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Towards a new set of concepts: from paraphrenia to basic psychosis


l'Information Psychiatrique. Volume 85, Number 10, 869-75, décembre 2009, Varia

DOI : 10.1684/ipe.2009.0558

Résumé   Summary  

Author(s) : Fabienne Hulak , Psychanalyste, psychologue clinicienne, maître de conférences HDR, Université Paris-VIII, Département de psychanalyse, 250, boulevard Raspail, 75014 Paris, France.

Summary : Although the disease description of paraphrenia appears to have completely disappeared from current classifications and to have been relegated to a chapter in the history of psychiatry, it has had a necessary place in sequencing psychosis. Apart from a respective point of view based on the psychoanalytical theory of psychosis by Lacan, paraphrenia finds its continuation in the new category of common psychosis.

Keywords : paraphrenia, common psychosis, mentality, delirium, syndrome

ARTICLE

Auteur(s) : Fabienne Hulak

Psychanalyste, psychologue clinicienne, maître de conférences HDR, Université Paris-VIII, Département de psychanalyse, 250, boulevard Raspail, 75014 Paris, France

Généalogie de la paraphrénie

Le concept de paraphrénie a pratiquement disparu des actuelles classifications, officielles et semble relégué au chapitre de l’histoire de la psychiatrie. Cette très riche pathologie s’observe-t-elle encore à l’heure de la généralisation des traitements neuroleptiques et des thérapies les plus diverses ?

Le terme de paraphrénie est apparu pour la première fois chez Kahlbaum en 1863 [14], mais c’est Kraepelin [15] qui, en 1912, en fait la description et explicite le concept ; il en fait une forme intermédiaire des délires chroniques, mais ce concept n’a cessé d’être décrit sous diverses acceptions (paranoïa hallucinatoire de Séglas [33], délire d’imagination de Dupré [7], psychose hallucinatoire chronique de G. Ballet [1], psychose fantastique de H. Ey [9], etc.) pour venir s’interpoler entre schizophrénie et paranoïa. Les paraphrénies seront de ce fait intégrées à l’un ou à l’autre groupe mais tout aussi bien individualisées en tant que groupement autonome, symbole de formes de passage, de continuum, entre deux entités.

Kraepelin [15] qui fait de la paraphrénie une entité à part entière, la caractérise par l’apparente contradiction entre le caractère aberrant et très floride du délire et la non moins apparente adaptation du sujet à la réalité. Du fait de ce « paradoxe », la psychiatrie a donc placé la paraphrénie entre les deux polarités que sont la schizophrénie, longtemps considérée comme une démence ou une désagrégation de la personnalité, et la paranoïa caractérisée par une systématisation inébranlable et rationnelle dans ses formes, mais fondée sur un rapport erroné du sujet à la réalité.

La paraphrénie est aussi le terme que propose Freud [10] pour la démence précoce, que Bleuler [3] dénomme d’ailleurs schizophrénie. Elle est à cette époque au coeur d’importants débats et d’enjeux théoriques concernant la psychose. En 1911, Freud [10] porte le diagnostic de paraphrénie sur l’état de Schreber lors de sa phase d’agitation hallucinatoire. Le concept est dans ce cas utilisé pour établir une relation entre une phase délirante, qui aurait pu faire partie d’un diagnostic de démence précoce (schizophrénie), et la paranoïa.

C’est à propos de ce cas exceptionnel qui aboutit à une construction délirante achevée, autour d’une érotomanie divine, que Freud forge son hypothèse du délire comme tentative de guérison, quand « le paranoïaque rebâtit l’univers, non pas à la vérité plus splendide, mais du moins tel qu’il puisse de nouveau y vivre », et qu’il « le rebâtit au moyen de son travail. Ce que nous prenons pour une production morbide, la formation du délire, est en réalité une tentative de guérison, une reconstruction. Le succès, après la catastrophe, est plus ou moins grand, il n’est jamais total ; pour reprendre les propos de Schreber, l’univers a subi « une profonde modification interne ».

