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Le dopage des cadres ou le dopage au quotidien


l'Information Psychiatrique. Volume 84, Number 9, 827-34, Novembre 2008, pathologies du travail

DOI : 10.1684/ipe.2008.0398

Résumé   Summary  

Author(s) : Michel Hautefeuille , Psychiatre, praticien hospitalier, centre médical Marmottan, 17, rue d’Aramillé, 75017 Paris.

Summary : Drug taking or daily drug taking by executives.Competition in the workplace has become stiffer and stiffer. Particularly exposed in their position as interface, executives find themselves in the first line of fire. A loss of meaning in their activity, unlimited demands placed on their availability and performance can make them feel obliged to push back their own limits incessantly. Like high level sportspersons, they can then be tempted to “help themselves” by taking certain products intended to give them the energy they are lacking, the concentration they hope for and the productivity they are seeking. After taking stock of the situation, the author proposes some avenues for action.

Keywords : adaptation, executive, competition, drug taking, daily drug taking, company, performance, treatment

ARTICLE

Auteur(s) : Michel Hautefeuille

Psychiatre, praticien hospitalier, centre médical Marmottan, 17, rue d’Aramillé, 75017 Paris

Lorsque nous parlons du dopage des cadres nous faisons état de ces patients de plus en plus nombreux qui nous signalent consommer, pour faire face à leurs obligations professionnelles, des substances diverses et variées, licites ou illicites, plus ou moins puissantes, pharmacologiquement actives ou non.

Mais il y a bien souvent confusion entre deux thèmes de réflexion : toxicomanie et monde du travail d’une part et dopage et monde du travail d’autre part.

Pendant de nombreuses décennies le monde de l’entreprise a été abordé comme s’il s’agissait d’une entité indépendante, insensible aux problématiques sociales environnantes. Le monde du travail fonctionnerait en vase clos et secréterait ses propres lois, ses propres valeurs et ses propres contraintes. Nous oublierions, presque, qu’il est lui-même sous l’influence du fonctionnement social au sens large du terme, des repères évolutifs qui structurent notre société et des modes, des valeurs, des images et des courants qui agitent celle-ci.

Il ne fallait donc pas s’étonner de retrouver en son sein des particularités du fonctionnement social général.

Malgré tout, l’entreprise était considérée comme un sanctuaire à la porte duquel s’arrêtaient toutes les dépendances des salariés : alcool, et drogues par exemple. Cette sanctuarisation était également nécessaire à la bonne image de l’entreprise qui ne pouvait admettre de compter en son sein des alcooliques ou des toxicomanes.

C’est cette réticence pour le moins qui explique l’extrême difficulté qu’il y a eu à faire de la prévention de l’alcoolisme au sein des entreprises par exemple. Le phénomène était nié soit parce qu’aux dires des responsables d’entreprises, aucun salarié n’était consommateur où à l’inverse parce que l’alcool était considéré comme le moteur même de la performance de l’ouvrier. Il était normal qu’il consommât sur son lieu de travail pour avoir l’énergie nécessaire à l’accomplissement de la tache ou pour lutter contre le froid notamment dans certains corps de métier comme celui du bâtiment.

La problématique de l’alcool est très intéressante dans ce contexte car elle montre les rapports ambigus du monde du travail avec les produits psychotropes : la consommation en serait interdite certes mais si elle est peu voyante et qu’elle participe à la performance du salarié, la tolérance devient alors bien plus grande. En fait tant que les choses sont invisibles, la tolérance est quasiment totale. Il faut le clash, l’explosion, l’événement incontournable pour que le problème soit pris en compte.

Cette cécité particulière est du même type que celle qui a frappé les institutions sportives pendant des décennies. Même la mort de Tom Simpson sur les pentes du mont Ventoux n’avait réussi à lever le tabou. Dans le monde du sport comme dans le monde de l’entreprise la primauté est donnée à la performance de l’individu qu’il soit salarié ou sportif de haut niveau. C’est cette similitude avec le sport qui m’a fait parler de dopage au quotidien comme on parle de dopage sportif.

Pour bien comprendre ce qui se passe dans le monde de l’entreprise il faut avoir en tête deux énormes changements qui, au cours des deux ou trois dernières décennies, ont bouleversé notre société.

