ARTICLE
Auteur(s) : Fabienne Hulak
Psychanalyste, psychologue clinicienne, maître de conférences
HDR, Université Paris-VIII, Département de psychanalyse, 250,
boulevard Raspail, 75014 Paris, France
Généalogie de la paraphrénie
Le concept de paraphrénie a pratiquement disparu des actuelles
classifications, officielles et semble relégué au chapitre de
l’histoire de la psychiatrie. Cette très riche pathologie
s’observe-t-elle encore à l’heure de la généralisation des
traitements neuroleptiques et des thérapies les plus diverses ?
Le terme de paraphrénie est apparu pour la première fois chez
Kahlbaum en 1863 [14], mais c’est Kraepelin [15] qui, en 1912, en
fait la description et explicite le concept ; il en fait une forme
intermédiaire des délires chroniques, mais ce concept n’a cessé
d’être décrit sous diverses acceptions (paranoïa hallucinatoire de
Séglas [33], délire d’imagination de Dupré [7], psychose
hallucinatoire chronique de G. Ballet [1], psychose fantastique de
H. Ey [9], etc.) pour venir s’interpoler entre schizophrénie et
paranoïa. Les paraphrénies seront de ce fait intégrées à l’un
ou à l’autre groupe mais tout aussi bien individualisées en tant
que groupement autonome, symbole de formes de passage, de
continuum, entre deux entités.
Kraepelin [15] qui fait de la paraphrénie une entité à part
entière, la caractérise par l’apparente contradiction entre le
caractère aberrant et très floride du délire et la non moins
apparente adaptation du sujet à la réalité. Du fait de ce «
paradoxe », la psychiatrie a donc placé la paraphrénie entre les
deux polarités que sont la schizophrénie, longtemps considérée
comme une démence ou une désagrégation de la personnalité, et la
paranoïa caractérisée par une systématisation inébranlable et
rationnelle dans ses formes, mais fondée sur un rapport erroné du
sujet à la réalité.
La paraphrénie est aussi le terme que propose Freud [10] pour la
démence précoce, que Bleuler [3] dénomme d’ailleurs schizophrénie.
Elle est à cette époque au coeur d’importants débats et d’enjeux
théoriques concernant la psychose. En 1911, Freud [10] porte le
diagnostic de paraphrénie sur l’état de Schreber lors de sa phase
d’agitation hallucinatoire. Le concept est dans ce cas utilisé
pour établir une relation entre une phase délirante, qui aurait pu
faire partie d’un diagnostic de démence précoce (schizophrénie), et
la paranoïa.
C’est à propos de ce cas exceptionnel qui aboutit à une
construction délirante achevée, autour d’une érotomanie divine, que
Freud forge son hypothèse du délire comme tentative de guérison,
quand « le paranoïaque rebâtit l’univers, non pas à la vérité plus
splendide, mais du moins tel qu’il puisse de nouveau y vivre », et
qu’il « le rebâtit au moyen de son travail. Ce que nous
prenons pour une production morbide, la formation du délire, est en
réalité une tentative de guérison, une reconstruction.
Le succès, après la catastrophe, est plus ou moins grand, il
n’est jamais total ; pour reprendre les propos de Schreber,
l’univers a subi « une profonde modification interne ».
Henri Claude [4, 5] introduira dans la psychiatrie deux grands
paradigmes bien délimités et opposés, les psychoses paranoïdes et
les psychoses paranoïaques, entre lesquelles il va intercaler la
forme paraphrénique dont il qualifie l’activité délirante de «
paralogique », terme qui fait charnière entre une approche
mécaniste de la dissociation et une autre qui se rattache à la
fonction logique. Ce que H. Claude repère comme paralogique
devient pour C. Nodet [29] la structure même de la croyance
paradoxale du délire, quand il oppose l’action de la lésion aux
dissolutions capacitaires et à l’involution de la personnalité qui
relève de la structure. Le « processus » serait cause de la «
dissolution » de l’organisation psychique. Ce processus une
fois éteint, resterait un ensemble de « croyances délirantes
tressées » et une organisation délirante cicatricielle
s’enrichirait alors d’un « autodidactisme actif ».
