ARTICLE
Auteur(s) : Valentino Pomini1,
Philippe Golay2, Christine Reymond2
1Psychologue adjoint, Unité de réhabilitation,
service de psychiatrie communautaire, centre hospitalier
universitaire ; Université de Lausanne
2Psychologue assistant, Unité de réhabilitation,
service de psychiatrie communautaire, centre hospitalier
universitaire ; Université de Lausanne
L’évaluation des difficultés et des besoins d’un patient
psychiatrique représente la première phase d’une prise en charge
psychosociale, en particulier lorsqu’il s’agit d’aménager un plan
de réhabilitation après une période de crise ou de maladie aux
débouchés incertains voire négatifs [1, 2]. En fait, toute démarche
d’investigation et de prise en charge psychosociale des patients
souffrant de troubles psychiatriques nécessite à un moment ou à un
autre la mise en évidence de leurs difficultés et de leurs besoins.
En tant que première étape d’une intervention, cette évaluation
sert à repérer les priorités auxquelles répondre.
L’évaluation des difficultés a pour but d’identifier les
obstacles à l’insertion ou la réinsertion psychosociale du patient
dans la communauté. L’examen de ses troubles et de ses problèmes
met en évidence un certain nombre d’éléments actifs dans la
dynamique psychosociale pathologique qui a engendré voire nourrit
encore les souffrances du patient.
Dans la perspective d’une psychiatrie moderne centrée sur
l’usager, l’évaluation des besoins apparaît comme une autre pierre
angulaire dans cette première phase de la prise en charge. En
effet, c’est à travers l’expression de ses besoins que le patient
va pouvoir expliciter ses propres priorités pour le futur
traitement, fournir la base d’une discussion entre lui et l’équipe
soignante sur les pistes à suivre. L’évaluation des besoins
participe donc de la vision d’une psychiatrie centrée sur le
patient, pour laquelle le suivi n’a de pertinence que s’il
s’inscrit dans un réel partenariat. L’activité d’investigation
consiste aussi, dans cette vision des choses, à créer cette
collaboration et cette alliance de travail qui vont permettre de
penser des programmes d’intervention adaptés et motivants [3].
Mais évaluer les besoins ce n’est pas seulement adopter une
activité clinique centrée sur la personne pour planifier une prise
en charge ; c’est aussi se donner les moyens d’évaluer cette
activité clinique, de constater son efficacité, ses résultats.
De fait en Angleterre, par exemple, il a été proposé que
l’évaluation standardisée et systématique des besoins fasse partie
du recueil minimal de données qui servent à l’évaluation des
résultats cliniques [4, 5]. La tradition clinique latine est
certainement moins familière avec l’usage systématique
d’instruments standardisés (échelles, questionnaires) que celle
anglo-saxonne ou germanique. Cependant, seul le recours à de tels
outils peut de nos jours satisfaire aux exigences requises pour
conduire une évaluation de l’efficacité ou de l’efficience de nos
interventions. C’est un des prix à payer pour garantir la pratique
de traitements psychosociaux de qualité réellement fondés sur les
preuves [6].
L’investigation des difficultés et des besoins :
la problématique des instruments
Paradoxalement, à l’heure où se multiplient les échelles et
questionnaires d’évaluation, il reste délicat de choisir un outil
de mesure convenable. Il est vrai que le marché francophone
n’offre pas beaucoup d’outils aptes à répondre aux besoins des
cliniciens et aux exigences scientifiques des chercheurs,
c’est-à-dire des instruments dont l’utilisation se révèle économe
en ressources, riche en données immédiatement utilisables pour les
décisions thérapeutiques, et satisfaisante du point de vue des
critères psychométriques habituels (validité et fidélité).
