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Freud aurait-il aimé ce début du XXI e siècle ? Quelques réflexions sur l’articulation entre psychanalyse et n


l'Information Psychiatrique. Volume 83, Number 2, 123-8, Février 2007, Neurosciences en 2007

DOI : 10.1684/ipe.2007.0094

Résumé   Summary  

Author(s) : Alain Braconnier, Bertrand Hanin , APEP, 11 rue Albert-Bayet, 75013 Paris.

Summary : Would Freud have liked the beginning of the 21st century? Reflections on the link between psychoanalysis and neurosciencesCan one examine, in the light of recently acquired knowledge in the field of neurosciences and cognitive neuropsychology, their points of convergence with or divergence from psychoanalysis? After the works of François Ansermet and Pierre Magistretti, this article is based on the contributions of E. Kandel, who defends the idea that a biology of the spirit can be used to support psychoanalysis (and vice versa), and on the proposals of L. Naccache concerning the neurocognitive approach to the Freudian unconscious. Today attention is focused on questions of the compatibility and incompatibility of the objects under study, and of the methods and the intelligibility of the different reference models. The neurosciences have gradually moved closer to psychoanalysis by orienting themselves towards what one might call the neuroscience of subjective experience.

Keywords : neurosciences, neuropsychology, psychoanalysis

ARTICLE

Auteur(s) : Alain Braconnier, Bertrand Hanin1

1APEP, 11 rue Albert-Bayet, 75013 Paris

Chacun sait que la démarche de Freud s’est toujours voulue scientifique. Sa relation du côté clinique à la psychiatrie et aux psychiatres et du côté scientifique aux données scientifiques de son époque est bien connue 1. Depuis 1980, de nombreux travaux tentent d’éclairer les psychiatres cliniciens sur les débats suscités par les nombreux modèles et théories qui sous-tendent leurs pratiques. Parmi ses travaux, il faut d’emblée citer ceux de Gérard Edelman, d’Antonio Damasio et, surtout, ceux du prix Nobel, Eric Kandel, chercheur en neurosciences et fortement intéressé par la psychanalyse. Après un intérêt initial pour la psychanalyse puis une longue expérience de chercheur, Eric Kandel propose une nouvelle biologie de l’esprit [5]. Se différenciant d’une biologie du cerveau ou même de la pensée et du comportement, cette nouvelle biologie de l’esprit s’appuie sur la démonstration que beaucoup d’avances en neurosciences convergent avec des questions que la psychanalyse soulève. De la découverte de la plasticité neuronale aux changements qu’une cure par la parole entraîne sur le fonctionnement cérébral comme le fait un traitement pharmacologique, Eric Kandel apporte de nombreux arguments pour considérer qu’aujourd’hui la biologie doit savoir se mettre au service de la psychanalyse et la psychanalyse au service de biologie. Dans le monde francophone, les réflexions de François Ansermet, psychanalyste et professeur de pédopsychiatrie, et de Pierre Magistretti, professeur de neurosciences, ont en 2004 [1] parfaitement tiré parti du nouveau paradigme que représente pour la psychiatrie le concept de plasticité : « De la plasticité découle l’évidence, à travers la somme des expériences vécues, que chaque individu se rend unique et imprédictif [...] Le concept de plasticité implique une convergence entre les traces psychiques et les traces synaptiques [...] Le concept de plasticité met en question l’ancienne opposition entre une étiologie organique et une étiologie psychique des troubles mentaux […] Nous proposons ainsi que la psychanalyse soit nouée aux neurosciences sur le concept de plasticité ». En France, dans une autre perspective, le livre de Lionel Naccache en 2006 [6] vient à point pour poser la question des rapports entre la perspective psychanalytique et la perspective « neurocognitive ».

De quoi parle-t-on ?

Sans aborder ici la question plus large des neurosciences, limitons-nous aux perspectives cognitive et psychanalytique. Lorsqu’on parle de perspective psychanalytique et de perspective cognitive, on est d’emblée frappé par une similitude, l’une et l’autre ne sont pas univoques, elles recouvrent, chacune dans leurs champs, des théories distinctes et des niveaux variés d’observation.

