ARTICLE
Auteur(s) : Michel Hautefeuille
Psychiatre, praticien hospitalier, centre médical Marmottan, 17,
rue d’Aramillé, 75017 Paris
Lorsque nous parlons du dopage des cadres nous faisons état de
ces patients de plus en plus nombreux qui nous signalent consommer,
pour faire face à leurs obligations professionnelles, des
substances diverses et variées, licites ou illicites, plus ou moins
puissantes, pharmacologiquement actives ou non.
Mais il y a bien souvent confusion entre deux thèmes de
réflexion : toxicomanie et monde du travail d’une part et
dopage et monde du travail d’autre part.
Pendant de nombreuses décennies le monde de l’entreprise a été
abordé comme s’il s’agissait d’une entité indépendante, insensible
aux problématiques sociales environnantes. Le monde du travail
fonctionnerait en vase clos et secréterait ses propres lois, ses
propres valeurs et ses propres contraintes. Nous oublierions,
presque, qu’il est lui-même sous l’influence du fonctionnement
social au sens large du terme, des repères évolutifs qui
structurent notre société et des modes, des valeurs, des images et
des courants qui agitent celle-ci.
Il ne fallait donc pas s’étonner de retrouver en son sein des
particularités du fonctionnement social général.
Malgré tout, l’entreprise était considérée comme un sanctuaire à
la porte duquel s’arrêtaient toutes les dépendances des
salariés : alcool, et drogues par exemple. Cette
sanctuarisation était également nécessaire à la bonne image de
l’entreprise qui ne pouvait admettre de compter en son sein des
alcooliques ou des toxicomanes.
C’est cette réticence pour le moins qui explique l’extrême
difficulté qu’il y a eu à faire de la prévention de l’alcoolisme au
sein des entreprises par exemple. Le phénomène était nié soit parce
qu’aux dires des responsables d’entreprises, aucun salarié n’était
consommateur où à l’inverse parce que l’alcool était considéré
comme le moteur même de la performance de l’ouvrier. Il était
normal qu’il consommât sur son lieu de travail pour avoir l’énergie
nécessaire à l’accomplissement de la tache ou pour lutter contre le
froid notamment dans certains corps de métier comme celui du
bâtiment.
La problématique de l’alcool est très intéressante dans ce
contexte car elle montre les rapports ambigus du monde du travail
avec les produits psychotropes : la consommation en serait
interdite certes mais si elle est peu voyante et qu’elle participe
à la performance du salarié, la tolérance devient alors bien plus
grande. En fait tant que les choses sont invisibles, la tolérance
est quasiment totale. Il faut le clash, l’explosion, l’événement
incontournable pour que le problème soit pris en compte.
Cette cécité particulière est du même type que celle qui a
frappé les institutions sportives pendant des décennies. Même la
mort de Tom Simpson sur les pentes du mont Ventoux n’avait réussi à
lever le tabou. Dans le monde du sport comme dans le monde de
l’entreprise la primauté est donnée à la performance de l’individu
qu’il soit salarié ou sportif de haut niveau. C’est cette
similitude avec le sport qui m’a fait parler de dopage au quotidien
comme on parle de dopage sportif.
Pour bien comprendre ce qui se passe dans le monde de
l’entreprise il faut avoir en tête deux énormes changements qui, au
cours des deux ou trois dernières décennies, ont bouleversé notre
société.