Henri Claude [4, 5] introduira dans la psychiatrie deux grands paradigmes bien délimités et opposés, les psychoses paranoïdes et les psychoses paranoïaques, entre lesquelles il va intercaler la forme paraphrénique dont il qualifie l’activité délirante de « paralogique », terme qui fait charnière entre une approche mécaniste de la dissociation et une autre qui se rattache à la fonction logique. Ce que H. Claude repère comme paralogique devient pour C. Nodet [29] la structure même de la croyance paradoxale du délire, quand il oppose l’action de la lésion aux dissolutions capacitaires et à l’involution de la personnalité qui relève de la structure. Le « processus » serait cause de la « dissolution » de l’organisation psychique. Ce processus une fois éteint, resterait un ensemble de « croyances délirantes tressées » et une organisation délirante cicatricielle s’enrichirait alors d’un « autodidactisme actif ».

La thèse de Charles Nodet, « Le groupe des psychoses hallucinatoires chroniques. Essai nosographique » (1937) [29], écrite sous les auspices de H. Claude et de H. Ey, marque un tournant important dans cette histoire. Son but, tout comme celui de H. Claude, est de démembrer le groupe des psychoses hallucinatoires chroniques, de changer les conceptions en vigueur et leur substituer une classification fondée sur la notion de structure délirante. Un mécanisme hallucinatoire supposé apparaît en effet à C. Nodet comme un phénomène morbide peu précis, l’opposition classique entre hallucinations sensorielles, motrices ou psychiques résistant souvent difficilement à un examen approfondi. Il évoque la difficulté intrinsèque qu’il y a à déterminer la part d’imagination, d’interprétation, d’intuition affective ou d’illusion contenue dans un discours relatant une expérience hallucinatoire. L’originalité de ce travail repose sur la promotion de la notion de structure qu’il emprunte à H. Ey et à J. Rouart [8], qui la tiennent eux-mêmes de H. Jackson.

Les conceptions de Nodet sur la structure paraphrénique ont des points communs avec celles de Ey, en particulier la fabulation fantastique et le caractère hallucinatoire du délire qui tendent à s’estomper au profit de la seule fabulation réduite à de simples formules verbales. La superposition du monde délirant au monde réel est spécifique de ce type de délire paraphrénique dans lequel comme il l’écrit, les malades « vont et viennent avec une étourdissante désinvolture entre leur monde magique et le monde réel ».

Il se réfère aussi à J. Berze [2] qui, le premier, avait insisté sur la notion de psychose postprocessuelle (hébéphrénie délirante, démence paranoïde).

Cette thèse de Nodet renvoie également à l’organo-dynamisme de H. Ey pour lequel les délires paraphréniques ne sont « point des délires vécus, pensés, médités, rêvés, mais des délires parlés qui ne peuvent être tus » [9]. H. Ey repère, au point même où H. Claude avait formulé le terme de « paralogisme », le fait qu’il s’agit de formes qui supportent un contenu délirant raréfié, qualifié d’« anidéisme » par Clérambault [6]. Il fait reposer la paraphrénie sur l’hypothèse d’une désagrégation des fonctions de la pensée rationnelle. Il simplifie la classification des délires chroniques et la scinde en deux groupes : les délires fantastiques (paraphréniques), qui rassemblent la plupart des cas rangés par Kraepelin dans ses quatre formes de paraphrénies, et les délires systématiques (paranoïaques). L’analyse structurale qu’il fait des délires se situe toujours dans le cadre de l’organo-dynamisme qui regroupe les symptômes de dissolution psychique en signes négatifs et positifs. La structure négative (dissolution des fonctions) représente les conditions du fantastique et les séquelles du processus fondamental.

H. Ey affirme que le délire a une toile de fond sur laquelle le processus initial l’a imprimé et, c’est avec l’extinction de ce processus primordial que l’activité hallucinatoire se dégraderait pour être submergée par son contenu qui devient purement fabulatoire, se réduisant à de simples formules verbales de plus en plus vides de sens. Du fait de la dissociation, le discours se fragmente et la syntaxe supportant la logique s’en trouve bouleversée.

À côté des séquelles du processus fondamental, la pensée des paraphrènes se caractérise donc par la « bipolarisation » ou « diplopie du moi » qui permet aux malades de mener une existence bien adaptée à la réalité tout en exprimant un délire fantastique. Cette « diplopie paraphrénique du réel et de l’imaginaire partage le monde du délirant en deux mondes », le monde magique de l’au-delà, révélé et créé, en constitue la majeure et toujours plus envahissante partie.

