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Prise en charge d’un enfant violent : reconstruction des liens affectifs


l'Information Psychiatrique. Volume 82, Number 3, 219-25, Mars 2006, Jeunes, danger


Résumé   Summary  

Author(s) : Marie Réveillaud, Fabrice Guyod, Jacqueline Mahé , Pédopsychiatre, chef de service du secteur Est de psychiatrie infanto-juvénile du département de la Vendée, Centre hospitalier Georges Mazurelle, 85026 La Roche-sur-Yon Cedex, Psychologue clinicien, docteur en psychanalyse, secteur Est de psychiatrie infanto-juvénile du département de la Vendée, Centre hospitalier Georges Mazurelle, 85026 La Roche-sur-Yon Cedex, Infirmière, secteur Est de psychiatrie infanto-juvénile du département de la Vendée, Centre hospitalier Georges Mazurelle, 85026 La Roche-sur-Yon Cedex.

Summary : Treatment of a violent child: rebuilding of emotional links.Having taking note of the rise in violent behaviour patterns in a number of clinical pictures, we would like to demonstrate, through a description of the treatment of a very violent boy, that it is possible to find a satisfactory course of therapy. We do not claim that this was easy however. The medical team remember it as a long and exacting task involving doubts and sufferings over the full two years of treatment. Of the various therapeutic avenues explored, we have chosen to focus on the rebuilding of family links, music therapy sessions with the father, work with the foster families, supervision by the team from the outpatients’ clinic and some significant moments of psychotherapy. The positive outcome results more from the combination of different therapies than any one in particular. This successful therapy validates our care policy, which favours other types of treatment over full-time hospitalisation.

Keywords : acting out, family therapy, projective identification, envelopes, substitution, α fonction

ARTICLE

Auteur(s) : Marie Réveillaud1, Fabrice Guyod2, Jacqueline Mahé3

1Pédopsychiatre, chef de service du secteur Est de psychiatrie infanto-juvénile du département de la Vendée, Centre hospitalier Georges Mazurelle, 85026 La Roche-sur-Yon Cedex
2Psychologue clinicien, docteur en psychanalyse, secteur Est de psychiatrie infanto-juvénile du département de la Vendée, Centre hospitalier Georges Mazurelle, 85026 La Roche-sur-Yon Cedex
3Infirmière, secteur Est de psychiatrie infanto-juvénile du département de la Vendée, Centre hospitalier Georges Mazurelle, 85026 La Roche-sur-Yon Cedex

Combien de fois avons-nous senti l’équipe soignante de l’hôpital de jour et les différents lieux de vie de Dylan sur le point d’abandonner et ne plus pouvoir supporter le poids contre-transférentiel massivement distillé, sans relâche, jour après jour, jusqu’au point de rupture. Il ne s’agissait pas seulement d’une peur d’être confronté aux coups, qui ne manquaient jamais dans les périodes les plus ombrageuses. Mais à cela s’ajoutait l’angoisse qui prend aux tripes et qui altère les processus de pensée, l’angoisse induite par le patient psychotique il est vrai, mais d’un cachet bien spécifique, rebelle à la caractérisation, propre à la singularité du sujet, de son histoire et des conflits non intégrés qui l’agitent, une angoisse qui ne s’estompait pas, même lorsque l’enfant était ailleurs et qui interdisait de l’oublier, y compris lors des temps de repos et de repli.Bref, un signe qui ne trompe pas [9], preuve constante des investissements à l’œuvre chez cet enfant sur l’ensemble des dispositifs thérapeutiques que nous avons déployés au cours de sa prise en charge en réseau, pluri-institutionnelle et pluri-partenariale, comme autant d’enveloppes contenantes emboîtées les unes dans les autres, fermes et souples à la fois, centrées sur l’espace interne du sujet dans ses rapports aux objets.C’est l’ensemble de ces dispositifs thérapeutiques et de leurs effets dont nous voudrions rendre compte dans le présent écrit, capable selon nous d’apporter des réponses adéquates à la montée en puissance des hospitalisations en pédopsychiatrie d’enfants présentant au premier chef du tableau symptomatologique des passages à l’acte violents.À cet effet, nous présenterons un cas d’enfant dont la pathologie se manifestait par une dangerosité, une explosion de violences brutale et imprévisible : immotivée au premier abord mais non sans cause [11], comme nous tenterons de le démontrer dans ce qui suit.

