ARTICLE
Auteur(s) : Christiane Bopp-LimogeChristiane
Bopp-Limoge1, Philippe Greth2, Hubert
Weibel3
1Psychiatre, praticien hospitalier contractuel,
centre hospitalier de Mulhouse, 87, avenue d’Altkirch,
68070 Mulhouse Cedex
2Psychiatre, praticien hospitalier, centre hospitalier
de Mulhouse, 87, avenue d’Altkirch, 68070 Mulhouse
Cedex
3Psychiatre, praticien hospitalier, directeur
du pôle de psychiatrie, centre hospitalier
de Mulhouse, 87, avenue d’Altkirch, 68070 Mulhouse
Cedex
Introduction
La mentalisation du corps du sujet dépend notamment de la qualité
des premiers soins qui lui ont été donnés au début de sa vie, dans
un jeu de sollicitations réciproques avec son environnement
maternant. Celle-ci devrait permettre d’aboutir à une
représentation unifiée, grâce à laquelle le corps vécu est ressenti
comme une entité. Dans les psychoses, ce processus est perturbé de
telle sorte que l’angoisse de perte de l’intégrité corporelle
menace le Moi. Le patient est soumis à des angoisses
archaïques de type morcellement, dévoration, dissolution,
effondrement.
Or la prise en charge de cette dimension de l’éprouvé corporel
du patient psychotique est complexe, notamment liée à la crainte
d’une recrudescence du délire [20].
Parmi les auteurs psychanalystes, quelques-uns argumentent qu’un
travail de spatialisation, permettant la constitution d’une image
du corps plus unifiée, est un préalable incontournable à l’accès à
la temporalité : Racamier [15] insiste sur l’importance d’approches
corporelles des patients psychotiques, leur investissement corporel
étant profondément altéré. Ferrari [17] utilise l’expérience
corporelle du patient en séance pour l’inviter à créer un réseau de
contact « entre les sensations et la possibilité de se les
représenter à travers des significations, des pensées ». Pankow,
grâce à sa méthode de Structuration Dynamique de l’Image du Corps
[12], invite le patient à percevoir l’existence d’un lien dynamique
entre les parties et la totalité de son corps, puis à saisir le
contenu et le sens de ce lien. « Le schizophrène a besoin (…) de se
retrouver, d’abord dans l’espace, où il ne peut plus se situer
comme corps, et où il devra refaire l’image de son corps morcelé
(…) Ensuite seulement, il retrouvera le temps de son histoire et le
pouvoir de la vivre [11]. » À partir des théories d’Anzieu sur « le
Moi-Peau » [2] et de Dolto sur « l’Image inconsciente du corps »
[6], nous proposons ici une lecture psycho-dynamique en vue
d’étudier la faisabilité et les effets d’une prise en charge
corporelle de patients souffrant d’angoisse archaïque. Celle-ci,
basée sur des exercices tirés de la méthode Feldenkraïs [9] et du
Qi Gong [1], visait à permettre aux patients d’établir une autre
mentalisation de leur corps, moins angoissante, dans le but
d’améliorer leur qualité de vie. Après avoir présenté ces théories
et méthodes corporelles, nous exposerons notre protocole. Suivront
l’illustration de la démarche à partir de vignettes cliniques, les
résultats globaux, et une discussion.
Cadre théorique
Le Moi-Peau est une « figuration dont le Moi de l’enfant se sert au
cours des phases précoces de son développement pour se représenter
lui-même comme Moi à partir de son expérience de la surface du
corps [2] ». Anzieu décrit huit fonctions au Moi-Peau [3]
établissant un parallèle entre les fonctions de la peau et les
fonctions du Moi :
- – fonction de maintenance du psychisme, qui se développe
par l’intériorisation du « Holding » [18] maternel. « C’est
l’identification primaire à un objet support contre lequel l’enfant
se serre et qui le tient (…) l’appui externe sur le corps maternel
conduit le bébé à acquérir l’appui interne sur sa colonne
vertébrale » ;
- – fonction de contenance du psychisme, qui se développe
à l’occasion du « Handling » [18] maternel. « Le Moi-Peau est alors
figuré comme écorce, le Ça pulsionnel comme noyau » ;
- – fonction de pare-excitation, protégeant des agressions
extérieures ;
- – fonction d’individuation qui métaphorise la capacité
de différenciation entre réalité extérieure et réalité intérieure
;
- – fonction d’intersensorialité qui métaphorise le lien
entre des sensations de diverses natures ;
- – fonction de surface de soutien de l’excitation
sexuelle, « surface sur laquelle, en cas de développement normal,
des zones érogènes peuvent être localisées, la différence des sexes
reconnue et leur complémentarité désirée » ;
- – fonction de recharge libidinale du fonctionnement
psychique en rapport avec « la peau comme surface de stimulation
permanente du tonus sensori-moteur par les excitations externes »
;
- – fonction d’inscription de traces sensorielles,
organisée à travers les rythmes et le sens, procuré par l’Autre à
ses expériences corporelles.