C’est la principale caractéristique de la structure paraphrénique qui fait éclater le cadre spatio-temporel avec un élargissement cosmique au niveau du vécu (dimension structurale mégalomaniaque) et déclenche l’automatisme idéoverbal et la structure paralogique du délire [9]. Ey cherchera à promouvoir les délires fantastiques et à en faire l’espace intermédiaire entre paranoïa et schizophrénie.

Lacan, le degré zéro de la paraphrénie

La paraphrénie tient chez Lacan une place très importante qui nous semble paradoxalement presque méconnue. Dans son texte sur « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu » (1938) [22], il apporte un développement qui explicite et ordonne la clinique des psychoses en se fondant sur l’objet du délire qui, précise-t-il, n’est qu’un semblant d’objet, une forme vide.

Il nous éclaire sur le statut d’un tel objet dans sa leçon du 5 février 1958 (séminaire sur « Les formations de l’inconscient ») [19]. Il s’agit de l’objet imaginaire fondé sur l’image spéculaire, dans le temps qui précède l’identification de l’idéal du moi, identification qui nécessite que le sujet ait fait l’épreuve d’un questionnement sur le désir de la mère qui le fasse accéder à l’au-delà de ce désir : le père symbolique.

Dans son texte sur « Les complexes familiaux » [22], Lacan situe le point où le sujet psychotique confronté à cette épreuve n’effectue pas ce franchissement du registre imaginaire au registre symbolique. Celui-ci rencontre ainsi un point de rebroussement au regard de ce que Lacan appelle « sublimation de la réalité ». Ce point devient alors « une phase où les objets transformés par une étrangeté ineffable, se révèlent comme, chocs, énigmes, significations » [22]. Il s’agit de la phase féconde à partir de laquelle cet objet du délire va se décliner en variétés. Lacan souligne que lors de cette phase le sujet voit s’effondrer « le conformisme, superficiellement assumé, au moyen duquel (il) masquait jusque-là le narcissisme de sa relation à la réalité » [22]. Dans le cadre de ce conformisme, permettant au sujet de se supporter dans un lien social emprunt de facticité, on peut repérer ce que l’on appelle actuellement la « psychose ordinaire » [26].

Ce rebroussement, mouvement inverse de celui de la « sublimation de la réalité », parcourt les variétés de l’objet et de ce fait, Lacan dégage plusieurs paliers en fonction d’une déclinaison de l’objet du délire après l’effondrement du conformisme.

Un premier palier alors que l’objet paranoïaque, non substitutif, non négociable du délire de revendication stabilise le moment fécond, est suivi d’un second dans le cadre du délire sensitif de relation, quand l’imago narcissique ne se subjectivant pas par l’identification au double, les objets tiennent lieu de l’idéal du moi et se manifestent en reproches, en une surveillance omniprésente. Lors d’un troisième palier, survient « le syndrome de persécution interprétative à sens homosexuel latent. À un degré de plus, le moi archaïque manifeste sa désagrégation dans le sentiment d’être épié, deviné, dévoilé, sentiment fondamental de la psychose hallucinatoire ». C’est alors le quatrième palier. Au moment du cinquième palier, « l’objet […] vient au jour dans la participation mégalomaniaque, où le sujet dans la paraphrénie incorpore à son moi le monde » [22] et qu’il reconstruit la réalité.

Dans cette trajectoire du rebroussement, le point d’aboutissement est cette reconstruction de la réalité, comme dans le cas du délire de Schreber. Il prend le caractère d’un paradigme, véritable pendant de « la sublimation de la réalité ».

Une quinzaine d’années plus tard, dans le cadre de son séminaire sur les psychoses Lacan évoque l’idée d’une échelle des délires quand « le délirant, à mesure qu’il monte l’échelle des délires, est de plus en plus sûr de choses posées comme de plus en plus irréelles. C’est ce qui distingue la paranoïa de la démence précoce, le délirant les articule avec une abondance, avec une richesse qui est justement une des caractéristiques cliniques les plus essentielles, et qui pour être des plus massives, ne doit tout de même pas être négligée. Les productions discursives qui caractérisent le registre des paranoïas s’épanouissent d’ailleurs la plupart du temps en productions littéraires, au sens où “littéraires” veut dire simplement feuilles de papier couvertes avec de l’écriture. Ce fait milite […] en faveur du maintien d’une certaine unité entre les délires qu’on a peut-être prématurément isolés comme paranoïaques, et les formations dites, dans la nosologie classique paraphrénie » [18].

