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Exil et migration


l'Information Psychiatrique. Volume 83, Number 9, 733-5, novembre 2007, Editorial

DOI : 10.1684/ipe.2007.0254


Author(s) : Eduardo Mahieu, Martin Reca .

ARTICLE

Auteur(s) : Eduardo Mahieu1, Martin Reca2

1AP-HP, Hôpital Armand Trousseau, Service de Génétique et d’Embryologie médicales, Université Pierre et Marie Curie-Paris 6 EA 1533 75012 Paris, France

2Institut Pasteur Unité Reproduction, Fertilité et Populations

En France, depuis quelques années déjà, la société, les institutions, les individus, prêtent une attention préoccupée au phénomène migratoire. Celui-ci revêt en ce moment des allures d’urgence. Cependant, il faut dire que ce n’est pas une situation nouvelle, comme ne sont pas nouveaux la réthorique, les dispositions et les dispositifs qu’on manifeste à son égard. Mais nous savons aussi qu’avec le sens et le sort qui sont réservés à l’immigration, la polarité de l’événement n’est pas jouée d’avance : elle change selon les circonstances historiques, les cycles économiques et les esprits du temps. Ce n’est pas non plus une situation propre à la France : très certainement, elle est toujours déjà là, depuis que les humains, impulsés par un atavisme farouche, ne cessent de migrer.

Toutefois, quelque chose est propre à notre époque : avec la modernité le problème glisse au centre des questions de gouvernement. La condition de l’homme moderne est « la mobilité », comme celle de sa marchandise est la circulation. Jusqu’à dessiner l’essence d’une géographie humaine. Si l’on accepte de s’excentrer un peu, l’Argentine peut nous fournir un exemple paradigmatique : la quintessence imaginaire du pays est constituée par le phénomène migratoire selon toutes ses variantes. Tout d’abord, à la fin du XIXe siècle, l’immigration constitue le moment fondateur. L’Hotel de Inmigrantes et son image romantique aux bords du Río de la Plata figurent l’emblème d’un avenir ouvert pour tous les gens « de bonne volonté qui veuillent habiter sur le sol argentin »3, car à chaque fois tout se joue sur le prédicat qu’on attribue au sujet migrant. Bien plus dérangeant et sans image, l’Instituto Etnico Nacional dépendant de la Dirección de migraciones est chargé, au tournant de la moitié du XXe siècle, de séparer le bon grain de l’ivraie immigratoire et de veiller à l’identidad nacional4. Puis, dans les années 1970, le réfugié politique à Paris imagé dans les films, illustre l’exil et la résistance contre les Olympes5 de la dictature militaire. Enfin, dans la première décennie du XXIe siècle, dépourvue de l’ironie nobiliaire du prédicat politique, l’émigration silencieuse économique découvre en chair propre ce que veut dire indocumentado, à l’image de tant d’autres gens du monde dont un simple bout de papier est le dispositif déterminant. Alors, chaque situation impose une nouvelle subjectivation et une implication différente de la clinique psychiatrique et de sa pratique thérapeutique.

En l’espace d’un siècle, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de ses frontières, un Argentin peut par sa mobilité extraordinaire passer d’immigré à colon, homme d’affaires, princesse aux Pays Bas, exilé, banni, disparu, sans-papiers. Autant de situations qui, à n’en pas douter, n’ont pas de subjectivation univoque. Confronter, récupérer, comparer autant de dispositifs avec leurs incidences sur la subjectivité, sur la clinique psychiatrique et ses pratiques, se servir de la multiplicité de ces expériences dans notre ici et maintenant, tel est l’esprit avec lequel nous avons constitué ce dossier6.

Prise dans le cerceau des frontières et de leurs vicissitudes politiques, d’une part, et d’un universalisme de genre, d’autre part, l’immigration impose sa vacillante réalité conceptuelle (créant la figure de l’étranger, celui qui n’était pas dès le début). Cerné par des topologies culturalistes et par des topiques intrapsychiques, le phénomène de l’immigration impose au clinicien le repérage d’une condition particulière et la singularité d’un monde objectal bimodal qui donne un relief palpable à la figure de l’altérité. Et c’est cette modalité conjointe du subjectif et du social, entre exigence adaptative et sauvegarde de l’intime, qui exigera de l’écoute du praticien une nouvelle éthique.

De la sinistrose à la liberté exercée, entre condamnation et « chance », entre esprit ulyssien, filiations imaginaires et arrachement nostalgique, entre clivages créateurs, transformations métisses et obstacles récurrents, l’expérience de ces transplantations et leur nature façonnent dynamiquement des destins identitaires et peuvent – parfois − proposer des variations psychopathologiques, voire des formes caractérisées pouvant constituer une clinique particulière. Mais aussi, il y a l’autre, les autres, ceux qui restent et ceux qui accueillent, chez qui la figure du migrant exige des remaniements également identitaires et suscite des réactions, individuelles ou collectives, de sympathie curieuse ou de méfiance ; eux aussi sont partie intégrante de cette clinique qui nous occupe.

Bien que radicalement différents – la migration et l’exil –, l’un évoquant davantage la mise en acte des scènes fantasmatiques et l’autre, le traumatisme : la recherche désirante du « je m’en vais » contre le mandat terrorisant du « tu t’en vas (ou tu meurs) », nous avons maintenu l’articulation classique de ces deux expériences, moins pour adhérer d’emblée à une unification métaphorisante des deux termes, que pour réexplorer leurs territoires communs et rouvrir le débat sur leurs différences (psychopathologiques) en essayant de nouveaux développements. Pour nous aventurer dans tous ces chemins de traverses, qui convoquent la psychanalyse, la psychologie sociale, l’anthropologie clinique, la nosologie psychiatrique et l’histoire des sciences, nous avons la chance de compter dans ce dossier sur des auteurs particulièrement compétents de par leur double engagement, personnel et professionnel.

Complément de lecture

Agamben, 2007 Agamben G. Qu’est-ce qu’un dispositif?. Paris : Rivages Poche, 2007.

Bleichmar, 2003 Bleichmar S. Douleur pays. L’Argentine sur le divan. Paris : Editions Danger Public, 2003.

Laclau, 2005 Laclau E. On Populist Reason. London : Verso, 2005.

Goni, 2002 Goni U. La auténtica Odessa. Buenos Aires : Paidós, 2002.

Mas, 1984 Nunca Mas. Informe de la Comisión nacional sobre la desaparición de personas. Buenos Aires : Eudeba, 1984.

3 Comme le dit encore le préambule de la Constitution de la République Argentine “asegurar los beneficios de la libertad para nosotros, para nuestra posteridad y para todos los hombres del mundo que quieran habitar en el suelo argentino”.

4 Le contenu de la “Circular 11”, rédigée par un ministre des Affaires étrangères en 1938, est resté secret jusqu’à ce jour. Elle n’a été abrogée qu’en juin 2005.

5 El Olimpo est l’un des plus de 300 centres clandestins de détention mis en place lors de la dictature militaire entre 1976 et 1983.

6 Tel a été l’esprit du colloque “Clinique des migrations et de l’exil” organisée à la Maison de l’Amérique latine le 28 juin 2007 par l’Association franco-argentine de psychiatrie et de santé mentale (psy.francoarg.asso.free.fr).


 

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