Histoire de Dylan : un regard de loup

La mère de Dylan, originaire de la Réunion, est adoptée par une célibataire à l’âge de 7 ans. Elle entreprend à la fin de son adolescence des études d’aide-soignante. Suite à l’échec de ses examens, elle bascule dans la délinquance et les amours vagabonds.

Le père de Dylan, diagnostiqué psychopathe, est hospitalisé en psychiatrie dès sa petite enfance, puis orienté en institut médico-éducatif. Il a été placé avec ses frères en famille d’accueil et suivi par le service de l’Aide sociale à l’enfance (ASE).

Les deux premiers mois de son existence, Dylan vit avec ses deux parents. Jusqu’à 8 mois, il est avec sa mère dans un foyer maternel où celle-ci s’est réfugiée pour fuir les violences du père. Les travailleurs sociaux relèvent la violence de la mère sur son fils. De 8 mois à 1 an, Dylan vit seul avec sa mère dans un appartement. À l’âge de 2 ans, tandis que sa mère rompt sa collaboration avec les travailleurs sociaux, il est constaté l’apparition de comportements violents chez Dylan : dans le même temps qu’il lui est prodigué un câlin, il griffe et égratigne le cou.

À l’âge de 3 ans, Dylan est placé en famille d’accueil tandis que se déclare un cancer chez sa mère. Elle apprend alors à son fils que son père n’est pas mort, contrairement aux propos qu’elle lui avait tenus jusqu’alors, et désire que la famille d’accueil adopte son fils à sa disparition qui survient quelques mois plus tard. Mais, très vite, il est établi une maltraitance de la famille d’accueil sur Dylan. La seconde famille d’accueil divorce. La troisième porte des coups sur Dylan et le mari est suspecté d’agressions sexuelles.

À l’âge de 7 ans, alors qu’il est placé dans une nouvelle famille d’accueil, il est orienté dans un institut de rééducation pédagogique où il demeurera jusqu’à ses 11 ans ; à la suite d’une crise d’agitation, il sera hospitalisé d’abord en psychiatrie adulte, puis dans un service de pédiatrie et, enfin, dans notre service.

À son arrivée, le tableau symptomatologique est des plus préoccupants. L’angoisse, l’agressivité et la colère de Dylan s’expriment par des coups violents portés sur les soignants, hommes et femmes. Il bouscule et malmène volontiers les enfants plus jeunes ou les personnes fragiles. Lorsqu’il frappe, il prend un regard noir que nous avions pris l’habitude de qualifier de « regard de loup ». Son maintien psychomoteur se décompose, donnant l’impression d’un démantèlement, les épaules montées, la tête baissée, tel un rugbyman, car il est d’une morphologie imposante, qui aurait perdu toute consistance.

Il est très collé aux adultes et présente toujours le besoin d’être touché ou de toucher lui-même : il touche les seins des infirmières, surtout lorsqu’elles sont décolletées. Il ne supporte pas que quelqu’un soit dans son dos.

Il recherche l’exclusivité de la relation duelle, vampirise l’attention et les affects du soignant, monopolise et contrôle ce qui est fait et dit. Lorsqu’il y a plusieurs soignants, il opère d’emblée un clivage entre le bon soignant qu’il idéalise et le mauvais auquel il voue une haine destructrice.

Il parle sans arrêt, persévère, pose des questions, souvent les mêmes, trahissant une angoisse envahissante. Il ne supporte absolument pas d’attendre avant qu’on lui réponde, pas plus que les temps libres entre deux activités, tandis qu’il doit se retrouver seul avec lui-même : le vide le terrifie.