Françoise Dolto, insistant sur la dimension interhumaine qui
donne sens aux perceptions procurées par le corps, décrit
l’élaboration de l’Image inconsciente du corps à partir du schéma
corporel. Celui-ci représente « notre vivre charnel au contact du
monde physique », se référant au besoin. L’image inconsciente du
corps est « la synthèse vivante de nos expériences émotionnelles :
interhumaines, répétitivement vécues à travers les sensations
érogènes électives, archaïques ou actuelles (…) du côté du désir ».
Elle distingue trois modalités d’une même image du corps se
remaniant dans le temps : l’image de base permet au sujet de se
sentir exister parce que le corps est arrimé au narcissisme du
sujet qui désire vivre. Chez le petit enfant : au départ image
aérienne de base, elle devient image de base orale, puis image de
base anale. C’est à son niveau que se situe le conflit opposant
pulsion de vie et pulsions de mort, lesquelles « triomphent
justement [7] pendant notre sommeil naturel, (…) grâce à quoi, le
corps se repose des exigences du désir du sujet ». L’image
fonctionnelle représente le sujet visant l’accomplissement de son
désir, dans sa relation au monde. L’image érogène représente le
lieu où plaisir et déplaisir se focalisent, dans la relation à
l’autre. Synthèse des trois autres, l’image dynamique représente le
désir d’être et d’advenir, métaphore des pulsions de vie.
Les exercices physiques choisis ont été compris comme pouvant
étayer métaphoriquement les enveloppes de substitution du «
Moi-Peau » de la manière suivante : la méthode Feldenkrais, conçue
par un judoka, Moshe Feldenkrais, est notamment utilisée dans deux
types d’indications :
- – faciliter la récupération des fonctions instrumentales
après un traumatisme physique ;
- – réduire des troubles anxieux.
Elle invite à prendre conscience du corps lors de mouvements
simples, lents et répétitifs à type de rotations, roulements, en
mettant l’accent sur la sensibilité tactile et kinesthésique.
Ce qui, d’après notre interprétation, peut permettre d’étayer
les fonctions de maintenance, de contenance, de recharge
libidinale, et d’intersensorialité du Moi-Peau.
Le Qi Gong, (prononcer « tchi goung »), littéralement «
travail du Qi », de tradition plurimillénaire en Chine, est fondé
sur des exercices physiques principalement, soit dans un but
martial soit dans un but médical (entretenir et développer sa
vitalité, se soigner dans certaines circonstances). Le Qi
représente « l’élément en mouvement qui constitue la base de toutes
les choses existantes, (…) s’apparente au pneuma des Grecs et à
l’anima des Latins, (…) recouvre les notions de Souffle, d’Énergie
et de Vitalité » [1]. Les exercices de Qi Gong médical
choisis, nous semblent particulièrement intéressants pour tenter
d’étayer, d’après notre interprétation, différentes fonctions du
Moi-Peau :
- – l’attention soutenue requise et l’ancrage au sol
nécessaire étayeraient la fonction de maintenance ;
- – l’attention orientée vers l’enveloppe corporelle dans
certains exercices, étayerait la fonction de contenance ;
- – la nécessité de coordonner la gestuelle des
différentes parties du corps, la respiration, et le regard,
étayerait la fonction d’intersensorialité ;
- – l’attention requise sur les différents temps de la
respiration, et la perception du trajet de l’air inspiré et expiré,
étayeraient la fonction d’individualisation, tout autant que la
fonction de maintenance.
La mise en mot des sensations nous semble contribuer à étayer la
fonction de contenance du Moi-Peau. L’aisance découverte à
l’occasion des mouvements, semble étayer la fonction
libidinale.
Description du protocole
Dans le cadre de l’hôpital de jour du secteur 68G07 de psychiatrie
adulte du Haut-Rhin, à Mulhouse, nous avons inclus, sur une durée
de quinze mois, six patients souffrant d’angoisse archaïque, et
présentant des préoccupations pluri-hebdomadaires liées à la
recherche de bien-être physique. Chaque patient était suivi
parallèlement par un psychiatre qui lui prescrivait un traitement
pharmacologique.