La notion de compétition et de performance

Tout d’abord la compétition et la performance qui ont été depuis quelques années élevées au rang de culte. L’essentiel n’est plus de participer, notion passée, devenue ringarde (parfois même vécue comme dangereuse) mais d’être le meilleur, celui qui assure en permanence, en toutes circonstances, contre vents et marées. Ces notions traversent le tissu social et ne sont pas spécifiques au monde des salariés. C’est toute la société moderne qui s’articule autour de ce nouveau culte. Il faut ainsi être performant dans toutes les facettes de sa vie : dans son travail mais également dans sa vie familiale, sociale, sexuelle. Celui qui manque à ces nouveaux impératifs devient un looser, pire image possible au sein d’une compétition. Ainsi des éléments considérés il y a encore quelques années comme normaux, naturels et inhérents à la condition humaine, sont pointés du doigt et considérés comme pathologiques. Je veux parler par exemple, non pas de la dépression mais de la tristesse ou du deuil. La tristesse et le deuil ont été déclarés persona non grata dans nos sociétés modernes. Il n’y a plus de place pour ce type de sentiments qui accèdent presque au rang de maladie et dont l’affichage en société serait quasiment devenu obscène. Dans ce contexte-là, rien d’étonnant à ce que les marchés des antidépresseurs et autres anxiolytiques soient particulièrement florissants. Même quelque chose d’aussi naturel que le vieillissement est en train de devenir une maladie contre laquelle il faudrait lutter si l’on a un certain respect pour soi-même, une certaine conscience de l’image de son corps. C’est en effet là un phénomène particulier où, au-delà de ce que nous venons de décrire, l’absence de prise en compte de ces nouvelles problématiques et l’absence de recours à de nouvelles thérapeutiques seraient vécues comme un manque vis-à-vis d’une certaine hygiène de base. Dans les années 1990 et dans les milieux branchés de New York, ne pas être sous Prozac apparaissait comme un manque de soin et d’estime de soi.

Nous comprenons aisément que ce qui est demandé à l’homme est tout bonnement surhumain. Répondre à toutes les sollicitations, s’efforcer d’entrer dans le cadre, correspondre aux attentes qui sont présentées comme basiques à défaut d’être naturelles, allier efficacité et longévité font que la vie quotidienne est devenue un véritable parcours du combattant. Elle s’apparente à une compétition de haut niveau : « Tous les jours j’étais en finale de la coupe du monde », témoignait un patient, expert en informatique.

Dans ce contexte où tout semble aller à l’inverse de l’évidence, où il faut vieillir en restant jeune, où il faudrait être en deuil sans être triste, et de bon commerce même si on ne le peut pas ou si on ne le veut pas, où il faudrait donner de sa personne sans jamais être fatigué, la réponse tout indiquée semble être la pharmacologie. Véritable « cosmétique » de l’âme, la pharmacologie met du baume là où est la douleur, replâtre les failles et maquille les manquements.

La désacralisation du médicament

Cause ou conséquence de ce nouvel état de fait, le médicament a progressivement perdu de son sens : nous assistons à une désacralisation de celui-ci et à une perte de son statut magique.

Durant la majeure partie du XXe siècle, le médicament s’inscrivait dans le cadre d’un raisonnement logique ou supposé tel qui, partant de la reconnaissance de signes pathologiques, permettait d’établir le diagnostic d’une affection, affection dont le traitement correspondait à une pharmacopée précise. La prise de médicaments se faisait dans le cadre d’une prescription médicale. Ainsi, en dehors d’une situation de maladie, il n’était pas question de consommer des médicaments. Au cours des années 1980 nous assistons à un bouleversement des pratiques. Les laboratoires pharmaceutiques vont commercialiser des spécialités qui ne correspondaient plus directement à des entités cliniques, et encore moins à une démarche stricte de soin au sens classique du terme. Va alors apparaître une catégorie assez floue de substances alliant compléments de toute sorte aux médicaments de confort. Le but de ces nouvelles molécules étant de venir à bout des tracas quotidiens vécus comme de plus en plus insupportables, avec l’émergence d’un nouveau postulat : à chaque tracas du quotidien, correspond une réponse pharmaceutique.

Le patient devient alors un consommateur, un usager, et le médicament a perdu sa fonction thérapeutique initiale.

Nous voyons se développer une nouvelle discipline, ce que Kramer appelle la psychopharmacologie cosmétique, c’est-à-dire une pharmacologie de l’adaptation, du paraître et de la normalisation. Les laboratoires pharmaceutiques confrontés à cette demande vont créer les outils permettant de répondre à celle-ci : vitamines en tout genre, médicaments anti-stress, anti-vieillissement, anti-fatigue, anti-impuissance, anti-etc. Un effort plus particulier sera fait sur les médicaments psychoactifs et les molécules améliorant les performances.

Tous les éléments sont alors réunis pour voir se développer les pratiques de dopage. D’un côté une demande sociale forte de performance et d’hyperadaptation. D’un autre côté des centaines de milliers de salariés devant se plier à ces injonctions. Et au milieu des outils nouveaux permettant, à ceux qui ne pourraient y arriver naturellement, de rester dans la course.