J.-C. Maleval, dans La Logique du délire (1996) [30], propose une échelle des délires inspirée des travaux de Lacan et restreint le champ du concept de paraphrénie qui n’apparaît plus comme une forme intermédiaire entre délire paranoïde et paranoïaque, mais vient se placer au terme d’une logique évolutive du délire chronique. En fait, lorsqu’il [30] évoque la mobilisation du signifiant au départ de la construction délirante, là même où H. Ey repère l’émergence de formes presque vidées de leur contenu, il s’agit de ce noyau de la structure profonde dont parle C. Nodet [29] et qui relève chez Lacan d’un système décrit à partir de catégories linguistiques (message de code, code de message) [21].

La reconsidération du concept de paraphrénie dans l’histoire de la psychiatrie mène à une convergence avec ce lieu où s’exprime la structure a minima dans le phénomène élémentaire.

La normalité de Brigitte B

À propos du diagnostic de paraphrénie, Lacan témoigne de son originalité lors d’une présentation de malades faite à Sainte-Anne. Dans un article de la revue Ornicar ?, J.-A. Miller [31] évoque cette présentation et cet enseignement issu de la tradition clinique classique rénovée. Il y fait entre autres allusion, au cas de Brigitte B. qui met l’accent sur cet apport nouveau.

Il souligne que, dans l’ensemble, la présentation de Lacan concerne des cas difficiles à classer, voire inclassables, mettant tout savoir en défaut. Il ne s’agit pas de grands délirants ou de déments séniles, mais plutôt de sujets présentant quelques phénomènes élémentaires dont il faut prévoir l’évolution et aussi « des gens normaux au sens de Lacan, mais fauteurs de troubles, que les commissariats expédient à l’asile, et qui risquent de passer bien des jours de leur vie à entrer et à sortir, parce qu’eux n’ont pas été convenablement agrippés par le symbolique, et qu’ils en gardent un flottement, une inconsistance, qu’il n’y a pas lieu, le plus souvent, d’espérer voir se résorber » [31]. On trouve là le socle de la clinique qui sera ultérieurement nommé « psychose ordinaire ».

Cet article de J.-A. Miller figurera en annexe, vingt ans après, dans le volume des actes d’un débat intitulé « La conversation d’Arcachon, cas rares : les inclassables de la clinique » [24]. Ce volume fait partie d’une trilogie [24, 26, 27] constituant l’amorce d’un nouveau paradigme clinique, la « psychose ordinaire ». C’est donc dire que l’article en contenait les prémisses. J.-A. Miller évoque la notion de « maladies de la mentalité » qui « tient à l’émancipation de la relation imaginaire […] de n’être plus soumise à la scansion symbolique. Ce sont les maladies des êtres qui s’approchent du pur semblant » [31].

L’élaboration théorique de Lacan concernant « le stade du miroir » [20] offre un éclairage sur ce qu’est ce « pur semblant » qui renvoie à la problématique de l’identification mise en défaut chez ces sujets. Le terme d’« ego » qu’il utilise tout au long de son enseignement nous permet d’encore mieux saisir la notion de « mentalité ». L’ego, chez le psychotique, reste ce sujet latent, « l’assujet » [19], l’infans identifié au phallus maternel, c’est-à-dire assujetti aux signifiants du désir de la mère [19]. La stabilité de son unité imaginaire qui repose sur l’idéal du moi ne sera acquise que lorsqu’il aura assumé le complexe de castration freudien sans lequel l’identification spéculaire demeurera instable. Il en résultera des troubles jadis désignés comme syndrome de Capgras, de Frégoli, de fausse reconnaissance, des sosies, etc.

Cette conceptualisation éclaire les difficultés de Brigitte B., rangée par Lacan « au nombre de ces fous normaux qui constituent notre ambiance » et qui déclare pendant la présentation « je m’étais identifiée à plusieurs personnes qui ne me ressemblent pas, j’aimerais vivre comme un habit »… Bien qu’il y ait eu chez elle quelques ébauches de création de langue et l’idée fugitive « qu’on l’hypnotisait et qu’on voulait tirer ses ficelles », aucun de ces éléments qui aurait pu constituer l’amorce d’un délire ne se développe. Ce qui se dégage, c’est qu’elle est dans un monde factice et ne sait distinguer le vrai du faux. Vis-à-vis de la réalité, elle est dans une position, nommée par Freud Unglauben (« le retrait de croyance ») [11], d’incrédulité qui se traduit chez elle par un flottement perpétuel, « je suis intérimaire de moi-même », affirme-t-elle fort justement. Elle prétend voir passer sa veste sur le dos d’une fille, « soi-disant malade » qui lui prendrait son identité, mais ne fait pourtant aucun geste pour aller la récupérer…