Le travail a consisté en des prises en charge individuelles de
30 minutes, au départ 3 fois par semaine, puis de moins en moins
fréquemment, pour aboutir à la fin de l’essai à une fréquence de 1
fois par mois.
Chaque séance était organisée uniquement :
- – autour de l’expression de l’éprouvé corporel du
patient ;
- – avec le support d’exercices proposés par la méthode
Feldenkrais ou d’exercices de Qi Gong ;
- – que le patient et le soignant pratiquaient l’un en
face de l’autre.
Entre les séances, le patient était invité à s’entraîner
seul.
Lors des exercices, le patient était invité à focaliser son
attention sur la zone corporelle en mouvement, par le regard, la
sensation tactile voire cénesthésique, l’écoute des sons
occasionnés par le mouvement, et la synchronisation de la gestuelle
avec la respiration et le regard.
S’agissant d’établir une relation dynamique entre sensorialité
et mise en parole, lors de chaque exercice, le patient était invité
à nommer ses sensations, au niveau des zones corporelles
sollicitées par le mouvement ou à distance, et à les comparer, puis
à tenter de classer ses sensations selon cinq dialectiques :
chaud/froid, lourd/léger, tendu/détendu, mouvement actif/mouvement
passif, agréable/désagréable. Il était ensuite invité à
exprimer s’il souhaitait que cet état change ou pouvait perdurer.
Dans le premier cas, nous l’invitions à dire pourquoi, puis à
chercher dans son expérience ce qui avait pu l’aider à modifier un
état similaire vécu antérieurement, à choisir ce qui pouvait être
réutilisé en séance, à l’expérimenter, puis à évaluer son état, et
la nécessité de poursuivre ou non l’exercice choisi. S’il ne
trouvait pas d’exercice, nous en proposions un et nous réévaluions
ensemble son état. L’objectif étant de développer son agentivité,
c’est-à-dire selon Bandura [4] développer tant son sentiment d’être
à l’origine de ses actes que sa capacité à agir sur le cours de sa
vie. S’il arrivait que le patient exprime une émotion, il était
invité à repérer si cela était accompagné d’une sensation physique,
et à la décrire de la même manière. S’il n’y avait pas de sensation
physique repérée associée, nous cherchions seulement à les lui
faire qualifier en « agréable » ou « désagréable », veillant
ensuite à ce qu’il fasse un choix pour maintenir, ou quitter
l’émotion. S’il voulait en dire davantage, nous le ramenions
rapidement à porter son attention sur ses sensations
corporelles.
L’évaluation a reposé sur l’évolution de la BPRS 42 [14], des
habitus, de la cognition, du traitement psychotrope, du nombre
d’hospitalisation temps plein, du bilan psychomoteur.
Illustration de la démarche
par la présentation de cinq vignettes
cliniques
Première vignette : monsieur D. a 37 ans.
Il présente une schizophrénie paranoïde diagnostiquée à
25 ans. Son délire, de mécanisme hallucinatoire et imaginatif
comporte deux sortes de thème :
- – des idées de référence, d’influence, avec angoisses
archaïques à type de dévoration, de dilution, et de morcellement,
évoquant la défaillance des fonctions d’individuation et
d’intersensorialité. Ce délire-là est sensible aux
neuroleptiques ;
- – l’idée, qui le rassure, que son corps contient des
faisceaux et des sphères lumineuses, que nous analysons comme étant
une tentative d’élaborer la fonction de maintenance du Moi-Peau.
Ce délire-là n’est pas modifié par les neuroleptiques.
Trois types d’exercices l’aident, dit-il, à « se sentir
rassemblé » : ceux qui mobilisent la fonction contenante du
Moi-Peau, ceux qui nécessitent une bonne coordination des
mouvements (étayage de la fonction d’intersensorialité), et ceux
qui favorisent l’ancrage au sol (étayage de la fonction de
maintenance).
Résultats
Alors qu’il avait été hospitalisé à temps plein 5 fois dans les
10 mois précédents l’essai, il n’est plus réhospitalisé durant
tout l’essai et jusqu’à 7 mois après (soit 22 mois sans
hospitalisation). Mais l’effet ne dure pas, il sera réhospitalisé 6
fois dans les 17 mois qui suivent.
Son psychiatre allège son traitement : début de sevrage du
bromazépam, arrêt du somnifère, diminution de la posologie du
flupentixol décanoate (de 100 mg/3 semaines à
80 mg). Mais un traitement par ciamémazine est introduit au
6e mois (75 mg puis 50 mg). Quant aux
correcteurs, la tropatépine est diminuée, l’anéthoitrithione est
arrêtée.