La thèse de Charles Nodet, « Le groupe des psychoses
hallucinatoires chroniques. Essai nosographique » (1937) [29],
écrite sous les auspices de H. Claude et de H. Ey, marque un
tournant important dans cette histoire. Son but, tout comme celui
de H. Claude, est de démembrer le groupe des psychoses
hallucinatoires chroniques, de changer les conceptions en vigueur
et leur substituer une classification fondée sur la notion de
structure délirante. Un mécanisme hallucinatoire supposé apparaît
en effet à C. Nodet comme un phénomène morbide peu précis,
l’opposition classique entre hallucinations sensorielles, motrices
ou psychiques résistant souvent difficilement à un examen
approfondi. Il évoque la difficulté intrinsèque qu’il y a à
déterminer la part d’imagination, d’interprétation, d’intuition
affective ou d’illusion contenue dans un discours relatant une
expérience hallucinatoire. L’originalité de ce travail repose sur
la promotion de la notion de structure qu’il emprunte à H. Ey et à
J. Rouart [8], qui la tiennent eux-mêmes de H. Jackson.
Les conceptions de Nodet sur la structure paraphrénique ont des
points communs avec celles de Ey, en particulier la fabulation
fantastique et le caractère hallucinatoire du délire qui tendent à
s’estomper au profit de la seule fabulation réduite à de simples
formules verbales. La superposition du monde délirant au monde
réel est spécifique de ce type de délire paraphrénique dans lequel
comme il l’écrit, les malades « vont et viennent avec une
étourdissante désinvolture entre leur monde magique et le monde
réel ».
Il se réfère aussi à J. Berze [2] qui, le premier, avait insisté
sur la notion de psychose postprocessuelle (hébéphrénie délirante,
démence paranoïde).
Cette thèse de Nodet renvoie également à l’organo-dynamisme de
H. Ey pour lequel les délires paraphréniques ne sont « point des
délires vécus, pensés, médités, rêvés, mais des délires parlés qui
ne peuvent être tus » [9]. H. Ey repère, au point même où H. Claude
avait formulé le terme de « paralogisme », le fait qu’il s’agit de
formes qui supportent un contenu délirant raréfié, qualifié d’«
anidéisme » par Clérambault [6]. Il fait reposer la
paraphrénie sur l’hypothèse d’une désagrégation des fonctions de la
pensée rationnelle. Il simplifie la classification des délires
chroniques et la scinde en deux groupes : les délires fantastiques
(paraphréniques), qui rassemblent la plupart des cas rangés par
Kraepelin dans ses quatre formes de paraphrénies, et les délires
systématiques (paranoïaques). L’analyse structurale qu’il fait des
délires se situe toujours dans le cadre de l’organo-dynamisme qui
regroupe les symptômes de dissolution psychique en signes négatifs
et positifs. La structure négative (dissolution des fonctions)
représente les conditions du fantastique et les séquelles du
processus fondamental.
H. Ey affirme que le délire a une toile de fond sur laquelle le
processus initial l’a imprimé et, c’est avec l’extinction de ce
processus primordial que l’activité hallucinatoire se dégraderait
pour être submergée par son contenu qui devient purement
fabulatoire, se réduisant à de simples formules verbales de plus en
plus vides de sens. Du fait de la dissociation, le discours se
fragmente et la syntaxe supportant la logique s’en trouve
bouleversée.
À côté des séquelles du processus fondamental, la pensée des
paraphrènes se caractérise donc par la « bipolarisation » ou «
diplopie du moi » qui permet aux malades de mener une existence
bien adaptée à la réalité tout en exprimant un délire fantastique.