Les propos de Lacan à la fin de cette présentation peuvent paraître énigmatiques quand il dit qu’« il est bien difficile de penser les limites de la maladie mentale. Cette personne n’a pas la moindre idée du corps qu’elle a à mettre sous cette robe, il n’y a personne pour habiter le vêtement. Elle illustre ce que j’appelle le semblant. Pas une personne qui soit arrivée à la faire cristalliser. Ce n’est pas là une maladie mentale sérieuse, une de ces formes repérables, qui se retrouvent. Ce qu’elle dit est sans poids ni articulation, veiller à sa réadaptation me paraît utopique et futile » [31] ; faisant allusion à Kraepelin, il déclare cependant « on peut appeler ça une paraphrénie, imaginative pourquoi pas ? C’est la maladie mentale par excellence, l’excellence de la maladie mentale […]. C’est la maladie d’avoir une mentalité ».

Il s’agit là apparemment, de propos pour le moins contradictoires au regard de la nosographie, car habituellement, nous l’avons vu, la paraphrénie désigne toujours un délire riche et fantastique. Le terme d’« imaginative » ne renvoie pas à une catégorie de la psychiatrie classique bien que l’on puisse le rapprocher de la dénomination « délire d’imagination » créée par Dupré et Logre [7]. Brigitte B. semble plutôt souffrir d’une carence de l’imaginaire, la phénoménologie de son trouble étant réduit à une forme minimale au regard du délire qui en fait pour Lacan « l’excellence de la maladie mentale ».

En bref, les troubles, que présente Brigitte B., résultent donc d’une carence symbolique. L’absence du trait unaire lacanien, soit le fondemement de l’idéal du moi, ne lui permet pas de pouvoir lester son identité au-delà des images et, dans ce cas, le narcissisme ne suffit pas à donner consistance à l’imaginaire (l’indice de réalité freudien).

La mentalité

La notion de « mentalité » utilisée par Lacan semble avoir pour origine, tout en le subvertissant, le terme de « mental » que De Clérambault [6] choisit d’accoler à son concept d’automatisme pour l’opposer au terme de « psychologique » [13] choisi par P. Janet.

Cette notion de « mentalité » est, pour Lacan, en relation avec « l’âme », le corps idéalisé. Elle renvoie au narcissisme qui conduit le sujet à adorer son corps. Dans son séminaire sur « Le sinthome », il met en équivalence « mentalité » et « amour-propre » en affirmant que « l’amour-propre est au principe de l’imagination. Le “parlêtre” adore son corps, parce qu’il croit qu’il l’a. En réalité, il ne l’a pas, mais son corps est sa seule consistance, consistance mentale, bien entendu, car son corps fout le camp à tout instant […]. Certes, le corps ne s’évapore pas, et, en ce sens, il est consistant, le fait est constaté même chez les animaux. C’est bien ce qui est antipathique à la mentalité, parce qu’elle y croit, d’avoir un corps à adorer. C’est la racine de l’imaginaire. » [23]. La mentalité, c’est la fixation du sujet à l’écran spéculaire derrière lequel il y a le phallus.

La mentalité est de l’ordre de la représentation, délestée de la réalité. Lacan écrit parfois « ment-alité » pour indiquer que le sujet est menteur et qu’« il n’y a de faits que du fait que le parlêtre le dise » [23], ce qui nous renvoie à l’espace de la paraphrénie et donc de la confabulation. Pour E. Dupré et J. Logre (1911) [7], inventeurs des « délires d’imaginations » (mythomanie délirante), « l’imaginatif insoucieux des constatations sensorielles et des démonstrations logiques, exprime des idées, expose des histoires, émet des affirmations à la réalité desquelles, en dehors de toute expérience et de tout raisonnement, il attache immédiatement sa croyance. […] Le point de départ de son erreur n’est pas la notion d’un fait extérieur, exact ou inexact […] mais une fiction d’origine endogène, une création subjective. L’interprétant procédait en savant ; l’imaginatif procède en poète » [7]. Le processus caractéristique du délire d’imagination est chez ces auteurs la « fabulation extemporanée ».

