ARTICLE
Auteur(s) : Jean
Benoist
Médecin et anthropologue, Professeur émérite, Université Paul
Cézanne, Aix-Marseille
La question de la stigmatisation n’est jamais neutre. Elle n’est
jamais un simple objet d’étude sociologique ou de réflexion
philosophique. Car le seul fait de la percevoir n’est ni de l’ordre
de l’entendement, ni de celui de la connaissance, mais de celui
d’une forme particulière de conscience, sans laquelle elle demeure
invisible.Et l’histoire en témoigne abondamment. Ce n’est que
rétrospectivement, avec la sensibilité qui nous est propre, que
nous la percevons dans des faits du passé de nos sociétés ou le
présent de sociétés autres. Porteuse de valeurs enracinées dans le
social et dans la culture, elle se fonde sur une vision du monde
qui traduit l’éthique dont elle procède. Aussi est-elle
indissociable de prises de position qui vont très généralement dans
le sens d’une lutte contre les situations de stigmatisation. Lutte
qui ne peut se cantonner au discours, à des opérations de marketing
car les conduites sont appuyées sur ces valeurs. On peut fort bien
refouler les propos stigmatisants, sans toucher en rien aux
valeurs : les injonctions normatives sont en fait des
interdictions de dire, non des influences sur la pensée. Aussi
devons-nous aller plus loin, en réfléchissant à la
fois sur :
- – les pratiques discriminatoires et leur
fondement : quels sont les modes de pensée en œuvre lors de la
discrimination et de la stigmatisation ?
- – les choix stratégiques et éthiques destinés à les
combattre : sur quels fondements se développe le refus des
stigmatisations ?
La maladie mentale, cas singulier d’une structure générale, pose de
plus la question, centrale pour elle, des rapports entre
stigmatisation et troubles mentaux.Entrons immédiatement dans le
vif du sujet, en plongeant dans l’une des situations où la
stigmatisation est fréquente et très difficilement vécue. Il ne
s’agit pas ici de psychiatrie, bien que le texte qui suit vienne
d’un psychiatre, Franz Fanon. Martiniquais, arrivant en France
métropolitaine, il reçoit le choc du regard sur son apparence
physique, et il écrit dans Peaux noires, masques blancs [1] :
« et puis il nous fut donné d’affronter le regard blanc. Une
lourdeur inaccoutumée nous oppressa. Dans le monde blanc, l’homme
rencontre des difficultés dans l’élaboration de son schéma
corporel. Transformé par le regard de l’autre ». Plus loin il
se dit « désorienté, incapable d’être dehors avec l’autre qui
impitoyablement m’emprisonnait, je me portais loin de mon être-là,
très loin, me constituant objet ». Puis la situation se
renverse, car chaque stigmatisé peut devenir stigmatisant, comme il
le constate : « en face de cette vieille paysanne de
73 ans, débile mentale en plein processus démentiel, je sens
s’effondrer les antennes avec lesquelles je touche et par
lesquelles je suis touché ». Jeu symétrique, où le regard venu
d’en haut écrase celui qui se porte vers celui qui croit être en
bas, c’est le médecin qui étiquette à son tour et prend une
attitude stigmatisante.Mais celui qui ressent la stigmatisation
avec des antennes aussi sensibles que celles de Fanon peut aussi
réagir à l’opposé. Au lieu d’exprimer directement une douleur, il
la retourne en affirmation de soi, tel cet autre Martiniquais, Aimé
Césaire, qui y puise les sources du mouvement de la négritude.
Refusant l’autostigmatisation, qui consiste à intérioriser
l’étiquette posée par l’autre, il se défend par l’offensive.Mais ce
renversement est-il possible alors que la maladie mentale est en
elle-même un handicap, et surtout un fardeau qui disqualifie son
porteur lorsqu’il se révolte ?
Rapports entre discrimination et santé mentale
Ces rapports vont dans deux directions. À la pathologie mentale
comme source de discrimination, fait écho l’effet de toutes les
conduites discriminantes et de tous propos stigmatisants sur la
santé mentale de leurs victimes.