La perspective cognitive

Concernant la perspective cognitive, il faut différencier les modèles cognitivocomportementaux et la neuropsychologie cognitive. Alors que les modèles cognitivocomportementaux s’inscrivent dans le courant des théories de l’apprentissage et étudient des contenus de pensée conscients ou inconscients (au sens cognitif) et leurs modalités d’expression, la neuropsychologie cognitive, inscrite au sein des sciences cognitives, s’intéresse aux mécanismes élémentaires de la pensée (qui permettent d’agir, de communiquer, de ressentir des émotions) et à l’articulation entre cerveau (en particulier grâce à l’imagerie fonctionnelle) et actes de pensée.

L’hypothèse neurocognitiviste

L’hypothèse neurocognitiviste naît dans les années 1950 (Herbert Simon, Noam Chomsky, Marvin Minsky, John McCarthy…) et énonce que la cognition humaine (ou artificielle) « consiste à agir sur la base de représentations qui ont une réalité physique sous forme de code symbolique dans un cerveau (ou une machine). En plus du niveau de la physique ou de la neurobiologie, il existe donc un niveau symbolique distinct irréductible (celui du code) » [8]. De plus, puisque les symboles sont des éléments sémantiques, les cognitivistes postulent un troisième niveau proprement sémantique ou représentationnel (F. Varela, 1996). Il s’agit alors de s’interroger sur l’architecture du système cognitif. L’approche modulariste de Fodor en est la conception la plus répandue : la cognition serait organisée en sous-systèmes spécifiques (modules). La distinction entre processus cognitifs automatiques (échappant au contrôle du sujet et peu coûteux en ressources attentionnelles) et processus contrôlés (nécessitant une intention et une attention de la part du sujet) est également cruciale dans la compréhension des modalités de la cognition humaine, ainsi que dans les tentatives d’explication psychopathologiques.

La psychopatholoqie du point de vue neurocognitif

La psychopathologie constitue en retour un guide intéressant pour la question générale de la cognition humaine. La psychopathologie cognitive se propose ainsi d’identifier les dysfonctionnements cognitifs spécifiques d’un trouble mental et de les articuler de manière explicative, d’une part à notre connaissance clinique, de l’autre à notre savoir concernant les processus cérébraux. Ainsi, dans la psychopathologie de la schizophrénie, M.-C. Hardy-Baylé a montré le défaut d’utilisation de certains mécanismes cognitifs (prise en compte du contexte de la situation et attribution d’intention à l’interlocuteur et à soi-même) qui sous-tendrait le pattern clinique de la dissociation mentale. Par exemple, lorsqu’un mot ambigu est inséré dans une phrase, le schizophrène semble ignorer le contexte et interprète le mot dans son sens dominant (exemple : « tous les matins je prends ma serviette pour aller travailler au bureau »). Dans un autre champ clinique, les altérations des processus de communication qui constituent un des signes majeurs de l’autisme ont été rendus opérationnels grâce à la « théorie de l’esprit ». Celle-ci a été définie comme la capacité, acquise au cours du développement cognitif de l’enfant, de s’attribuer et d’attribuer à autrui des états mentaux, des intentions et des croyances. D’où l’idée que la psychopathologie cognitive pourrait (comme toute théorie explicative, peut-être) se donner comme moyen, mais aussi comme but, de repenser autrement la nosographie psychiatrique, non plus à partir de symptômes cliniques mais à l’aide d’une psychopathologie explicative [4]. Par ailleurs, si les troubles psychopathologiques sont reliés à des altérations cognitives, celles-ci peuvent devenir la cible des traitements, qu’ils soient pharmacologiques, cognitifs ou psychodynamiques.

La perspective psychanalytique

Concernant la « perspective psychanalytique », jusqu’alors beaucoup mieux connue des psychiatres, différents modèles, renvoyant à différentes métaphores, d’emblée surgissent. Alors que la première théorie des pulsions s’inscrit dans le courant des théories énergétiques de la fin du XIXe siècle, l’ensemble de la métapsychologie nous plonge dans une étude des mécanismes élémentaires du fonctionnement mental, comme par exemple « deuil et mélancolie » ou la description des « processus primaires et secondaires ». Depuis les découvertes freudiennes, plusieurs écoles de pensée psychanalytique ont surgi, chacune considérant que son approche permet une compréhension du psychisme et de ses troubles que les autres approches n’avaient pas permis de comprendre. Toutes ont néanmoins un point commun : la référence à l’inconscient.