Ses habitudes de vie se modifient.
Il dit ne plus prendre de cannabis.
Son appétence pour le tabac se réduit : il passe de 3 paquets
par jour à 5 cigarettes. Sa représentation des effets du tabac, qui
se modifie et devient plus réaliste, est interprétée comme une
tentative d’élaborer la fonction de maintenance du Moi-Peau : il
passe du « tabac qui l’oxygène » au tabac qui le gène pour respirer
; du tabac qui l’aide à ressentir les exercices, au tabac qui l’«
écœure ». Finalement, il demande un sevrage tabagique.
Il dit limiter sa consommation de café et notamment au bout de
6 mois, faire précéder le rituel matinal « café-tabac-pour se
réveiller » d’un exercice qui vise à renforcer métaphoriquement les
fonctions contenante et libidinale. Il dit utiliser
mentalement ce même exercice en journée dans certaines situations
anxiogènes.
Il dit avoir réduit sa consommation de bière qu’il utilisait
pour s’alourdir quand il se sentait trop léger car la sensation de
légèreté déclenche chez lui une angoisse de s’évaporer par le haut
du corps. Il dit utiliser tantôt des exercices
d’auto-tapotements pour se sentir plus lourd, tantôt des exercices
de respiration pour alléger son corps devenu trop lourd
(renforcement métaphorique des fonctions de maintenance et de
recharge libidinale).
L’addiction au mouvement physique est maintenue : il passe de
3 heures de pompes à 3 heures de Qi Gong par jour. Mais
elle est réorientée vers des activités qui recrutent cette fois-ci
toutes les parties de son corps : Les cales qu’il avait au
niveau des mains disparaissent. Sa respiration, qui était
superficielle entrecoupée d’apnées, devient profonde, ample et
régulière. Son équilibre dynamique et la coordination de ses
mouvements sont améliorés.
Il est moins parasité par son éprouvé délirant, ce qui a pour
effet d’améliorer son attention sélective et son attention
soutenue. Il demande à poursuivre cette prise en charge à
l’issue de l’essai.
Les effets négatifs :
- – cette épreuve de réalité fragilise un équilibre
précaire où sa mégalomanie semblait masquer une tristesse de
l’humeur latente ;
- – il existe un lien de cause à effet net entre la
qualité de réalisation des exercices, la fréquence des séances et
la réapparition de la symptomatologie : dès que les séances sont
éloignées de plus de 15 jours, les exercices sont plus
approximatifs, le patient se montre découragé par ses erreurs, ses
descriptions délirantes de son fonctionnement organique sont
accentuées.
Ces résultats sont attestés par la BPRS 42.
Parmi les 9 facteurs caractérisant la BPRS 42, l’évolution porte
essentiellement sur les facteurs paranoïde, mélancolique, et
psychopathique-addictif (tableau 1).
Deuxième vignette : monsieur Y., âgé de 40 ans,
présente une schizophrénie paranoïde diagnostiquée 18 ans
auparavant, avec des angoisses archaïques à type de morcellement,
de chute et de dévoration. Son délire est non systématisé, de
mécanisme interprétatif et hallucinatoire (cénesthésique et auditif
essentiellement), à thème persécutif. Il fréquente l’hôpital
de jour depuis 8 ans.
Résultats
Au début de l’essai, ses sensations sont floues, il ne parvient
pas à les décrire. Dès le 2e mois de pratique, il
parvient à nommer certaines qualités à ces sensations floues :
agréable/désagréable, tendu/détendu, mouvement actif/mouvement
passif. Il est en mesure de percevoir et de nommer des
différences sensitives entre les zones corporelles qui ont été
actives et celles symétriques qui sont restées passives.
Progressivement ses capacités de description s’étoffent :
chaud/froid, lourd/léger.
En début d’essai, il éprouve des sensations d’inconfort dont il
ne sait que faire. Dès la deuxième séance il fait l’expérience
qu’il peut agir pour les faire céder, par des auto-massages et des
auto-tapotements. Par la suite, il est capable de retrouver et
nommer, sur sollicitation uniquement, lesdits exercices, et de
choisir ou non de les utiliser. Ainsi, la fonction d’inscription de
trace du Moi-Peau, particulièrement perturbée chez monsieur Y.,
trouve à s’étayer différemment. La fonction de surface de
soutien de l’excitation sexuelle de son Moi-Peau, elle aussi très
perturbée semble se réorganiser alors que se développe l’étayage de
la fonction de contenance.