Or, les connaissances en ces domaines sont bien moins claires
que ne tient pour certain le discours courant. En effet, modes et
représentations, morales et idéologies s’emparent du sujet et
concluent par l’expression de certitudes, alors que les travaux qui
essaient de se tenir à l’écart des pressions idéologiques sont
beaucoup plus nuancés. Or, il ne suffit pas d’appuyer les actions
sur les certitudes militantes pour leur donner des chances
d’aboutir durablement.
Une méta-analyse récemment publiée [2] fait le point sur la
question et montre combien on est loin des certitudes scientifiques
dans ce domaine. Après avoir passé en revue la considérable
littérature médicale sur les effets de la stigmatisation sur la
santé mentale des groupes discriminés, Mak et al. [2] ont retenu 49
publications (incluant 52 recherches) qui se prêtaient bien à une
telle méthode. Ils constatent d’emblée une grande divergence des
auteurs quant aux conclusions, allant de ceux qui relèvent un
impact important de la stigmatisation sur la santé mentale de ses
victimes, à ceux qui trouvent au contraire que la stigmatisation
affecte peu la santé mentale.
L’analyse elle-même montre une corrélation, assez faible (28)
entre stigmatisation et santé mentale, corrélation plus forte
lorsque la discrimination porte sur des traits physiques ou sur une
maladie (sida), plus faible si elle porte sur des éléments sociaux
(orientation sexuelle), et encore plus faible s’il s’agit de
pathologie mentale, toutes ces corrélations étant plus fortes en
Europe et en Australie qu’aux États-Unis. Il est d’ailleurs
difficile, à propos des personnes souffrant auparavant de
pathologie mentale, d’évaluer le rôle des déficiences cognitives
dans leur réaction à la stigmatisation : elles pourraient
avoir paradoxalement un effet protecteur contre les agressions du
milieu.
Mak et al. [2] relèvent quelques points faibles qui perturbent
la comparaison. C’est d’abord la diversité des échelles de
discrimination. Aucune échelle ne fait pour le moment consensus et
il y a là une question qu’il est nécessaire de régler. Il en va de
même des indicateurs d’incidence sur la santé mentale. Les auteurs
semblent les choisir un peu au hasard, les uns retenant des
indicateurs positifs (échelle d’estime de soi, évaluation de la
qualité de vie par exemple), d’autres des indicateurs négatifs
(évaluation d’état dépressif, d’isolement social), d’autres enfin
combinant les deux types d’indicateurs ?
Au-delà des questions que pose ce bilan, d’autres problèmes
restent empreints d’incertitudes. Peut-on évaluer les différences
interindividuelles de vulnérabilité à la stigmatisation, à
l’autostigmatisation ? Ne pourrait-on pas poser en ce domaine
la question de la résilience ? Quelle conduite entraîne la
stigmatisation chez la victime ? Se place-t-elle souvent dans
une réaction qui fait du discriminé un discriminant, du stigmatisé
un stigmatisant, en particulier dans les relations
interethniques ? L’attention doit se porter aussi sur les
groupes et associations d’anciens malades. À quels critères répond
l’inclusion ou non d’un individu dans une association ? Qui y
est acceptable ? Si certains ne parviennent pas à s’y insérer,
ne sont-ils pas alors victimes d’une sorte de stigmatisation en
cascade ? Sujet délicat, mais sur lequel on ne peut fermer les
yeux, ne serait-ce que pour rendre plus pertinente l’action des
associations.
La stigmatisation apparaît ainsi comme un vaste champ de
recherche, encore très ouvert. Quiconque souhaite éviter à son
propos un discours idéologique, dont on sait bien qu’il ne durera
que le temps d’une mode, pour ancrer plus solidement des
comportements et des attitudes qui puissent limiter, voire effacer,
les agressions sociales auxquelles conduisent les discriminations,
doit s’attacher à promouvoir ces recherches.
Logiques en œuvre dans la discrimination
Il s’agit ici d’esquisser, malheureusement assez superficiellement,
le tableau des logiques sociales qui soutiennent les
stigmatisations.
