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Édouard Zarifian


l'Information Psychiatrique. Volume 84, Number 5, 479-80, Mai 2008, In memoriam

DOI : 10.1684/ipe.2008.0344


Author(s) : Alain Gérard, Jean-Charles Pascal .

ARTICLE

Auteur(s) : Alain Gérard, Jean-Charles Pascal

Françoise et Édouard vivaient depuis quelques années près de la mer, pas loin du port, dans une maison douce remplie de livres, de famille et d’amitiés diverses. Édouard repose depuis plus d’un an dans ce petit cimetière d’Ouistreham où ses amis l’ont accompagné alors que, pour beaucoup, les larmes se mêlaient à la pluie. Dans l’église où nous étions regroupés, nous avions entendu quelques minutes plus tôt ces mots écrits par Victor Hugo et qu’il avait choisi de nous faire entendre : « Je crois aux forces de l’esprit, je ne vous quitterai pas. »

Depuis, souvent nous pensons à lui et aux siens. Au point d’éprouver l’envie d’écrire… pour ne pas, nous non plus, le quitter : son jeu avec la vie ne s’arrêtait jamais. Les hommages qui ont suivi sa disparition ont été nombreux, émouvants, et peut-être devrions-nous admettre que tout a été dit, écrit. Et quand bien même…

Bientôt, l’organisation de la psychiatrie, et plus globalement l’organisation des soins et de la médecine française à partir des conclusions des états généraux de l’Organisation de la santé, sera redéfinie. Bientôt, une 28e réforme visera à réduire le déficit de la Sécurité sociale. Bientôt, des repères « officiels » cliveront maladie et souffrance, soins et assistance, responsabilité économique de l’État et responsabilité économique du citoyen.

Nous sommes nombreux à tenter d’y voir clair. Beaucoup d’entre nous aimeraient, dans le discours des responsables, plus de sincérité. Édouard Zarifian nous manque, et s’il nous manque, ce n’est pas seulement dans sa résistance à accepter une hégémonie du champ neurobiologique présenté parfois comme modèle universel de l’humain, mais aussi pour sa capacité à penser et à anticiper.

Parce qu’Édouard était un égoïste généreux, il prenait le temps de tout lire et souvent d’approfondir. Il n’incarnait pas seulement un ton, un style, un plaisir communicatif à réfléchir ensemble, mais plutôt une sorte de résistance au « prêt-à-penser ». Il avait rencontré précocement la biologie qui l’avait fascinée, mais ne lui avait pas suffi, puis il avait réinvesti, ne s’étant jamais éloigné de la clinique, le champ psychopathologique dans un véritable « chemin de Damas » où il s’est engagé avec passion.

Édouard Zarifian était un voyageur. Interne des hôpitaux de Paris en 1967, c’est à l’université de Clermont-Ferrand qu’il est nommé en 1980 professeur de psychiatrie et de psychologie médicale. Puis c’est à Caen, en 1984, qu’il devient titulaire de la chaire de psychiatrie et de psychologie médicale.

Au cours de son parcours exceptionnel, Édouard aura eu des enracinements successifs, des émerveillements renouvelés, anticipés, programmés, ou de hasard. Sa réflexion intellectuelle concernant l’acte de soigner semblait à certains funambulesque. Car la médecine qu’il défendait s’inscrivait dans la biologie, dans la génétique, dans la psychologie, mais aussi dans les espaces de tension de notre tissu social, dans ses solidarités et dans ses foisonnements de vie.

Édouard ne se résignait pas à ce jeu à somme nulle que la condition humaine propose à certains moments de l’histoire. Parce qu’il voulait faire bouger le monde par sa base, il écrivait pour les citoyens et pas seulement pour ses pairs : « Être fidèle à des valeurs, bien sûr, mais ne pas ankyloser sa pensée, n’être jamais rivé dans une position, être mobile et se mobiliser. »

Certaines prises de position lui ont valu quelques rares inimitiés. Nous savons tous depuis longtemps que les psychotropes, aussi utiles soient-ils en psychiatrie, n’ont pas vocation à traiter la misère du monde.

Nous avions le plaisir, depuis si longtemps, de partager ses gourmandises qu’aujourd’hui encore il n’est jamais très loin des actualités que nous croisons. Quand le ballet mystérieux des étoiles du Michelin nous annonce que l’une d’entre elles, après avoir survolé le château d’If, s’est posée sur les fourneaux du Petit Nice, nous pensons à lui. Nous savons qu’il se serait réjoui qu’une autre étoile soit revenue chez Marc Meneau à l’Espérance de Vézelay. Aurait-il préféré La Graine et le Mulet ou Quatre minutes ? Difficile à dire. Il aurait en tout cas rencontré Éric Vigne et ses cinquante questions concernant le livre et l’éditeur (Éditions Klincksieck).

Édouard était plus assuré de ses questions que de ses certitudes. Il peut être rassuré, il a transmis à beaucoup le plaisir des questions, et depuis son absence, les hypothèses fleurissent. Il aurait dû rester plus longtemps parmi nous pour poursuivre son rôle d’incitateur de pensée ; c’est en fait le seul reproche que nous lui ferons.


 

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