ARTICLE
Auteur(s) : Roger Misès1, Nicole
Garret-Gloanec2, Yvonne
Coinçon3
1Professeur émérite, Université Paris-Sud.
2Présidente de la SIP, pédopsychiatre, CHU
de Nantes, CNP Les âges premiers, 1, rue Marmontel,
44000 Nantes
3Présidente de l’API, pédopsychiatre, CH
Saint-Égrève
À l’occasion des débats en cours sur les concepts d’autisme et
de psychose précoce et sur la réversibilité éventuelle des troubles
sévères du jeune enfant, on peut rappeler que, déjà en 1987, la
classification française (CFTMEA) avait été créée pour exprimer une
ferme opposition aux orientations introduites alors par le DSM-III
et reprises, pour l’essentiel, par la CIM-10.
À ce moment, et face au retour en force des théories
organicistes exclusives, associées à une clinique néo-kreapelienne,
il s’agissait bien de préserver les perspectives dynamiques de la
pédopsychiatrie française qui avaient permis d’importantes
réalisations dans le cadre de la politique de secteur.
Certes, dans ce mouvement, quelques auteurs ont développé des
positions psychogénétiques exclusives, mais dans leur majorité, les
praticiens de service public se sont efforcés de prendre en compte
les multiples facteurs qui sont susceptibles d’exercer leur
influence à travers des processus dont on reconnaît l’extrême
complexité. Dans ces conditions, les professionnels se sont dégagés
de la recherche d’explications étiologiques et l’attention s’est
portée principalement sur les critères cliniques et
psychopathologiques, qui sur l’axe 1 de la CFTMEA permettent
les différenciations essentielles sous une perspective
dimensionnelle.
Dans la pratique usuelle, les données immédiatement
objectivables que proposent le DSM et la CIM-10, peuvent, parfois,
orienter le praticien, mais ces repères doivent souvent être
complétés par l’étude des traits, des mécanismes et des positions
qui permettent de caractériser l’enfant du point de vue
psychopathologique comme le fait la CFTMEA qui permet une double
approche, catégorielle et dimensionnelle.
À partir de là, l’écart se manifeste avec évidence entre les
concepts qu’utilisent les grandes classifications généralistes et
ceux de la classification française ; néanmoins, des équivalences –
ou mieux – des correspondances, ont pu être établies entre la
CFTMEA et la CIM-10.
Par exemple, lors de la révision qui a mené à la CFTMEA R-2000
[2], l’intitulé du chapitre « Psychoses précoces » a été complété
par la mention « troubles envahissants du développement » (TED) en
précisant toutefois qu’il n’y avait pas, pour cela, adhésion des
pédopsychiatres français aux thèses organicistes exclusives du DSM
ou de la CIM-10.
D’autres réaménagements ont également été réalisés à cette
occasion, de sorte que, pour la plupart des catégories cliniques
(tableau 1), on retrouve, de part et
d’autre, des dénominations identiques ou très voisines ; mais les
dysharmonies psychotiques de la CFTMEA n’ont pas eu de
correspondance dans la CIM-10 et les enfants concernés se
trouvent classés soit « autres TED » dans la CIM-10, soit « TEDNS »
dans le DSM IV. Cela soulève de sérieux problèmes car toutes les
études épidémiologiques [3, 5] montrent la place importante –
environ 30 % – tenue dans le groupe « Autisme, psychoses précoces »
par les dysharmonies psychotiques [1, 4] qui possèdent, en outre,
d’indéniables particularités cliniques et appellent, de ce fait,
des interventions adaptées, susceptibles de mener à une
réintégration complète.