Édifier l’image d’une autre personne exige que soient retenues
puis reconnues quelques caractéristiques qui permettent de tracer
cette image. Ces caractéristiques opèrent alors comme des
indicateurs d’appartenance, comme des moyens d’assigner une
identité sociale à celui qui est ainsi reconnu. Caractéristiques
qui ont donc, au sens littéral, un pouvoir discriminant.
La logique classificatoire qui est ici en action change de
nature lorsque tel ou tel indicateur cesse de n’être qu’un
identificateur. Il est alors affecté d’une valeur, généralement
négative et devient marque défavorable, stigmate. Et il assigne
alors une identité sociale dévalorisée.
Le stigma, la stigmatisation sont donc des indicateurs
d’identité, ce qui les insère dans une réalité perçue comme
objective, mais ils sont transformés en signes porteurs de valeur
par une codification sociale. Et là prend place une articulation
fondamentale : dans la foulée des indicateurs, cette
codification sociale est à son tour perçue comme objective, ce qui
donne au stigmate et à la stigmatisation de son porteur une force
d’évidence. Bien plus, il est à peu près constant que les
indicateurs sont perçus de façon très dominante comme ne procédant
pas d’une définition sociale ou culturelle, mais bien d’une réalité
naturelle (hérédité, organicité d’une pathologie, liens entre
comportement et substrat biologique normal ou pathologique). En
naturalisant la culture, en transférant le stigmate d’une catégorie
idéologique à une catégorie de connaissance, on le légitime et on
le fixe. Il est donc fort superficiel de ne l’aborder qu’en termes
de psychologie individuelle et de ne le combattre que par des
formules et par des interdits, car c’est occulter le fait qu’il est
profondément enchâssé dans la construction sociale de ce qui est
vécu comme une connaissance.
Mais sur quoi et où s’enracine la stigmatisation ? Trois
champs semblent les plus importants :
- – La peur. Peur devant ce qui menace ou semble menacer.
Qu’il s’agisse de la contagion (un « pestiféré » est un
stigmatisé social) ou de la violence. Des traits physiques, des
paroles, des conduites, des faits du passé (tels que la folie ou la
délinquance) deviennent des indicateurs de menace. Et, comme tels,
ils marquent leur porteur et induisent envers lui la perception
d’une différence négative, ils l’assignent à un statut
dévalorisé.
- – L’anomalie. L’étrangéité de l’étranger (comment
peut-on être persan ?) fait guetter les signes par lesquels il
peut menacer. Non seulement menacer physiquement mais, surtout, par
ses choix, ses conduites, ses valeurs, contester les valeurs sur
lesquels la société où il arrive organise ses propres choix, ses
propres conduites, ses propres valeurs : il est menaçant par
son être même. On dit couramment que la différence enrichit. Dans
le vécu le plus quotidien, elle semble au contraire contester
chacun, au risque de le dépouiller de ce qui lui est propre, ne
serait-ce qu’en lui montrant que ce qu’il croyait absolu (sa
religion, sa langue, sa morale, ses goûts) n’est que relatif. Cette
réaction est plus fondamentale, plus spontanée que celle qui, issue
d’une réflexion consciente, voit dans la différence un apport. Et
elle pousse à faire des indicateurs de différences des
stigmates.Cette étrangéité est celle de tous les
« différents », ceux qui le sont par la morphologie de
leur corps, par exemple s’ils sont déformés par une maladie, ou
différents par la couleur de leur peau ou les traits de leur
visage. Au-delà de la morphologie, tous ceux avec qui les
interactions ne sont pas prévisibles (les étrangers, les fous, les
délinquants), ceux qui diffèrent par leur comportement et qui
ne jouent pas selon les règles du jeu social local.
- – La régulation sociale. Ces rejets ne sont pas le fait
de pulsions individuelles ; ils ont une fonction sociale. Ils
font partie des mille ressources qu’use une société pour construire
la pression qui la régule. Cette régulation sociale s’effectue tout
aussi bien à travers la pression de la mode, qu’il s’agisse des
vêtements ou des idées, que par les voies plus agressives de la
moquerie, du commérage, stigmatisations qui sont le résultat d’une
évaluation sociale des écarts d’apparence ou de conduite.