Dans ses travaux récents, Daniel Widlöcher reprend une réflexion qu’il avait déjà introduite en 1986 dans un texte intitulé « Le parallélisme impossible » [11]. Il s’appuyait sur l’idée qu’il convenait de distinguer au moins trois corpus théoriques distincts qui ne se recouvraient que très partiellement dans la théorie psychanalytique : une théorie de la subjectivité qui concerne l’édification de l’individualité, une théorie de la cure qui concerne les processus associatifs, les processus de changement et de résistance aux changements et une troisième théorie concernant la description du fonctionnement mental inconscient et de ses lois d’organisation. Évidemment ces trois théories explicitent l’inconscient freudien : la spécificité humaine qu’il représente (la subjectivité), un de ses modes d’accès (l’association libre) et une de ses conséquences (la résistance au changement), un modèle de compréhension d’une fonction de l’esprit humain.

Une illustration des débats : qu’entend-on par « inconscient » ?

Comme chacun sait, les hypothèses psychanalytiques naissent à la fin du XIXe et au cours du XXe siècle (Freud, Abraham, Ferenczy, Mélanie Klein, Lacan, Bion…), énonçant que le psychisme humain nous est pour une part inaccessible et s’inscrit dans une quête de sens et d’interprétation du monde qui nous entoure. La question est de savoir s’il s’agit bien de « l’inconscient » dans ce qu’il a directement d’inaccessible et, si oui, de quel(s) inconscient(s) s’agit-il ? (descriptif, dynamique, structural… peut-on parler d’un inconscient originaire ?) ou d’une « essence profonde de notre conscience » comme le développe très intelligemment Lionel Naccache. L’étude des patients neurologiques, comme par exemple ceux atteints d’une cécité corticale ou d’une héminégligence confirme que l’esprit humain est capable de dissocier la performance et la conscience de la performance. Il peut par exemple, en cas de lésion hémisphérique droite, affirmer qu’il ne voit aucune différence entre deux photos de maison en tout point identique, à une exception près : la partie gauche de l’une des maisons est en flammes. Il ne voit donc pas logiquement en raison de sa lésion cérébrale la partie gauche de l’univers. Par contre, si la question suivante lui est posée : « ces maisons sont peut-être identiques, mais dites-nous tout de même dans laquelle vous souhaiteriez habiter », la majorité des patients choisit la maison qui n’est pas en flammes. Autrement dit, pour Lionel Naccache, le patient n’a pas conscience de l’existence de la maison en flammes mais l’information est traitée, jusqu’à son contenu sémantique. Elle détermine le comportement au cours d’un choix forcé. Lorsqu’en situation clinique nous confrontons le patient à ce qu’il dit explicitement, par un commentaire, une clarification ou une interprétation, n’avons-nous pas la même démarche, appuyer sur notre croyance en l’existence d’un inconscient, pour « forcer » le patient à comprendre le sens de ses actes ? En revanche, Lionel Naccache critique le besoin de recourir à l’inconscient au sens psychanalytique et à certaines de ses sources, en particulier le refoulement. Pour notre collègue neurologue chercheur, la psychanalyse est avant tout la première tentative sérieuse à avoir reconnu l’importance vitale dans notre existence non pas du « caché » mais de la quête de sens, qui est en fait simplement l’essence profonde de notre conscience et ne nécessite donc pas la référence à un univers psychique autre, l’inconscient psychanalytique.

Compatibilité et incompatibilité des objets étudiés, des méthodes, de l’intelligibilité

Lorsqu’on aborde ce sujet, la question est de savoir si les connaissances en neurosciences et celles de la neuropsychologie cognitive ne risquent pas d’être incompatibles avec certaines descriptions et certaines explications issues de la clinique psychanalytique. Citons à nouveau François Ansermet et Pierre Magistretti : « Dire que neurosciences et psychanalyse appartiennent à deux ordres hétérogènes ne signifie pas qu’elles soient sans rapport aucun… Reste à savoir comment deux ordres hétérogènes peuvent être articulés » [1]. Ses auteurs penchent pour l’hypothèse de l’intersection de ces deux champs hétérogènes, grâce à la question de la trace laissée par l’expérience, commune à ces deux ordres hétérogènes.

