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Psychanalyse (industrielle) |
l'Information Psychiatrique. Volume 83, Number 2, 85-6, Février 2007, Editorial
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DOI : 10.1684/ipe.2007.0113
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Author(s) : Thierry Trémine. |
ARTICLE
Auteur(s) : Thierry Trémine*
Dans son édition de 1980, le Harrap’s Shorter, dictionnaire
anglais-français, traduisait les termes Human engineering par
« psychanalyse (industrielle) » ! Cette bizarrerie
semble avoir disparu des éditions suivantes. Peut-être
subsiste-t-elle dans certains logiciels de traduction automatique…
Imaginons, jusqu’à la caricature, ce que serait devenue cette
« psychanalyse (industrielle) ».La psychanalyse
(industrielle) s’appellerait maintenant management et se situerait
au cœur du fonctionnement de l’homo economicus, que ce soit dans
ses relations sociales ou vis-à-vis de ses contraintes, ses
difficultés, ses symptômes.L’homo economicus a besoin d’être une
totalité dans son fonctionnement, c’est-à-dire qu’il investit
toutes les facettes de l’ordinaire de la vie. Il nécessite un
vocabulaire universel, des idéaux applicables au plus ordinaire de
la vie. On tente de faire entrer dans l’ordinaire de la vie ce qui
n’y était pas, la déraison, la folie, et d’y appliquer les règles
du management dans les relations interpersonnelles comme à
l’intérieur de soi-même. On doit apprendre à manager ses
symptômes.L’ordinaire de la vie se prolonge ainsi jusque dans
certains programmes de soins, singulièrement de réhabilitation
psychosociale, par les méthodes du management. Celles-ci
s’adressent d’abord à une élite, élite des schizophrènes soignés
par l’élite des psychiatres, qui définit la norme, c’est-à-dire ce
qu’il faut tenter d’atteindre. L’ensemble forme un nombre de
traitements destinés à une bio-élite, empruntant un vocabulaire
particulier défini lors de réunions d’experts autour d’un mot clé,
un mot de passe, un mot fétiche. Le mot compte bien plus que ce qui
le définit ; le mot est une porte d’entrée dans la bio-élite.
La bio-élite est formée du côté des patients, à un moment donné de
leur parcours – ce n’est pas forcément pour la vie – par ceux qui
vont notamment entrer dans des protocoles. La bio-élite nécessite
d’être compliant, de pouvoir donner sa signature, de ne pas sortir
du protocole, de ne pas être un incapable majeur, de ne pas être
sous contrainte de soins, etc.Dans l’autre partie de l’élite, celle
des experts, la bio-élite exige de ne pas être pollué dans ses
orientations par les patients qui ne font pas partie de la
bio-élite, quand bien même ils seraient largement majoritaires et
formeraient l’ordinaire de la psychiatrie, que l’on continuera
d’appeler provisoirement communautaire ou du tout-venant.La forme
accomplie de la bio-élite se retrouve autour du protocole ou de sa
forme dégradée, le programme. Le protocole relève plutôt du domaine
du médicament, dans la définition de ses indications, avec les
restrictions dans le recrutement énoncées plus haut. Le programme
s’adresse aux formes collectives de prise en charge où s’inscrit le
médicament selon les règles du marketing. La norme est définie par
un vocabulaire adéquat et par ce fameux mot magique, le mot de
passe. En général, ce mot est bio-médical, il résume l’intégralité
de la pratique. Singulièrement un palier est un état que le patient
et le thérapeute doivent atteindre. Un cas clinique idéal peut
aussi définir la norme, mais il doit être organisé autour du mot
clé fétichisé. Un mot fétiche perd au fur et à mesure la définition
de ses origines, il se suffit à lui-même et accompagne ensuite un
programme de soins, une thérapeutique ou un programme.Si ce
programme est présenté comme n’étant pas la panacée, il est
toujours accompagné d’une pointe de culpabilité pour ceux –
patients et thérapeutes – qui ne seraient pas à même d’atteindre
normes et programmes bien définis, bien qu’ils se disent :
« sont-ce bien nos patients ? ». Il y a donc des
patients modèles qui seraient parfaitement compliants et des
experts, eux aussi modèles selon le fonctionnement habituel du
management entreprenarial.On ne sera pas étonné de retrouver
ensuite dans les programmes de réhabilitation psychosociale le
vocabulaire du management : empowerment, coaching, etc.
Certes, on n’est pas encore atteint par le niveau des
thérapeutiques new age, programmation neurolinguistique,
hypno-coaching ou rebirth, ou même psycho-building pour être tout à
fait californien, mais les valeurs dominantes du management peuvent
se propager jusque dans la gestion de la psychose, où un patient
parfaitement clivé saurait parfaitement gérer ses symptômes selon
les indications du psy-coach dans un programme donné. Après tout,
on ne voit pas pourquoi les patients ne pourraient pas bénéficier
des valeurs dominantes d’une entreprise si justes, si bonnes et si
efficaces.Notons que l’usage du terme management a été admis
officiellement, après avis de l’Académie française, en 1973, mais
qu’il faut le prononcer chez nous « manageument ».
L’Académie, dans sa grande sagesse, a voulu distinguer management
de ménagement, mot de l’ancien français dont les Anglais s’étaient
emparés lors des échanges langagiers intenses qui avaient
caractérisé la guerre de Cent ans. Le mot ménagement signifiait
primitivement « gérer ses biens avec habileté ». Avant sa
francisation par décret, le terme américain dérivé, management,
était traduit par « maniement (d’un outil, des hommes) ».
Cette traduction est devenue désuète. CQFD.
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