La notion de compétition et de performance
Tout d’abord la compétition et la performance qui ont été depuis
quelques années élevées au rang de culte. L’essentiel n’est plus de
participer, notion passée, devenue ringarde (parfois même vécue
comme dangereuse) mais d’être le meilleur, celui qui assure en
permanence, en toutes circonstances, contre vents et marées. Ces
notions traversent le tissu social et ne sont pas spécifiques au
monde des salariés. C’est toute la société moderne qui s’articule
autour de ce nouveau culte. Il faut ainsi être performant dans
toutes les facettes de sa vie : dans son travail mais
également dans sa vie familiale, sociale, sexuelle. Celui qui
manque à ces nouveaux impératifs devient un looser, pire image
possible au sein d’une compétition. Ainsi des éléments considérés
il y a encore quelques années comme normaux, naturels et inhérents
à la condition humaine, sont pointés du doigt et considérés comme
pathologiques. Je veux parler par exemple, non pas de la dépression
mais de la tristesse ou du deuil. La tristesse et le deuil ont été
déclarés persona non grata dans nos sociétés modernes. Il n’y a
plus de place pour ce type de sentiments qui accèdent presque au
rang de maladie et dont l’affichage en société serait quasiment
devenu obscène. Dans ce contexte-là, rien d’étonnant à ce que les
marchés des antidépresseurs et autres anxiolytiques soient
particulièrement florissants. Même quelque chose d’aussi naturel
que le vieillissement est en train de devenir une maladie contre
laquelle il faudrait lutter si l’on a un certain respect pour
soi-même, une certaine conscience de l’image de son corps. C’est en
effet là un phénomène particulier où, au-delà de ce que nous venons
de décrire, l’absence de prise en compte de ces nouvelles
problématiques et l’absence de recours à de nouvelles
thérapeutiques seraient vécues comme un manque vis-à-vis d’une
certaine hygiène de base. Dans les années 1990 et dans les milieux
branchés de New York, ne pas être sous Prozac apparaissait comme un
manque de soin et d’estime de soi.
Nous comprenons aisément que ce qui est demandé à l’homme est
tout bonnement surhumain. Répondre à toutes les sollicitations,
s’efforcer d’entrer dans le cadre, correspondre aux attentes qui
sont présentées comme basiques à défaut d’être naturelles, allier
efficacité et longévité font que la vie quotidienne est devenue un
véritable parcours du combattant. Elle s’apparente à une
compétition de haut niveau : « Tous les jours j’étais en
finale de la coupe du monde », témoignait un patient, expert
en informatique.
Dans ce contexte où tout semble aller à l’inverse de l’évidence,
où il faut vieillir en restant jeune, où il faudrait être en deuil
sans être triste, et de bon commerce même si on ne le peut pas ou
si on ne le veut pas, où il faudrait donner de sa personne sans
jamais être fatigué, la réponse tout indiquée semble être la
pharmacologie. Véritable « cosmétique » de l’âme, la
pharmacologie met du baume là où est la douleur, replâtre les
failles et maquille les manquements.
La désacralisation du médicament
Cause ou conséquence de ce nouvel état de fait, le médicament a
progressivement perdu de son sens : nous assistons à une
désacralisation de celui-ci et à une perte de son statut magique.
Durant la majeure partie du XXe siècle, le médicament
s’inscrivait dans le cadre d’un raisonnement logique ou supposé tel
qui, partant de la reconnaissance de signes pathologiques,
permettait d’établir le diagnostic d’une affection, affection dont
le traitement correspondait à une pharmacopée précise. La prise de
médicaments se faisait dans le cadre d’une prescription médicale.
Ainsi, en dehors d’une situation de maladie, il n’était pas
question de consommer des médicaments. Au cours des années 1980
nous assistons à un bouleversement des pratiques. Les laboratoires
pharmaceutiques vont commercialiser des spécialités qui ne
correspondaient plus directement à des entités cliniques, et encore
moins à une démarche stricte de soin au sens classique du terme. Va
alors apparaître une catégorie assez floue de substances alliant
compléments de toute sorte aux médicaments de confort. Le but de
ces nouvelles molécules étant de venir à bout des tracas quotidiens
vécus comme de plus en plus insupportables, avec l’émergence d’un
nouveau postulat : à chaque tracas du quotidien, correspond
une réponse pharmaceutique.
Le patient devient alors un consommateur, un usager, et le
médicament a perdu sa fonction thérapeutique initiale.
Nous voyons se développer une nouvelle discipline, ce que Kramer
appelle la psychopharmacologie cosmétique, c’est-à-dire une
pharmacologie de l’adaptation, du paraître et de la normalisation.