Alors qu’au départ sa gestuelle est pauvre, son attention
sélective est parasitée par de nombreuses hallucinations, au bout
de quelques mois, il exécute une gestuelle complexe, de manière
parfaitement fluide, harmonieuse, sans aucun parasitage et
coordonnée entre le haut et le bas du corps, le regard et la
respiration. Il semble y trouver une certaine unification.
Pendant une longue période, il ne peut se détacher du regard du
soignant pour pratiquer les différentes gestuelles. Petit à petit,
il parvient à s’exercer en regardant ce qu’il fait, ce qui évoque
pour nous une plus grande efficience de la fonction de maintenance
de son Moi-Peau.
On peut distinguer deux étapes au cours de cette évolution :
- – 1re étape (dès la 2e séance) :
conscientisation, verbalisation, dénomination des sensations ;
- – 2e étape (à partir de la 6e
semaine) : réduction des barrages et du maniérisme lors de la
pratique de certains exercices, mais qui ne s’étend pas au-delà des
séances.
Décrivant à la demande du soignant les effets de son exercice
préféré, il détaille tout en l’exécutant : « Les points des paumes,
et sur le dos des mains, les bouts des doigts, suivre des yeux.
La respiration, inspiration, expiration, à l’intérieur de soi,
coordonner l’air par un mouvement très lent, qui permet de bien
suivre le mouvement de la tête, des mains, de la tête centrale qui
coordonne le tout, qui fait pas faux bon ! Face à la personne en
face pour faire neuf fois le mouvement. » Il appelle ce
mouvement [19] « la pelleteuse », métaphore remarquable de ce qu’il
donne à observer dans ce mouvement : parfaitement concentré sur sa
pratique, tout y est parfaitement coordonné, il semble entièrement
rassemblé.
Bien que ses habitus restent très ritualisés, partant d’un stade
initial où il se plie constamment au désir de l’autre, il devient
capable d’initiative dans l’organisation des séquences et d’humour.
À partir du 13e mois, il dit jouer avec ses nièces le
mercredi. Il insiste pour poursuivre au-delà de l’essai.
Il n’y a pas d’hospitalisation intercurrente ni dans les
33 mois qui suivront.
Au cours du 3e mois, son psychiatre remplace son
traitement par rispéridone par de l’aripiprazole à 15 mg par
jour, qu’il diminuera à 10 mg à partir du 5e mois
de l’étude. L’évolution de la corporalité du patient amorcée dès la
première séance, et intensifiée à partir de la 6e
semaine, a probablement été accrue du fait de ce traitement
introduit au 3e mois.
Dans le BPRS 42, l’évolution porte essentiellement sur les
facteurs paranoïde, et maniaque avec notamment améliorations des
items 6 tension, 17 excitation, 33 labilité émotionnelle (tableau 2).
Troisième vignette : mlle E., âgée de 20 ans, a
présenté un premier épisode dissociatif à l’âge de 15 ans. Son
tableau clinique atypique est très déficitaire. Elle présente des
idées délirantes à thème mystique et de persécution, et des
hallucinations intrapsychiques kinesthésiques. Ses angoisses
archaïques sont à type de morcellement, de liquéfaction et
d’effondrement. Elle n’exprime jamais d’émotion.
Dès la première séance elle fait un malaise : « J’me sens mal,
j’vais tomber. » Néanmoins, elle accepte des auto-massages
vigoureux sur les deux membres supérieurs, et récupère rapidement.
Elle est restée debout.
Résultats
Au cours de la prise en charge elle ressentira plusieurs fois
l’imminence d’un malaise, déclenché en règle générale quand nous
l’invitons à nommer son éprouvé. Aussitôt nous l’invitons à
s’auto-masser vigoureusement les membres supérieurs. À chaque fois
le malaise cède, et elle ne tombe pas. La mise en lien que
nous faisons avec l’absence d’émotion l’interpelle. Le fait
qu’elle parvienne à faire céder ses malaises en séance par des
auto-massages vigoureux des membres supérieurs l’étonne.
Au bout de deux mois et demi, alors qu’elle décide d’arrêter la
prise en charge, dans le but de retrouver un emploi, elle nous
apparaît plus sûre d’elle-même pour sentir et nommer certaines de
ses perceptions. Son attention sélective a progressé. Mais elle ne
distingue toujours pas la différence de perception entre mouvement
actif et mouvement passif. L’extraordinaire endurance dont elle
faisait preuve en début d’étude se réduit quand elle devient
capable d’identifier une lourdeur puis une douleur dans la ceinture
scapulaire lors d’un mouvement répétitif de rotations des membres
supérieurs. Ce que nous soulignons comme un avantage : elle se
connaît un peu mieux, mais aussi comme un inconvénient : elle
ressent maintenant la fatigue liée au mouvement.