La stigmatisation s’appuie donc sur une forme de connaissance du
social, qui s’exprime par des stéréotypes. Il est de coutume de
dénoncer ces stéréotypes. Mais une dénonciation masque souvent
l’absence de réflexion sur la nature de ce qui est dénoncé. Si les
stéréotypes, notamment en matière de relations sociales, de
perception de l’autre, sont si tenaces, c’est qu’ils ont justement
à la fois un fondement et une fonction. La morale qu’ils tracent
est en fait le soutien d’un certain ordre de la société. Plutôt que
de les écarter avec mépris, sachons voir en eux une sociologie
vernaculaire, essayons de comprendre le fonctionnement de cette
sociologie et de démonter les enchaînements d’observations et de
pensée qui la construisent, à l’écart de la sociologie
« savante ».
Quelle est la logique en cause dans la construction des
stéréotypes et dans l’adhésion à ce qu’ils expriment ? On
peut, dans un premier temps retenir deux composantes
essentielles :
- – Tout indice devient un indicateur. Ce qui signifie que
toute particularité accessible à la perception (aspect physique,
comportement) ou à la connaissance (éléments biographiques :
traitement psychiatrique, délinquance, etc.) est assortie d’un halo
d’inquiétudes, voire de menaces potentielles, qui ne sont pas
pensées en termes de probabilité (par exemple, un condamné a
x % de chances de récidiver) mais en termes de certitudes (un
condamné est un récidiviste en sursis d’un nouveau délit). Dans
cette pensée binaire, inaccessible à la nuance qu’introduit une
pensée probabiliste, chaque signe devient pathognomonique. D’où une
formulation sans alternative du type : fou = toujours violent.
Or les campagnes contre la stigmatisation entrant dans le jeu
doivent souvent se placer dans une logique analogue, mais aux
conclusions opposées : discours du « jamais » opposé
à celui du « toujours », discours qui les fragilise sur
le fond mais auquel elles ne peuvent échapper faute d’être
incomprises.
- – Cet absolu se retrouve dans la pensée sur le temps.
Toute empreinte est indélébile. L’individu qui a fait tel acte, ou
qui a eu telle maladie, ne peut plus en sortir. Car cet épisode de
son passé l’a transformé à jamais. Ce qui pouvait n’être qu’un
épisode est devenu l’expression d’un inchangeable état. Et
l’événement passé, qui indique au plus l’éventuelle probabilité de
telle ou telle conduite, est perçu comme le révélateur d’une
essence qui l’a entraîné et qui entraînera d’autres actes
analogues.
Comment la lutte contre les discriminations, et plus encore
contre leur fixation en stigmatisation, peut-elle affronter le fort
pouvoir de conviction de ces logiques ? On peut, certes,
refouler le « dire » et cela allège au moins la pression.
Mais les certitudes n’en sont pas affectées. Il est plus
fondamental de parvenir à changer le regard et à combattre
l’essentialisme qui attache à un individu une nature, individuelle
ou culturelle, qui conduit à le mépriser, le craindre ou l’évincer.
On atteint d’ailleurs là une limite à la prise en compte
systématique de la « culture » car, comme le souligne
Alice Desclaux « la limite est parfois ténue et mouvante entre
une attention particularisante qui favorise la prise en compte des
spécificités, et une distinction qui offre un substrat à la
stigmatisation » [4]. Tout engagement dans cette direction
peut avoir des effets pervers : l’insistance sur ce qu’il
convient de regarder autrement est d’abord insistance sur le fait
de le regarder, sans aucune garantie quant à la nature du regard
ainsi attiré. En circonscrivant un groupe avec plus de netteté, on
peut même fonder son identité sur un stigmate. Et est-ce libérer
d’un stigmate que de le souligner ? La discrimination positive
elle-même ne peut-elle pas agir à son tour comme une pesanteur plus
que comme l’effacement d’un fardeau ?
