Cependant, un compromis semble être envisagé à
travers le concept de « pseudo-internalité » [28]. En effet, « les
sujets alcooliques (…) auraient un lieu de contrôle subjectif
(idéal de référence) fort interne, alors que dans les faits, ils se
comportent de manière particulièrement externe et dépendant, ce qui
expliquerait alors la présence d’un phénomène que l’on peut
qualifier de pseudo internalité » [28].
En l’absence d’étude comparative, une seconde hypothèse se pose
: les sujets alcooliques intermittents présenteraient un lieu de
contrôle plus interne que celui des sujets chroniques.
Attentes vis-à-vis de l’alcool
Les études portant sur les attentes (anticipation des effets de
l’alcool) cherchent à déterminer dans quelle mesure ces croyances
agissent sur la conduite de consommation. Ainsi, des attentes
positives peuvent prédire l’initiation et le maintien des
alcoolisations [19, 33]. De plus, elles augmentent
l’expérience de l’alcool et la durée de l’alcoolodépendance [18].
Les attentes exerceraient donc une influence sur les effets
réels de l’alcool, en les majorant (phénomène d’attente et d’effet
placebo formalisé par Brown et al. [6]).
Sans se centrer sur ces déterminismes, nous avons souhaité
explorer les attentes vis-à-vis de l’alcool exprimées spontanément
par les sujets. Il est alors plausible d’avancer que les
sujets intermittents aient une meilleure connaissance de ces
croyances, et davantage accès à ces représentations de leur
trouble.
Coping et problématique alcoolique
Une première difficulté se situe au niveau du positionnement de la
conduite de consommation au regard du coping. En effet,
l’alcoolisation peut être considérée comme une stratégie de coping
face aux stresseurs de la vie moderne. Le Brief Cope [7],
utilisé dans notre recherche, mentionne d’ailleurs « la
consommation de substance » comme un coping à part entière. Cette
considération rendrait quasi caduque l’intérêt pour cette
dimension. Or, si l’alcoolisme est assimilé à un type de
personnalité (comme la dépression) ou à une maladie (comme le
diabète), alors l’étude d’un coping particulier à cette population
devient pertinente.
De nombreuses études ont été réalisées en ce sens [10,39] : les
coping utilisés par les sujets alcooliques seraient
dysfonctionnels, rigides, centrés sur l’émotion et/ou sur
l’évitement plutôt que sur la tâche.
Par ailleurs, Moussas et al. [25] ont comparé les coping de
deux types d’alcoolisme (type I et type II selon la typologie de
Cloninger [9]). Les sujets de type II (cf. alcoolisme
chronique) utiliseraient davantage l’évitement, auraient moins
recours à la distraction, à la recherche d’information et au «
coping actif » que les sujets de type I (cf. alcoolisme
intermittent). Les auteurs concluent que ces divergences
devraient être considérées dans le développement d’une prise en
charge adaptée. Ce résultat nous semble particulièrement
pertinent au regard de notre problématique : les sujets alcooliques
utiliseraient des coping différents deceux de la population
générale, et auraient recours à des stratégies contrastées selon
leur conduite (chronique/intermittente) pour faire face au
stress.
Alcool et événements de vie
D’un point de vue « quantitatif », les sujets alcooliques
rapportent davantage d’événements de vie que les tout-venant, et
seraient plus sensibles aux événements négatifs [16]. Plus
précisément, les auteurs notent une surcharge d’événements, vécus
de manière stressante, précédant l’alcoolodépendance, suivie par un
excès d’événements en lien avec les alcoolisations [3, 39].
Au niveau qualitatif, les études soulignent une multiplicité des
pertes et des conflits précédant et/ou suivant les alcoolisations
[36, 38].
Par ailleurs, les troubles au niveau de la chronologie et de la
temporalité sont reconnus comme caractéristiques de
l’alcoolodépendance [11, 15]. Cependant Legrand [20] note que si
l’histoire de vie des sujets alcooliques chroniques (buveurs
invétérés) est ponctuée de stress constants et d’accidents dans
lequel l’alcool joue un rôle déterminant, ils éprouvent des
difficultés à lier ces éléments à leur histoire. En revanche,
l’alcoolisme intermittent (ou de compensation) serait un «
phénomène biographique », l’histoire de vie, en lien ou non avec
les alcoolisations, est décrite pleine de drames.
