ARTICLE
Auteur(s) : Eduardo Mahieu1, Martin
Reca2
1AP-HP, Hôpital Armand Trousseau, Service de
Génétique et d’Embryologie médicales, Université Pierre et Marie
Curie-Paris 6 EA 1533 75012 Paris, France
2Institut Pasteur Unité Reproduction, Fertilité et
Populations
En France, depuis quelques années déjà, la société, les
institutions, les individus, prêtent une attention préoccupée au
phénomène migratoire. Celui-ci revêt en ce moment des allures
d’urgence. Cependant, il faut dire que ce n’est pas une situation
nouvelle, comme ne sont pas nouveaux la réthorique, les
dispositions et les dispositifs qu’on manifeste à son égard. Mais
nous savons aussi qu’avec le sens et le sort qui sont réservés à
l’immigration, la polarité de l’événement n’est pas jouée
d’avance : elle change selon les circonstances historiques,
les cycles économiques et les esprits du temps. Ce n’est pas non
plus une situation propre à la France : très certainement,
elle est toujours déjà là, depuis que les humains, impulsés par un
atavisme farouche, ne cessent de migrer.
Toutefois, quelque chose est propre à notre époque : avec la
modernité le problème glisse au centre des questions de
gouvernement. La condition de l’homme moderne est « la
mobilité », comme celle de sa marchandise est la circulation.
Jusqu’à dessiner l’essence d’une géographie humaine. Si l’on
accepte de s’excentrer un peu, l’Argentine peut nous fournir un
exemple paradigmatique : la quintessence imaginaire du pays
est constituée par le phénomène migratoire selon toutes ses
variantes. Tout d’abord, à la fin du XIXe siècle,
l’immigration constitue le moment fondateur. L’Hotel de Inmigrantes
et son image romantique aux bords du Río de la Plata figurent
l’emblème d’un avenir ouvert pour tous les gens « de bonne
volonté qui veuillent habiter sur le sol argentin »3, car à chaque fois tout se joue sur le
prédicat qu’on attribue au sujet migrant. Bien plus dérangeant et
sans image, l’Instituto Etnico Nacional dépendant de la Dirección
de migraciones est chargé, au tournant de la moitié du
XXe siècle, de séparer le bon grain de l’ivraie
immigratoire et de veiller à l’identidad nacional4. Puis, dans les années 1970, le réfugié
politique à Paris imagé dans les films, illustre l’exil et la
résistance contre les Olympes5 de la
dictature militaire. Enfin, dans la première décennie du
XXIe siècle, dépourvue de l’ironie nobiliaire du
prédicat politique, l’émigration silencieuse économique découvre en
chair propre ce que veut dire indocumentado, à l’image de tant
d’autres gens du monde dont un simple bout de papier est le
dispositif déterminant. Alors, chaque situation impose une nouvelle
subjectivation et une implication différente de la clinique
psychiatrique et de sa pratique thérapeutique.
En l’espace d’un siècle, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de
ses frontières, un Argentin peut par sa mobilité extraordinaire
passer d’immigré à colon, homme d’affaires, princesse aux Pays Bas,
exilé, banni, disparu, sans-papiers. Autant de situations qui, à
n’en pas douter, n’ont pas de subjectivation univoque. Confronter,
récupérer, comparer autant de dispositifs avec leurs incidences sur
la subjectivité, sur la clinique psychiatrique et ses pratiques, se
servir de la multiplicité de ces expériences dans notre ici et
maintenant, tel est l’esprit avec lequel nous avons constitué ce
dossier6.
Prise dans le cerceau des frontières et de leurs vicissitudes
politiques, d’une part, et d’un universalisme de genre, d’autre
part, l’immigration impose sa vacillante réalité conceptuelle
(créant la figure de l’étranger, celui qui n’était pas dès le
début). Cerné par des topologies culturalistes et par des topiques
intrapsychiques, le phénomène de l’immigration impose au clinicien
le repérage d’une condition particulière et la singularité d’un
monde objectal bimodal qui donne un relief palpable à la figure de
l’altérité. Et c’est cette modalité conjointe du subjectif et du
social, entre exigence adaptative et sauvegarde de l’intime, qui
exigera de l’écoute du praticien une nouvelle éthique.
De la sinistrose à la liberté exercée, entre condamnation et
« chance », entre esprit ulyssien, filiations imaginaires
et arrachement nostalgique, entre clivages créateurs,
transformations métisses et obstacles récurrents, l’expérience de
ces transplantations et leur nature façonnent dynamiquement des
destins identitaires et peuvent – parfois − proposer des variations
psychopathologiques, voire des formes caractérisées pouvant
constituer une clinique particulière. Mais aussi, il y a l’autre,
les autres, ceux qui restent et ceux qui accueillent, chez qui la
figure du migrant exige des remaniements également identitaires et
suscite des réactions, individuelles ou collectives, de sympathie
curieuse ou de méfiance ; eux aussi sont partie intégrante de
cette clinique qui nous occupe.
Bien que radicalement différents – la migration et l’exil –, l’un
évoquant davantage la mise en acte des scènes fantasmatiques et
l’autre, le traumatisme : la recherche désirante du « je
m’en vais » contre le mandat terrorisant du « tu t’en vas
(ou tu meurs) », nous avons maintenu l’articulation classique
de ces deux expériences, moins pour adhérer d’emblée à une
unification métaphorisante des deux termes, que pour réexplorer
leurs territoires communs et rouvrir le débat sur leurs différences
(psychopathologiques) en essayant de nouveaux développements. Pour
nous aventurer dans tous ces chemins de traverses, qui convoquent
la psychanalyse, la psychologie sociale, l’anthropologie clinique,
la nosologie psychiatrique et l’histoire des sciences, nous avons
la chance de compter dans ce dossier sur des auteurs
particulièrement compétents de par leur double engagement,
personnel et professionnel.
Complément de lecture
Agamben, 2007 Agamben G. Qu’est-ce qu’un dispositif?.
Paris : Rivages Poche, 2007.
Bleichmar, 2003 Bleichmar S. Douleur pays. L’Argentine sur
le divan. Paris : Editions Danger Public, 2003.
Laclau, 2005 Laclau E. On Populist Reason. London :
Verso, 2005.
Goni, 2002 Goni U. La auténtica Odessa. Buenos Aires :
Paidós, 2002.
Mas, 1984 Nunca Mas. Informe de la Comisión nacional sobre
la desaparición de personas. Buenos Aires : Eudeba, 1984.
3 Comme le dit encore le préambule de la
Constitution de la République Argentine “asegurar los beneficios de
la libertad para nosotros, para nuestra posteridad y para todos los
hombres del mundo que quieran habitar en el suelo
argentino”.
4 Le contenu de la “Circular 11”, rédigée
par un ministre des Affaires étrangères en 1938, est resté secret
jusqu’à ce jour. Elle n’a été abrogée qu’en juin 2005.
5 El Olimpo est l’un des plus de 300
centres clandestins de détention mis en place lors de la dictature
militaire entre 1976 et 1983.
6 Tel a été l’esprit du colloque “Clinique
des migrations et de l’exil” organisée à la Maison de l’Amérique
latine le 28 juin 2007 par l’Association franco-argentine de
psychiatrie et de santé mentale
(psy.francoarg.asso.free.fr).
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