Cette « diplopie paraphrénique du réel et de l’imaginaire partage
le monde du délirant en deux mondes », le monde magique de
l’au-delà, révélé et créé, en constitue la majeure et toujours plus
envahissante partie.
C’est la principale caractéristique de la structure
paraphrénique qui fait éclater le cadre spatio-temporel avec un
élargissement cosmique au niveau du vécu (dimension structurale
mégalomaniaque) et déclenche l’automatisme idéoverbal et la
structure paralogique du délire [9]. Ey cherchera à promouvoir les
délires fantastiques et à en faire l’espace intermédiaire entre
paranoïa et schizophrénie.
Lacan, le degré zéro de la paraphrénie
La paraphrénie tient chez Lacan une place très importante qui nous
semble paradoxalement presque méconnue. Dans son texte sur « Les
complexes familiaux dans la formation de l’individu » (1938) [22],
il apporte un développement qui explicite et ordonne la clinique
des psychoses en se fondant sur l’objet du délire qui,
précise-t-il, n’est qu’un semblant d’objet, une forme vide.
Il nous éclaire sur le statut d’un tel objet dans sa leçon du
5 février 1958 (séminaire sur « Les formations de
l’inconscient ») [19]. Il s’agit de l’objet imaginaire fondé
sur l’image spéculaire, dans le temps qui précède l’identification
de l’idéal du moi, identification qui nécessite que le sujet ait
fait l’épreuve d’un questionnement sur le désir de la mère qui le
fasse accéder à l’au-delà de ce désir : le père symbolique.
Dans son texte sur « Les complexes familiaux » [22], Lacan situe
le point où le sujet psychotique confronté à cette épreuve
n’effectue pas ce franchissement du registre imaginaire au registre
symbolique. Celui-ci rencontre ainsi un point de rebroussement au
regard de ce que Lacan appelle « sublimation de la réalité ».
Ce point devient alors « une phase où les objets transformés
par une étrangeté ineffable, se révèlent comme, chocs, énigmes,
significations » [22]. Il s’agit de la phase féconde à partir
de laquelle cet objet du délire va se décliner en variétés. Lacan
souligne que lors de cette phase le sujet voit s’effondrer « le
conformisme, superficiellement assumé, au moyen duquel (il)
masquait jusque-là le narcissisme de sa relation à la réalité »
[22]. Dans le cadre de ce conformisme, permettant au sujet de se
supporter dans un lien social emprunt de facticité, on peut repérer
ce que l’on appelle actuellement la « psychose ordinaire »
[26].
Ce rebroussement, mouvement inverse de celui de la « sublimation
de la réalité », parcourt les variétés de l’objet et de ce fait,
Lacan dégage plusieurs paliers en fonction d’une déclinaison de
l’objet du délire après l’effondrement du conformisme.
Un premier palier alors que l’objet paranoïaque, non
substitutif, non négociable du délire de revendication stabilise le
moment fécond, est suivi d’un second dans le cadre du délire
sensitif de relation, quand l’imago narcissique ne se subjectivant
pas par l’identification au double, les objets tiennent lieu de
l’idéal du moi et se manifestent en reproches, en une surveillance
omniprésente. Lors d’un troisième palier, survient « le syndrome de
persécution interprétative à sens homosexuel latent. À un degré de
plus, le moi archaïque manifeste sa désagrégation dans le sentiment
d’être épié, deviné, dévoilé, sentiment fondamental de la psychose
hallucinatoire ». C’est alors le quatrième palier. Au moment du
cinquième palier, « l’objet […] vient au jour dans la participation
mégalomaniaque, où le sujet dans la paraphrénie incorpore à son moi
le monde » [22] et qu’il reconstruit la réalité.
Dans cette trajectoire du rebroussement, le point
d’aboutissement est cette reconstruction de la réalité, comme dans
le cas du délire de Schreber. Il prend le caractère d’un
paradigme, véritable pendant de « la sublimation de la réalité
».