Cela pose d’emblée le problème d’un principe de compatibilité entre le champ des neurosciences, de la neuropsychologie cognitive et celui de la psychanalyse, c’est-à-dire de l’existence potentielle ou non de ponts entre ces deux champs de connaissances si distincts.

La question des ponts

Interrogeons-nous d’abord sur cette notion de ponts. Quand on parle de ponts, ne doit-on pas distinguer deux positions ?
  • les ponts qui peuvent apparaître entre deux événements : un événement psychologique et un événement physiologique (ou cérébral) ;
  • ou un pont entre deux énoncés de langage différents qui s’appliquent néanmoins à rendre compte d’un même événement.

Nous pourrions prendre comme exemple d’un pont entre deux événements, l’un psychologique et l’autre physiologique, celui des liens largement développés entre le sommeil paradoxal tel qu’il est étudié en physiologie et reconnu par des caractéristiques propres et la pensée onirique telle qu’elle est étudiée en psychologie et plus encore dans le déroulement d’une cure psychanalytique. Le pont entre ces deux événements contemporains dans le temps, le sommeil paradoxal et l’activité onirique, est expérimentalement validé. La question n’est néanmoins pas si simple lorsqu’on se penche non plus sur l’activité onirique au moment même de la phase paradoxale mais sur le récit de cette activité onirique dans lequel tout à coup le sujet déclare qu’il y a une partie du rêve qui lui échappe involontairement. Que se passe-t-il alors ? N’est-on pas obligé de prendre en compte une hétérogénéité plus grande entre le cerveau (le sommeil paradoxal) et le psychisme pouvant refouler ce qui le gêne ? Nous avons aujourd’hui un autre débat qui oppose ceux qui considèrent que l’on peut établir des liens entre les mécanismes du rêve et les circuits frontolimbiques comme Solms [10], établissant un nouveau pont, et ceux qui considèrent que le rêve et sa bizarrerie sont essentiellement un effet de chaos et non pas d’un travail d’élaboration du rêve (Holson, 2003), c’est-à-dire de liens. Ces derniers reprennent sous une autre forme les critiques de Michel Jouvet, à l’égard du point de vue freudien : le rêve a une fonction organisante pour le sujet humain, il est le gardien du sommeil. Pour les psychanalystes, le rêve ou plus exactement son récit est tout sauf un chaos. Dans ce second cas, l’idée d’un pont est rejetée.

En ce qui concerne un pont entre deux énoncés de langage qui s’appliquent à un même événement, on le constate fréquemment lorsque les uns parlent d’oubli (les neurophysiologistes ou les neuropsychologues) et les autres de refoulement (les psychanalystes). La question est de savoir si on se réfère au même événement lorsque l’on parle d’oubli et de refoulement ? Certes, les recherches récentes en neuro-imagerie sur la mémoire confirment à un niveau physiologique certaines théories freudiennes (Diego Centonze, 2005). Ces recherches montrent bien en effet que certains troubles psychopathologiques, comme par exemple les troubles obsessionnels compulsifs, concernent des activités neuronales liées à la mémoire, établissant un pont avec l’idée de Freud que les patients névrosés obsessionnels souffrent de réminiscence.

Si nous faisons l’hypothèse qu’il s’agit d’un même événement, que d’un côté on appelle oubli et d’un autre refoulement, nous sommes bien confrontés à deux langages différents, un langage matérialiste qui concerne la nature de l’activité mentale et un langage idéaliste ou psychologique qui concerne le mécanisme de l’activité mentale, reprenant la fameuse distinction entre le pourquoi et le comment. Cette distinction est loin d’être récente, rappelons les débats philosophiques entre le rationalisme et l’empirisme du XVIIe siècle. Il faut reconnaître que les énoncés psychanalytiques ne sont pas toujours clairs à ce niveau et ils nous amènent à penser que, beaucoup plus souvent peut-être que les psychanalystes le croient ou le veulent, ils passent d’un langage matérialiste à un langage idéaliste ou de la question du pourquoi à la question du comment, et inversement, sans toujours y apporter la rigueur épistémologique qu’idéalement on pourrait souhaiter. La confusion des langues n’est pas non plus toujours très bien repérée par les chercheurs dans ce domaine. Le passage entre action nerveuse et action mentale en est souvent ici un exemple du côté des neurobiologistes.