D’une façon générale, ses capacités de tolérance à la frustration sont très faibles.

Dispositifs de prise en charge

D’emblée, il nous apparaît que le tableau présenté par Dylan évoque un ancrage dans la position schizoparanoïde et ses mécanismes de défenses spécifiques tels le clivage et le recours à l’identification projective si minutieusement décrits par Mélanie Klein [8]. Pour autant, il nous semble possible d’y isoler également le travail plus silencieux de l’identification adhésive postulée par Esther Bick [1] et magistralement articulée dans les développements de Geneviève Haag [6].

En ce début de prise en charge, Dylan oscillait ainsi de manière frappante entre bidimensionnalité, caractérisée par la recherche de contacts sensuels avec les surfaces [4], une relation au temps essentiellement circulaire (quête d’immuabilité) et tridimensionnalité [12] où le temps et l’espace deviennent discernables, les espaces internes du moi et de l’objet se différencient, tandis qu’apparaissent les premiers produits de l’appareil à penser les pensées [2], racines de l’émergence d’une instance tierce à même de médiatiser l’immédiateté de la chose en soi (éléments β). Nulle trace cependant du moindre signe d’une position dépressive : les conflits en présence demeurent largement pré-œdipiens.

C’est selon ce référentiel, munis de cette boussole qu’émergèrent nos premières hypothèses de travail puis l’ébauche de notre prise en charge.

Reconstruction du complexe familial

Nous écartons d’abord un premier projet médical qui consistait à transférer l’enfant vers un lieu de vie éloigné de 400 km de sa famille et privilégions, en accord avec le service de l’ASE, le retissage des liens familiaux.

Nous mettons en place une prise en charge à l’hôpital de jour et un accueil familial thérapeutique (AFT) pour soutenir le nouveau placement de l’ASE. Ainsi le projet est coordonné entre les deux institutions : ASE et pédopsychiatrie.

Nous œuvrons de concert afin de reconstruire avec l’enfant son histoire et celle de ses parents, du côté paternel, par des rencontres avec le père, en accord avec le service de psychiatrie adulte qui le soigne, et avec les grands-parents paternels. Le père nous apprenant qu’il ne voit plus sa famille depuis plusieurs années, nous l’incitons à reprendre contact avec sa mère, son beau-père, ses frères et sœurs, ce qui enrichit nos points d’appui familiaux car les frères du père sont des personnalités très solides et ont des professions respectables. Du côté maternel, nous rencontrons la grand-mère tous les 15 jours avec Dylan pour reparler ensemble de son évolution en profitant de relations chaleureuses, tout en évitant de la laisser dénigrer les parents de l’enfant. Cette grand-mère apporte des photos de sa fille et des objets qu’elle a aimés.

Nous mettons en place peu à peu un filet qui va contenir les éléments éparpillés d’histoire de l’enfant, de liens affectifs positifs ou négatifs pour les mettre en liens, les mettre en sens. Nous rencontrons dans cette perspective les oncles paternels, qui refusent tout d’abord puis, comprenant le sens de notre démarche, acceptent de rencontrer l’enfant avec nous en amenant une petite cousine. Des rencontres sont également organisées chez la grand-mère paternelle que Dylan n’a pas vue depuis 5 ans. Des visites sont organisées chez la famille d’accueil qui a élevé le père et qui transmet à l’enfant les souvenirs d’enfance du père et des photos. Dylan découvre peu à peu des personnes qu’il ne connaissait pas ayant un lien soit familial, soit affectif avec lui, sur lesquels il peut s’appuyer pour se construire dans un sens non négatif.

Les troubles du comportement qui ont nécessité son hospitalisation persistent dans les lieux hospitaliers. L’enfant est maintenu en hôpital de jour, trois fois par semaine et, dans ses moments d’hospitalisation de jour, il peut se montrer violent, dangereux. Il agresse à plusieurs reprises des soignants infirmiers, éducateurs ou médecins. Les contentions physiques et les recours à une mise en chambre d’apaisement sont nécessaires et fréquents.