Ces données conduisent à envisager les événements de vie selon
quatre dimensions :
- – d’un point de vue quantitatif, les sujets alcooliques
intermittents évoqueront davantage d’événements de vie que les
sujets alcooliques chroniques ;
- – du point de vue chronologique, nous nous demandons si
les troubles liés à la temporalité ne sont pas plus prégnants chez
les sujets alcooliques chroniques ;
- – du point de vue de l’impact émotionnel, les sujets
alcooliques intermittents exprimeraient davantage d’émotions en
lien avec les événements vécus alors que les sujets alcooliques
chroniques seraient plus réservés ;
- – enfin, au regard des liens éventuels avec les
alcoolisations, les sujets alcooliques chroniques éprouveraient
desdifficultés à effectuer une telle mise en relation. Au
contraire, les sujets intermittents établiraient davantage de liens
entre les événements vécus et leurs alcoolisations.
Méthodologie
Population
Deux groupes de sujets alcoolodépendants ont été constitués :
7 sujets alcooliques chroniques (5 hommes, 2 femmes ; âge
moyen = 40,3 ans), et 6 sujets alcooliques intermittents
(3 hommes, 3 femmes ; âge moyen = 43,1 ans). Cette
distribution selon le sexe apparaît congruente avec la répartition
hommes/femmes relevée dans les données épidémiologiques.
La conduite de consommation a été vérifiée à partir des
informations fournies par les structures d’accueil, et les données
recueillies auprès des sujets lors de la présentation du protocole
(« pouvez-vous me décrire, en préambule, vos alcoolisations ? »).
Par ailleurs, la dépendance à l’alcool a été établie en fonction
des critères du « Short Mast » de Seltzer et al. [29]. Par là
même, les sujets répondent aux seuils déterminés par le DSM-IV.
Instruments
Un entretien semi-directif qui, outre sa fonction médiatrice dans
la relation sujet/clinicien, nous a permis d’appréhender les causes
avancées par les sujets pour expliquer leurs alcoolisations (À quoi
attribuez [attribuiez]-vous vos alcoolisations ? Rattachez
[rattachiez]-vous vos alcoolisations à des événements ou des
périodes précis ? […] ?), etleurs attentes vis-à-vis de l’alcool
(Que recherchez [recherchiez]-vous, qu’attendez [attendiez]-vous de
l’alcool et de ses effets [physiques et psychologiques] ? Àquoi ça
vous sert ? […] ?).
Un questionnaire d’événements de vie présenté sous forme
d’entretien inspiré des travaux de Ferreri, Vacher et al.
[14]. Pour chacun des événements présentés, nous avons demandé aux
sujets d’exprimer, aussi précisément que possible : la date de
survenue de l’événement, l’impact émotionnel associé, ainsi que les
liens éventuels avec leurs alcoolisations (cause ou
conséquence).
Une échelle de coping, le Brief Cope de Carver [7], traduit et
validé en langue française par Muller et Spitz [26].
Deux échelles de lieu de contrôle : l’IPC (Internal, Powerful
Others and Chance scale) de Levenson [21], traduit et validé par
Loas et al. [22] ; l’ARS (Alcoholics Responsability Scale) de
Worrel et Tumilty [41] (cf. annexe), qui, bien que non validée en
français offre l’intérêt d’appréhender spécifiquement le lieu de
contrôle de l’alcoolodépendance (la personne alcoolique pense-elle
posséder ou non une « responsabilité » par rapport à sa
problématique ?).
Méthodes d’analyse
L’importance des variables envisagées et le nombre limité de sujets
inscrivent cette étude dans une démarche de recherche qualitative
comparative de cas cliniques contrastés, à visée exploratoire.
Dans ce travail nous retrouverons, d’une part, des analyses
quantitatives :
- – la quantification du nombre de causes
(externes/internes) avancées pour expliquer les alcoolisations, et
d’attentes vis-à-vis de l’alcool, exprimées par les sujets ;
- – les résultats obtenus au Brief Cope, à l’IPC et l’ARS
;
- – la quantification du nombre d’événements de vie, des
informations chronologiques recueillies, du nombre d’événements
ayant un impact négatif et dont il est impossible de déterminer
l’impact, des liens effectués entre événements et
alcoolisations.