Comment les cadres se dopent-ils ?

Les cadres qui viennent consulter au centre médical Marmottan tiennent le même type de discours : « Je ne suis pas toxicomane mais j’ai un problème avec l’utilisation de certains produits. Et comme vous avez une certaine expérience dans la prise en charge des problèmes d’usage et de dépendance je viens voir si vous pouvez m’aider. »

Il nous raconte ensuite leur honte, leur solitude et leur culpabilité vis-à-vis de leur consommation.

Bien souvent l’historique est le même également. Tout cela commence par un passage à vide sanctionné par une symptomatologie anxio-dépressive avec des troubles du sommeil associés. Bien souvent le cadre consultera son médecin de famille qui lui prescrira le traitement symptomatique adéquat ; Nous sommes dans le premier temps de ce cursus, qui est le temps de la médicalisation. Le traitement est suivi, les posologies sont respectées, le patient est compliant. La majorité des patients s’arrêteront à ce stade.

Mais certains vont déraper, persuadés qu’ils sont, qu’en augmentant les doses ils iront encore mieux. Ils passent alors d’une démarche de traitement à une pratique d’automédication. L’inflation de la prise de médicaments répond toujours au même souhait : se stimuler, être plus performant, être plus imperméable au stress, être plus adapté. Tel le sportif de haut niveau qui ne peut assurer sa charge de compétition sans le recours à certaines substances, le salarié ne pourra répondre aux sollicitations de son quotidien sans l’apport de ces produits, sans ce dopage au quotidien. Le patient va faire sa propre prescription et associer de façon anarchique et aléatoire antidépresseurs, anxiolytiques et somnifères à des posologies largement supérieures aux fourchettes hautes de l’AMM des produits en question.

Les effets secondaires et les associations antinomiques vont amener le patient à un double constat d’échec : la dépression et le sentiment d’échec de ne pouvoir assurer naturellement restent dramatiquement présents auxquels s’ajoute l’épuisement lié à la surcharge médicamenteuse.

À ce stade parfois, le patient vient consulter.

Mais certains d’entre eux vont essayer de se sortir de ce marasme par l’ajout d’autres produits généralement stimulants : caféine haut dosage (CHD en gélule), ou en association (par exemple Guronsan®) éphédrine, mais aussi des produits illicites tels que les amphétamines (le plus souvent achetées via Internet) ou la cocaïne. À cette longue liste s’ajoutent d’autres produits actifs sur les signes de stress (les bêtabloquants par exemple), sans parler des multiples cocktails survitaminés ou d’autres spécialités (corticoïdes, hormones de synthèse, etc.).

Nous sommes également confrontés à des formes d’usage spécifiques : ainsi la cocaïne sera utilisée sous forme de micropointes mais tout au long de la journée, le but n’étant pas d’être totalement explosé mais de maintenir tout au long de la journée un niveau d’excitation constant et compatible avec le milieu de travail. Il est évident qu’au soir d’une telle journée, trouver le sommeil relève de l’exploit et d’une consommation d’hypnotiques toujours plus élevée.

Le piège est d’autant plus implacable que, dans un premier temps, l’utilisation de ces produits leur semble efficace. Le quotidien de ces personnes se rapproche de la caricature que j’avais intitulée « l’homo synthéticus » (Drogues à la carte, Payot, 2002) avec, en fonction des heures et des jours, des produits pour être en forme, des produits pour stimuler, puis des produits pour calmer, d’autres pour dormir, ou enfin des produits pour assurer dans des circonstances bien spécifiques (lutte contre le jet-lag ou préparation à des rendez-vous par exemple).

Ces situations peuvent se pérenniser jusqu’au moment de l’incident ou de l’accident qui va amener ces personnes à remettre en cause leur fonctionnement et à prendre conscience du caractère pathologique de leur recours aux substances pharmaceutiques.

Pourquoi les cadres se dopent-ils : les cadres et le stress

Le terme de stress est devenu un terme presque indissociable de l’idée de travail en entreprise et de cadre. Il prouve par là même son implication dans le fonctionnement social moderne et les contraintes inhérentes au fonctionnement de celui-ci. Qu’il soit vécu de façon positive comme mobilisateur d’énergie, élément indispensable à la motivation ou de façon négative comme inhibiteur des potentialités de chacun, synonyme d’épuisement et de dépression, cette notion de stress se trouve donc largement rencontrée.

Mais comme tout terme à la mode celui-ci peut parfois perdre à la fois de sa pertinence et de sa précision. C’est pourquoi il nous paraît utile d’en redéfinir très rapidement l’historique et le contenu.