Chez le paraphrène la réalité n’a pas plus de poids que la rêverie car il n’a pu lester la réalité par le fantasme. Pour Lacan, « le champ de la réalité ne se soutient que de l’extraction de l’objet a qui pourtant lui donne son cadre ». L’objet a c’est l’objet du fantasme dont l’extraction est liée au fait qu’il n’existe, en creux, que par ses coordonnées symboliques, il est ainsi opposable à l’objet imaginaire, l’image spéculaire qui fait écran au phallus, en deçà de l’accès au complexe d’Œdipe freudien, que Lacan à logifié sous le nom de « séparation » [17].

La clinique différentielle, ordonnée par Lacan selon sa conception, dès les « Complexes familiaux… » et dans le fil de sa conceptualisation de la « Question préliminaire pour tout traitement possible de la psychose » [21], contient en germe des éléments à verser au registre de ce qui deviendra, à partir de la formulation de J.-A. Miller, « la psychose ordinaire ». Ce terme nouveau prend place dans la clinique psychanalytique à partir du diagnostic de Lacan portée sur Brigitte B., cas qui prend valeur de paradigme. Le terme de paradigme n’étant pas ici employé au sens de G. Lantéri-Laura [25] qui reprend la terminologie de T.S. Kuhn [16] tout en la transposant avec des aménagements dans le champ de l’histoire de la psychiatrie [28].

Le terme de paradigme ne prend donc pas le sens englobant que lui donne T.S. Kuhn. Ce terme est restreint à son sens classique (paradeigma) à la fois exemple et modèle soit au-delà de la singularité de l’exemple, la pluralité des cas.

Vers un nouveau paradigme

En portant un regard rétrospectif sur l’évolution de la notion de paraphrénie nous remarquons que ce concept nosographique a d’abord été placé entre deux polarités. D’une part celle de la désagrégation de la personnalité, corrélative d’une dissociation des formes de la pensée, qui semble relever d’un processus dont la cause serait organique, et d’autre part, celle d’une systématisation inébranlable fondée sur un rapport erroné à la réalité qui relèverait de la personnalité.

Avec H. Ey, au sein même de cette catégorie intermédiaire qu’est la paraphrénie, se pose le problème d’une opposition entre la forme et le contenu. Le processus comme condition de l’hallucination fonctionnerait comme une forme dont le contenu, son effet de signification, soit l’hallucination comme représentation imaginaire, se dégraderait en retournant à une forme vide, une formule verbale.

C’est en ce point quand le sens s’oblitère, réduit à la formule, que Lacan fonde l’opposition entre code et message, génératrice du déploiement de la structure du délire.

Au long de ce parcours, nous avons pu constater que la structure peut se déployer, se présenter sous une forme maximale ou minimale ; l’une où le délire est manifeste et l’autre quand il n’est que potentiel. La notion nouvelle de psychose ordinaire, dans le prolongement de la théorisation du dernier enseignement de Lacan, amène à remettre en question la discontinuité entre psychose et normalité, la psychose franche et le normal ne serait en fait que des variations. Cette tentative d’élaboration clinique permet de rassembler dans un même répartitoire à la fois les cas de paraphrénie diagnostiqués classiquement et ceux semblables au cas Brigitte B. désigné par Lacan comme « paraphrénie imaginative » ou « maladie de la mentalité », puis étendue à la nouvelle catégorie de la psychose ordinaire.

Cela nous amène donc à confronter les principales caractéristiques des deux tableaux cliniques de la paraphrénie et de la psychose ordinaire.

Les critères classiquement admis pour la paraphrénie et encore repris en 1980 par J.-P. Hubert et P. Fornari [12] décrivent les délires fantastiques comme des « psychoses délirantes chroniques », en général caractérisées par la dimension fantastique des thèmes délirants, la richesse imaginative du délire, la juxtaposition d’un monde fantastique au monde réel auquel le malade continue à bien s’adapter, l’absence de systématisation, l’absence d’évolution déficitaire alors même que les capacités psychiques restent remarquablement intactes.

H. Ey a toujours très fortement souligné l’importance majeure de quatre points à savoir : la mégalomanie, la pensée paralogique, la fabulation et l’intégrité paradoxale de l’unité de la synthèse psychique.