De plus, les outils d’évaluation des difficultés psychosociales
et des besoins ne sont pas toujours exempts de problèmes. Tous ne
partent pas des mêmes définitions, ne couvrent pas les mêmes champs
d’investigation, n’adoptent pas les mêmes méthodes d’observation ou
de cotation ; ils délivrent donc des mesures qui paraissent
similaires mais qui sont en réalité différentes et donc peu
directement comparables entre elles. Il ne faut pas oublier
non plus que la mesure des difficultés ou des besoins peut se
nicher dans des échelles aux titres variés, comme la qualité de
vie, la satisfaction, le fonctionnement psychosocial, les
compétences de vie, etc. À titre d’exemple, l’échelle dite de
qualité de vie de Heinrichs [7] constitue en fait une mesure du
niveau de fonctionnement social, et propose pour ce faire
l’évaluation des divers déficits que peut présenter un patient dans
vingt et un domaines de la vie quotidienne.
Face à un marché assez difficile à maîtriser et à un manque de
choix évident, on peut comprendre qu’un clinicien francophone
adopte face à un marché assez difficile à maîtriser et à un manque
de choix évident une attitude d’attente sinon de méfiance.
La logique de terrain fait prévaloir sans doute l’attente d’un
outil vraiment performant, unanimement reconnu par les spécialistes
du domaine ou au moins largement diffusé dans la littérature, à
l’utilisation, qui pourrait s’avérer infructueuse, d’instruments
encore mal dégrossis, validés ou spécifiquement destinés à des
projets de recherche. En résulte le maintien d’une pratique de
l’investigation essentiellement basée sur les impressions cliniques
subjectives, voire un retour à une telle pratique, par exemple
après un essai malheureux d’insertion dans la routine d’outils
psychométriques insatisfaisants.
Autant nous nous élevons contre l’opinion selon laquelle le seul
jugement clinique suffit à conduire une bonne évaluation des
difficultés et des besoins des patients, autant nous pouvons aussi
accorder crédit aux voix des professionnels du terrain qui
s’insurgent contre les mauvais outils de mesure (ceux qui sont trop
compliqués, trop longs, qui vont trop dans le détail là où une
vision plus globale serait appropriée, ou qui fournissent des
indices peu pertinents pour les décisions thérapeutiques [4]).
Il nous semble cependant possible de pouvoir réconcilier la
vision du psychométricien soucieux d’élaborer des outils conformes
aux exigences de méthode, et celle du clinicien qui attend d’un
outil les réponses à ses préoccupations de terrain et le moyen
d’une documentation rapide et efficace.
C’est pourquoi nous avons élaboré au cours des dernières années
un outil mesurant les difficultés et les besoins des patients, dont
nous espérons qu’il satisfasse aux deux points de vue. La mise
au point des échelles ELADEB s’est effectuée en gardant précisément
à l’esprit cette double référence. Il était dans nos
intentions qu’ELADEB puisse servir à dresser des profils cliniques
individualisés directement employables dans la planification ou
l’évaluation des prises en charge, et à constituer des bases de
données quantitatives standardisées utilisables ultérieurement dans
des statistiques descriptives ou comparatives sur des échantillons
importants. De plus, considérant l’optique d’une psychiatrie
centrée sur ses usagers et leurs besoins, il s’est agi pour nous
avec cet outil de faire participer les patients au processus
d’évaluation, afin de les maintenir dans une position d’implication
active et pas seulement de consommation de soins ou, pire, de «
victimes » des méthodes d’investigation ou de traitement.
Les échelles ELADEB : un nouvel instrument
d’auto-évaluation des difficultés et des besoins
pour les patients psychiatriques
ELADEB cherche à mesurer de façon quantitative les difficultés et
les besoins des patients dans dix-huit domaines de vie (tableau 1). Ceux-ci ont été choisis sur la base
des listes proposées par divers instruments de mesure du
fonctionnement psychosocial et de la qualité de vie, en particulier
le Camberwell Assessment of Needs [8] et le MRC Needs for Care
Assessment [9], dont il existe par ailleurs une traduction en
français assortie d’une étude comparative [10].