Une quinzaine d’années plus tard, dans le cadre de son séminaire
sur les psychoses Lacan évoque l’idée d’une échelle des délires
quand « le délirant, à mesure qu’il monte l’échelle des délires,
est de plus en plus sûr de choses posées comme de plus en plus
irréelles. C’est ce qui distingue la paranoïa de la démence
précoce, le délirant les articule avec une abondance, avec une
richesse qui est justement une des caractéristiques cliniques les
plus essentielles, et qui pour être des plus massives, ne doit tout
de même pas être négligée. Les productions discursives qui
caractérisent le registre des paranoïas s’épanouissent d’ailleurs
la plupart du temps en productions littéraires, au sens où
“littéraires” veut dire simplement feuilles de papier couvertes
avec de l’écriture. Ce fait milite […] en faveur du maintien
d’une certaine unité entre les délires qu’on a peut-être
prématurément isolés comme paranoïaques, et les formations dites,
dans la nosologie classique paraphrénie » [18].
J.-C. Maleval, dans La Logique du délire (1996) [30], propose
une échelle des délires inspirée des travaux de Lacan et restreint
le champ du concept de paraphrénie qui n’apparaît plus comme une
forme intermédiaire entre délire paranoïde et paranoïaque, mais
vient se placer au terme d’une logique évolutive du délire
chronique. En fait, lorsqu’il [30] évoque la mobilisation du
signifiant au départ de la construction délirante, là même où H. Ey
repère l’émergence de formes presque vidées de leur contenu, il
s’agit de ce noyau de la structure profonde dont parle C. Nodet
[29] et qui relève chez Lacan d’un système décrit à partir de
catégories linguistiques (message de code, code de message)
[21].
La reconsidération du concept de paraphrénie dans l’histoire de
la psychiatrie mène à une convergence avec ce lieu où s’exprime la
structure a minima dans le phénomène élémentaire.
La normalité de Brigitte B
À propos du diagnostic de paraphrénie, Lacan témoigne de son
originalité lors d’une présentation de malades faite à Sainte-Anne.
Dans un article de la revue Ornicar ?, J.-A. Miller [31] évoque
cette présentation et cet enseignement issu de la tradition
clinique classique rénovée. Il y fait entre autres allusion,
au cas de Brigitte B. qui met l’accent sur cet apport nouveau.
Il souligne que, dans l’ensemble, la présentation de Lacan
concerne des cas difficiles à classer, voire inclassables, mettant
tout savoir en défaut. Il ne s’agit pas de grands délirants ou
de déments séniles, mais plutôt de sujets présentant quelques
phénomènes élémentaires dont il faut prévoir l’évolution et aussi «
des gens normaux au sens de Lacan, mais fauteurs de troubles, que
les commissariats expédient à l’asile, et qui risquent de passer
bien des jours de leur vie à entrer et à sortir, parce qu’eux n’ont
pas été convenablement agrippés par le symbolique, et qu’ils en
gardent un flottement, une inconsistance, qu’il n’y a pas lieu, le
plus souvent, d’espérer voir se résorber » [31]. On trouve là le
socle de la clinique qui sera ultérieurement nommé « psychose
ordinaire ».
Cet article de J.-A. Miller figurera en annexe, vingt ans après,
dans le volume des actes d’un débat intitulé « La conversation
d’Arcachon, cas rares : les inclassables de la clinique » [24].
Ce volume fait partie d’une trilogie [24, 26, 27] constituant
l’amorce d’un nouveau paradigme clinique, la « psychose ordinaire
». C’est donc dire que l’article en contenait les prémisses. J.-A.
Miller évoque la notion de « maladies de la mentalité » qui « tient
à l’émancipation de la relation imaginaire […] de n’être plus
soumise à la scansion symbolique. Ce sont les maladies des
êtres qui s’approchent du pur semblant » [31].