Ces données ont certes une portée limitée, la taille réduite de
notre population ne permettant pas d’analyses statistiques. Nous
dégagerons donc des tendances, qui demanderont à être
ultérieurement vérifiées.
D’autre part, des analyses qualitatives à travers :
- – la nature des causes avancées pour expliquer les
alcoolisations et des attentes vis-à-vis de l’alcool ;
- – la nature des événements de vie ayant un impact
négatif,etdes événements (causes ou conséquences) des
alcoolisations.
Les hypothèses opérationnelles s’articulent autour des points
communs et des différences entre sujets alcooliques chroniques et
intermittents sur ces dimensions.
Résultats
Les données recueillies nous conduisent à retenir à lafois des
éléments communs et différenciateurs, permettant de nuancer
l’appréhension subjective de la réalité externe des sujets
alcooliques chroniques et intermittents.
Certains éléments communs peuvent en effet être soulignés.
Certaines causes pour expliquer les alcoolisations (goût pour
l’alcool, dépression, stress…) et certaines attentes (oubli,
recherche de bien-être, effet anxiolytique…) apparaissent
communément dans le discours des sujets alcooliques.
De même, conformément aux données de la littérature, les sujets
alcooliques rencontrés ont recours à des coping moins fonctionnels
que la population de référence, centrés sur l’émotion, tels que le
blâme (score : 6,62 contre 4,77 pour la population de référence),
et sur l’évitement, tels que la consommation de substance
(5,62/2,82).
Le concept de « pseudo-internalité » avancé par Reynaert
et al. (1995) paraît particulièrement pertinent pour décrire
le lieu de contrôle des sujets alcooliques. Cependant, il s’inscrit
dans des justifications contrastées. Du côté des sujets chroniques,
l’ARS ne permet pas de se prononcer quant au caractère interne ou
externe du lieu de contrôle : en effet, les scores aux deux sous
échelles sont approchants (I = 12,57 ; E = 11,43). À l’IPC, les
sujets obtiennent à la sous-échelle I, un score inférieur (20,86)
au seuil des données normatives (28,1 ± 6,2), et faiblement
supérieur aux scores P (17,57) et C (18,14). Ainsi, les sujets
alcooliques chroniques ne reconnaissent pas une influence accrue
des forces extérieures (les autres, la chance), alors que leurs
alcoolisations et l’absence de maîtrise de l’impulsion à consommer
indiquent le contraire… Cependant, le pôle interne n’étant pas
clairement développé, le sujet chronique semblerait hésiter entre
une position dégageante (externalité) et responsable (internalité).
Concernant les sujets intermittents, si l’internalité émerge de
manière plus nette à l’ARS (I = 14,5 ; E = 9,5) et l’IPC (I = 27),
ils présentent un score supérieur aux données normatives (14,1+/-7)
à la sous-échelle P (22,83). Ils tendraient donc à être « plus
externes » que la population de référence sur la dimension « autre
tout-puissant ». Ce résultat rejoint les observations de
Dhee-Perot et al. [12] : c’est au niveau de l’externalité, et
non de l’internalité, que se distinguent les sujets alcooliques de
la population générale (désirabilité, image de soi idéalisé…),
laissant ainsi émerger la « pseudo-internalité ».
En outre, l’exploration des événements de vie a révélé des
troubles au niveau de la temporalité, dans la difficulté des sujets
à dater précisément les événements, et à travers une certaine
centration sur le présent. Par exemple, nous leur avons demandé
comment ils percevaient l’avenir. Àcette question, la plupart des
sujets ont répondu en insistant sur « aujourd’hui… ».
Enfin, les événements relatifs aux conflits (mésententes avec la
famille, le conjoint…) et aux séparations (avec la famille, le
conjoint…) sont porteurs d’un lourd impact émotionnel.
Au-delà de ces points communs qui retracent finalement ce que
nous connaissons de la problématique alcoolique, des nuances sont
apparues sur certaines dimensions de la réalité externe.