Ces domaines de vie peuvent être a priori catégorisés en trois
dimensions plus générales. La dimension appelée « pragmatique
du quotidien » regroupe les items concernant les activités
habituelles de la vie quotidienne (lieu de vie, finances,
déplacements, travail, temps libre, etc.). La deuxième
dimension concerne plutôt des éléments de la vie sociale et
relationnelle (famille, enfants, relations sentimentales,
connaissances et amitiés). Enfin la troisième catégorie réunit des
items qui touchent plutôt aux questions de la santé (santé physique
et mentale, hygiène personnelle, alimentation, etc.). Cette
catégorisation a été réalisée a priori. Si elle permet lors de la
restitution des résultats de regrouper les items sémantiquement
proches, elle n’a jamais eu vocation de constituer des dimensions
indépendantes qu’une analyse factorielle pourrait asseoir
empiriquement.
Nous avons adopté une définition relativement large et commune
du terme « difficulté », considérant qu’il était suffisamment
populaire et diffusé. Ce terme, que nous considérons comme
synonyme à celui de « problème », désigne tout ce qui ne va pas
dans la vie de la personne, tout ce qui peut la préoccuper, tous
les embarras, toutes les gênes, obstacles et questions non résolues
qui réduisent son bien-être. Il s’agit avec ELADEB
d’identifier les domaines de vie dans lesquels les patients
rencontrent des difficultés, quelles qu’en soient les origines.
La mesure quantitative des difficultés s’effectue sur une
échelle d’importance comportant trois points. Ainsi en cas de
présence de problèmes dans un domaine, le patient doit nuancer le
poids de ceux-ci en les répartissant sur trois degrés : les
problèmes peu importants, importants et très importants.
Par « besoin » nous entendons l’expression de tout souhait ou
demande d’aide, qu’elle soit de nature professionnelle ou non
professionnelle. Nous n’avons pas étendu notre définition à
d’autres types de besoin, souvent beaucoup plus délicats à
opérationnaliser (par exemple besoin d’amour, d’épanouissement
personnel, de reconnaissance sociale, etc.), qui nous auraient
amenés à évaluer des points trop généraux, certes importants pour
l’être humain, mais qui vont au-delà de l’objectif clinique et
pragmatique de l’instrument. Certains auteurs distinguent les
besoins satisfaits des besoins non satisfaits. Pour sortir du piège
que peut poser la distinction entre besoins satisfaits ou
insatisfaits dans la formulation des items, nous avons préféré
ajouter l’adjectif « supplémentaire » au terme « besoin d’aide ».
Nous avons de la sorte ciblé l’identification des besoins non
satisfaits et éliminé de notre définition les besoins déjà
satisfaits. Les besoins évalués avec ELADEB sont donc les
besoins subjectifs d’aide ou d’interventions supplémentaires par
rapport à ce qui est déjà mis en place pour le patient.
La mesure employée ici pour quantifier les besoins est une
mesure de l’urgence, répartie également sur trois degrés : 1) les
besoins non urgents (qui pourraient attendre plus de
trois mois) ; 2) ceux moyennement urgents (à satisfaire si
possible dans les trois mois) ; 3) les besoins urgents (où
l’intervention est espérée dans le mois qui suit). La mesure
de l’urgence nous a paru, avec l’expérience, plus facile à définir
par les patients qu’une dimension plus abstraite comme l’importance
ou l’intensité du besoin. De plus, focaliser l’attention sur
les besoins non couverts et en mesurer l’urgence revêt un intérêt
pratique : mettre en évidence très rapidement les points
d’intervention qui apparaissent prioritaires aux yeux des
patients.