La question des méthodes

Au niveau des méthodes, n’y a-t-il pas une différence forte entre les neurosciences ou la neuropsychologie cognitive et la psychanalyse ? Parmi d’autres, les travaux d’Howard Shevrin et al. [9] soulèvent bien cette question. La méthode neuroscientifique repose sur l’observation des faits issus d’instruments extérieurs et indépendants de l’observateur. Il s’agit d’une véritable méthode expérimentale faisant appel à la réalité des faits tels qu’ils sont observés. La méthode psychanalytique, elle, repose sur une pratique, elle-même reposant sur une théorie, qui elle-même repose sur des métaphores disponibles à un moment donné. L. Brakel et H. Shevrin, quant à eux, ont proposé récemment que l’étude expérimentale des processus de pensées, reposant sur une similarité d’attribution entre deux images (formes ou attributs identiques) et une similarité de causalité (formes différentes mais enchaînements identiques) renvoie tout à fait à la distinction de Freud entre « processus primaire » et « processus secondaire », décrits à partir d’une tout autre méthode que la méthode expérimentale [2]. Autre exemple, J. Posener, en 1989, avait proposé de faire des liens entre la théorie du développement cognitif de Piaget dont on connaît la méthode de recherche, et en particulier le stade de la représentation préconceptuelle et la perspective psychanalytique sur le développement des relations d’objet au sens psychanalytique au cours des deuxième et troisième années de la vie marqué par la nature imaginaire, non intégrée et clivée des représentations mentales [7].

Prenons une autre illustration : dans son texte « Pulsions et destin des pulsions », Freud s’appuie sur une épistémologie générale, rigoureuse, propre aux sciences de la nature mais qui est sous-tendue par une théorie cherchant à introduire le concept de pulsion. Nous ne sommes évidemment plus du tout dans une méthode expérimentale. François Gantheret avait bien souligné, à propos de la pulsion de mort : « À une biologie qui tendrait à inscrire la psychanalyse comme science naturelle, Freud répond en dénaturant la biologie ». Cela amène donc les psychanalystes, comme Daniel Widlöcher le souligne à propos de l’inconscient structural, à utiliser certains modèles neurobiologiques, non pour créer de nouveaux modèles, mais pour justifier par analogie leurs propres modèles sous-tendus par leurs théories dans sa cohérence globale.

La question de l’intelligibilité

Enfin abordons la question du principe d’intelligibilité. Ne doit-on pas ici reprendre la fameuse distinction entre cause, en termes d’événement antécédent, et raison, en tant qu’attribution par le sujet à l’événement dont il parle ? Ici les recherches sur les patients cérébrolésés peuvent être citées. On peut évidemment distinguer la cause (un accident, une tumeur, etc.) et la lésion cérébrale, des symptômes qui s’ensuivent, y compris des symptômes cognitifs, donc des symptômes concernant la pensée et la pensée sur le handicap telle que le sujet peut l’énoncer. Là aussi, il serait sans doute utile de clarifier le mieux possible ce qui est présenté en termes de causalité, c’est-à-dire d’événement antécédent à un problème, et ce qui est présenté en termes d’attribution par le sujet ou par celui qui tend à comprendre ce que le sujet ressent. On peut en fait bien admettre que tout acte de pensée est produit par un cerveau et que la pensée d’un patient cérébrolésé sur son handicap sera en partie dépendante de l’activité de son cerveau, y compris de la lésion de ce cerveau ; simultanément, il est important d’affirmer qu’il n’y a pas de cerveau sans pensée, c’est-à-dire que le patient cérébrolésé est un être humain qui, certes avec un cerveau lésé, cherche à produire une pensée explicative sur sa pensée. À une intelligibilité reposant sur un événement à l’origine d’une atteinte localisable dans le cerveau, se substitue une intelligibilité reposant sur une dynamique associative, elle-même reposant non plus sur un événement mais sur une association mentale portant sur les traces psychiques qu’il suscite. Nous sommes passés d’un point de vue localisateur à un point de vue dynamique ou, en d’autres termes, d’une réalité externe à une réalité intrapsychique.