Pour soutenir l’équipe soignante, les temps de réunion de synthèse et le travail régulier et assidu des reprises des groupes thérapeutiques de l’hôpital de jour avec la psychiatre et le psychologue s’avèrent incontournables et décisifs, tant pour désintoxiquer les résidus d’éléments β générés dans la relation à Dylan que pour mobiliser leur appétit de savoir (mise en branle de la fonction α), leur capacité de rêverie [3, 5], dans la résolution de nouveaux problèmes émergeant dans la prise en charge.

Pour contenir la violence de l’enfant, nous nous coordonnons avec l’ASE pour organiser un placement dans une famille d’accueil thérapeutique de notre structure 3 jours par semaine, que nous soutenons tout autant en la rencontrant tous les 15 jours.

Étonnement, Dylan se révèle non violent dans l’une et l’autre famille. Il tente cependant de les mettre en rivalité l’une contre l’autre. Notre règle de fonctionnement, qui interdit tout accès direct à la famille d’accueil par des personnes ne faisant pas partie de l’équipe de soins, permet de surmonter cette rivalité qui aurait pu être destructrice. Nous comprenons que, outre les traumatismes, Dylan a été prisonnier des discours toxiques véhiculés sur lui et sur ses parents. La grand-mère, très affectueuse avec lui, parle de sa mère (sa fille adoptive), en termes assez péjoratifs et critique sans retenue le père qu’elle n’a jamais accepté.

En évitant les contacts de la grand-mère auprès des deux familles d’accueil et les contacts des deux familles d’accueil entre elles, nous évitons que ces deux familles ne soient envahies par des représentations négatives et les laissons développer leurs propres stratégies tout en les étayant dans leurs difficultés. Le travail de l’équipe de soins se situe essentiellement dans le soutien apporté à la rencontre de tous ces points d’appui et de ces parcelles d’enveloppes psychiques comblant les trous laissés par les arrachages répétés et les maltraitances.

Des visites à domicile sont faites tous les 15 jours dans la famille d’accueil ASE. Des visites sont faites au même rythme dans la famille d’accueil thérapeutique, des rencontres hebdomadaires sont organisées avec le père dans le cadre de la musicothérapie, des rencontres bimensuelles avec la grand-mère maternelle, des rencontres avec la grand-mère paternelle plusieurs fois par an, avec les oncles paternels une fois par an.

Ce tissage permet de parler avec Dylan et de l’aider à reconstruire son roman familial avec tous ses éléments nouveaux dont beaucoup sont positifs. Ce nouveau roman va prendre une place importante et va remplacer les trous qui étaient liés aux arrachages répétés avec les familles d’accueil successives qui avaient pris soin de lui.

Rencontres avec le père réel et sollicitation de la fonction paternelle symbolique

Nous mettons en place un espace thérapeutique père-fils dans le cadre d’un atelier de musicothérapie. Ces rencontres ont lieu une fois tous les 15 jours et sont encadrées par une infirmière de l’hôpital de jour et un musicothérapeute.

Lors des premières séances, Dylan est très réceptif à la musique, il danse spontanément. Cependant, il est dans l’excès. Il doit être recadré et sécurisé constamment. Il recherche le contact physique avec son père, souvent avec violence : il lui écrase les pieds, lui parle de façon grossière, lui tire les cheveux, les oreilles. Le père, en grande quête affective, cherche à l’embrasser mais ne peut répondre à ses attaques. La mère est réintroduite à travers l’écoute d’une chanson, Petite piaule créole. Dylan accepte enfin que son père lui parle des origines créoles de sa mère. Il réclame régulièrement cette chanson et en demande le texte.