Les sujets alcooliques chroniques sont globalement
plus réservés quant à leur expression. Ils recherchent
moins en eux-mêmes les causes de leurs alcoolisations, et
parviennent plus difficilement à identifier leurs attentes
vis-à-vis de l’alcool. En effet, nous avons relevé chez ces sujets
moins d’attributions, en particulier internes. Ils se
retranchent plus volontiers derrière des attributions externes,
telles que la culture, l’habitude, le manque. De la même
manière, leurs attentes vis-à-vis de l’alcool demeurent floues
comme occultées par le poids de cet automatisme quotidien, et de
l’apaisement des symptômes de sevrage.
Les sujets alcooliques intermittents impliquent en revanche
davantage leur personnalité, comme une cause possible de leur
trouble. Ils évoquent notamment leur timidité, leur fragilité
interne ou encore un ressenti de solitude. De même, les
attentes sont mieux définies : elles visent principalement la
désinhibition, la recherche de contacts sociaux voire la
défonce…
Nous avons souligné la fragilité de la position interne,
cependant le lieu de contrôle des sujets alcooliques intermittents
apparaît plus nettement « interne » (score : 27) que celui des
sujets chroniques (20,86) à l’IPC, y compris en cequi concerne les
alcoolisations d’après l’ARS (14,5 vs 12,57).
Au niveau du coping, les sujets usent massivement du
désengagement comportemental : en effet, leur score (6,14) surpasse
les données normatives (2,76), et celui des sujets intermittents
(3). En revanche, les sujets alcooliques intermittents ont
davantage recours à l’expression des sentiments. Leur score (6) est
plus élevé que celui des sujets chroniques (4,57) et de la norme de
référence (4,63).
Dans l’entretien relatif aux événements de vie, les sujets
alcooliques chroniques rapportent davantage d’événements dont il
est impossible de déterminer l’impact. En d’autres termes, ils ne
verbalisent pas explicitement d’émotions positives ou négatives à
l’égard des événements vécus. En revanche, les sujets intermittents
expriment de manière manifeste des émotions, en particulier
négatives, liées aux événements. Par ailleurs, les sujets
chroniques auraient vécu plus négativement les événements causes
des alcoolisations ; alors que pour les sujets intermittents, ce
sont les événements conséquences des alcoolisations qui auraient un
impact plus important. Enfin, les sujets intermittents effectuent
davantage de liens entre les événements qu’ils ont vécus et leurs
alcoolisations.
Discussion
Ces résultats, n’ayant pas pour finalité de compliquer les
typologies existantes par une multiplication de critères superflus,
engagent à notre sens une réflexion plus large sur l’être au monde
des sujets alcooliques chroniques et intermittents.
En effet, en dépit de caractéristiques propres à la dépendance à
l’alcool, les sujets chroniques et intermittents appréhendent la
réalité externe de manière nuancée. Les sujets intermittents
semblent plus « lucides » sur eux-mêmes, leur trouble, leurs
attentes, leurs ressentis… avec une centration particulière sur
leur vécu subjectif. Les sujets chroniques, abordent la
réalité externe avec une plus grande réserve expressive, réserve
d’ailleurs généralisable à leur façon d’être globale.
Ils chercheraient moins en eux-mêmes des explications à leur
conduite, tant au niveau des causes que des raisons de boire.
D’ailleurs, l’alcool, érigé en besoin « vital », n’invite guère à
questionner le « pourquoi/pour quoi ». Après des années
d’alcoolisation, les origines deviennent floues… tout au plus
peuvent-ils se déclarer « victimes » de la génétique ou du produit,
dans un mouvement de déculpabilisation visant à ne pas « remettre
en cause » leur personnalité… De la même manière, en tant
qu’automatisme, « il n’y a plus rien à attendre de l’alcool »…
Envisagé d’un point de vue pragmatique, le sujet boit pour faire
cesser le manque, dans cette ronde infinie de l’habitude.
Ces difficultés à regarder vers le passé et l’avenir pourraient
être expliquées par les troubles de la temporalité : temps
suspendu, où le flot continu de l’alcoolisation tend à maintenir un
présent perpétuel, à faire du même et, du début et de la fin, des
concepts vides. Le seul repère possible reste le maintenant de
la consommation.