Conclusion

Beaucoup aujourd’hui souhaitent un rapprochement entre la psychanalyse et les sciences de l’esprit et même les neurosciences. Eric Kandel, prix Nobel de médecine, en est un des leaders dans le monde anglo-saxon. Mais si certains pensent que la psychanalyse et les neurosciences ont toutes les raisons de coopérer, puisqu’elles étudient la même réalité, le même objet, mais simplement selon des perspectives différentes, d’autres considèrent que ce rapprochement est utopique tant la nature de l’objet interdit toute possibilité de rapprochement puisque les uns et les autres ne parlent pas du même objet : « dans la mesure où deux sciences ne peuvent véritablement s’associer que sur la base de l’exigence épistémologique d’une identité de leur objet, la psychanalyse et les neurosciences sont vouées à garder leur distance » [3].

Au total, la métaphore d’un parallélisme impossible nous paraît particulièrement féconde car qui dit parallélisme impossible dit que deux lignes ne peuvent pas éternellement rester parallèles et qu’elles doivent donc à un moment ou à un autre se croiser, se superposer, se rencontrer ou s’approcher l’une de l’autre. Il nous semble aujourd’hui que la psychanalyse et les neurosciences se rapprochent pour soulever de nouvelles questions et qu’il est peut-être moins prématuré que par le passé de réunir ces deux champs de connaissance du sujet humain comme Freud le souhaitait à son époque. Il y a plus d’un siècle, Freud défendait l’idée que la biologie n’avait pas suffisamment progressé pour se confronter aux hypothèses psychanalytiques et que, par conséquent, il était « prématuré » de réunir ces deux champs d’abord du fonctionnement humain, cela ne voulait pas dire inconcevable. Aujourd’hui, comme le montrent de plus en plus de travaux récents, le temps est probablement venu de reconsidérer ce point de vue. Comme le défend Jean Sandretto dans la revue Topique citée en introduction, pour nous, Freud, à ce niveau, aurait aimé ce début du XXIe siècle.

Références

1 Ansermet F, Magistretti P. A chacun son cerveau. Paris : Odile Jacob, 2004.

2 Brakel L, Shevrin H. Anxiety, attributional thinking, and the primary process. Int Psychoanal 2005 ; 86 : 1679-93.

3 Chaperot C, Celacu V, Pisani C. Réflexions à propos des thèmes et des propositions de Kandel relatives aux liens possibles entre psychanalyse des neurosciences pour la défense d’une irréductibilité de l’objet. Evol Psychiatr (Paris) 2005 ; 70 : 131.

4 Hardy-Baylé MC. Apport de la psychologie cognitive à la psychiatrie. Evol Psychiatr (Paris) 1991 ; 56 : 121-31.

5 Kandel E. Psychiatry, psychonalysis, and the new biology of mind. Washington : America Psychiatry Publisher, 2005.

6 Naccache L. Le nouvel inconscient, Freud, Christophe Colomb des neurosciences. Paris : Odile Jacob, 2006.

7 Posener J. A cognitive perspective on object relation drive development and ego structure in the second and third yeas of life. Int J Psychoanal 1989 ; 70 : 627-43.

8 Saint-Georges C. Le modèle cognitiviste. In : Braconnier A, ed. Introduction à la psychopathologie. Paris : Masson, 2006 ; (dir.).

9 Shevrin H, Bond JA, Brakel LAW, Hertel RK, Williams WJ. Conscious and unconscious processes : psychodynamic, cognitive and neurophysiological convergences. New York : Guilford Press, 1996.

10 Solms M, Turnbull O. The brain and the inner world : an introduction to the neurosciences of subjective experience. New York : Other Press, 2003.

11 Widlöcher D. Le parallélisme impossible. In : Fédida P, ed. Communication et représentation. Paris : PUF, 1986 ; (dir.).

1 Nous recommandons la lecture à ce propos de la revue Topique (2004, n° 88) consacrée au thème « Psychanalystes et psychiatres »


 

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