Tableau 1 Correspondance CFTMEA-R 2000/CIM-10.
|
CFTMEA
|
CFTMEA-R 2000
|
CIM-10
|
CIM-10
|
|
1.0
|
PSYCHOSES PRÉCOCES (TROUBLES ENVAHISSANTS DU DÉVELOPPEMENT)
|
F84
|
TED
|
|
1.00
|
Autisme infantile précoce – Type Kanner
|
F84.0
|
Autisme infantile
|
|
1.01
|
Autres formes de l’autisme
|
F84.1
|
Autisme atypique
|
|
1.02
|
Psychose précoce déficitaire, retard mental avec troubles
autistiques ou psychotiques
|
F84.1 (+ F70-F79)
|
Autisme atypique + retard mental
|
|
1.03
|
Syndrome d’Asperger
|
F84.5
|
Syndrome d’Asperger
|
|
1.04
|
Dysharmonies psychotiques
|
F84.8
|
Autres TED
|
|
1.05
|
Troubles désintégratifs de l’enfance
|
F84.3
|
Autres troubles désintégratifs de l’enfance
|
|
1.08
|
Autres psychoses précoces ou autres TED
|
F84.8
|
Autres TED
|
|
1.09
|
Psychoses précoces ou TED non spécifié
|
F84.9
|
TED sans précision
|
L’exclusion de cette importante catégorie clinique apparaît
d’autant moins acceptable qu’en 1994, des auteurs nord-américains
ont, à leur tour, décrit des troubles qui offrent les mêmes
caractéristiques : les Multiple Complex Developmental Disorders
(MCDD) par D. Cohen et al. [6] et les Multidimensionnaly
Impaired Disorders (MID) par Mac Kenna [7]. Les similitudes
avec les dysharmonies psychotiques ont été amplement confirmées par
S. Tordjman et al. [8].
Pour comprendre l’ostracisme ainsi manifesté à l’égard des
dysharmonies psychotiques et des pathologies équivalentes, il faut
se rappeler les pressions exercées par les pouvoirs publics et par
des associations de parents afin d’assurer une prééminence absolue
aux concepts d’autisme et de TED selon les critères du DSM et de la
CIM-10. En France, les récentes Recommandations pour le Diagnostic
Clinique de l’Autisme (2005) [9] valorisent, du point de vue
clinique, les seules manifestations qui sont immédiatement
objectivables, en limitant le recours à une approche ouverte qui
permettrait la mise en évidence des composantes psychopathologiques
sous-jacentes, indispensable pourtant pour la discussion des
critères différentiels.
Ces orientations contraignantes de la CIM-10. n’ont pas
seulement assuré l’élimination des dysharmonies psychotiques, elles
ont conduit, plus largement, à faire entrer dans « les troubles du
spectre de l’autisme » ou dans le cadre élargi des TED, de très
nombreux enfants qui selon nous devraient être classés dans
d’autres catégories nosographiques : les dépressions précoces, les
troubles sévères dans l’organisation des fonctions cognitives ou du
langage, les pathologies du développement survenant chez le très
jeune enfant et qui comportent parfois un risque d’entrée dans
l’autisme mais sans que cela constitue d’emblée une fatalité.
Dans la pratique auprès de ces sujets au cours des premières
années de la vie, le recours exclusif à la CIM-10, et à son concept
central d’autisme avec niveaux d’intensité, limite la compréhension
des processus observés. La restriction avancée d’un diagnostic
posé seulement à l’âge de 3 ans ne change rien à la
problématique, le clinicien se référant à une théorie
neurodéveloppementale exclusive, alors que l’approche devrait
intégrer les dimensions temporelle, contextuelle et
psychodynamique. Par où l’on découvre, au-delà des aspects
comportementaux listés pour le diagnostic, des processus
diversifiés qui permettent d’engager, selon les cas, des prises en
charge adaptées associant les mesures thérapeutiques, éducatives et
sociales.
Sur ces bases, l’expérience clinique permet notamment de
reconnaître très tôt, à côté des formes caractérisées de l’autisme,
trois grands groupes d’enfants1.
Le premier groupe répond à des enfants développant précocement
des troubles de la communication avec un isolement important (avant
18 mois-2 ans) dans un contexte familial précocement
traumatique : événements graves, naissance perçue par la mère (par
les parents) comme catastrophique, état de détresse maternelle,
relation fusionnelle mêlée à des sentiments délétères.