Les laboratoires pharmaceutiques confrontés à cette demande vont
créer les outils permettant de répondre à celle-ci : vitamines
en tout genre, médicaments anti-stress, anti-vieillissement,
anti-fatigue, anti-impuissance, anti-etc. Un effort plus
particulier sera fait sur les médicaments psychoactifs et les
molécules améliorant les performances.
Tous les éléments sont alors réunis pour voir se développer les
pratiques de dopage. D’un côté une demande sociale forte de
performance et d’hyperadaptation. D’un autre côté des centaines de
milliers de salariés devant se plier à ces injonctions. Et au
milieu des outils nouveaux permettant, à ceux qui ne pourraient y
arriver naturellement, de rester dans la course.
Comment les cadres se dopent-ils ?
Les cadres qui viennent consulter au centre médical Marmottan
tiennent le même type de discours : « Je ne suis pas
toxicomane mais j’ai un problème avec l’utilisation de certains
produits. Et comme vous avez une certaine expérience dans la prise
en charge des problèmes d’usage et de dépendance je viens voir si
vous pouvez m’aider. »
Il nous raconte ensuite leur honte, leur solitude et leur
culpabilité vis-à-vis de leur consommation.
Bien souvent l’historique est le même également. Tout cela
commence par un passage à vide sanctionné par une symptomatologie
anxio-dépressive avec des troubles du sommeil associés. Bien
souvent le cadre consultera son médecin de famille qui lui
prescrira le traitement symptomatique adéquat ; Nous sommes
dans le premier temps de ce cursus, qui est le temps de la
médicalisation. Le traitement est suivi, les posologies sont
respectées, le patient est compliant. La majorité des patients
s’arrêteront à ce stade.
Mais certains vont déraper, persuadés qu’ils sont, qu’en
augmentant les doses ils iront encore mieux. Ils passent alors
d’une démarche de traitement à une pratique d’automédication.
L’inflation de la prise de médicaments répond toujours au même
souhait : se stimuler, être plus performant, être plus
imperméable au stress, être plus adapté. Tel le sportif de haut
niveau qui ne peut assurer sa charge de compétition sans le recours
à certaines substances, le salarié ne pourra répondre aux
sollicitations de son quotidien sans l’apport de ces produits, sans
ce dopage au quotidien. Le patient va faire sa propre prescription
et associer de façon anarchique et aléatoire antidépresseurs,
anxiolytiques et somnifères à des posologies largement supérieures
aux fourchettes hautes de l’AMM des produits en question.
Les effets secondaires et les associations antinomiques vont
amener le patient à un double constat d’échec : la dépression
et le sentiment d’échec de ne pouvoir assurer naturellement restent
dramatiquement présents auxquels s’ajoute l’épuisement lié à la
surcharge médicamenteuse.
À ce stade parfois, le patient vient consulter.
Mais certains d’entre eux vont essayer de se sortir de ce
marasme par l’ajout d’autres produits généralement
stimulants : caféine haut dosage (CHD en gélule), ou en
association (par exemple Guronsan®) éphédrine, mais aussi des
produits illicites tels que les amphétamines (le plus souvent
achetées via Internet) ou la cocaïne. À cette longue liste
s’ajoutent d’autres produits actifs sur les signes de stress (les
bêtabloquants par exemple), sans parler des multiples cocktails
survitaminés ou d’autres spécialités (corticoïdes, hormones de
synthèse, etc.).
Nous sommes également confrontés à des formes d’usage
spécifiques : ainsi la cocaïne sera utilisée sous forme de
micropointes mais tout au long de la journée, le but n’étant pas
d’être totalement explosé mais de maintenir tout au long de la
journée un niveau d’excitation constant et compatible avec le
milieu de travail. Il est évident qu’au soir d’une telle journée,
trouver le sommeil relève de l’exploit et d’une consommation
d’hypnotiques toujours plus élevée.