Lors des séances où il est seul, il utilise l’infirmière comme un fauteuil, jusqu’à sentir son souffle sur son cou, évoquant la notion de plan dos développée par G. Haag [7] qui permet à l’enfant de s’accaparer la pensée de l’autre. Il confiera à cette infirmière qui l’accompagne lors d’une sortie : « Tu sais, plus ma mère est morte, plus je me débrouille tout seul ». La symbolisation de l’absence est à l’œuvre, autrement dit, la capacité de penser les pensées est effective, mais le recours aux mécanismes de défense psychotique demeure toujours prioritaire. Les passages à l’acte s’intensifient.

Il devient plus insultant vis-à-vis de son père et lui reproche d’avoir tué sa mère (discours tenu par la grand-mère maternelle), de ne pas l’avoir aimé petit enfant. Le père reste sans réaction. À l’hôpital de jour, il exhibe des cutters et prétend que c’est son père qui les lui a remis. Plus tard, il dira qu’il a pris les cutters de sa propre initiative dans l’atelier bricolage de l’hôpital de jour et qu’il accusait son père pour pouvoir porter plainte contre lui. Il émerge bien ainsi quelques esquisses de la triangulation œdipienne, mais la confusion de registre reste de mise. La castration symbolique n’est pas opérante, ou plutôt agit négativement sous forme de mise en acte dans le réel. Comme au collège par exemple, lorsqu’il répond au professeur d’art plastique qui le réprimande tandis qu’il a subtilisé un crayon à une camarade de classe et produit un gribouillage sur sa feuille de dessin : « Coupe moi le bras que je saigne ».

Ces épisodes conduisent à un resserrage strict du cadre. Les séances sont interrompues dès qu’il y a violence et les interdits sont nommés face à son père. Dans le même temps, le travail de retissage de liens fait avec la famille paternelle et la famille d’accueil où était placé son père commence à porter ses fruits. Les rencontres de Dylan avec ces personnes permettent de modifier l’image de fou qu’il porte sur son père. De même, la grand-mère maternelle a compris l’intérêt de ce travail, elle a modifié le regard qu’elle portait sur ce dernier.

De son côté, le père exprime souvent sa peur de la séance de musicothérapie craignant sa propre violence. Il ne peut toujours pas s’opposer à Dylan. Pour autant, il est constaté par l’équipe de psychiatrie adulte une très nette amélioration de sa position subjective : nouvelles capacités d’élaboration, travail de construction sur son histoire. Il s’individualise et s’autonomise davantage : sa dernière hospitalisation remonte à plus d’un an alors qu’auparavant il était hospitalisé à sa demande environ toutes les 6 semaines.

Un certain respect s’actualise entre le père et le fils autour du piano. C’est alors que Dylan nomme pour la première fois son père « papa ». De la même manière et toujours pour la première fois, le père exprime son opposition à son fils quelques séances suivantes, lorsque celui-ci demande à rester seul avec lui. Le départ est alors mouvementé : Dylan se jette dans les bras de son père, pleurant à chaudes larmes et le supplie de le garder avec lui.

Coïncidence ? Le père va s’absenter : il a décroché un contrat de travail avec le cirque Jean Richard et doit partir en tournée en Suisse. Les séances sont maintenues avec Dylan. Il s’opère un nouveau travail de symbolisation sur la perte d’objet : l’absence n’égale pas nécessairement la disparition. Des pensées relatives à son père apparaissent, contradictoires. Mais, pour la premières fois, elles parviennent à cohabiter, sans subir l’attaque destructrice de l’identification projective : « Je suis furieux contre toi, mais je suis aussi content de ce que tu fais ».

Huit semaines plus tard, le père est de retour : il a interrompu son contrat suite à un accident de travail et a placé une partie de son salaire sur un compte au nom de son fils. Dylan exprime sa fierté pour son père et réalise que son père pense à lui indépendamment des rencontres.

Nous l’autorisons alors à appeler chaque dimanche matin son père au téléphone. Il s’ensuit une succession de cadeaux : son père lui donne une montre, ainsi qu’une chevalière que Dylan portera à son doigt.