Le jeune enfant ne présente pas des signes dépressifs
caractérisés en tant que tels, ni un retrait relationnel majeur
mais un ensemble de troubles de la communication et de la
socialisation associés au retrait ; il nous paraît, ainsi, soumis à
des mécanismes défensifs contraignants qui entravent la relation.
Une approche multidimensionnelle vise en particulier à influencer
l’évolution par amélioration du contexte : une ouverture à la
communication peut alors se dessiner avec réduction des mécanismes
défensifs de type autistique mais avec certaines particularités qui
témoignent d’une vulnérabilité persistante.
Le deuxième groupe concerne des enfants touchés dans le
processus d’individuation-séparation et d’accès à l’espace
transitionnel. L’enfant très tôt a été soumis à des
dysfonctionnements et des ruptures du lien ; il n’a pu construire
un sentiment continu de soi, ni établir une différenciation entre
réalité interne et externe, entre soi et non-soi. À partir de
2 à 3 ans, ces sujets semblent parfois entrer dans un
retrait manifeste avec atteinte des processus cognitifs, pauvreté
des investissements, sans présenter cependant un tableau autistique
complet en particulier dans le domaine de la communication
interpersonnelle. Des interventions sur les plans
psychomoteur, du langage et psycho-affectif associées à un travail
de « guidance » parentale et à une aide éducative peuvent faire
disparaître les signes de retrait et orienter très différemment
l’évolution.
Enfin, le troisième groupe s’inscrit dans des troubles graves de
l’attachement dans un contexte de carences faites de négligences,
parfois de violences environnementales, conjointement à des
relations fusionnelles avec un entourage qui ne reconnaît pas le
bébé dans ses besoins et sa réalité. Ces enfants présentent un
marasme incluant des signes de la série autistique, mais, là
encore, on ne saurait se limiter à l’application de protocoles
éducatifs systématisés : une séparation du milieu familial peut
s’imposer.
Ces différenciations entre trois grands groupes devront être
confirmées et les aspects psychopathologiques précisés, mais déjà
il apparaît qu’on ne saurait regrouper ces enfants dans le cadre
unique du spectre de l’autisme ou des TED. On constate également
que des interventions ouvertes articulant de façon raisonnée des
mesures de soin, d’éducation et le travail avec les parents font
découvrir souvent une possible réversibilité des troubles que le
DSM-IV et la CIM-10 rejettent.
Tous ces éléments viennent s’inscrire, à leur tour, contre
l’élargissement extrême du cadre de l’autisme et des TED ; on
constate en effet aujourd’hui qu’en moins de 15 ans, le taux
de prévalence des « syndromes autistiques » est passé de
5 pour 10 000 à près de 1 pour 100 ; dans le
même temps, le recours exclusif aux protocoles éducatifs,
systématiquement préconisés pour les autistes, a privé de nombreux
enfants, rangés désormais sous cette rubrique, des moyens
thérapeutiques qui, seuls, peuvent aider à une réintégration
étendue.
Face à ces excès les membres du groupe de travail sur la
CFTMEA2, dans leur réflexion en cours, rejettent la
prééminence absolue que les orientations dominantes cherchent à
conférer à l’autisme.
C’est pourquoi dans le projet de révision ouvrant sur la CFTMEA
R-2010 (tableau 2) les dysharmonies
psychotiques ont été maintenues en leur adjoignant les MCDD qui
font l’objet d’intéressantes études ; parallèlement chez le très
jeune enfant, devant les formes dont le diagnostic apparaît
incertain, la diversité des processus évolutifs mérite d’être
réaffirmée.
