ARTICLE
Auteur(s) : Alain Braconnier, Bertrand
Hanin1
1APEP, 11 rue Albert-Bayet, 75013 Paris
Chacun sait que la démarche de Freud s’est toujours voulue
scientifique. Sa relation du côté clinique à la psychiatrie et aux
psychiatres et du côté scientifique aux données scientifiques de
son époque est bien connue 1. Depuis
1980, de nombreux travaux tentent d’éclairer les psychiatres
cliniciens sur les débats suscités par les nombreux modèles et
théories qui sous-tendent leurs pratiques. Parmi ses travaux, il
faut d’emblée citer ceux de Gérard Edelman, d’Antonio Damasio et,
surtout, ceux du prix Nobel, Eric Kandel, chercheur en
neurosciences et fortement intéressé par la psychanalyse. Après un
intérêt initial pour la psychanalyse puis une longue expérience de
chercheur, Eric Kandel propose une nouvelle biologie de l’esprit
[5]. Se différenciant d’une biologie du cerveau ou même de la
pensée et du comportement, cette nouvelle biologie de l’esprit
s’appuie sur la démonstration que beaucoup d’avances en
neurosciences convergent avec des questions que la psychanalyse
soulève. De la découverte de la plasticité neuronale aux
changements qu’une cure par la parole entraîne sur le
fonctionnement cérébral comme le fait un traitement
pharmacologique, Eric Kandel apporte de nombreux arguments pour
considérer qu’aujourd’hui la biologie doit savoir se mettre au
service de la psychanalyse et la psychanalyse au service de
biologie. Dans le monde francophone, les réflexions de François
Ansermet, psychanalyste et professeur de pédopsychiatrie, et de
Pierre Magistretti, professeur de neurosciences, ont en 2004 [1]
parfaitement tiré parti du nouveau paradigme que représente pour la
psychiatrie le concept de plasticité : « De la plasticité
découle l’évidence, à travers la somme des expériences vécues, que
chaque individu se rend unique et imprédictif [...] Le concept de
plasticité implique une convergence entre les traces psychiques et
les traces synaptiques [...] Le concept de plasticité met en
question l’ancienne opposition entre une étiologie organique et une
étiologie psychique des troubles mentaux […] Nous proposons ainsi
que la psychanalyse soit nouée aux neurosciences sur le concept de
plasticité ». En France, dans une autre perspective, le livre
de Lionel Naccache en 2006 [6] vient à point pour poser la question
des rapports entre la perspective psychanalytique et la perspective
« neurocognitive ».
De quoi parle-t-on ?
Sans aborder ici la question plus large des neurosciences,
limitons-nous aux perspectives cognitive et psychanalytique.
Lorsqu’on parle de perspective psychanalytique et de perspective
cognitive, on est d’emblée frappé par une similitude, l’une et
l’autre ne sont pas univoques, elles recouvrent, chacune dans leurs
champs, des théories distinctes et des niveaux variés
d’observation.
La perspective cognitive
Concernant la perspective cognitive, il faut différencier les
modèles cognitivocomportementaux et la neuropsychologie cognitive.
Alors que les modèles cognitivocomportementaux s’inscrivent dans le
courant des théories de l’apprentissage et étudient des contenus de
pensée conscients ou inconscients (au sens cognitif) et leurs
modalités d’expression, la neuropsychologie cognitive, inscrite au
sein des sciences cognitives, s’intéresse aux mécanismes
élémentaires de la pensée (qui permettent d’agir, de communiquer,
de ressentir des émotions) et à l’articulation entre cerveau (en
particulier grâce à l’imagerie fonctionnelle) et actes de pensée.
L’hypothèse neurocognitiviste
L’hypothèse neurocognitiviste naît dans les années 1950 (Herbert
Simon, Noam Chomsky, Marvin Minsky, John McCarthy…) et énonce que
la cognition humaine (ou artificielle) « consiste à agir sur
la base de représentations qui ont une réalité physique sous forme
de code symbolique dans un cerveau (ou une machine). En plus du
niveau de la physique ou de la neurobiologie, il existe donc un
niveau symbolique distinct irréductible (celui du code) » [8].