Tableau 1 Liste des domaines de vie considérés par
ELADEB.
|
Pragmatique du quotidien
|
Vie relationnelle et réseau social
|
Sphère de la santé
|
|
1. lieu de vie
|
9. famille
|
13. alimentation
|
|
2. finances
|
10. enfants
|
14. hygiène personnelle
|
|
3. travail
|
11. relations sentimentales
|
15. état physique
|
|
4. temps libre
|
12. connaissances et amitiés
|
16. état psychique
|
|
5. tâches administratives
|
|
17. addiction
|
|
6. entretien du ménage
|
|
18. traitement
|
|
7. déplacements
|
|
|
|
8. fréquentation des lieux publics
|
|
|
L’administration des échelles
L’évaluation s’effectue en deux temps. Dans un premier temps,
l’investigation porte uniquement sur les difficultés. L’évaluation
des besoins est quant à elle réalisée dans un second temps ; elle
peut suivre immédiatement celle des difficultés ou être réalisée
lors d’une séance ultérieure (mais si possible pas trop distante de
la première séance, afin que la comparaison entre les deux
évaluations garde tout son sens). Les deux échelles d’ELADEB
sont ainsi administrées de façon séparée ; elles pourraient être
d’ailleurs utilisées indépendamment l’une de l’autre. À chaque
fois, la procédure se déroule en quatre moments distincts.
- 1) En guise d’introduction, il est demandé au patient
d’indiquer spontanément quel est le problème (ou le besoin) le plus
important pour lui actuellement. La réponse est totalement
libre, le patient pouvant même signaler plusieurs difficultés.
- 2) On propose ensuite un paquet de dix-huit cartes
illustrant les dix-huit domaines de vie à évaluer. Le patient
effectue un premier tri de ces cartes. Ce tri est
dichotomique, il sert à distinguer les domaines où il y a problème
(ou besoin) de ceux où le patient n’identifie aucune difficulté (ou
besoin). Pour le réaliser, deux cartes sur lesquelles sont inscrits
« problème » et « pas de problème », sont posées sur la table ; le
patient a alors pour tâche de répartir les dix-huit autres cartes
sous les rubriques adéquates (figure 1, 1er
tri).
- 3) Avec les cartes retenues au premier tri comme
indiquant la présence d’un problème ou d’un besoin, on demande au
patient de réaliser un second tri, cette fois-ci en trois
catégories. Ce deuxième tri sert à nuancer le degré
d’importance des difficultés ou l’urgence des besoins d’aide. À
nouveau des cartes figurant l’échelle sont disposées sur la table
pour aider le patient à répartir les images dans les bonnes cases
(figure 1,
2e tri).
- 4) Le second tri débouche sur une discussion ouverte
avec le patient. Celle-ci porte sur la nature des problèmes ou des
difficultés, le type et l’origine de l’aide souhaitée. Cette
dernière fait d’ailleurs l’objet d’une investigation systématique
accompagnée de la mention des sources d’aide souhaitées par le
patient pour chacun des besoins évoqués (aide fournie par des
professionnels, la famille, ou des connaissances).
Une fois la discussion ouverte, les indications obtenues à
travers le tri ne sont pas corrigées. La cotation chiffrée
reste donc identique, quelles que soient l’issue de la discussion
et les réflexions conduites par le patient lors de cette phase (par
exemple la perception d’un nouveau problème, l’impression que les
priorités changent, que l’urgence est moins grande qu’initialement
signalé, etc.). Il ne s’agit pas d’améliorer ou d’affiner la
cotation initiale en invitant le patient à approfondir sa pensée.
L’espace de discussion sert plutôt à mieux le connaître et mieux
appréhender son contexte, les buts qu’il poursuit, les obstacles
qu’il rencontre, etc. Dans certains cas, le patient pourra se
montrer très loquace, fourmiller d’informations sur lui-même et sa
situation ; dans d’autres, au contraire, la phase de discussion
pourra se réduire à quelques phrases et énoncés qui n’apporteront
guère d’informations supplémentaires par rapport aux cotations
obtenues dans la phase de tri. Ceci peut très bien se produire par
exemple dans un contexte de recherche ou lors de la répétition
fréquente d’évaluations pour des bilans d’évolution.
Par expérience, la phase de tri dure entre cinq et dix minutes,
tandis que la phase de discussion peut s’étendre jusqu’à une heure,
voire plus. La durée totale d’administration d’ELADEB peut
donc beaucoup varier selon la vitesse d’exécution de la tâche de
tri et l’espace de discussion utilisé par le patient. On compte
habituellement 45 à 90 minutes pour une première administration
d’ELADEB à visée clinique. En cas de réitération de l’outil ou pour
un usage à but de recherche, la durée peut se révéler beaucoup plus
brève, aller même de cinq à dix minutes si le patient ne souhaite
pas s’exprimer durant la phase d’échange.