Tableau 2 Projet CFTMEA-R 2010/CIM-10.
|
CFTMEA
|
CFTMEA-R 2010
|
CIM-10
|
CIM-10
|
|
1.0
|
PSYCHOSES PRÉCOCES – TROUBLES ENVAHISSANTS DU DÉVELOPPEMENT
|
F84
|
TED
|
|
1.00
|
Autisme infantile précoce – Type Kanner
|
F84.0
|
Autisme infantile
|
|
1.01
|
Autres formes de l’autisme
|
F84.1
|
Autisme atypique
|
|
1.02
|
Psychose précoce déficitaire, retard mental avec troubles
autistiques ou psychotiques
|
F84.1 (+ F70-F79)
|
Autisme atypique + retard mental
|
|
1.03
|
Syndrome d’Asperger
|
F84.5
|
Syndrome d’Asperger
|
|
1.04
|
Dysharmonie Multiple et Complexe du Développement (MCDD) –
Dysharmonie psychotique
|
F84.8
|
Autres TED
|
|
1.05
|
Troubles désintégratifs de l’enfance
|
F84.3
|
Autres troubles désintégratifs de l’enfance
|
|
1.08
|
Autres psychoses précoces ou autres TED
|
F84.8
|
Autres TED
|
|
1.09
|
Psychoses précoces ou TED non spécifié
|
F84.9
|
TED sans précision
|
Ainsi refusant que les pathologies graves et précoces de
l’enfant soient regroupées sur des critères contestables, dans les
cadres aujourd’hui sans limites, de l’autisme ou des TED, la CFTMEA
continuera à offrir des options classificatoires diversifiées :
cela constitue une condition indispensable, selon nous, pour que
les mesures à mettre en œuvre puissent répondre à la diversité des
faits cliniques.
Références
1 Misès R. Problèmes nosologiques posés par les psychoses de
l’enfant. Rapport au colloque de l’OMS sur la nosographie en
psychiatrie infantojuvénile. Psychiatrie de l’enfant 1968 ;
11 : 493-512.
2 Misès R, Quemada R. Les psychoses dans le dispositif
de psychiatrie infantojuvénile. Aspects épidémiologiques.
Actualités psychiatriques 1990 ; 3 : 11-9.
3 Fombonne E. Troubles sévères du développement : le bilan
à l’adolescence. Paris : CTNERH, 1995.
4 Misès R. Les dysharmonies psychotiques, une approche
nosographique. Neuropsychiatrie de l’enfant et de l’adolescent 2000
; 48 : 396-401.
5 Thévenot JP, Philippe A, Casadebaig F. Accès aux institutions
des enfants et adolescents avec autisme et troubles apparentés. Une
étude de cohorte en Île-de-France de 2000 à 2007. Montrouge : John
Libbey eurotext Ed., 2008.
6 Cohen DJ, Towbin KE, Mayys L, Volkmar F. “Developmental
psychopathology of multiplex Developemental Disorders”. In :
Friedman SL, Haywood HC (eds). Developmental follow-up : concepts,
genres, domains and méthods. New-York : Academic Press, 1994.
7 Mac Kenna K, Gordon CT, Lenane M,
Kaysen D, Fahey K, Rapoport JL. Looking for
childhood disorder-onset schizophrenia: the first 71 cases
screened. J Am Acad Child Adolec Psychiatry 1994 ; 33 :
636-44.
8 Tordjman S, Ferrari P, Golse B, Bursztejn C, Lebovici. S,
Botbol. M, et al. Dysharmonies psychotiques et multiplex
Developmental Disorders : histoire d’une convergence. Psychiatrie
de l’enfant 1997; 11 : 473-504.
9 FFP. Recommandations pour la pratique professionnelle du
diagnostic de l’autisme, 2005.
1 Cf. N. Garret-Gloanec, une étude en
cours.
2 Liste des membres du groupe : M. Botbol,
C. Bursztejn, Y. Coinçon, B. Durand, J. Garrabé, N. Garret-Gloanec,
B. Golse, P. Jeammet, R. Misès, C. Portelli, J.-P. Raynaud, G.
Schmit, J.-P. Thévenot.
|