L’élaboration théorique de Lacan concernant « le stade du miroir
» [20] offre un éclairage sur ce qu’est ce « pur semblant » qui
renvoie à la problématique de l’identification mise en défaut chez
ces sujets. Le terme d’« ego » qu’il utilise tout au long de
son enseignement nous permet d’encore mieux saisir la notion de «
mentalité ». L’ego, chez le psychotique, reste ce sujet latent, «
l’assujet » [19], l’infans identifié au phallus maternel,
c’est-à-dire assujetti aux signifiants du désir de la mère [19].
La stabilité de son unité imaginaire qui repose sur l’idéal du
moi ne sera acquise que lorsqu’il aura assumé le complexe de
castration freudien sans lequel l’identification spéculaire
demeurera instable. Il en résultera des troubles jadis
désignés comme syndrome de Capgras, de Frégoli, de fausse
reconnaissance, des sosies, etc.
Cette conceptualisation éclaire les difficultés de Brigitte B.,
rangée par Lacan « au nombre de ces fous normaux qui constituent
notre ambiance » et qui déclare pendant la présentation « je
m’étais identifiée à plusieurs personnes qui ne me ressemblent pas,
j’aimerais vivre comme un habit »… Bien qu’il y ait eu chez elle
quelques ébauches de création de langue et l’idée fugitive « qu’on
l’hypnotisait et qu’on voulait tirer ses ficelles », aucun de ces
éléments qui aurait pu constituer l’amorce d’un délire ne se
développe. Ce qui se dégage, c’est qu’elle est dans un monde
factice et ne sait distinguer le vrai du faux. Vis-à-vis de la
réalité, elle est dans une position, nommée par Freud Unglauben («
le retrait de croyance ») [11], d’incrédulité qui se traduit chez
elle par un flottement perpétuel, « je suis intérimaire de moi-même
», affirme-t-elle fort justement. Elle prétend voir passer sa veste
sur le dos d’une fille, « soi-disant malade » qui lui prendrait son
identité, mais ne fait pourtant aucun geste pour aller la
récupérer…
Les propos de Lacan à la fin de cette présentation peuvent
paraître énigmatiques quand il dit qu’« il est bien difficile de
penser les limites de la maladie mentale. Cette personne n’a pas la
moindre idée du corps qu’elle a à mettre sous cette robe, il n’y a
personne pour habiter le vêtement. Elle illustre ce que j’appelle
le semblant. Pas une personne qui soit arrivée à la faire
cristalliser. Ce n’est pas là une maladie mentale sérieuse,
une de ces formes repérables, qui se retrouvent. Ce qu’elle
dit est sans poids ni articulation, veiller à sa réadaptation me
paraît utopique et futile » [31] ; faisant allusion à Kraepelin, il
déclare cependant « on peut appeler ça une paraphrénie, imaginative
pourquoi pas ? C’est la maladie mentale par excellence,
l’excellence de la maladie mentale […]. C’est la maladie d’avoir
une mentalité ».
Il s’agit là apparemment, de propos pour le moins
contradictoires au regard de la nosographie, car habituellement,
nous l’avons vu, la paraphrénie désigne toujours un délire riche et
fantastique. Le terme d’« imaginative » ne renvoie pas à une
catégorie de la psychiatrie classique bien que l’on puisse le
rapprocher de la dénomination « délire d’imagination » créée par
Dupré et Logre [7]. Brigitte B. semble plutôt souffrir d’une
carence de l’imaginaire, la phénoménologie de son trouble étant
réduit à une forme minimale au regard du délire qui en fait pour
Lacan « l’excellence de la maladie mentale ».
En bref, les troubles, que présente Brigitte B., résultent donc
d’une carence symbolique. L’absence du trait unaire lacanien, soit
le fondemement de l’idéal du moi, ne lui permet pas de pouvoir
lester son identité au-delà des images et, dans ce cas, le
narcissisme ne suffit pas à donner consistance à l’imaginaire
(l’indice de réalité freudien).