Le terme de stress vient du latin stingere qui signifie « rendre raide, serrer, presser ». Ce terme sera par la suite présent dans la langue anglaise où il apparaît dès le XIVe siècle (Robert Mannying).

Au XVIIe siècle, stress veut dire état de détresse et renvoie à l’idée d’oppression, de dureté de la vie, d’adversité. Ce terme évoluera, débouchant dès le XVIIIe siècle sur l’idée de force, de pression, de charge et sera principalement utilisé au XIXe dans les domaines de la physique et de la mécanique par exemple en ce qui concerne l’étude de la résistance des matériaux.

Fin XIXe, début XXe, les travaux de C. Bernard sur la physiologie du corps humain puis de W. Cannon avec la notion d’homéostasie, mettent en évidence la propriété du corps à réagir aux agressions externes afin de maintenir ses équilibres vitaux. Ces données vont amener à rechercher les causes de ces déséquilibres et annoncent les travaux de Hans Selye.

En effet la notion moderne de stress est associée au nom de H. Selye, physiologiste canadien d’origine autrichienne qui va étudier les modifications psychophysiologiques consécutives à un choc violent (traumatique ou opératoire). Ces modifications se caractérisent par un état de tension aiguë qu’il appelle le stress, état de tension aiguë de l’organisme obligé de modifier ses défenses face à l’agression. L’ensemble de ces éléments sera regroupé, dès les années 1950 sous la dénomination de Syndrome Général d’Adaptation posant ainsi les bases d’une approche biologique du stress. Après une première phase de choc que Selye appelle réaction d’alarme, va survenir une phase de résistance. Le problème c’est que l’adaptabilité n’est pas infinie et que, si le stress perdure il va rapidement conduire à une phase d’épuisement des réponses possibles. C’est ce parcours que suivront les patients dont nous avons la charge.

Au-delà d’une approche neurobiologique, d’autres dimensions du stress sont également bien présentes. Nous ne sommes pas tous égaux devant une même situation stressante et l’approche biologique ne peut pas rendre compte à elle seule de cette variabilité individuelle.

Ainsi, selon Lazarus, le stress ne peut être envisagé par un simple lien de cause à effet du type agent stressant → stress, mais « il y a un phénomène perceptif dynamique et individuel plus important que l’effet de l’agent provoquant le stress lui-même ». La réaction à l’agent stressant serait également fonction de la façon dont l’information est traitée et que le traitement de cette information serait fonction de facteurs individuels mais aussi contextuels et socioculturels. Cette approche constituera une des axes de la prise en charge.

Ainsi le stress ressenti par le cadre sera constitué à la fois d’un stress objectif, directement lié aux conditions de travail mais aussi d’un stress subjectif lié à la lecture et au ressenti de l’individu par rapport à sa situation professionnelle et personnelle C’est cette lecture différente d’un sujet à un autre qui explique la grande disparité des réactions enregistrées face à une situation commune.

Cependant des éléments constants se détachent.

Ce qui apparaît au premier plan, c’est la situation de précarité dans laquelle sont mis les cadres qui viennent nous consulter. Ce sentiment qu’ils ont d’être interchangeables. Un chef d’entreprise nous dit « Moi je gère mon personnel comme mon stock : en flux tendu ». Cette précarité se rattache à des éléments objectifs qui sont devenus de plus en plus, au fil des années, soient abstraits, soient contradictoires.

Nous prendrons deux exemples.

Le premier concerne la concurrence. Il y a encore peu, la concurrence était quelque chose d’objectif, de visible : c’était le collègue briguant la même place, ou l’entreprise intervenant dans le même champ. Cette concurrence était acceptable parce que la notion de travail et de rendement pouvait être une réponse, un élément stabilisateur, un point de repère. Le problème actuel c’est que la concurrence est devenue une menace invisible, presque abstraite. Quels que soient les efforts consentis par un cadre et son entreprise, il y aura toujours quelqu’un au monde pour faire la même chose à un coût moindre. Le spectre de la délocalisation hante la vie du salarié en général et du cadre en particulier avec ce sentiment de ne pas se battre à armes égales. D’autre part, par le passé, le fait qu’une entreprise affiche de bons résultats était synonyme de sécurité de l’emploi. L’actualité montre que malheureusement, une entreprise même largement bénéficiaire peut procéder à des licenciements. Ainsi la menace est constante, bien souvent irrationnelle. Le cadre ne trouve en situation de stress permanente jusqu’à atteindre son point de rupture pour revenir à l’acception du XIXe siècle.

Le deuxième exemple concerne la pseudo-convivialité de l’entreprise.