De plus, puisque les symboles sont des éléments sémantiques, les
cognitivistes postulent un troisième niveau proprement sémantique
ou représentationnel (F. Varela, 1996). Il s’agit alors de
s’interroger sur l’architecture du système cognitif. L’approche
modulariste de Fodor en est la conception la plus répandue :
la cognition serait organisée en sous-systèmes spécifiques
(modules). La distinction entre processus cognitifs automatiques
(échappant au contrôle du sujet et peu coûteux en ressources
attentionnelles) et processus contrôlés (nécessitant une intention
et une attention de la part du sujet) est également cruciale dans
la compréhension des modalités de la cognition humaine, ainsi que
dans les tentatives d’explication psychopathologiques.
La psychopatholoqie du point de vue neurocognitif
La psychopathologie constitue en retour un guide intéressant pour
la question générale de la cognition humaine. La psychopathologie
cognitive se propose ainsi d’identifier les dysfonctionnements
cognitifs spécifiques d’un trouble mental et de les articuler de
manière explicative, d’une part à notre connaissance clinique, de
l’autre à notre savoir concernant les processus cérébraux. Ainsi,
dans la psychopathologie de la schizophrénie,
M.-C. Hardy-Baylé a montré le défaut d’utilisation de certains
mécanismes cognitifs (prise en compte du contexte de la situation
et attribution d’intention à l’interlocuteur et à soi-même) qui
sous-tendrait le pattern clinique de la dissociation mentale. Par
exemple, lorsqu’un mot ambigu est inséré dans une phrase, le
schizophrène semble ignorer le contexte et interprète le mot dans
son sens dominant (exemple : « tous les matins je prends
ma serviette pour aller travailler au bureau »). Dans un autre
champ clinique, les altérations des processus de communication qui
constituent un des signes majeurs de l’autisme ont été rendus
opérationnels grâce à la « théorie de l’esprit ».
Celle-ci a été définie comme la capacité, acquise au cours du
développement cognitif de l’enfant, de s’attribuer et d’attribuer à
autrui des états mentaux, des intentions et des croyances. D’où
l’idée que la psychopathologie cognitive pourrait (comme toute
théorie explicative, peut-être) se donner comme moyen, mais aussi
comme but, de repenser autrement la nosographie psychiatrique, non
plus à partir de symptômes cliniques mais à l’aide d’une
psychopathologie explicative [4]. Par ailleurs, si les troubles
psychopathologiques sont reliés à des altérations cognitives,
celles-ci peuvent devenir la cible des traitements, qu’ils soient
pharmacologiques, cognitifs ou psychodynamiques.
La perspective psychanalytique
Concernant la « perspective psychanalytique »,
jusqu’alors beaucoup mieux connue des psychiatres, différents
modèles, renvoyant à différentes métaphores, d’emblée surgissent.
Alors que la première théorie des pulsions s’inscrit dans le
courant des théories énergétiques de la fin du
XIXe siècle, l’ensemble de la métapsychologie nous
plonge dans une étude des mécanismes élémentaires du fonctionnement
mental, comme par exemple « deuil et mélancolie » ou la
description des « processus primaires et secondaires ».
Depuis les découvertes freudiennes, plusieurs écoles de pensée
psychanalytique ont surgi, chacune considérant que son approche
permet une compréhension du psychisme et de ses troubles que les
autres approches n’avaient pas permis de comprendre. Toutes ont
néanmoins un point commun : la référence à l’inconscient.
Dans ses travaux récents, Daniel Widlöcher reprend une réflexion
qu’il avait déjà introduite en 1986 dans un texte intitulé
« Le parallélisme impossible » [11]. Il s’appuyait sur
l’idée qu’il convenait de distinguer au moins trois corpus
théoriques distincts qui ne se recouvraient que très partiellement
dans la théorie psychanalytique : une théorie de la
subjectivité qui concerne l’édification de l’individualité, une
théorie de la cure qui concerne les processus associatifs, les
processus de changement et de résistance aux changements et une
troisième théorie concernant la description du fonctionnement
mental inconscient et de ses lois d’organisation. Évidemment ces
trois théories explicitent l’inconscient freudien : la
spécificité humaine qu’il représente (la subjectivité), un de ses
modes d’accès (l’association libre) et une de ses conséquences (la
résistance au changement), un modèle de compréhension d’une
fonction de l’esprit humain.