D’ailleurs, certains événements, parfois dramatiques tels que
les deuils, ne sont rattachés à aucune émotion patente. En effet,
l’expression, en particulier des sentiments, demeure compliquée :
sous couvert du « on », le sujet semble davantage raconter une
histoire que son histoire… Cependant, les sujets chroniques ont
vécu de manière plus négative les événements causes des
alcoolisations. Ne cherchent-ils pas à se déculpabiliser, à l’égard
d’une consommation dont ils sont pourtant l’auteur, mais qui ne
porte pas à conséquence finalement ? N’adoptent-ils pas ici un
positionnement plus « externe », dans la mesure où ces
alcoolisations seraient provoquées par des conjectures
événementielles, qu’ils subissent plus qu’ils n’assument ?
À ce propos, les sujets chroniques apparaissent plus externes
que les sujets intermittents à la lumière du lieu de contrôle, bien
que cette position ne soit pas clairement tranchée. Vis-à-vis de
leur consommation, ils semblent à la fois reconnaître leur «
responsabilité » tout en la déniant, ils sont à nouveau « victimes
», de leur conjoint, de la culture, de la société… Or, aucune de
ces options ne paraît pleinement satisfaisante. Le pôle
interne, désirable socialement, répondrait au besoin de conformité
du sujet, mais il appellela honte et la culpabilité ; le pôle
externe, bien que dégageant le renverrait à son manque de
contrôle.
Enfin, les coping préférentiellement utilisés par les sujets
chroniques concourent à l’évitement, et plus particulièrement au
désengagement comportemental, ce qui laisse présager une réelle
entrave pour l’investissement thérapeutique.
La convergence de ces éléments, autour de la rétraction et/ou la
fuite, nous conduit à avancer que l’appréhension subjective de la
réalité externe s’inscrit dans le sens du « trop peu ».
Les sujets alcooliques intermittents cherchent et trouvent
davantage en eux-mêmes les causes de leurs alcoolisations.
Ils paraissent presque « s’accuser », en posant au premier
plan leur personnalité à l’origine de leur trouble (fragilité,
timidité…). Les attentes (désinhibition, modification du
ressenti intrasubjectif…) sont plus clairement définies, peut-être
parce qu’elles répondent à des conditions psycho-environnementales,
délimitées par le cycle de la consommation. Contrairement à l’image
traditionnelle d’un alcoolisme solitaire, le sujet intermittent
attendrait un mieux être médiatisé par le lien social. Est-ce
l’accalmie offerte par la périodicité de la conduite qui lui permet
de « prendre conscience » de son expérience ? Cependant,
l’identification des causes et des raisons n’est pas sans provoquer
certaines confusions ; car même si ces perspectives sont
envisageables, elles demeurent parfois irrépressiblement
entremêlées.
Ainsi, les sujets intermittents ne sont pas exempts de troubles
au niveau de la temporalité : en effet, s’ils parviennent davantage
à accompagner les événements vécus d’informations chronologiques,
elles n’en demeurent pas moins imprécises, ramenées à un point,
résolument présent. L’appréhension du temps s’accorderait plutôt
avec la notion de circularité, dans l’alternance des rythmes
alcoolisation/sobriété.
Plus précisément à propos des événements de vie, toute situation
paraît pouvoir atteindre ce statut, tant la massivité des émotions
associées est saisissante. D’ailleurs, cette capacité à exprimer
leur ressenti nous a servi de fil conducteur comme principal indice
différenciateur entre les deux types d’alcoolodépendance, en
convergence avec le coping dominant de ces sujets à « l’expression
des sentiments », davantage apparenté à une décharge.
Par ailleurs, les sujets intermittents effectuent davantage de
liens entre les événements vécus et leurs alcoolisations. Nous
pouvons, à nouveau, évoquer la périodicité des alcoolisations, qui
invite au repérage à minima, à l’intérieur de ce cycle. Pour ces
sujets, ce sont les événements conséquences des alcoolisations qui
tendraient à être vécus de manière plus négative. Cette
reconnaissance implique que le sujet se situe comme responsable de
ces événements parmanque de contrôle, et finalement responsable de
son propre mal-être…
Cette réflexion va dans le sens d’un lieu de contrôle plus
nettement interne chez ces sujets. Or, cette position va nourrir le
blâme, les sujets s’accablent de manière massive à propos des
événements négatifs, et de leurs alcoolisations, sans trouver de
réelles issues. Ainsi, les tendances à la honte et à la culpabilité
ne suivraient pas le même destin : du côté des sujets chroniques,
elles se suppléent par des tentatives de dégagements (inconsistance
de la position interne/externe, fuite…) ; alors que les sujets
intermittents resteraient « englués » dans ces préoccupations
délétères, nourries par l’ampleur de leurs émotions.