Le piège est d’autant plus implacable que, dans un premier
temps, l’utilisation de ces produits leur semble efficace. Le
quotidien de ces personnes se rapproche de la caricature que
j’avais intitulée « l’homo synthéticus » (Drogues à la
carte, Payot, 2002) avec, en fonction des heures et des jours, des
produits pour être en forme, des produits pour stimuler, puis des
produits pour calmer, d’autres pour dormir, ou enfin des produits
pour assurer dans des circonstances bien spécifiques (lutte contre
le jet-lag ou préparation à des rendez-vous par exemple).
Ces situations peuvent se pérenniser jusqu’au moment de
l’incident ou de l’accident qui va amener ces personnes à remettre
en cause leur fonctionnement et à prendre conscience du caractère
pathologique de leur recours aux substances pharmaceutiques.
Pourquoi les cadres se dopent-ils : les cadres et le
stress
Le terme de stress est devenu un terme presque indissociable de
l’idée de travail en entreprise et de cadre. Il prouve par là même
son implication dans le fonctionnement social moderne et les
contraintes inhérentes au fonctionnement de celui-ci. Qu’il soit
vécu de façon positive comme mobilisateur d’énergie, élément
indispensable à la motivation ou de façon négative comme inhibiteur
des potentialités de chacun, synonyme d’épuisement et de
dépression, cette notion de stress se trouve donc largement
rencontrée.
Mais comme tout terme à la mode celui-ci peut parfois perdre à
la fois de sa pertinence et de sa précision. C’est pourquoi il nous
paraît utile d’en redéfinir très rapidement l’historique et le
contenu.
Le terme de stress vient du latin stingere qui signifie
« rendre raide, serrer, presser ». Ce terme sera par la
suite présent dans la langue anglaise où il apparaît dès le
XIVe siècle (Robert Mannying).
Au XVIIe siècle, stress veut dire état de détresse et
renvoie à l’idée d’oppression, de dureté de la vie, d’adversité. Ce
terme évoluera, débouchant dès le XVIIIe siècle sur
l’idée de force, de pression, de charge et sera principalement
utilisé au XIXe dans les domaines de la physique et de
la mécanique par exemple en ce qui concerne l’étude de la
résistance des matériaux.
Fin XIXe, début XXe, les travaux de C.
Bernard sur la physiologie du corps humain puis de W. Cannon avec
la notion d’homéostasie, mettent en évidence la propriété du corps
à réagir aux agressions externes afin de maintenir ses équilibres
vitaux. Ces données vont amener à rechercher les causes de ces
déséquilibres et annoncent les travaux de Hans Selye.
En effet la notion moderne de stress est associée au nom de H.
Selye, physiologiste canadien d’origine autrichienne qui va étudier
les modifications psychophysiologiques consécutives à un choc
violent (traumatique ou opératoire). Ces modifications se
caractérisent par un état de tension aiguë qu’il appelle le stress,
état de tension aiguë de l’organisme obligé de modifier ses
défenses face à l’agression. L’ensemble de ces éléments sera
regroupé, dès les années 1950 sous la dénomination de Syndrome
Général d’Adaptation posant ainsi les bases d’une approche
biologique du stress. Après une première phase de choc que Selye
appelle réaction d’alarme, va survenir une phase de résistance. Le
problème c’est que l’adaptabilité n’est pas infinie et que, si le
stress perdure il va rapidement conduire à une phase d’épuisement
des réponses possibles. C’est ce parcours que suivront les patients
dont nous avons la charge.
Au-delà d’une approche neurobiologique, d’autres dimensions du
stress sont également bien présentes. Nous ne sommes pas tous égaux
devant une même situation stressante et l’approche biologique ne
peut pas rendre compte à elle seule de cette variabilité
individuelle.