Dans l’entreprise moderne, tout le monde se côtoie dans une apparente convivialité. Bien souvent, le tutoiement est de rigueur, on s’appelle par son prénom, on s’inquiète de la vie familiale de ses collègues, et comble de la liberté individuelle, le port de la cravate est remis, timidement certes, en cause. Mais au-delà de cette apparente décontraction, ce qui semble peser très fortement, c’est l’obligation de ressembler à l’image du cadre idéal : souriant, efficace, toujours affairé. Cette image peut d’ailleurs être différente d’un pays à un autre : en France, un cadre surbooké est un bon cadre ; en Allemagne, un cadre surbooké est un cadre qui ne sait pas s’organiser.

Dans cette entreprise moderne, le cadre doit jouer la comédie du bonheur : heureux en tout. Il est interdit de se plaindre, car se plaindre c’est risquer de passer pour un gauchiste ou pire pour un looser. Il se doit donc d’apparaître toujours en action, bardé de la panoplie indispensable du cadre d’excellence : ordinateur portable, téléphone portable, BlackBerry, tout cela fonctionnant ensemble, donnant une image d’hyperoccupation synonyme d’hyperefficacité où le temps serait la seule chose qui manquerait à notre cadre modèle. Cet attirail est également un signe de modernité et de pouvoir. Coups de téléphone évidemment urgents, mail auxquels il faudrait répondre dans la minute, information demandée par un collègue participent de la démonstration de son utilité, de son efficacité et de son pouvoir. Avec une durée moyenne du temps de travail (ou tout au moins de présence) passant en 20 ans de 44 heures à 53 heures par semaine, le cadre moderne est également constamment dérangé dans sa concentration. On estime qu’un cadre moyen est dérangé toutes les 3 à 4 minutes par des collègues en quête d’information. Ainsi ce « zapping professionnel » pour rependre la terminologie des spécialistes de l’ergonomie du travail, est une des composantes à la fois de l’image du cadre mais également de son stress, de son épuisement et de son burn-out à venir. Les bureaux en open space (grand espace séparé par des demi-cloisons) renforcent cette tendance. Constamment sous le regard des autres, il faut maintenir l’image : constamment disponible, constamment occupé. Le concept d’open space est probablement une des formes les plus achevées de la surveillance : tout le monde sous le regard de tout le monde, surveillant tout le monde. C’est aussi à une disparition de la spécificité de cadre à laquelle nous assistons. Tout le monde étant plus ou moins cadre, les cadres ne cadrent plus rien.

Quelques axes de prise en charge

La demande d’aide des cadres soumis à cette pression peut se faire à tous moments du cursus que nous avons décrit précédemment. Cette demande peut être déclenchée soit par un état d’épuisement extrême soit par un épisode de violence auto ou hétéro-agressive.

Ainsi Thierry, âgé de 32 ans, directeur de vente dans une entreprise de vente par correspondance. Il y a trois ans, il a été chargé d’une mission d’exploration à l’étranger. En préparation à celle-ci et parce qu’il se trouve fatigué, il consulte son médecin généraliste. Tous les deux sont d’accord pour dire qu’il s’agit d’un état dépressif qu’ils pensent réactionnel à sa surcharge de travail. Le médecin lui prescrit un antidépresseur, et quelques anxiolytiques. Très vite ce patient va arrêter les antidépresseurs dont il ne perçoit aucun effet et va avoir une consommation d’anxiolytique très inflationniste. Cette consommation entraînant des moments de somnolence et des baisses de régime, Thierry sera amené à les contrebalancer par des prises de plus en plus fortes de caféine, puis par un mélange de caféine et d’éphédrine. L’insomnie entraînée par l’effet excitant de ses consommations diurnes sera « traitée » par un hypnotique puissant dans le cadre de cette automédication dont nous parlions en début d’article. La boucle est bouclée et chaque matin pour échapper aux effets de l’hypnotique, Thierry démarre la journée par un cocktail amphétamine-caféine-Vitamine C. Toutes ces consommations sont faites évidemment à l’insu de ses supérieurs hiérarchiques ou de ses collègues, mais également à l’insu de sa femme, de ses enfants et de ses proches. Thierry est plutôt bien considéré, employé modèle, performant, toujours prêt à innover, même si quelques sautes d’humeur étonnent parfois ses collègues. Tout fonctionnera ainsi pendant près de deux ans et demi. Jusqu’au jour où, épuisé, déprimé, Thierry fera une tentative de suicide sur les lieux même de son travail, le jour de la signature du contrat avec l’étranger dont il avait été l’instigateur.