Scores et profils
ELADEB est accompagné d’une grille de cotation qui sert à inscrire
le résultat du tri. Il pourra ensuite être transformé en un
graphique à tuyaux d’orgue élaboré à l’aide du logiciel Microsoft
Excel. On obtient de la sorte un aperçu visuel synthétique
comparatif des difficultés et des besoins du patient (figure 2). On peut y
repérer en un coup d’œil les domaines de vie problématiques pour
lesquels il y a un besoin d’aide, les demandes d’aide qui
concernent des domaines de vie considérés non problématiques, enfin
les domaines de vie problématiques où aucune demande d’aide n’est
formulée. Dans la mesure où les échelles de cotation ne sont pas
les mêmes, on veillera lors de l’interprétation du graphique à bien
considérer l’urgence des besoins et non l’importance de ceux-ci.
Une hauteur inégale entre le rectangle concernant les
difficultés rencontrées dans un domaine de vie et celui
correspondant à la demande d’aide ne doit donc pas systématiquement
être interprétée comme une incohérence du jugement de la part du
patient. Dans l’exemple illustré à la figure 3, on observe par
exemple que le patient n’exprime aucune demande d’aide
supplémentaire pour les domaines de vie touchant aux sphères
relationnelles, sociales et sentimentales, où cependant il signale
des problèmes très importants pour lui. On peut y déceler là soit
un sentiment d’impuissance et de pessimisme qui le pousserait à
renoncer à une demande d’aide, soit l’expression que ces domaines
ne peuvent pas faire l’objet à ses yeux d’une intervention ou d’une
aide, qu’elle soit professionnelle ou non. Peut-être s’agit-il là
pour lui de domaines trop intimes ou exprime-t-il la crainte qu’on
n’envahisse trop un espace très personnel. La cotation
chiffrée ne peut évidemment pas favoriser une interprétation plutôt
qu’une autre ; mais la partie de discussion pourrait, moyennant que
le patient s’exprime à ce sujet, clarifier davantage les
choses.
On observe aussi dans ce graphique que pour les tâches
administratives, la demande d’une intervention est très urgente,
quand bien même le patient ne rapporte pas des difficultés
importantes dans ce domaine particulier. Ce type de réponse
peut résulter par exemple d’une problématique spécifique et urgente
qui n’est toutefois pas forcément considérée comme très importante
aux yeux du patient (par exemple du courrier en retard par rapport
auquel il se sentirait à la fois désarmé et inquiet). On voit bien
que ces discordances dans les graphiques représentent autant de
points d’interrogation pour le clinicien, car il y a là des choses
à clarifier avant de formuler une interprétation valable du profil
observé. Si cette clarification, comme on l’a dit, s’effectue
parfois directement durant la phase d’échange qui suit le tri des
cartes, elle peut tout aussi bien faire l’objet d’un entretien
séparé. Le fait qu’ELADEB permette de fournir des profils qui
ne semblent pas a priori cohérents constitue selon nous un point
fort : les patients, contrairement aux soignants, n’adoptent pas
nécessairement une pensée logique qui mettrait en parfaite
corrélation l’importance d’une difficulté avec l’urgence d’un
besoin.
Si on la considère item par item, l’échelle ELADEB comporte au
total trente-six scores allant chacun de 0 à 3, dix-huit pour
l’évaluation spécifique des difficultés et autant pour celle des
besoins. Pour synthétiser ces informations, plusieurs indices
peuvent être dérivés. Tout d’abord un score total des difficultés
peut être calculé en sommant les points obtenus sur chacun des
dix-huit items évaluant l’importance des problèmes.
Il représente en quelque sorte le poids subjectif total des
problèmes de la personne ; son empan est de 54 points.
