ARTICLE
Auteur(s) : Alain Gérard, Jean-Charles Pascal
Françoise et Édouard vivaient depuis quelques années près de la
mer, pas loin du port, dans une maison douce remplie de livres, de
famille et d’amitiés diverses. Édouard repose depuis plus d’un an
dans ce petit cimetière d’Ouistreham où ses amis l’ont accompagné
alors que, pour beaucoup, les larmes se mêlaient à la pluie. Dans
l’église où nous étions regroupés, nous avions entendu quelques
minutes plus tôt ces mots écrits par Victor Hugo et qu’il avait
choisi de nous faire entendre : « Je crois aux forces de
l’esprit, je ne vous quitterai pas. »
Depuis, souvent nous pensons à lui et aux siens. Au point
d’éprouver l’envie d’écrire… pour ne pas, nous non plus, le
quitter : son jeu avec la vie ne s’arrêtait jamais. Les
hommages qui ont suivi sa disparition ont été nombreux, émouvants,
et peut-être devrions-nous admettre que tout a été dit, écrit. Et
quand bien même…
Bientôt, l’organisation de la psychiatrie, et plus globalement
l’organisation des soins et de la médecine française à partir des
conclusions des états généraux de l’Organisation de la santé, sera
redéfinie. Bientôt, une 28e réforme visera à
réduire le déficit de la Sécurité sociale. Bientôt, des repères
« officiels » cliveront maladie et souffrance, soins et
assistance, responsabilité économique de l’État et responsabilité
économique du citoyen.
Nous sommes nombreux à tenter d’y voir clair. Beaucoup d’entre
nous aimeraient, dans le discours des responsables, plus de
sincérité. Édouard Zarifian nous manque, et s’il nous manque, ce
n’est pas seulement dans sa résistance à accepter une hégémonie du
champ neurobiologique présenté parfois comme modèle universel de
l’humain, mais aussi pour sa capacité à penser et à anticiper.
Parce qu’Édouard était un égoïste généreux, il prenait le temps
de tout lire et souvent d’approfondir. Il n’incarnait pas seulement
un ton, un style, un plaisir communicatif à réfléchir ensemble,
mais plutôt une sorte de résistance au « prêt-à-penser ».
Il avait rencontré précocement la biologie qui l’avait fascinée,
mais ne lui avait pas suffi, puis il avait réinvesti, ne s’étant
jamais éloigné de la clinique, le champ psychopathologique dans un
véritable « chemin de Damas » où il s’est engagé avec
passion.
Édouard Zarifian était un voyageur. Interne des hôpitaux de
Paris en 1967, c’est à l’université de Clermont-Ferrand qu’il est
nommé en 1980 professeur de psychiatrie et de psychologie médicale.
Puis c’est à Caen, en 1984, qu’il devient titulaire de la chaire de
psychiatrie et de psychologie médicale.
Au cours de son parcours exceptionnel, Édouard aura eu des
enracinements successifs, des émerveillements renouvelés,
anticipés, programmés, ou de hasard. Sa réflexion intellectuelle
concernant l’acte de soigner semblait à certains funambulesque. Car
la médecine qu’il défendait s’inscrivait dans la biologie, dans la
génétique, dans la psychologie, mais aussi dans les espaces de
tension de notre tissu social, dans ses solidarités et dans ses
foisonnements de vie.
Édouard ne se résignait pas à ce jeu à somme nulle que la
condition humaine propose à certains moments de l’histoire. Parce
qu’il voulait faire bouger le monde par sa base, il écrivait pour
les citoyens et pas seulement pour ses pairs : « Être
fidèle à des valeurs, bien sûr, mais ne pas ankyloser sa pensée,
n’être jamais rivé dans une position, être mobile et se
mobiliser. »
Certaines prises de position lui ont valu quelques rares
inimitiés. Nous savons tous depuis longtemps que les psychotropes,
aussi utiles soient-ils en psychiatrie, n’ont pas vocation à
traiter la misère du monde.
Nous avions le plaisir, depuis si longtemps, de partager ses
gourmandises qu’aujourd’hui encore il n’est jamais très loin des
actualités que nous croisons. Quand le ballet mystérieux des
étoiles du Michelin nous annonce que l’une d’entre elles, après
avoir survolé le château d’If, s’est posée sur les fourneaux du
Petit Nice, nous pensons à lui. Nous savons qu’il se serait réjoui
qu’une autre étoile soit revenue chez Marc Meneau à l’Espérance de
Vézelay. Aurait-il préféré La Graine et le Mulet ou Quatre
minutes ? Difficile à dire. Il aurait en tout cas rencontré
Éric Vigne et ses cinquante questions concernant le livre et
l’éditeur (Éditions Klincksieck).
Édouard était plus assuré de ses questions que de ses
certitudes. Il peut être rassuré, il a transmis à beaucoup le
plaisir des questions, et depuis son absence, les hypothèses
fleurissent. Il aurait dû rester plus longtemps parmi nous pour
poursuivre son rôle d’incitateur de pensée ; c’est en fait le
seul reproche que nous lui ferons.
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