Ainsi, selon Lazarus, le stress ne peut être envisagé par un
simple lien de cause à effet du type agent stressant → stress, mais
« il y a un phénomène perceptif dynamique et individuel plus
important que l’effet de l’agent provoquant le stress
lui-même ». La réaction à l’agent stressant serait également
fonction de la façon dont l’information est traitée et que le
traitement de cette information serait fonction de facteurs
individuels mais aussi contextuels et socioculturels. Cette
approche constituera une des axes de la prise en charge.
Ainsi le stress ressenti par le cadre sera constitué à la fois
d’un stress objectif, directement lié aux conditions de travail
mais aussi d’un stress subjectif lié à la lecture et au ressenti de
l’individu par rapport à sa situation professionnelle et
personnelle C’est cette lecture différente d’un sujet à un autre
qui explique la grande disparité des réactions enregistrées face à
une situation commune.
Cependant des éléments constants se détachent.
Ce qui apparaît au premier plan, c’est la situation de précarité
dans laquelle sont mis les cadres qui viennent nous consulter. Ce
sentiment qu’ils ont d’être interchangeables. Un chef d’entreprise
nous dit « Moi je gère mon personnel comme mon stock : en
flux tendu ». Cette précarité se rattache à des éléments
objectifs qui sont devenus de plus en plus, au fil des années,
soient abstraits, soient contradictoires.
Nous prendrons deux exemples.
Le premier concerne la concurrence. Il y a encore peu, la
concurrence était quelque chose d’objectif, de visible :
c’était le collègue briguant la même place, ou l’entreprise
intervenant dans le même champ. Cette concurrence était acceptable
parce que la notion de travail et de rendement pouvait être une
réponse, un élément stabilisateur, un point de repère. Le problème
actuel c’est que la concurrence est devenue une menace invisible,
presque abstraite. Quels que soient les efforts consentis par un
cadre et son entreprise, il y aura toujours quelqu’un au monde pour
faire la même chose à un coût moindre. Le spectre de la
délocalisation hante la vie du salarié en général et du cadre en
particulier avec ce sentiment de ne pas se battre à armes égales.
D’autre part, par le passé, le fait qu’une entreprise affiche de
bons résultats était synonyme de sécurité de l’emploi. L’actualité
montre que malheureusement, une entreprise même largement
bénéficiaire peut procéder à des licenciements. Ainsi la menace est
constante, bien souvent irrationnelle. Le cadre ne trouve en
situation de stress permanente jusqu’à atteindre son point de
rupture pour revenir à l’acception du XIXe siècle.
Le deuxième exemple concerne la pseudo-convivialité de
l’entreprise.
Dans l’entreprise moderne, tout le monde se côtoie dans une
apparente convivialité. Bien souvent, le tutoiement est de rigueur,
on s’appelle par son prénom, on s’inquiète de la vie familiale de
ses collègues, et comble de la liberté individuelle, le port de la
cravate est remis, timidement certes, en cause. Mais au-delà de
cette apparente décontraction, ce qui semble peser très fortement,
c’est l’obligation de ressembler à l’image du cadre idéal :
souriant, efficace, toujours affairé. Cette image peut d’ailleurs
être différente d’un pays à un autre : en France, un cadre
surbooké est un bon cadre ; en Allemagne, un cadre surbooké
est un cadre qui ne sait pas s’organiser.