Le tableau de synthèse des différentes structures fait par C. Nodet [29] d’après les travaux de H. Ey nous donne un résumé des principales caractéristiques des paraphrénies :

  • constructions fantastiques juxtaposées ;
  • blocs délirants agglutinés ;
  • impénétrabilité ;
  • idéologie néoformée (reflet au 2e degré de la personnalité) ;
  • mode paralogique de pensée ;
  • recouvrement du réel par un monde délirant juxtaposé ;
  • conscience partielle du délire (fantaisie-ironie) ;
  • agressivité contingente ;
  • structure intellectuelle fondamentale.

La notion de « psychose ordinaire » selon J.-A. Miller qui a lancé le terme en 1999 [26] « n’a pas de définition rigide » [32]. Ce syntagme permet d’« esquiver la rigidité d’une clinique binaire névrose ou psychose » [32] et se veut une incitation à une élaboration renouvelée de la clinique actuelle où l’on discerne une multiplication des « inclassables » et une inadéquation des catégories traditionnelles, tant psychiatriques que psychanalytiques. Cette dénomination désigne des cas pour lesquels la discrimination clinique s’avère difficile entre névrose ou psychose et pour lesquels il n’y a ni « la signature de la psychose, ni la stabilité, ni la consistance, ni la répétition de la névrose […] » [32].

Les signes discrets et d’une grande diversité nous orientent vers ce que Lacan appelle dans son texte « Pour tout traitement possible… » « un désordre provoqué au joint le plus intime du sentiment de la vie chez le sujet » [21], ce qui implique que le désordre se situe dans la manière de ressentir le monde, son corps et ses propres idées.

Quelle est alors la spécificité de ce désordre ? J.-A. Miller la caractérise par une triple externalité, sociale, corporelle et subjective.

De l’externalité sociale se dégage une relation négative du sujet à son identification sociale, par « un débranchement, une déconnexion ». Quand, à un moment donné, le sujet se débranche de l’Autre, se produisent alors bien souvent des phénomènes d’errances et de marginalisation ; parcours fréquent chez les schizophrènes, qui peut être aussi la réalité de la psychose ordinaire.

Il en est de même pour les identifications sociales trop positives qui peuvent indiquer qu’elles ne sont qu’un substitut de Nom-du-Père (le Nom-du-Père pour Lacan est un signifiant remarquable qui permet au sujet de cristalliser son savoir inconscient). Lorsqu’il arrive au sujet de perdre par exemple une certaine fonction sociale à laquelle il s’était identifié, une décompensation peut survenir. Il y a aussi une externalité corporelle. Elle concerne le corps comme Autre pour le sujet. Un laisser-tomber du corps nous permet de situer ce que Lacan infère comme une déconnexion de l’élément imaginaire de la structure du sujet. Cette externalité subjective indique une expérience de vide, de vacuité et de vague.

La psychose ordinaire, difficile à reconnaître, se déduit à partir d’indices, de signes cliniques très fins, mais une fois le diagnostic posé elle « peut être rapportée aux catégories nosographiques classiques » [32]. « Le terme de psychose ordinaire ne doit pas nous donner la permission d’ignorer la clinique. C’est une invitation à le dépasser [32]. » Cette remarque de J.-A. Miller montre qu’il considère que la notion de psychose ordinaire reste en chantier.

En résumé ces sujets ne possèdent pas, la plupart du temps, de passé psychiatrique. Ils ne sont ni délirants, ni hallucinés, ni mélancoliques mais se caractérisent souvent par « le débranchement » de l’Autre et un rapport au langage spécial, par exemple une conformité plate au discours courant.

Nous considérons que la dénomination de psychose ordinaire ne constitue qu’un sous-ensemble, une sous-classe de la paraphrénie et en poursuivant la lecture du tableau de C. Nodet, sa description qu’il dénomme « paraphrénie mélancolique » est ce qui se rapprocherait le plus de ce que J.-A. Miller appelle « psychose ordinaire ».

Nous avons les caractéristiques suivantes pour la « paraphrénie mélancolique » [29] :

  • pas de troubles de l’activité psychique ;
  • pas d’émotion douloureuse, hypersthénie ;
  • pas de comportement mélancolique ;
  • activité et adaptation normales ;
  • clarté de la conscience ;
  • juxtaposition du délire à la réalité ambiante clairement connue.