Une illustration des débats : qu’entend-on par
« inconscient » ?
Comme chacun sait, les hypothèses psychanalytiques naissent à la
fin du XIXe et au cours du XXe siècle
(Freud, Abraham, Ferenczy, Mélanie Klein, Lacan, Bion…), énonçant
que le psychisme humain nous est pour une part inaccessible et
s’inscrit dans une quête de sens et d’interprétation du monde qui
nous entoure. La question est de savoir s’il s’agit bien de
« l’inconscient » dans ce qu’il a directement
d’inaccessible et, si oui, de quel(s) inconscient(s)
s’agit-il ? (descriptif, dynamique, structural… peut-on parler
d’un inconscient originaire ?) ou d’une « essence
profonde de notre conscience » comme le développe très
intelligemment Lionel Naccache. L’étude des patients neurologiques,
comme par exemple ceux atteints d’une cécité corticale ou d’une
héminégligence confirme que l’esprit humain est capable de
dissocier la performance et la conscience de la performance. Il
peut par exemple, en cas de lésion hémisphérique droite, affirmer
qu’il ne voit aucune différence entre deux photos de maison en tout
point identique, à une exception près : la partie gauche de
l’une des maisons est en flammes. Il ne voit donc pas logiquement
en raison de sa lésion cérébrale la partie gauche de l’univers. Par
contre, si la question suivante lui est posée : « ces
maisons sont peut-être identiques, mais dites-nous tout de même
dans laquelle vous souhaiteriez habiter », la majorité des
patients choisit la maison qui n’est pas en flammes. Autrement dit,
pour Lionel Naccache, le patient n’a pas conscience de l’existence
de la maison en flammes mais l’information est traitée, jusqu’à son
contenu sémantique. Elle détermine le comportement au cours d’un
choix forcé. Lorsqu’en situation clinique nous confrontons le
patient à ce qu’il dit explicitement, par un commentaire, une
clarification ou une interprétation, n’avons-nous pas la même
démarche, appuyer sur notre croyance en l’existence d’un
inconscient, pour « forcer » le patient à comprendre le
sens de ses actes ? En revanche, Lionel Naccache critique le
besoin de recourir à l’inconscient au sens psychanalytique et à
certaines de ses sources, en particulier le refoulement. Pour notre
collègue neurologue chercheur, la psychanalyse est avant tout la
première tentative sérieuse à avoir reconnu l’importance vitale
dans notre existence non pas du « caché » mais de la
quête de sens, qui est en fait simplement l’essence profonde de
notre conscience et ne nécessite donc pas la référence à un univers
psychique autre, l’inconscient psychanalytique.
Compatibilité et incompatibilité des objets étudiés, des
méthodes, de l’intelligibilité
Lorsqu’on aborde ce sujet, la question est de savoir si les
connaissances en neurosciences et celles de la neuropsychologie
cognitive ne risquent pas d’être incompatibles avec certaines
descriptions et certaines explications issues de la clinique
psychanalytique. Citons à nouveau François Ansermet et Pierre
Magistretti : « Dire que neurosciences et psychanalyse
appartiennent à deux ordres hétérogènes ne signifie pas qu’elles
soient sans rapport aucun… Reste à savoir comment deux ordres
hétérogènes peuvent être articulés » [1]. Ses auteurs penchent
pour l’hypothèse de l’intersection de ces deux champs hétérogènes,
grâce à la question de la trace laissée par l’expérience, commune à
ces deux ordres hétérogènes.
Cela pose d’emblée le problème d’un principe de compatibilité
entre le champ des neurosciences, de la neuropsychologie cognitive
et celui de la psychanalyse, c’est-à-dire de l’existence
potentielle ou non de ponts entre ces deux champs de connaissances
si distincts.
La question des ponts
Interrogeons-nous d’abord sur cette notion de ponts. Quand on parle
de ponts, ne doit-on pas distinguer deux positions ?