Dans cette entreprise moderne, le cadre doit jouer la comédie du
bonheur : heureux en tout. Il est interdit de se plaindre, car
se plaindre c’est risquer de passer pour un gauchiste ou pire pour
un looser. Il se doit donc d’apparaître toujours en action, bardé
de la panoplie indispensable du cadre d’excellence :
ordinateur portable, téléphone portable, BlackBerry, tout cela
fonctionnant ensemble, donnant une image d’hyperoccupation synonyme
d’hyperefficacité où le temps serait la seule chose qui manquerait
à notre cadre modèle. Cet attirail est également un signe de
modernité et de pouvoir. Coups de téléphone évidemment urgents,
mail auxquels il faudrait répondre dans la minute, information
demandée par un collègue participent de la démonstration de son
utilité, de son efficacité et de son pouvoir. Avec une durée
moyenne du temps de travail (ou tout au moins de présence) passant
en 20 ans de 44 heures à 53 heures par semaine, le
cadre moderne est également constamment dérangé dans sa
concentration. On estime qu’un cadre moyen est dérangé toutes les 3
à 4 minutes par des collègues en quête d’information. Ainsi ce
« zapping professionnel » pour rependre la terminologie
des spécialistes de l’ergonomie du travail, est une des composantes
à la fois de l’image du cadre mais également de son stress, de son
épuisement et de son burn-out à venir. Les bureaux en open space
(grand espace séparé par des demi-cloisons) renforcent cette
tendance. Constamment sous le regard des autres, il faut maintenir
l’image : constamment disponible, constamment occupé. Le
concept d’open space est probablement une des formes les plus
achevées de la surveillance : tout le monde sous le regard de
tout le monde, surveillant tout le monde. C’est aussi à une
disparition de la spécificité de cadre à laquelle nous assistons.
Tout le monde étant plus ou moins cadre, les cadres ne cadrent plus
rien.
Quelques axes de prise en charge
La demande d’aide des cadres soumis à cette pression peut se faire
à tous moments du cursus que nous avons décrit précédemment. Cette
demande peut être déclenchée soit par un état d’épuisement extrême
soit par un épisode de violence auto ou hétéro-agressive.
Ainsi Thierry, âgé de 32 ans, directeur de vente dans une
entreprise de vente par correspondance. Il y a trois ans, il a été
chargé d’une mission d’exploration à l’étranger. En préparation à
celle-ci et parce qu’il se trouve fatigué, il consulte son médecin
généraliste. Tous les deux sont d’accord pour dire qu’il s’agit
d’un état dépressif qu’ils pensent réactionnel à sa surcharge de
travail. Le médecin lui prescrit un antidépresseur, et quelques
anxiolytiques. Très vite ce patient va arrêter les antidépresseurs
dont il ne perçoit aucun effet et va avoir une consommation
d’anxiolytique très inflationniste. Cette consommation entraînant
des moments de somnolence et des baisses de régime, Thierry sera
amené à les contrebalancer par des prises de plus en plus fortes de
caféine, puis par un mélange de caféine et d’éphédrine. L’insomnie
entraînée par l’effet excitant de ses consommations diurnes sera
« traitée » par un hypnotique puissant dans le cadre de
cette automédication dont nous parlions en début d’article. La
boucle est bouclée et chaque matin pour échapper aux effets de
l’hypnotique, Thierry démarre la journée par un cocktail
amphétamine-caféine-Vitamine C. Toutes ces consommations sont
faites évidemment à l’insu de ses supérieurs hiérarchiques ou de
ses collègues, mais également à l’insu de sa femme, de ses enfants
et de ses proches. Thierry est plutôt bien considéré, employé
modèle, performant, toujours prêt à innover, même si quelques
sautes d’humeur étonnent parfois ses collègues. Tout fonctionnera
ainsi pendant près de deux ans et demi. Jusqu’au jour où, épuisé,
déprimé, Thierry fera une tentative de suicide sur les lieux même
de son travail, le jour de la signature du contrat avec l’étranger
dont il avait été l’instigateur.
Ce qui frappe dans ce type de cas, c’est la cécité apparemment
totale qui touche l’environnement de ces patients, tant au niveau
familial que professionnel. Ces patients se sentent seuls, sans
personne vers qui se retourner. Ils pensent bien souvent que leur
consommation relève du vice et qu’ils sont les seuls à être dans ce
cas. Ils se déprécient par rapport à leurs collègues qui à leurs
yeux sont des modèles d’équilibre et d’efficacité. Ils prennent
tous ces produits pour assurer le quotidien, c’est-à-dire en un mot
pour être normaux. L’autre sentiment qui domine est celui de la
honte. Honte de ne pas être le personnage qu’ils montrent aux
autres, honte d’avoir recours à toute une palette de produits et
donc de tricher, honte de devoir utiliser des produits dans des
situations qui ne le méritent pas forcément. Honte de façon plus
globale de l’échec et du gâchis que cela représente. « Je ne
suis pas ce que les gens croient. »
Pendant une période assez longue, ces personnes utilisent des
produits en relation directe avec leur travail et ne prennent rien
par exemple pendant les week-ends ou les vacances. Ce n’est que
lorsqu’ils se mettront à déraper, à avoir une consommation
régulière avec une absence totale de contrôle qu’ils prendront
conscience du piège dans lequel ils se trouvent.