La mentalité
La notion de « mentalité » utilisée par Lacan semble avoir pour
origine, tout en le subvertissant, le terme de « mental » que
De Clérambault [6] choisit d’accoler à son concept
d’automatisme pour l’opposer au terme de « psychologique » [13]
choisi par P. Janet.
Cette notion de « mentalité » est, pour Lacan, en relation avec
« l’âme », le corps idéalisé. Elle renvoie au narcissisme qui
conduit le sujet à adorer son corps. Dans son séminaire sur « Le
sinthome », il met en équivalence « mentalité » et « amour-propre »
en affirmant que « l’amour-propre est au principe de l’imagination.
Le “parlêtre” adore son corps, parce qu’il croit qu’il l’a. En
réalité, il ne l’a pas, mais son corps est sa seule consistance,
consistance mentale, bien entendu, car son corps fout le camp à
tout instant […]. Certes, le corps ne s’évapore pas, et, en ce
sens, il est consistant, le fait est constaté même chez les
animaux. C’est bien ce qui est antipathique à la mentalité, parce
qu’elle y croit, d’avoir un corps à adorer. C’est la racine de
l’imaginaire. » [23]. La mentalité, c’est la fixation du sujet
à l’écran spéculaire derrière lequel il y a le phallus.
La mentalité est de l’ordre de la représentation, délestée de la
réalité. Lacan écrit parfois « ment-alité » pour indiquer que le
sujet est menteur et qu’« il n’y a de faits que du fait que le
parlêtre le dise » [23], ce qui nous renvoie à l’espace de la
paraphrénie et donc de la confabulation. Pour E. Dupré et J. Logre
(1911) [7], inventeurs des « délires d’imaginations » (mythomanie
délirante), « l’imaginatif insoucieux des constatations
sensorielles et des démonstrations logiques, exprime des idées,
expose des histoires, émet des affirmations à la réalité
desquelles, en dehors de toute expérience et de tout raisonnement,
il attache immédiatement sa croyance. […] Le point de départ
de son erreur n’est pas la notion d’un fait extérieur, exact ou
inexact […] mais une fiction d’origine endogène, une création
subjective. L’interprétant procédait en savant ; l’imaginatif
procède en poète » [7]. Le processus caractéristique du délire
d’imagination est chez ces auteurs la « fabulation extemporanée
».
Chez le paraphrène la réalité n’a pas plus de poids que la
rêverie car il n’a pu lester la réalité par le fantasme. Pour
Lacan, « le champ de la réalité ne se soutient que de l’extraction
de l’objet a qui pourtant lui donne son cadre ». L’objet a c’est
l’objet du fantasme dont l’extraction est liée au fait qu’il
n’existe, en creux, que par ses coordonnées symboliques, il est
ainsi opposable à l’objet imaginaire, l’image spéculaire qui fait
écran au phallus, en deçà de l’accès au complexe d’Œdipe freudien,
que Lacan à logifié sous le nom de « séparation » [17].
La clinique différentielle, ordonnée par Lacan selon sa
conception, dès les « Complexes familiaux… » et dans le fil de sa
conceptualisation de la « Question préliminaire pour tout
traitement possible de la psychose » [21], contient en germe des
éléments à verser au registre de ce qui deviendra, à partir de la
formulation de J.-A. Miller, « la psychose ordinaire ».
Ce terme nouveau prend place dans la clinique psychanalytique
à partir du diagnostic de Lacan portée sur Brigitte B., cas qui
prend valeur de paradigme. Le terme de paradigme n’étant pas
ici employé au sens de G. Lantéri-Laura [25] qui reprend la
terminologie de T.S. Kuhn [16] tout en la transposant avec des
aménagements dans le champ de l’histoire de la psychiatrie
[28].
Le terme de paradigme ne prend donc pas le sens englobant que
lui donne T.S. Kuhn. Ce terme est restreint à son sens
classique (paradeigma) à la fois exemple et modèle soit
au-delà de la singularité de l’exemple, la pluralité des cas.