- – les ponts qui peuvent apparaître entre deux
événements : un événement psychologique et un événement
physiologique (ou cérébral) ;
- – ou un pont entre deux énoncés de langage différents
qui s’appliquent néanmoins à rendre compte d’un même
événement.
Nous pourrions prendre comme exemple d’un pont entre deux
événements, l’un psychologique et l’autre physiologique, celui des
liens largement développés entre le sommeil paradoxal tel qu’il est
étudié en physiologie et reconnu par des caractéristiques propres
et la pensée onirique telle qu’elle est étudiée en psychologie et
plus encore dans le déroulement d’une cure psychanalytique. Le pont
entre ces deux événements contemporains dans le temps, le sommeil
paradoxal et l’activité onirique, est expérimentalement validé. La
question n’est néanmoins pas si simple lorsqu’on se penche non plus
sur l’activité onirique au moment même de la phase paradoxale mais
sur le récit de cette activité onirique dans lequel tout à coup le
sujet déclare qu’il y a une partie du rêve qui lui échappe
involontairement. Que se passe-t-il alors ? N’est-on pas
obligé de prendre en compte une hétérogénéité plus grande entre le
cerveau (le sommeil paradoxal) et le psychisme pouvant refouler ce
qui le gêne ? Nous avons aujourd’hui un autre débat qui oppose
ceux qui considèrent que l’on peut établir des liens entre les
mécanismes du rêve et les circuits frontolimbiques comme Solms
[10], établissant un nouveau pont, et ceux qui considèrent que le
rêve et sa bizarrerie sont essentiellement un effet de chaos et non
pas d’un travail d’élaboration du rêve (Holson, 2003), c’est-à-dire
de liens. Ces derniers reprennent sous une autre forme les
critiques de Michel Jouvet, à l’égard du point de vue
freudien : le rêve a une fonction organisante pour le sujet
humain, il est le gardien du sommeil. Pour les psychanalystes, le
rêve ou plus exactement son récit est tout sauf un chaos. Dans ce
second cas, l’idée d’un pont est rejetée.
En ce qui concerne un pont entre deux énoncés de langage qui
s’appliquent à un même événement, on le constate fréquemment
lorsque les uns parlent d’oubli (les neurophysiologistes ou les
neuropsychologues) et les autres de refoulement (les
psychanalystes). La question est de savoir si on se réfère au même
événement lorsque l’on parle d’oubli et de refoulement ?
Certes, les recherches récentes en neuro-imagerie sur la mémoire
confirment à un niveau physiologique certaines théories freudiennes
(Diego Centonze, 2005). Ces recherches montrent bien en effet que
certains troubles psychopathologiques, comme par exemple les
troubles obsessionnels compulsifs, concernent des activités
neuronales liées à la mémoire, établissant un pont avec l’idée de
Freud que les patients névrosés obsessionnels souffrent de
réminiscence.
Si nous faisons l’hypothèse qu’il s’agit d’un même événement,
que d’un côté on appelle oubli et d’un autre refoulement, nous
sommes bien confrontés à deux langages différents, un langage
matérialiste qui concerne la nature de l’activité mentale et un
langage idéaliste ou psychologique qui concerne le mécanisme de
l’activité mentale, reprenant la fameuse distinction entre le
pourquoi et le comment. Cette distinction est loin d’être récente,
rappelons les débats philosophiques entre le rationalisme et
l’empirisme du XVIIe siècle. Il faut reconnaître
que les énoncés psychanalytiques ne sont pas toujours clairs à ce
niveau et ils nous amènent à penser que, beaucoup plus souvent
peut-être que les psychanalystes le croient ou le veulent, ils
passent d’un langage matérialiste à un langage idéaliste ou de la
question du pourquoi à la question du comment, et inversement, sans
toujours y apporter la rigueur épistémologique qu’idéalement on
pourrait souhaiter. La confusion des langues n’est pas non plus
toujours très bien repérée par les chercheurs dans ce domaine. Le
passage entre action nerveuse et action mentale en est souvent ici
un exemple du côté des neurobiologistes.