Ainsi, la demande de prise en charge se fait en fin d’un
parcours de plusieurs années. Ils sont déprimés, fatigués,
désabusés. De plus leur démarche est rendue difficile car ils ont
le sentiment d’être atteints d’une maladie honteuse. La prise en
charge aura alors une triple orientation.
L’inventaire des consommations
L’inventaire des consommations est intéressant tout d’abord parce
qu’il est révélateur du mode d’utilisation des produits :
certains vont avoir une démarche assez obsessionnelle avec des
prises à heures fixes et des doses constantes. Cela leur semble
être la preuve de la maîtrise. D’autres vont agir de façon
apparemment plus désordonnée cédant souvent au besoin immédiat ou à
la panique. Dans les deux cas nous constatons qu’il y a
généralement une sous-estimation de la consommation réelle. C’est
pourquoi nous leur demandons dès le début d’établir une
« feuille de route » sur laquelle ils inscrivent, au fur
et à mesure, de la journée ce qu’ils prennent, à quelle heure et à
quelle dose.
Il n’est pas dans notre intention de supprimer toute médication.
L’état de dépression ou d’angoisse présenté par le patient
nécessite une décision thérapeutique. Dans cet inventaire nous
serons amenés à garder certains médicaments, à en supprimer
d’autres, à revenir à des posologies adaptées et à convaincre notre
interlocuteur des méfaits de l’automédication. Cet ajustement est
généralement assez facile à obtenir de la part du patient dans la
mesure où il ne s’agit pas de toxicomanie médicamenteuse. Ces
patients ne sont pas des toxicomanes. En effet le toxicomane
utilise des produits pour les effets qu’ils procurent. Nous
pourrions dire que, dans ce cas, le produit est une fin en soi.
Chez les dopés du quotidien, le produit n’est qu’un moyen pour
parvenir à l’efficacité, la concentration et l’adaptation
recherchées. Les cas auxquels nous sommes confrontés relèvent plus
de la mauvaise habitude ou de la prise panique de médicaments Les
patients sont globalement d’accord pour que nous les aidions à y
remédier et sont preneurs de toute solution autre que
médicamenteuse.
Le médicament reprend sa place d’outil thérapeutique prescrit
dans une intention d’efficacité sur des symptômes reconnus et
étiquetés : angoisse, dépression, insomnie.
L’aménagement immédiat du quotidien
Nous avons vu précédemment que la réaction et la sensibilité au
stress pouvaient être très variables d’un individu à l’autre. Ce
sera le second axe de la prise en charge.
Tout d’abord évaluer avec le patient ce qu’il peut faire pour
diminuer le stress qu’il subit. Cela passe par une redéfinition des
enjeux réels ou supposés de sa vie professionnelle. Bien souvent
les situations auxquelles le patient est soumis ne sont pas aussi
objectivement stressantes qu’il veut bien le croire. Le patient se
met lui-même une pression qui n’est ni nécessaire, ni
justifiée.
Ensuite, il lui faudra apprendre à gérer la part incontournable
de stress qui existe dans toute situation de travail et à faire de
ce stress non pas un élément inhibant et pathogène, mais un élément
moteur de sa vie professionnelle. Une énergie nouvelle à mettre à
disposition de ses compétences.
Cela peut se traduire bien sûr par des demandes d’aménagement de
sa charge de travail voire de changement de poste voire même de
changements radicaux en terme professionnel.