Ces résultats n’apparaissent pas dans l’évolution de la BPRS 42
(tableau 3).
Son traitement médicamenteux par olanzapine et prazépam reste
inchangé, et il n’y a pas d’hospitalisation intercurrente, ni dans
les 18 mois qui suivront.
Quatrième vignette : monsieur C., âgé de 49 ans,
présente un délire de référence à mécanisme imaginatif et
hallucinatoire olfactif, qui a débuté dans les suites de la
création de son entreprise d’installation sanitaire, alors qu’il
avait 42 ans. Il se plaint d’halitose liée « à un
pourrissement des dents ». La seule angoisse archaïque repérée
est une angoisse d’effondrement.
Résultats
Le patient trouve, dans les exercices qu’il préfère, de
quoi se détendre, calmer ses douleurs cervico-dorso-lombaires,
contrôler ses malaises liés à une hypotension orthostatique,
accepter le lâcher prise du sommeil. Il est moins phobique et
tolère mieux le contact social. Ce que nous interprétons comme
une amélioration des fonctions de maintenance, de contenance et de
pare-excitation. Il vient assidûment aux rendez-vous pendant
les dix-huit premières séances (deux premiers mois) tandis qu’il
n’a jamais été assidu pour participer aux autres ateliers de
l’hôpital de jour. La fin de sa participation à l’essai est
décidée par le patient, dans les suites du décès de son père.
Il interrompt aussi sa prise en charge à l’Hôpital de Jour
parce qu’il doit maintenant remplacer son père à domicile.
L’hallucination olfactive a persisté.
Son traitement neuroleptique n’est pas modifié au cours de la
prise en charge. Il n’y a pas non plus d’hospitalisation
intercurrente.
Dans le BPRS 42, l’amélioration a porté sur 7 des 9 facteurs et
notamment sur les items 2 anxiété, 3 retrait affectif,
6 tension, 7 maniérisme, 11 méfiance,
13 ralentissement moteur, 22 phobies, 23 attitude
passive dépendante, 32 sentiments d’infériorité,
33 labilité émotionnelle (tableau
4).
Cinquième vignette : monsieur M., âgé de 26 ans,
présente une psychose infantile avec angoisse de morcellement et
d’effondrement, et un retard intellectuel. Il se plaint
fréquemment de vertiges et de céphalées qui augmentent à distance
de l’injection de neuroleptique retard. La fonction de
maintenance de son Moi-Peau est très défaillante : il ne fait
pas seul la plupart des gestes de la vie quotidienne, et a besoin
d’être rassuré en permanence.
Résultats
Après plusieurs séances, il dit utiliser chez lui les
auto-massages du visage pour faire céder ses vertiges.
Ses capacités de discrimination s’étoffent : mou/dur,
rugueux/lisse, chaud/froid. Il peut distinguer certains
bruits. Mais il interrompt la prise en charge au bout de
4 mois, évoquant la pénibilité de ces séances, dans un
contexte où il doit faire face à des changements importants dans sa
vie : un déménagement, la découverte d’une maladie grave chez son
fils, et la deuxième grossesse de son épouse.
Le traitement médicamenteux n’a pas changé pas. Il n’y a
pas d’hospitalisation intercurrente ni dans les 24 mois qui
suivent la fin de l’essai.
Dans le BPRS 42, les modifications portent surtout sur les
facteurs hystérique et organique et dans une moindre mesure les
facteurs paranoïde, maniaque et phobique (tableau 5).
(Le 6e patient, âgé de 26 ans, qui présente une
schizophrénie paranoïde diagnostiquée à 23 ans, a interrompu
sa participation au bout de 3 séances, saisissant l’opportunité de
se réinstaller dans la région de sa famille, en dehors de toute
décompensation psychotique.)