Ce qui frappe dans ce type de cas, c’est la cécité apparemment totale qui touche l’environnement de ces patients, tant au niveau familial que professionnel. Ces patients se sentent seuls, sans personne vers qui se retourner. Ils pensent bien souvent que leur consommation relève du vice et qu’ils sont les seuls à être dans ce cas. Ils se déprécient par rapport à leurs collègues qui à leurs yeux sont des modèles d’équilibre et d’efficacité. Ils prennent tous ces produits pour assurer le quotidien, c’est-à-dire en un mot pour être normaux. L’autre sentiment qui domine est celui de la honte. Honte de ne pas être le personnage qu’ils montrent aux autres, honte d’avoir recours à toute une palette de produits et donc de tricher, honte de devoir utiliser des produits dans des situations qui ne le méritent pas forcément. Honte de façon plus globale de l’échec et du gâchis que cela représente. « Je ne suis pas ce que les gens croient. »

Pendant une période assez longue, ces personnes utilisent des produits en relation directe avec leur travail et ne prennent rien par exemple pendant les week-ends ou les vacances. Ce n’est que lorsqu’ils se mettront à déraper, à avoir une consommation régulière avec une absence totale de contrôle qu’ils prendront conscience du piège dans lequel ils se trouvent.

Ainsi, la demande de prise en charge se fait en fin d’un parcours de plusieurs années. Ils sont déprimés, fatigués, désabusés. De plus leur démarche est rendue difficile car ils ont le sentiment d’être atteints d’une maladie honteuse. La prise en charge aura alors une triple orientation.

L’inventaire des consommations

L’inventaire des consommations est intéressant tout d’abord parce qu’il est révélateur du mode d’utilisation des produits : certains vont avoir une démarche assez obsessionnelle avec des prises à heures fixes et des doses constantes. Cela leur semble être la preuve de la maîtrise. D’autres vont agir de façon apparemment plus désordonnée cédant souvent au besoin immédiat ou à la panique. Dans les deux cas nous constatons qu’il y a généralement une sous-estimation de la consommation réelle. C’est pourquoi nous leur demandons dès le début d’établir une « feuille de route » sur laquelle ils inscrivent, au fur et à mesure, de la journée ce qu’ils prennent, à quelle heure et à quelle dose.

Il n’est pas dans notre intention de supprimer toute médication. L’état de dépression ou d’angoisse présenté par le patient nécessite une décision thérapeutique. Dans cet inventaire nous serons amenés à garder certains médicaments, à en supprimer d’autres, à revenir à des posologies adaptées et à convaincre notre interlocuteur des méfaits de l’automédication. Cet ajustement est généralement assez facile à obtenir de la part du patient dans la mesure où il ne s’agit pas de toxicomanie médicamenteuse. Ces patients ne sont pas des toxicomanes. En effet le toxicomane utilise des produits pour les effets qu’ils procurent. Nous pourrions dire que, dans ce cas, le produit est une fin en soi. Chez les dopés du quotidien, le produit n’est qu’un moyen pour parvenir à l’efficacité, la concentration et l’adaptation recherchées. Les cas auxquels nous sommes confrontés relèvent plus de la mauvaise habitude ou de la prise panique de médicaments Les patients sont globalement d’accord pour que nous les aidions à y remédier et sont preneurs de toute solution autre que médicamenteuse.

Le médicament reprend sa place d’outil thérapeutique prescrit dans une intention d’efficacité sur des symptômes reconnus et étiquetés : angoisse, dépression, insomnie.

L’aménagement immédiat du quotidien

Nous avons vu précédemment que la réaction et la sensibilité au stress pouvaient être très variables d’un individu à l’autre. Ce sera le second axe de la prise en charge.

Tout d’abord évaluer avec le patient ce qu’il peut faire pour diminuer le stress qu’il subit. Cela passe par une redéfinition des enjeux réels ou supposés de sa vie professionnelle. Bien souvent les situations auxquelles le patient est soumis ne sont pas aussi objectivement stressantes qu’il veut bien le croire. Le patient se met lui-même une pression qui n’est ni nécessaire, ni justifiée.

Ensuite, il lui faudra apprendre à gérer la part incontournable de stress qui existe dans toute situation de travail et à faire de ce stress non pas un élément inhibant et pathogène, mais un élément moteur de sa vie professionnelle. Une énergie nouvelle à mettre à disposition de ses compétences.

Cela peut se traduire bien sûr par des demandes d’aménagement de sa charge de travail voire de changement de poste voire même de changements radicaux en terme professionnel.

Ces deux premiers éléments de prise en charge peuvent être mis en place assez rapidement et nécessitent un travail de quelques semaines ; L’effet de feed-back positif joue alors un rôle important dans la mesure où le patient commence à noter des améliorations tant dans ses consommations que dans sa vie quotidienne et notamment dans sa relation aux autres.