Ces deux premiers éléments de prise en charge peuvent être mis
en place assez rapidement et nécessitent un travail de quelques
semaines ; L’effet de feed-back positif joue alors un rôle
important dans la mesure où le patient commence à noter des
améliorations tant dans ses consommations que dans sa vie
quotidienne et notamment dans sa relation aux autres.
La prise en charge ou l’orientation pour un abord global
Toute cette approche doit aboutir à une prise en charge
psychologique plus globale abordant notamment les questions de la
confiance et de l’estime de soi. Souvent l’histoire de ces patients
est marquée par un a priori initial d’échec inéluctable. C’est la
peur de l’échec qui les a amenés à ce type de consommation et
d’enfermement.
Il leur faudra donc sortir de cette peur, sortir également de la
honte qu’ils ressentent d’avoir trompé leur monde, d’avoir pu, par
l’intermédiaire de quelques produits, donner le change en
produisant une image d’eux-mêmes qui leur paraît, à distance,
totalement factice. Nous constatons alors que l’avancement de ce
type de travail sur soi, ira de paire avec une baisse significative
voire même un arrêt complet de toute consommation de
psychotropes.
Conclusion
Nous avons tout lieu de penser que le type de situations dont nous
venons de parler ne va pas cesser de sitôt. Bien au contraire.
L’évolution du monde du travail, la mondialisation des enjeux et
des intérêts économiques nous laissent à penser que, notamment dans
certains secteurs, tout cadre sera interchangeable et de ce fait
plus ou moins corvéable. Dans ce contexte, nous voyons mal
pourquoi, les plus fragiles d’entre eux, n’auraient pas de plus en
plus souvent recours à une « aide », une béquille ou une
anesthésie pharmacochimique.
Actuellement, dans les entreprises, le climat général est au
déni. Acceptant à peine de parler, et encore de façon relativement
récente, des problèmes d’alcoolisation de leurs employés, la
majorité des entreprises ne peut actuellement aborder celui des
substances psychoactives et encore moins parler de dopage. Comme,
fut un temps, dans le sport de haut niveau, l’institution même nous
semble complice de ce qui se passe en son sein : certains
employeurs n’étant pas totalement dupes des conditions de
performances de certains de leurs cadres.
C’est aussi dans cette optique qu’il faut interpréter la
tentation de confondre ces comportements particuliers de dopage
avec cette entité précise qu’est le workaholisme. Dans les
comportements que nous venons de décrire il ne nous semble pas que
le travail soit l’objet même de ces dépendances, qu’il soit le
produit frénétiquement recherché. Bon nombre de patients ont vu
leur pathologie disparaître par un simple changement de poste ou
par une baisse consentie de leur activité. Les patients qui
viennent nous voir se disent victimes des comportements qu’ils ont
mis en route pour répondre soit au stress, soit à une estime de soi
défaillante, soit, de façon transitoire pensaient-ils, pour gérer
une charge de travail qu’ils n’attendaient pas et dans la majorité
des cas qu’ils ne recherchaient pas.
Cette différenciation entre workooliques et dopés du quotidien
est bien évidemment importante en terme clinique, mais elle l’est
également en terme de lecture sociale. En effet considérer tous les
dopés du quotidien comme des workaholiques reviendrait à
individualiser une pratique générée en réalité par un
environnement. Cette approche permettrait de dédouaner l’entreprise
et de lui restituer sa pureté originelle dont nous parlions en
introduction. Nous en reviendrions alors à la case départ ce qui
serait une erreur clinique mais également stratégique en terme
d’implication que pourraient avoir les mesures de prévention,
d’information et d’aide aux employés.
Références non citées
1 Dossier « La santé au risque du travail ». Travail et
emploi 2003 ; 96 : 130 p.
2 Dossier « Drogues et travail : un très mauvais
ménage ». Travail et sécurité 2007 ; 678 :
56 p.
3 Angel P. « Drogues dans l’entreprise », p.
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