Ce poids total peut ensuite être divisé par le nombre de
domaines touchés, lequel peut être différent d’un patient à l’autre
: on obtient alors un indice moyen d’importance des difficultés,
allant de 0 à 3. L’usage combiné du score total et de l’indice
moyen d’importance des difficultés permet de rendre compte des deux
dimensions prises en compte : la quantité des problèmes et leur
degré d’importance. En les combinant, il peut devenir possible de
constituer des catégories de patients en fonction de ces deux
dimensions.
Par analogie, il est possible aussi de calculer de la même façon
un score total d’urgence et un indice moyen d’urgence des besoins,
ce dernier étant obtenu en divisant la somme des points (score
total) par le nombre d’items retenus. On pourra préférer au score
total d’urgence, dont l’interprétation clinique n’est pas très
aisée, la simple somme des items retenus dans cette échelle, comme
indice de variété des besoins exprimés : l’empan sera alors réduit
à 18 points (et non plus 54). En tous les cas, l’usage de ces
scores et indices synthétiques sert plutôt l’intérêt des chercheurs
et des statisticiens que celui des cliniciens. Ces derniers, en
général, se satisfont largement de la représentation graphique du
profil des difficultés et des besoins.
Pour d’éventuelles statistiques comparatives multivariées
cependant, afin d’éviter des problèmes de covariances trop
importantes entre indices dérivés les uns des autres, on pourra se
reporter sur les scores totaux d’importance des difficultés et
d’urgence des besoins (sommes totales obtenues à chacune des
échelles). Plus les sommes sont élevées, plus les patients
présentent des situations psychosociales précaires nécessitant de
nombreuses et rapides interventions. Ce sont ces scores-là que
nous avons retenus pour l’analyse psychométrique de ces
échelles.
Qualités psychométriques d’ELADEB : premières données
Une étude de validation de l’outil a été réalisée sur un
échantillon de 94 patients. Ceux-ci provenaient essentiellement
d’une unité de réhabilitation comprenant une consultation
ambulatoire, un hôpital de jour, et des ateliers d’ergothérapie et
d’occupation. Des foyers d’hébergement protégé ou médicalisé
ont participé également à cette étude. L’échantillon est
essentiellement composé de personnes souffrant de schizophrénie
chronique (N = 62). Dix patients présentaient des troubles de
l’humeur et de l’anxiété, sept des troubles liés à la consommation
de substances, sept autres des troubles de la personnalité, enfin
huit patients souffraient de troubles du développement
psychologique associé ou non à un retard mental léger.
La moyenne d’âge est de 41.6 ans et la répartition des
sexes est de l’ordre de deux tiers d’hommes (N = 61) pour un tiers
de femmes (N = 33).
Afin d’examiner la validité apparente de l’instrument, nous
avons demandé aux patients d’indiquer sur une échelle
visuo-analogique de 10 cm s’ils avaient eu le sentiment que le
tri de cartes, et respectivement la discussion, leur avaient permis
d’exprimer leurs difficultés et leurs besoins d’aide. Les deux
indices étaient ensuite cotés de 0 (pas du tout) à 100
(complètement) en fonction de la position de la coche posée par le
patient sur le trait. La validité apparente pour les deux
modalités est bonne puisqu’en moyenne le trait se situe autour de
8 cm environ sur l’échelle, ceci aussi bien pour le tri des
cartes que pour la discussion (tableau
2). On voit même que la majorité des sujets ont situé leur
coche sur l’extrémité positive de l’échelle, le mode se situant
dans les deux questions à 100 (soit la coche placé à 10 cm).
En somme, les patients ont eu le sentiment qu’ELADEB leur avait
permis d’exprimer leurs difficultés et leurs besoins d’aide.
Les scores ELADEB aux deux sous-échelles globales (score
d’importance des difficultés et score d’urgence des besoins) sont
corrélés positivement avec le niveau de dépression mesuré au moyen
des échelles d’auto et d’hétéro-évaluation de la dépression BDI-II
[11] et MADRS [12]. Plus les patients se montrent déprimés, plus
ils ont tendance à exprimer des difficultés et des besoins.