La psychose ordinaire peut ainsi figurer sur l’échelle des délires que Lacan établit dans son texte sur les « Complexes familiaux… » [22], elle peut y figurer comme un développement minimal de la paraphrénie. La psychose ordinaire est proche de la paraphrénie mélancolique. Le sentiment d’irréalité sur le versant du délire reste toutefois attaché à la réalité il y a une abolition de la frontière entre rêverie et sentiment de la réalité qui peut donner lieu à une fabulation.

Références

1 Ballet G. La psychose hallucinatoire chronique. Encéphale 1911 ; 2 : 401-11.

2 Berze J. Bemerkungen zur Theorie der Halluzination. Arch Psychiat Nervenkr 1910 ; 46 : 1009.

3 Bleuler E. Die Dementia praecox. Handbuch der Psychiatrie. Leipzig : Deuticke, 1911.

4 Claude H. Psychose paranoïaque à type paraphrénique d’allure mystique avec démonopathie et zoopathie. Encéphale 1934 ; 29 : 589-601.

5 Claude H. Délire d’imagination et paraphrénie. Concours Med 1936 ; 19 : 151-6.

6 De Clérambault GG. Œuvres psychiatriques. Paris : Frénésie, 1987.

7 Dupré E, Logre J. Les délires d’imagination, mythomanie délirante. Encéphale 1911 ; 4 : 430-50.

8 Ey H, Rouart J. Essai d’application des principes de Jackson à une conception dynamique de la neuro-psychiatrie (1936). Paris : Doin, 1938.

9 Ey H. Traité des hallucinations. Paris : Masson, 1973.

10 Freud S. Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa (Dementia paranoides), 1911. Cinq psychanalyses. Paris : PUF, 1973.

11 Freud S. Lettres à Wilhem Fliess, 1887-1904. Paris : PUF, 2006.

12 Hubert JP, Fornari P. Paraphrénies-sémiologie et nosologie. Actual Psychiatr 1980 ; 7 : 11-122.

13 Janet P. L’Automatisme psychologique. Essai de psychologie expérimentale sur les formes inférieures de l’activité humaine. Paris : Alcan, 1889.

14 Kalhbaum K. Die Grupperierung der Psychischen Krankheiten. Dantzig : Viafeman, 1863.

15 Kraepelin E. Psychiatrie (1909-1913). Leipzig : Barth, 1915.

16 Kuhn TS. La Structure des révolutions scientifiques. Paris : Flammarion, 1983.

17 Lacan J. Le Séminaire, Livre XI, « Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse ». Paris : Seuil, 1973.

18 Lacan J. Le Séminaire, Livre III, « Les psychoses ». Paris : Seuil, 1981.

19 Lacan J. Le Séminaire, Livre V, « Les formations de l’inconscient ». Paris : Seuil, 1998.

20 Lacan J. « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je ». In : Écrits. Paris : Seuil, p. 531-583.

21 Lacan J. « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose ». In : Écrits. Paris : Seuil, 1966, p.93-100.

22 Lacan J. « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu ». In : Autres Écrits. Paris : Seuil, 2001.

23 Lacan J. Le Séminaire, Livre XXIII, « Le sinthome ». Paris : Seuil, 2005.

24 Collectif. La Conversation d’Arcachon, cas rares : les inclassables de la clinique. Paris : Agalma-Seuil, 1997.

25 Lantéri-Laura G. Essai sur les paradigmes de la psychiatrie moderne. Paris : Éditions du temps, 1998.

26 La Psychose ordinaire : la convention d’Antibes. Paris : Agalma-Seuil, 1999.

27 Le Conciliabule d’Angers : effets de surprise dans les psychoses. Paris : Agalma-Seuil, 1997.

28 Penser la psychiatrie et son histoire, paradigmes, pragmatisme et classification. Les Cahiers Henri Ey, cahier de psychiatrie 2000 ; 1.

29 Nodet C. « Le groupe des psychoses hallucinatoires chroniques. Essai nosographique », thèses. Paris; 1937.

30 Maleval JC. Logique du délire. Paris : Masson, 1996.

31 Miller JA. Enseignement de la présentation de malades. Ornicar ? 1977 : 10.

32 Miller JA. Retour sur la psychose ordinaire. Quarto (revue de psychanalyse, Bruxelles) 2009 ; 94-95 : 40-51.

33 Séglas J. La paranoïa. Délires systématisés et dégénérescences mentales. Historique et critique. Arch Int Neurol 1887 ; 13 : 62-76, 221-32, 393-406.


 

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