La question des méthodes
Au niveau des méthodes, n’y a-t-il pas une différence forte entre
les neurosciences ou la neuropsychologie cognitive et la
psychanalyse ? Parmi d’autres, les travaux d’Howard Shevrin et
al. [9] soulèvent bien cette question. La méthode neuroscientifique
repose sur l’observation des faits issus d’instruments extérieurs
et indépendants de l’observateur. Il s’agit d’une véritable méthode
expérimentale faisant appel à la réalité des faits tels qu’ils sont
observés. La méthode psychanalytique, elle, repose sur une
pratique, elle-même reposant sur une théorie, qui elle-même repose
sur des métaphores disponibles à un moment donné. L. Brakel et
H. Shevrin, quant à eux, ont proposé récemment que l’étude
expérimentale des processus de pensées, reposant sur une similarité
d’attribution entre deux images (formes ou attributs identiques) et
une similarité de causalité (formes différentes mais enchaînements
identiques) renvoie tout à fait à la distinction de Freud entre
« processus primaire » et « processus
secondaire », décrits à partir d’une tout autre méthode que la
méthode expérimentale [2]. Autre exemple, J. Posener, en 1989,
avait proposé de faire des liens entre la théorie du développement
cognitif de Piaget dont on connaît la méthode de recherche, et en
particulier le stade de la représentation préconceptuelle et la
perspective psychanalytique sur le développement des relations
d’objet au sens psychanalytique au cours des deuxième et troisième
années de la vie marqué par la nature imaginaire, non intégrée et
clivée des représentations mentales [7].
Prenons une autre illustration : dans son texte
« Pulsions et destin des pulsions », Freud s’appuie sur
une épistémologie générale, rigoureuse, propre aux sciences de la
nature mais qui est sous-tendue par une théorie cherchant à
introduire le concept de pulsion. Nous ne sommes évidemment plus du
tout dans une méthode expérimentale. François Gantheret avait bien
souligné, à propos de la pulsion de mort : « À une
biologie qui tendrait à inscrire la psychanalyse comme science
naturelle, Freud répond en dénaturant la biologie ». Cela
amène donc les psychanalystes, comme Daniel Widlöcher le souligne à
propos de l’inconscient structural, à utiliser certains modèles
neurobiologiques, non pour créer de nouveaux modèles, mais pour
justifier par analogie leurs propres modèles sous-tendus par leurs
théories dans sa cohérence globale.
La question de l’intelligibilité
Enfin abordons la question du principe d’intelligibilité. Ne
doit-on pas ici reprendre la fameuse distinction entre cause, en
termes d’événement antécédent, et raison, en tant qu’attribution
par le sujet à l’événement dont il parle ? Ici les recherches
sur les patients cérébrolésés peuvent être citées. On peut
évidemment distinguer la cause (un accident, une tumeur, etc.) et
la lésion cérébrale, des symptômes qui s’ensuivent, y compris des
symptômes cognitifs, donc des symptômes concernant la pensée et la
pensée sur le handicap telle que le sujet peut l’énoncer. Là aussi,
il serait sans doute utile de clarifier le mieux possible ce qui
est présenté en termes de causalité, c’est-à-dire d’événement
antécédent à un problème, et ce qui est présenté en termes
d’attribution par le sujet ou par celui qui tend à comprendre ce
que le sujet ressent. On peut en fait bien admettre que tout acte
de pensée est produit par un cerveau et que la pensée d’un patient
cérébrolésé sur son handicap sera en partie dépendante de
l’activité de son cerveau, y compris de la lésion de ce
cerveau ; simultanément, il est important d’affirmer qu’il n’y
a pas de cerveau sans pensée, c’est-à-dire que le patient
cérébrolésé est un être humain qui, certes avec un cerveau lésé,
cherche à produire une pensée explicative sur sa pensée. À une
intelligibilité reposant sur un événement à l’origine d’une
atteinte localisable dans le cerveau, se substitue une
intelligibilité reposant sur une dynamique associative, elle-même
reposant non plus sur un événement mais sur une association mentale
portant sur les traces psychiques qu’il suscite. Nous sommes passés
d’un point de vue localisateur à un point de vue dynamique ou, en
d’autres termes, d’une réalité externe à une réalité
intrapsychique.