Ainsi, les sujets alcooliques intermittents paraissent plus « au
clair » vis-à-vis de leur trouble, mais dans le sens d’un « trop »
qui les dépasse, se déverse…
Conclusion
Bien que ces résultats s’inscrivent dans une démarche exploratoire
qui demanderait à être élargie, ils ont mis en exergue des nuances
dans l’appréhension de la réalité externe par les sujets
alcooliques chroniques et intermittents, permettant de se démarquer
de la position uniformisante sous-tendue par le concept
d’alcoolodépendance, bien que des nœuds communs soient repérables.
Il nous semble que d’autres recherches devraient s’attacher à
affiner les modalités de chacune de ces conduites, cette démarche
n’étant pas dénuée d’enjeux, moins dans une perspective de repérage
typologique que dans la compréhension et l’amélioration de la prise
en charge de cette problématique complexe. En effet, la mise en
évidence de l’exacerbation du pôle émotionnel des sujets
intermittents interroge certaines descriptions, pourtant
classiques, de l’alcoolodépendance, en termes d’alexithymie par
exemple. Répond-elle plutôt à la dimension chronique de cette
problématique ? Ce qui questionnerait par là même son
caractère constitutionnel ou constitutif.
Dans leur articulation, ces particularités semblent
intéressantes à considérer du point de vue préventif et
thérapeutique afin de proposer des prises en charge plus adaptées
aux besoins et attentes des personnes alcooliques. L’approche
préventive « expérientielle » préconisée par Morel [24], nous
paraît pertinente, dans la mesure où elle replace l’expérience
(mode de consommation, contexte…) et la recherche de plaisir au
cœur des programmes préventifs. Intégrer l’ubiquité de l’alcool (à
la fois « remède » et poison), en portant attention aux attentes
des usagers, permettrait peut-être de formuler un message qu’ils
puissent entendre. Du point de vue thérapeutique, il paraît
important de valoriser les approches offrant un cadre propice à la
réanimation du vécu émotionnel des sujets alcooliques chroniques,
alors que cette même sphère appelle à être davantage « contenue »
du côté des sujets intermittents.
Ce rapport au monde singulier, dans le sens de la rétraction
pour les sujets chroniques, et du débordement, notamment de la
sphère émotionnelle pour les sujets intermittents, conditionne-t-il
la rencontre avec l’alcool et donc la conduite ? Ou au contraire,
est-il le résultat de celle-ci ? Il paraît hasardeux de
répondre d’emblée à ces interrogations, sans préconiser
l’exploration conjointe de la réalité intrapsychique des sujets
alcooliques. Il nous apparaît, en effet, important de
considérer ces deux versants de la réalité, au-delà des
descriptions plus factuelles, en introduisant le point de vue
subjectif du sujet « conscient » et « inconscient ».
Ces réflexions autour de la réalité interne feront l’objet
d’une autre contribution, identifiant elle aussi, au-delà des
points communs, des différences au niveau de l’organisation et du
fonctionnement intrapsychique des sujets chroniques et
intermittents. Cette nécessaire articulation devrait alors
favoriser une approche plus globale de la personne alcoolique.
ARS (Alcoholics Responsability Scale) Worell et Tumilty
(1981)
CONSIGNE : vous trouverez ci dessous une liste de paire de
propositions. Pour chaque paire, vous devez choisir la proposition
qui vous correspond le mieux. Il n’y a pas de bonne ni de
mauvaise réponse, ce qui nous intéresse c’est de connaître la
proposition que vous croyez la plus vraie concernant votre problème
d’alcool.
DONNEZ UNE RÉPONSE POUR CHAQUE PAIRE. Si vous trouvez qu’aucune
proposition ne peut refléter ce que vous croyez, entourez celle qui
s’en rapproche le plus.
« Je suis persuadé(e) que… » :
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concerning abstinence and returning to drinking. Alcohol Treatment
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