Tableau 1
|
Inclusion
|
3 mois
|
6 mois
|
9 mois
|
12 mois
|
15 mois
|
|
Totaux
|
131
|
104
|
96
|
65
|
77
|
84
|
Tableau 2
|
Inclusion
|
3 mois
|
6 mois
|
9 mois
|
12 mois
|
15 mois
|
|
Totaux
|
139
|
104
|
105
|
100
|
104
|
83
|
Tableau 3
|
Inclusion
|
2,5 mois
|
|
Totaux
|
126
|
131
|
Tableau 4
|
Inclusion
|
2 mois
|
|
Totaux
|
111
|
88
|
Tableau 5
|
Inclusion
|
4 mois
|
|
Totaux
|
137
|
116
|
Résultats globaux de l’essai
Aucun patient n’a présenté de recrudescence du délire ni
d’aggravation de son état psychique.
Les scores à la BPRS 42 sont améliorés chez les patients 1 et 2
qui ont terminé l’essai, et chez les patients 4 et 5.
L’étude des fonctions cognitives réalisée cliniquement et
uniquement dans le cadre des séances est limitée, mais fait
ressortir une amélioration de l’attention soutenue, de l’attention
sélective, du contrôle volontaire du comportement et des capacités
d’autocorrection, chez les 5 premiers patients, dans le contexte
des séances. La mémoire apparaît être de type essentiellement
kinesthésique chez les patients 1, 2, 4 et 5. L’attention à la
respiration, interprétée comme étayant la fonction de maintenance
permet aux 4 premiers patients de se remémorer certains exercices.
Le champ lexical en rapport avec la sensorialité gagne en
étendue chez les patients 2, 3, 4 et 5.
L’évolution des bilans psychomoteurs des patients 1, 2, 3 et 4
fait apparaître lors des séances une meilleure cinétique
respiratoire, un meilleur contrôle moteur, moins de maniérisme.
Chez le patient 1, ces améliorations se sont poursuivies entre les
séances.
Discussion
Dans une étude ultérieure, l’échantillon devra être plus homogène
en terme de diagnostic psychiatrique, un bilan cognitif standardisé
s’impose, de même que la réalisation d’un bilan psychomoteur
standardisé1.
Dans cet essai prévalent des manifestations symptomatiques en
lien avec l’image de base, notamment les malaises imminents.
Ceux-ci étaient déclenchés à l’occasion d’un événement extérieur au
patient, par exemple demande formulée au patient par le soignant.
Les exercices d’auto-tapotements et d’auto-massages vigoureux,
utilisés dans ces contextes, avaient pour effet de faire
disparaître le malaise chez tous les patients concernés.
Ce que nous interprétons comme étayant les fonctions de
pare-excitation et de recharge libidinale. La fréquence de ces
sensations imminentes de malaise a diminué en séance. Par ailleurs
l’Image Fonctionnelle, fortement déficitaire chez ces cinq
patients, a pu être remaniée en séance, quand les exercices
proposés semblaient étayer la fonction de recharge libidinale, ou
quand les interventions du soignant faisaient appel au désir et aux
capacités de choisir des patients. Alors les patients devenaient
plus actifs sur le déroulement interne des séances.
Il semblerait que chez ces patients, pendant le temps des
séances, (voire plus chez monsieur D.), le Moi morcelé ait pu
s’amarrer ponctuellement dans le corps, dans une relation dynamique
entre sensorialité et mise en parole, à l’occasion de l’étayage
apporté par le soignant, dans le cadre structurant de l’essai. Cela
évoque, à travers le transfert, le réinvestissement de son schéma
corporel par le sujet, autrement dit la reconstruction d’un lien,
l’articulation, la solidarisation, du schéma corporel à l’image
inconsciente du corps, nécessité démontrée par Dolto [8].
Or l’objet premier de la méthode Feldenkraïs et du Qi Gong est
justement la recherche et le maintien de l’amarrage du Moi dans le
corps. Car dans la pensée chinoise, chaque processus psychique est
lié par un lien fonctionnel à un ensemble de processus physiques de
même nature. Par conséquent toute modification qualitative ou
quantitative au plan physique, de cause endogène ou exogène au
patient, a des répercussions au plan psychique qui lui est lié
fonctionnellement, et vice versa, à l’origine de symptômes
psychiques modérés. Quand une modification atteint un niveau qui ne
permet plus le rétablissement de l’homéostasie, apparaissent des
symptômes psychiques graves témoins d’un délitement voire d’une
rupture d’un lien fonctionnel somato-psychique. Ce que nous ne
pouvons développer ici. L’étude de cet essai, basée cette fois sur
les principes de la médecine traditionnelle chinoise, fera l’objet
d’une autre publication dans la presse spécialisée. Par ailleurs,
dans ces techniques, la relation qui se développe entre enseignant
et pratiquant, étayée par un corpus théorique solide, fait fonction
de tiers permettant le transfert.