Fondements d’une éthique qui s’oppose aux discriminations
Pourquoi, dans une société donnée et à une époque donnée de son
histoire, accepte-t-on telle conduite, alors qu’à d’autres moments
on refuse la même conduite ? Pourquoi et au nom de quoi ce
qu’une société accepte est-il inacceptable à une autre ?
Sans entrer dans le débat sur la réalité d’un droit naturel, on
peut au moins constater ce manque d’universalisme. Et, au gré des
circonstances, ce va-et-vient en matière de « morale »
collective… Aussi l’éthique de la lutte contre la destigmatisation,
même si elle est loin de faire consensus chez nous malgré le
« politiquement correct » qui masque bien des
divergences, doit-elle être explorée avec un certain soin.
Certes, on peut d’abord prendre en compte des raisons médicales.
Même si les études, comme on l’a vu plus haut, demeurent encore
imprécises, tout semble prouver que la stigmatisation est un poids
qui écrase les malades et accable les individus sains qui lui sont
soumis. Déstigmatiser fait donc partie de l’arsenal préventif et
thérapeutique. Bien plus, le soin va désormais au-delà de la
maladie et il ne s’agit plus seulement pour le psychiatre de
combattre le mal mais de rendre le malade à la société et la
société au malade. La lutte contre sa stigmatisation s’insère de ce
fait au sein de l’accomplissement du soin.
Mais reprenons la question à sa base. Comment s’est édifiée à
notre époque une éthique qui s’oppose si explicitement à la
stigmatisation des malades mentaux ? Comment, la conscience
aiguë de cette stigmatisation s’est-elle autant
développée ?
Une pensée de Marcel Gauchet éclaire bien la question.
« C’est, écrit-il, l’intégration de la folie sous le signe de
la ressemblance, son incorporation dans la définition même de
l’humain qui enlève désormais toute légitimité à la
discrimination » [3]. De ce fait, le signe que la société
percevait comme stigmate n’indique plus un contraste anormal entre
son porteur et une humanité qui en est indemne, mais seulement une
variation au sein d’une même humanité. Il ne peut plus être affecté
d’un coefficient négatif, car ce serait contester l’incorporation
de son porteur dans la définition même de l’humain. Ainsi, ce qui
fondait bien des conduites sociales, au nom de la lutte contre les
déviances et de façon générale contre les dissemblances jugées
inacceptables, devient-il caduc. Ce sont les conduites sociales de
lutte contre les déviances qui deviennent à leur tour condamnables,
voire la notion de déviance elle-même. Le rejet de la régulation
sociale place au premier plan l’affirmation de l’individu comme
souverain de lui-même et comme résistant à toute définition sociale
de ses rôles et de ses conduites.
Il est clair que cet axe fort qui parcourt nos sociétés se
heurte à des oppositions, car il apparaît comme une force de
dissolution de points forts de l’organisation sociale (comme la
famille), de l’identité (culturelle, sexuelle), de la défense des
individus (contre les menaces ou les actes venant d’autres
individus). De ce fait, une nouvelle pression sociale s’exerce
contre ces oppositions. Elle le fait au nom d’une morale qui trace
de nouvelles lignes de partage entre le bien et le mal, entre la
pensée acceptée car conforme à la définition du bien et la pensée
condamnée car exprimant le mal.
Et la pensée de la déstigmatisation est solidaire de ces
renversements. C’est à eux qu’elle doit sa force, bien qu’on puisse
fort légitimement l’accorder aussi à la pensée compassionnelle liée
en particulier au christianisme et à ses avatars socialistes.
Cependant, l’histoire montre bien que la compassion ne se manifeste
que lorsque ses effets sont acceptables au sein des rapports
sociaux.
Et c’est là que surgit une dernière question : quelle est
la « transculturalité » des valeurs et des choix
qu’impliquent des campagnes contre les discriminations et contre
les stigmatisations, en particulier dans le cas de la maladie
mentale ? Jean-Luc Roelandt affirme, avec une conviction
généreuse, que déstigmatiser concerne Armentières ou Nice, mais
aussi les Comores, Madagascar, le Maghreb ou la Mauritanie (en
énumérant des sites où ont eu lieu des enquêtes de son vaste
programme comparatif).