La prise en charge ou l’orientation pour un abord global

Toute cette approche doit aboutir à une prise en charge psychologique plus globale abordant notamment les questions de la confiance et de l’estime de soi. Souvent l’histoire de ces patients est marquée par un a priori initial d’échec inéluctable. C’est la peur de l’échec qui les a amenés à ce type de consommation et d’enfermement.

Il leur faudra donc sortir de cette peur, sortir également de la honte qu’ils ressentent d’avoir trompé leur monde, d’avoir pu, par l’intermédiaire de quelques produits, donner le change en produisant une image d’eux-mêmes qui leur paraît, à distance, totalement factice. Nous constatons alors que l’avancement de ce type de travail sur soi, ira de paire avec une baisse significative voire même un arrêt complet de toute consommation de psychotropes.

Conclusion

Nous avons tout lieu de penser que le type de situations dont nous venons de parler ne va pas cesser de sitôt. Bien au contraire. L’évolution du monde du travail, la mondialisation des enjeux et des intérêts économiques nous laissent à penser que, notamment dans certains secteurs, tout cadre sera interchangeable et de ce fait plus ou moins corvéable. Dans ce contexte, nous voyons mal pourquoi, les plus fragiles d’entre eux, n’auraient pas de plus en plus souvent recours à une « aide », une béquille ou une anesthésie pharmacochimique.

Actuellement, dans les entreprises, le climat général est au déni. Acceptant à peine de parler, et encore de façon relativement récente, des problèmes d’alcoolisation de leurs employés, la majorité des entreprises ne peut actuellement aborder celui des substances psychoactives et encore moins parler de dopage. Comme, fut un temps, dans le sport de haut niveau, l’institution même nous semble complice de ce qui se passe en son sein : certains employeurs n’étant pas totalement dupes des conditions de performances de certains de leurs cadres.

C’est aussi dans cette optique qu’il faut interpréter la tentation de confondre ces comportements particuliers de dopage avec cette entité précise qu’est le workaholisme. Dans les comportements que nous venons de décrire il ne nous semble pas que le travail soit l’objet même de ces dépendances, qu’il soit le produit frénétiquement recherché. Bon nombre de patients ont vu leur pathologie disparaître par un simple changement de poste ou par une baisse consentie de leur activité. Les patients qui viennent nous voir se disent victimes des comportements qu’ils ont mis en route pour répondre soit au stress, soit à une estime de soi défaillante, soit, de façon transitoire pensaient-ils, pour gérer une charge de travail qu’ils n’attendaient pas et dans la majorité des cas qu’ils ne recherchaient pas.

Cette différenciation entre workooliques et dopés du quotidien est bien évidemment importante en terme clinique, mais elle l’est également en terme de lecture sociale. En effet considérer tous les dopés du quotidien comme des workaholiques reviendrait à individualiser une pratique générée en réalité par un environnement. Cette approche permettrait de dédouaner l’entreprise et de lui restituer sa pureté originelle dont nous parlions en introduction. Nous en reviendrions alors à la case départ ce qui serait une erreur clinique mais également stratégique en terme d’implication que pourraient avoir les mesures de prévention, d’information et d’aide aux employés.

Références non citées

1 Dossier « La santé au risque du travail ». Travail et emploi 2003 ; 96 : 130 p.

2 Dossier « Drogues et travail : un très mauvais ménage ». Travail et sécurité 2007 ; 678 : 56 p.

3 Angel P. « Drogues dans l’entreprise », p. 230-232. In : Angel P, Richard D, Valleur M, et al., eds. Toxicomanies (2e éd.). Paris : Masson, 2005 ; (336 p).

4 ANPAA. Addictions en entreprise. Actes des Assises nationales de la prévention, 3 mai 2006, 11 p.

5 ANPAA. L’entreprise s’intéresse aux addictions ! Addictions 2005 ; 9 : 7.

6 Aubert N. Le Culte de l’urgence. La société malade du temps. Paris : Flammarion, coll. « Champs », 2003 ; 375 p.

7 Conso F. « Substances addictives et travail ». In : Médecine et addictions : peut-on intervenir de façon précoce et efficace ?. Paris : Masson, 2005 : 234-41.

8 Epagnier C, Zwahlen M, Sekera E. La dépendance de la cocaïne chez les personnes insérées socialement. Dépendances 2002 ; 18 : 27-9.

9 EUROGIP. Conduites addictives et risques professionnels en Europe. Actes de conférence, Eurogip, Paris, 20 octobre 2006, 31 p.