La corrélation apparaît moins forte pour l’expression des
besoins que celle des difficultés. Comme nombre d’outils
d’auto-évaluation, ELADEB se révèle sensible au degré de dépression
des patients.
Les corrélations avec l’échelle de qualité de vie de l’OMS, la
WHOQOL version brève [13], sont assez élevées et négatives (de -51
à -66) : plus les sujets décrivent une qualité de vie élevée, moins
leurs problèmes et leurs besoins sont conséquents (tableau 3). Les valeurs assez élevées de ces
corrélations indiquent par ailleurs que la mesure ELADEB et celle
de la qualité de vie se recouvrent en partie, sans être cependant
totalement redondantes.
Nous avons procédé à un retest sept jours après la première
investigation. Seules les données des patients ayant déclaré ne pas
avoir rencontré des changements significatifs dans leur vie pendant
l’intervalle entre la première administration d’ELADEB et le retest
ont été incluses dans les calculs relatifs à la fidélité. C’est
pourquoi les corrélations de Pearson portent seulement sur 48 des
94 patients de l’échantillon. Les fidélités obtenues sont très
satisfaisantes (r = 91 pour les difficultés et r = 87 pour les
besoins). L’auto-évaluation des difficultés et des besoins ne
semble donc pas bouger entre la première passation de l’outil et la
répétition une semaine après. Au vu de la durée de l’intervalle et
de la nature des tâches, on peut exclure un pur effet de mémoire
pour expliquer ces bons résultats.
Tableau 2 Validité apparente des échelles ELADEB.
|
Moyenne
|
Écart type
|
Médiane
|
Mode
|
|
Tri des cartes
|
79,6
|
24,5
|
90
|
100
|
|
Discussion
|
81,7
|
22,8
|
90
|
100
|
Tableau 3 Corrélations entre scores à ELADEB et
échelles de dépression et de qualité de vie.
|
ELADEB
|
|
Difficultés
|
Besoins
|
|
QUALITÉ DE VIE (WHOLBREF)
|
|
|
|
Qualité de vie physique
|
-0,66
|
-0,47
|
|
Qualité de vie psychologique
|
-0,66
|
-0,45
|
|
Qualité de vie sociale
|
-0,51
|
-0,42
|
|
Qualité de vie environnementale
|
-0,60
|
-0,45
|
|
|
|
|
DÉPRESSION
|
|
|
|
BDI-II (auto-évaluation) [11]
|
0,64
|
0,67
|
|
MADRS (hétéro-évaluation) [12]
|
0,45
|
0,44
|
Conclusion
ELADEB inclut, tout en les séparant clairement lors de son
administration, l’évaluation quantitative des difficultés et des
besoins ainsi qu’une approche qualitative des mêmes questions.
Les données chiffrées sont obtenues de façon indirecte via
deux activités de tri de cartes. Ceci a pour but de faciliter la
tâche des patients, notamment de ceux ayant des déficits cognitifs
et verbaux. Par ailleurs, le tri apparaît comme une activité plus
ludique qu’une évaluation qui s’effectuerait via des échelles
visuo-analogiques ou des cases à cocher. En cette période où la
psychiatrie multiplie l’usage d’échelles et de questionnaires
cliniques en tous genres pour documenter et évaluer son activité,
l’utilisation d’un format d’évaluation différent peut s’avérer
intéressante, en particulier vis-à-vis de patients peu enclins à
remplir des questionnaires ou à se penser via des chiffres.