Réalité ou simple espoir ? Nous ne savons, mais quelques
doutes sont possibles. La pensée de la déstigmatisation est-elle
vraiment universelle ? Que l’on pense aux avatars de la
Déclaration universelle des droits de l’homme, tant dans les
réalités que de plus en plus dans les positions de certains pays et
de certains groupes religieux !
Plusieurs questions se posent à ce sujet. La frontière qui est
tracée face à la maladie mentale est-elle partout la même ?
Existe-t-elle partout, d’ailleurs car, dans bien des sociétés, on
ne distingue guère la pathologie mentale des autres pathologies,
voire des autres malheurs de l’existence. Et la discrimination est
plus globale. Elle porte sur celui dont le malheur devient une
menace pour tous. La pathologie mentale peut aussi construire une
différence positive dont la société use, comme elle le fait en
attribuant un pouvoir à ceux qui, ailleurs, sont classés comme
malades. De ce fait, peut-on généraliser l’affirmation reprise en
début de cette partie de ce texte selon laquelle la folie est
intégrée sous le signe de la ressemblance ?
Autre doute : l’individu est-il une valeur suprême dans
bien des sociétés, voire dans bien des secteurs de nos propres
sociétés ? Et la victime reçoit-elle toujours cette compassion
qui en fait dans nos sociétés et depuis une époque récente le
centre de l’attention secourable ? L’évolution du terme de
« victimologie » est à cet égard symptomatique. Dans
son usage le plus courant, celui des criminologues, il a longtemps
concerné la participation de la victime à ce qu’elle a subi :
la victime en est-elle vraiment innocente ou bien a-t-elle des
comportements et des réactions qui attirent le mal sur elle et en
amplifient les effets ? À l’opposé de cette victime coupable,
les travaux sociologiques récents s’engagent dans un sens
inverse : la victime devient une des « figures les plus
légitimes » d’une « société de compassion
désocialisée » et une véritable idéologie de la victime [5]
conduit à faire porter sur elle l’observation et la réflexion
sociologiques [6,7]. La stigmatisation devient d’autant plus
insupportable qu’elle accable celui qui est totalement innocent de
ce qu’il doit subir, enlevant cette part de déculpabilisation qui
accompagne les violences que légitimait la part de faute qu’on
faisait endosser à la victime. Témoin d’un regard nouveau, ce
changement nous amène directement à nous demander si nos efforts de
lutte contre la stigmatisation ont un fondement
universel ?
L’universel, en la matière, est-il un état de fait ou un projet
qui s’inscrit dans le sens de l’histoire ? Ou, au contraire,
un mouvement de pensée qui vise l’hégémonie ? Peut-être ne
sommes-nous que les porte-parole d’une époque, d’une culture ?
Ce n’est pas être pessimiste que de rappeler que tout choix moral,
éthique, est en fait un choix idéologique.
Références
1 Fanon F. Peaux noires, masques blancs. Paris : Le
Seuil, 1952.
2 Mak WWS, Poon CYM, Pun LYK, Cheung SF.
Meta-analysis of stigma and mental health. Soc Sci Med 2007 ;
65 : 245-61.
3 Gauchet M. La démocratie contre elle-même. Paris :
Gallimard, 2002.
4 Desclaux A. Stigmatisation, discrimination : que
peut-on attendre d’une approche culturelle? In : VIH/sida,
stigmatisation et discrimination : une approche
anthropologique. Etudes et rapports, série spéciale n° 20,
Division des politiques culturelles et du dialogue interculturel.
Unesco, 2003.
5 Soulez Larivière D, Eliacheff C. Le temps des
victimes. Paris : Albin Michel, 2007.
6 Fassin D, Rechtman R. L’Empire du traumatisme
enquête sur la condition de victime. Paris : Flammarion,
2007.
7 Yang LH, Kleinman A, Link BG, Phelan JC,
Lee S, Good B. Culture and stigma: adding moral
experience to stigma theory. Soc Sci Med 2007 : 1524-35.
|