À travers cette lecture psycho-dynamique nous avons montré,
d’une part dans quelle mesure la prise en charge corporelle d’un
patient souffrant d’angoisse archaïque était réalisable sans
iatrogénie et pertinente, et d’autre part confirmé comment
l’utilisation de champs épistémologiques différents pouvait être
intéressante [16].
Nous voudrions attirer l’attention du lecteur sur le fait que
nous avons volontairement écarté l’utilisation de techniques
corporelles qui proposent la création imaginaire de perceptions
sensorielles, telles que par exemple la sophrologie [5] (à partir
du deuxième niveau). En effet, ces créations imaginaires
apparaissent dangereuses, car potentiellement pourvoyeuses de
dissociation, et pas seulement chez le patient psychotique [10].
Elles nous semblent aussi inutiles car le corps réel produit de
toute façon des sensations et si le patient ne les perçoit pas tout
de suite, ce travail montre comment on peut l’amener à la
perception.
Conclusion
Pankow [13] écrivait : « Il s’agit de trouver un repère, une
greffe, pour déclencher un processus de symbolisation. » Dans notre
essai, la greffe s’est opérée à l’occasion de la relation entre le
soignant et le patient, dès lors que le cadre, l’objet de l’essai
et les modalités de lecture des symptômes du patient faisaient
fonction de tiers. Et dans ce contexte, où patient et soignant
exécutent les mouvements en face à face, c’est cette fonction de
tiers qui permet à la fonction d’individuation du Moi-Peau de
maintenir séparés les contenus psychiques de chacun. Ainsi, la
potentialité d’une recrudescence du délire chez le patient, du fait
de l’attention portée au réel de son corps [20], est contenue grâce
à la mise en sens de ses sensations corporelles.
Références
1 Angles M, Darakchan S, Zhu MS. Souffle et énergie,
Le Qi Gong. Rodez : Edition Rouergue, 2007.
2 Anzieu D. Le Moi-Peau. Paris : Dunod, 1995.
3 Anzieu D. Ibid, p. 119-137.
4 Bandura A. Auto-efficacité, le sentiment d’efficacité
personnelle. Bruxelles : De Boeck, 2003.
5 Chéné PA, Caydedo A. Sophrologie, tome 1 : Fondements et
méthodologie : précis de sophrologie caycédienne actualisée, Paris
Ellébore, 2001 (496 pages). Tome 2, Champs d’application en
sophrologie caycédienne, Paris, Ellébore, 1999 (543 pages).
6 Dolto F. L’Image inconsciente du corps. Paris : Le
Seuil, 1984.
7 Dolto F. ibid,, p. 51-61.
8 Dolto F. Ibid,, p. 23, 40-41, 45, 219.
9 Feldenkrais M. La Conscience du corps. Paris :
Robert Laffont, 1971.
10 Loquineau B. La sophrologie : des origines à
l’actualité, Communication au Congrès « Émotions, corps, et
conscience, 25 ans de la Fédération européenne de Qi Gong,
29.06.08. sur www.sophro.net.
11 Pankow G. L’Être là du schizophrène. Paris :
Aubier, 1981.
12 Pankow G. L’Homme et sa psychose. Paris : Aubier,
1969.
13 Pankow G. L’Être là du schizophrène, ibid,, p. 22.
14 Pichot P, Overall JE, Gorham DR.
« Échelle abrégée d’appréciation psychiatrique ».
In : Guelfi JD, et al., eds. Évaluation clinique
standardisée, T1. Lavaur, Éditions Médicales Pierre-Fabre,
1996.
15 Racamier PC. Les Schizophrènes. Paris : Payot,
1990.
16 Raoult PA. Psychologie clinique, psychanalyse et
psychomotricité. Paris : L’Harmattan, 2001.
17 Romano F. Corps et psychanalyse. Nervure 2007 ; 6
(XX) : 8-9.
18 Winnicott DW. De la pédiatrie à la psychanalyse.
Paris : Payot, 1969.
19 Wu Dang Qi Gong n° 3, 1re série, in « Wu Dang Qi
Gong 1er niveau », vidéocassette, Institut Européen de
Qi Gong, 13122 Ventabren
20 Pluriels 44/45 - Juin 2004 - En santé mentale :
préserver le corps.
1 Treillet T. et ses collaborateurs
étudient la validité d’une grille standardisée du bilan
psychomoteur qu’ils ont élaborée chez l’adulte (secteur de
psychiatrie 68G08, centre hospitalier de Rouffach, 27, rue du
4e-Spahis-Marocain, 68250 Rouffach).
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