10 Fontaine A. Usages de drogues et vie professionnelle. Recherche exploratoire. Paris : OFDT, 2002 ; (213 p).

11 Fontaine A, Crespin R, Hautefeuille M, et al. Drogues et travail : le new deal ? Dans la pratique : la médecine du travail et les conduites addictives. Toxibase Rev Documentaire 2004 ; 15 : 1-18 ; (et 37-45).

12 Fontaine A, Fontana C. Drogue, activité professionnelle et vie privée. Deuxième volet de l’étude qualitative sur les usagers intégrés en milieu professionnel. Paris : OFDT, 2003 ; [(Focus. Consommateurs et conséquences), 161p].

13 Fontaine A. (préf. A.Ogien). Double vie. Les drogues et le travail. Paris : Les Empêcheurs de penser en rond/Le Seuil, 2006 ; 214 p.

14 Hautefeuille M. Drogues dans l’entreprise aussi. Courr Cadres 2003 ; 1479 : 20-6.

15 Hautefeuille M. Les dopés du quotidien. Travail et Sécurité 2007 ; 678 : 21-2.

16 Hautefeuille M. « Les modes de consommation des produits addictifs en entreprise. Quelles évolutions, quelles causes, quels processus ? ». In : ANPAA. Addictions en entreprise. Actes des Assises nationales de la prévention. Paris, 2006 : 3-4.

17 Hautefeuille M, Costa-David J, Odefalk A, Pardo Guillot F, Rousset D. « Les conduites addictives et leurs conséquences sur la vie au travail. Première table ronde ». In : Eurogip, ed. Conduites addictives et risques professionnels en Europe. Actes de conférence. Paris, 2006 : 3-9.

18 Hautefeuille M. (interview C. Caillaud). « Le dopage au travail, ce fléau méconnu ». In : Le Figaro, 18 février 2004.

19 INPES. Institut national de prévention et d’éducation pour la santé. Alcool et substances psychoactives dans l’entreprise : salariés et DRH s’expriment. Paris, 2006 ; 4 p.

20 INRS-Institut national de recherche et de sécurité. Dossier « Addictions et travail ». Publié sur Internet : http ://www.inrs.fr2007, 18 p.

21 Bouée-Ratp LA, Escriva JP, Mondenard JP. de, et al. « Sport & entreprise. Dopage et toxicomanies, quels liens, quelles réponses ? ». Acte du colloque, Paris, jeudi 12 novembre 1998, Paris, La Bouée-RATP, 1999, 69 p.

22 Luteyn-Wagrez A. Cannabis et travail. Thèse de doctorat de médecine, N°79, université Paris-V - René-Descartes, 2004, 129 p.

23 Petit B, Antonelli P, Nordmann F, et al. « La problématisation de l’alcool et des drogues en milieu de travail ». In : Harrisson D, Legendre C, eds. Santé, sécurité et transformation du travail. Réflexions et recherches sur le risque professionnel. Sainte-Foy (Québec) : Presses de l’Université du Québec, 2002 : 79-103.

24 MILDT. Conduites addictives et milieu professionnel. Documents pour le médecin du travail. 2007 ; (243-247).

25 MILDT. Conduites addictives et milieu professionnel. Rapport établi dans le cadre du Plan gouvernemental de lutte contre les drogues illicites, le tabac et l’alcool 2004-2008, Publié sur Internet : www.drogues.gouv.fr2007, 32 p.

26 Nisse C, Deveaux M, Société française de toxicologie analytique. Addiction et milieu professionnel. Ann Toxicol Analytique 2002 ; XIV(1) : 1-93.

27 Penneau-Fontbonne D, et al. « Conduites addictives et milieu de travail » (chapitre 23, p. 163-174). In : Reynaud M, Ades J, Balmes JL, et al., eds. Traité d’addictologie. Paris : Médecine-sciences Flammarion, 2006 ; [ Merci de compléter les auteurs à trois (800 p)].

28 Schwenk CR. Marijuana and job performance : comparing the major streams of research. J Drug Issues 1998 ; 28 : 941-70.

29 Thurin JM, Baumann N. Stress, pathologies et immunité. Paris : Flammarion Médecine-sciences, 2003 ; (287 p).

30 Trichard A, Danel T, Sobaszek A. Épuisement professionnel et consommation de psychotropes chez les médecins hospitaliers. Alcool Addictol 2005 ; 27(4) : 303-8.

31 Truchot D. Épuisement professionnel et burn-out. Concepts, modèles, interventions. Paris : Dunod, 2004 ; (265 p).

32 Walocha D, Villegier C, Dumont D, Druet-Cabanac M. Cannabis et travail. Alcool Addictol 2008 ; 30(2) : 147-54.


 

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