Vers un nouveau paradigme
En portant un regard rétrospectif sur l’évolution de la notion de
paraphrénie nous remarquons que ce concept nosographique a d’abord
été placé entre deux polarités. D’une part celle de la
désagrégation de la personnalité, corrélative d’une dissociation
des formes de la pensée, qui semble relever d’un processus dont la
cause serait organique, et d’autre part, celle d’une
systématisation inébranlable fondée sur un rapport erroné à la
réalité qui relèverait de la personnalité.
Avec H. Ey, au sein même de cette catégorie intermédiaire qu’est
la paraphrénie, se pose le problème d’une opposition entre la forme
et le contenu. Le processus comme condition de l’hallucination
fonctionnerait comme une forme dont le contenu, son effet de
signification, soit l’hallucination comme représentation
imaginaire, se dégraderait en retournant à une forme vide, une
formule verbale.
C’est en ce point quand le sens s’oblitère, réduit à la formule,
que Lacan fonde l’opposition entre code et message, génératrice du
déploiement de la structure du délire.
Au long de ce parcours, nous avons pu constater que la structure
peut se déployer, se présenter sous une forme maximale ou minimale
; l’une où le délire est manifeste et l’autre quand il n’est que
potentiel. La notion nouvelle de psychose ordinaire, dans le
prolongement de la théorisation du dernier enseignement de Lacan,
amène à remettre en question la discontinuité entre psychose et
normalité, la psychose franche et le normal ne serait en fait que
des variations. Cette tentative d’élaboration clinique permet de
rassembler dans un même répartitoire à la fois les cas de
paraphrénie diagnostiqués classiquement et ceux semblables au cas
Brigitte B. désigné par Lacan comme « paraphrénie imaginative » ou
« maladie de la mentalité », puis étendue à la nouvelle catégorie
de la psychose ordinaire.
Cela nous amène donc à confronter les principales
caractéristiques des deux tableaux cliniques de la paraphrénie et
de la psychose ordinaire.
Les critères classiquement admis pour la paraphrénie et encore
repris en 1980 par J.-P. Hubert et P. Fornari [12] décrivent
les délires fantastiques comme des « psychoses délirantes
chroniques », en général caractérisées par la dimension fantastique
des thèmes délirants, la richesse imaginative du délire, la
juxtaposition d’un monde fantastique au monde réel auquel le malade
continue à bien s’adapter, l’absence de systématisation, l’absence
d’évolution déficitaire alors même que les capacités psychiques
restent remarquablement intactes.
H. Ey a toujours très fortement souligné l’importance majeure de
quatre points à savoir : la mégalomanie, la pensée paralogique, la
fabulation et l’intégrité paradoxale de l’unité de la synthèse
psychique.
Le tableau de synthèse des différentes structures fait par C.
Nodet [29] d’après les travaux de H. Ey nous donne un résumé des
principales caractéristiques des paraphrénies :
- – constructions fantastiques juxtaposées ;
- – blocs délirants agglutinés ;
- – impénétrabilité ;
- – idéologie néoformée (reflet au 2e degré de
la personnalité) ;
- – mode paralogique de pensée ;
- – recouvrement du réel par un monde délirant juxtaposé
;
- – conscience partielle du délire (fantaisie-ironie)
;
- – agressivité contingente ;
- – structure intellectuelle fondamentale.
La notion de « psychose ordinaire » selon J.-A. Miller qui a
lancé le terme en 1999 [26] « n’a pas de définition rigide » [32].
Ce syntagme permet d’« esquiver la rigidité d’une clinique
binaire névrose ou psychose » [32] et se veut une incitation à une
élaboration renouvelée de la clinique actuelle où l’on discerne une
multiplication des « inclassables » et une inadéquation des
catégories traditionnelles, tant psychiatriques que
psychanalytiques. Cette dénomination désigne des cas pour lesquels
la discrimination clinique s’avère difficile entre névrose ou
psychose et pour lesquels il n’y a ni « la signature de la
psychose, ni la stabilité, ni la consistance, ni la répétition de
la névrose […] » [32].