Conclusion
Beaucoup aujourd’hui souhaitent un rapprochement entre la
psychanalyse et les sciences de l’esprit et même les neurosciences.
Eric Kandel, prix Nobel de médecine, en est un des leaders dans le
monde anglo-saxon. Mais si certains pensent que la psychanalyse et
les neurosciences ont toutes les raisons de coopérer, puisqu’elles
étudient la même réalité, le même objet, mais simplement selon des
perspectives différentes, d’autres considèrent que ce rapprochement
est utopique tant la nature de l’objet interdit toute possibilité
de rapprochement puisque les uns et les autres ne parlent pas du
même objet : « dans la mesure où deux sciences ne peuvent
véritablement s’associer que sur la base de l’exigence
épistémologique d’une identité de leur objet, la psychanalyse et
les neurosciences sont vouées à garder leur distance » [3].
Au total, la métaphore d’un parallélisme impossible nous paraît
particulièrement féconde car qui dit parallélisme impossible dit
que deux lignes ne peuvent pas éternellement rester parallèles et
qu’elles doivent donc à un moment ou à un autre se croiser, se
superposer, se rencontrer ou s’approcher l’une de l’autre. Il nous
semble aujourd’hui que la psychanalyse et les neurosciences se
rapprochent pour soulever de nouvelles questions et qu’il est
peut-être moins prématuré que par le passé de réunir ces deux
champs de connaissance du sujet humain comme Freud le souhaitait à
son époque. Il y a plus d’un siècle, Freud défendait l’idée que la
biologie n’avait pas suffisamment progressé pour se confronter aux
hypothèses psychanalytiques et que, par conséquent, il était
« prématuré » de réunir ces deux champs d’abord du
fonctionnement humain, cela ne voulait pas dire inconcevable.
Aujourd’hui, comme le montrent de plus en plus de travaux récents,
le temps est probablement venu de reconsidérer ce point de vue.
Comme le défend Jean Sandretto dans la revue Topique citée en
introduction, pour nous, Freud, à ce niveau, aurait aimé ce début
du XXIe siècle.
Références
1 Ansermet F, Magistretti P. A chacun son cerveau.
Paris : Odile Jacob, 2004.
2 Brakel L, Shevrin H. Anxiety, attributional
thinking, and the primary process. Int Psychoanal 2005 ;
86 : 1679-93.
3 Chaperot C, Celacu V, Pisani C. Réflexions à
propos des thèmes et des propositions de Kandel relatives aux liens
possibles entre psychanalyse des neurosciences pour la défense
d’une irréductibilité de l’objet. Evol Psychiatr (Paris)
2005 ; 70 : 131.
4 Hardy-Baylé MC. Apport de la psychologie cognitive à la
psychiatrie. Evol Psychiatr (Paris) 1991 ; 56 :
121-31.
5 Kandel E. Psychiatry, psychonalysis, and the new biology
of mind. Washington : America Psychiatry Publisher, 2005.
6 Naccache L. Le nouvel inconscient, Freud, Christophe
Colomb des neurosciences. Paris : Odile Jacob, 2006.
7 Posener J. A cognitive perspective on object relation
drive development and ego structure in the second and third yeas of
life. Int J Psychoanal 1989 ; 70 : 627-43.
8 Saint-Georges C. Le modèle cognitiviste. In :
Braconnier A, ed. Introduction à la psychopathologie.
Paris : Masson, 2006 ; (dir.).
9 Shevrin H, Bond JA, Brakel LAW, Hertel RK,
Williams WJ. Conscious and unconscious processes :
psychodynamic, cognitive and neurophysiological convergences. New
York : Guilford Press, 1996.
10 Solms M, Turnbull O. The brain and the inner
world : an introduction to the neurosciences of subjective
experience. New York : Other Press, 2003.
11 Widlöcher D. Le parallélisme impossible. In :
Fédida P, ed. Communication et représentation. Paris :
PUF, 1986 ; (dir.).
1 Nous recommandons la lecture à ce propos
de la revue Topique (2004, n° 88) consacrée au thème
« Psychanalystes et psychiatres »
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