La discussion survient chaque fois après que le patient a
effectué le tri des cartes. On parvient de la sorte à limiter les
interventions de l’investigateur durant la phase d’évaluation
quantitative à proprement parler. En effet, la tâche est simple
d’accès, la formulation des items particulièrement concise, puisque
limitée à un seul mot et doublée d’une illustration graphique qui
peut véhiculer analogiquement des informations utiles
complémentaires. Cette image offre un élargissement de la
perception du concept, de ce qu’il peut recouvrir, d’autant plus
que les termes employés désignent des domaines de vie relativement
vastes et complexes. Pratiquement tous les patients investigués
avec cet instrument ont été en mesure d’accomplir cette tâche de
façon autonome. L’outil est même actuellement testé auprès de
patients présentant des handicaps mentaux qui interfèrent avec les
compétences verbales habituelles. Avec eux, des illustrations
supplémentaires sont employées pour remplacer les cartes présentant
les degrés d’importance des difficultés ou d’urgence des
besoins.
Les résultats psychométriques satisfaisants obtenus, les
feedbacks positifs des patients et des équipes soignantes qui ont
eu l’occasion d’employer ELADEB concourent à indiquer que le cahier
des charges initialement pensé pour cet outil est tenu. Nous
espérons qu’il puisse à l’avenir être employé dans divers milieux
psychiatriques, avec diverses populations, afin d’en vérifier
l’intérêt et les qualités psychométriques au-delà des limites
initiales qui étaient les nôtres, c’est-à-dire la réhabilitation
psychiatrique de patients souffrant de troubles chroniques
invalidants.
Références
1 Corbière M, Briand C. Évaluation en réadaptation
psychiatrique. Concepts et outils. In : Lecomte T,
Leclerc C, eds. Manuel de réadaptation psychiatrique.
Sainte-Foy : Presses de l’Université du Québec, 2004 :
379-456.
2 Kuehnel T, Liberman RP. Évaluation fonctionnelle.
In : Liberman RP, ed. Réhabilitation psychiatrique des
malades mentaux chroniques. Paris : Masson, 1991 :
50-100.
3 Meaden A, Farmer A. A comprehensive approach to
assessment in rehabilitation settings. In : Roberts G,
Davenport S, Holloway F, Tattan T, eds. Enabling
recovery The principles and practice of rehabilitation psychiatry.
London : Gaskell, 2006 : 64-78.
4 Marshall M, Lockwood A, Green G,
Zajac-Roles G, Roberts C, Harrison G. Systematic
assessments of need and care planning in severe mental illness :
Cluster randomised controlled trial. Brit J Psychiatry 2004 ;
185 : 163-8.
5 Slade M. Routine outcome assessment in mental health
services. Psychol Med 2002 ; 32 : 1339-43.
6 Ladouceur R, Boisvert JM, Loranger M,
Morin CM, Pépin M, Blais MC. Les traitements
psychologiques appuyés empiriquement : état de la question et
critique. J Thér Comportementale Cog 2003 ; 13 :
53-65.
7 Heinrichs DW, Hanlon TE, Carpenter Jr. WT.
The Quality of Life Scale : an instrument for rating the
schizophrenic deficit syndrome. Schizophrenia Bull 1984 ;
10 : 388-98.
8 Phelan M, Slade M, Thornicroft G, et al.
The Camberwell Assessment of Need : The Validity and Reliability of
an Instrument to Assess the Needs of People with Severe Mental
Illness. Brit J Psychiatry 1995 ; 167 : 589-95.
9 Brewin CR, Wing JK, Mangen SP, Brugha TS,
MacCarthy B. Principles and practice of measuring needs in the
long-term mentally ill : the MRC needs for care assessment. Psychol
Med 1987 ; 17 : 971-81.
10 Bonsack C, Lesage A. Deux instruments pour évaluer
les besoins de soins en santé mentale : Une étude comparative chez
des personnes longuement hospitalisées. Ann Médico-psychologiques
1998 ; 156 : 244-57.
11 Beck AT. Manuel du BDI-II. Paris : Éditions du
centre de psychologie appliquée, 1996.
12 Montgomery SA, Asberg M. A new depression scale
designed to be sensitive to change. Brit J Psychiatry 1979 ;
134 : 382-9.
13 WHOQOLGroup. Development of the World Health Organisation
WHOQOLBREF Quality of Life assessment. Psychol Med 1998 ;
28 : 551-8.
|