Les signes discrets et d’une grande diversité nous orientent
vers ce que Lacan appelle dans son texte « Pour tout traitement
possible… » « un désordre provoqué au joint le plus intime du
sentiment de la vie chez le sujet » [21], ce qui implique que le
désordre se situe dans la manière de ressentir le monde, son corps
et ses propres idées.
Quelle est alors la spécificité de ce désordre ? J.-A. Miller la
caractérise par une triple externalité, sociale, corporelle et
subjective.
De l’externalité sociale se dégage une relation négative du
sujet à son identification sociale, par « un débranchement, une
déconnexion ». Quand, à un moment donné, le sujet se débranche de
l’Autre, se produisent alors bien souvent des phénomènes d’errances
et de marginalisation ; parcours fréquent chez les schizophrènes,
qui peut être aussi la réalité de la psychose ordinaire.
Il en est de même pour les identifications sociales trop
positives qui peuvent indiquer qu’elles ne sont qu’un substitut de
Nom-du-Père (le Nom-du-Père pour Lacan est un signifiant
remarquable qui permet au sujet de cristalliser son savoir
inconscient). Lorsqu’il arrive au sujet de perdre par exemple une
certaine fonction sociale à laquelle il s’était identifié, une
décompensation peut survenir. Il y a aussi une externalité
corporelle. Elle concerne le corps comme Autre pour le sujet. Un
laisser-tomber du corps nous permet de situer ce que Lacan infère
comme une déconnexion de l’élément imaginaire de la structure du
sujet. Cette externalité subjective indique une expérience de vide,
de vacuité et de vague.
La psychose ordinaire, difficile à reconnaître, se déduit à
partir d’indices, de signes cliniques très fins, mais une fois le
diagnostic posé elle « peut être rapportée aux catégories
nosographiques classiques » [32]. « Le terme de psychose ordinaire
ne doit pas nous donner la permission d’ignorer la clinique. C’est
une invitation à le dépasser [32]. » Cette remarque de J.-A. Miller
montre qu’il considère que la notion de psychose ordinaire reste en
chantier.
En résumé ces sujets ne possèdent pas, la plupart du temps, de
passé psychiatrique. Ils ne sont ni délirants, ni hallucinés,
ni mélancoliques mais se caractérisent souvent par « le
débranchement » de l’Autre et un rapport au langage spécial, par
exemple une conformité plate au discours courant.
Nous considérons que la dénomination de psychose ordinaire ne
constitue qu’un sous-ensemble, une sous-classe de la paraphrénie et
en poursuivant la lecture du tableau de C. Nodet, sa description
qu’il dénomme « paraphrénie mélancolique » est ce qui se
rapprocherait le plus de ce que J.-A. Miller appelle « psychose
ordinaire ».
Nous avons les caractéristiques suivantes pour la « paraphrénie
mélancolique » [29] :
- – pas de troubles de l’activité psychique ;
- – pas d’émotion douloureuse, hypersthénie ;
- – pas de comportement mélancolique ;
- – activité et adaptation normales ;
- – clarté de la conscience ;
- – juxtaposition du délire à la réalité ambiante
clairement connue.
La psychose ordinaire peut ainsi figurer sur l’échelle des
délires que Lacan établit dans son texte sur les « Complexes
familiaux… » [22], elle peut y figurer comme un développement
minimal de la paraphrénie. La psychose ordinaire est proche de
la paraphrénie mélancolique. Le sentiment d’irréalité sur le
versant du délire reste toutefois attaché à la réalité il y a une
abolition de la frontière entre rêverie et sentiment de la réalité
qui peut donner lieu à une fabulation.
Références
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