Les interruptions de séances lors des périodes de vacances ne sont plus mises à mal. La persistance de l’objet malgré son absence semble acquise et la capacité de frustration plus conséquente : Dylan pense, parle, exprime ses émotions. Le recours aux actes de violence passe à l’arrière-plan du tableau et, pour la première fois, des signes dépressifs sont tangibles. Nous décidons de mettre en place une psychothérapie.

Le père surprend à nouveau son fils : il lui propose de le faire baptiser. Dylan rétorque qu’il ne croit pas en Dieu. Tous deux réfléchissent. Dylan pense alors à un baptême civil. La grand-mère maternelle a du mal à encaisser. L’ASE met un frein au projet, le père ne jouissant pas de l’autorité parentale et de son exercice ; il faudra donc du temps et franchir de nouvelles étapes juridiques. Qu’à cela ne tienne, l’important est que le désir de reconnaissance du père pour son fils ait été émis par le père et reconnu par le fils.

Les effets sont immédiats aux séances suivantes : Dylan laisse de manière frappante une place de père à Mr X qui peut à présent s’opposer à son fils, le reprendre, voire se montrer exigeant avec lui. Il ne l’attaque plus, ne montre plus d’agressivité : il l’écoute et le respecte.

Nous organisons une rencontre avec la famille d’accueil qui a élevé son père en présence de ce dernier. Le couple se remémore avec bienveillance les tranches de vie du père. Dylan est très attentif. Un album de photographies constitué par le père au fil des années lui est remis. Dylan constate qu’il y apparaît, entouré des membres de sa famille paternelle et maternelle, dont une photographie de sa mère. Sur le chemin du retour, Dylan regarde cette photographie le vague à l’âme. « Je contemple ma mère », dira-t-il, avant de se laisser glisser tout doucement dans un sommeil homéostasique jusqu’à la fin du trajet.

Lors de la dernière séance de musicothérapie avant l’interruption des grandes vacances, Dylan répète les contacts physiques avec son père, mais avec mesure, sans exubérance ni intrusion. Il s’allonge sur ses genoux, se laisse tomber, sollicitant son père pour qu’il le soutienne et le rattrape. Le père se prête sans difficulté à ce rapprochement. Dylan lui dit au revoir avec tendresse.

Désormais, les rencontres du père et du fils n’auront plus lieu seulement dans le cadre thérapeutique de la musicothérapie, mais aussi autour de repas ou de sorties à partir de l’hôpital de jour.

Psychothérapie : mobilisation de suppléances à la fonction paternelle

Relevant l’intérêt que Dylan manifeste pour comprendre son histoire, à élaborer des éléments de pensées et à les mettre en lien, nous décidons de lui proposer une psychothérapie avec le psychologue. Une règle lui est posée au principe de ce nouveau dispositif thérapeutique : le seul acte autorisé dans cet espace est l’acte de dire.

Cette règle sera respectée… mais au bout d’une dizaine de séances. Les premières rencontres prennent la forme des psychothérapies kleiniennes, durant lesquelles Dylan se livre à une œuvre de destruction : il ouvre systématiquement les fenêtres avec violence et fracas ; il envoie valdinguer le mobilier de la salle de séance, touchant comme sans faire exprès mes jambes, mes pieds, venant se blottir sur mes genoux avec la volonté d’entrer dans mon corps ; il demande régulièrement à fixer mon regard en tête à tête, silencieusement, sans aucun geste, et de rester ainsi aussi longtemps que possible ; il m’assène des gifles magistrales, propose régulièrement de se livrer à des bras de fer ou à des jeux de barbichette.

Dès les premières séances, il me lâche : « Je veux que ma mère ressuscite et vivre éternellement avec elle… Je veux que mon père meure, il a fait des choses ignobles, il m’a battu et il a battu ma mère ». Plus tard il reprend : « Mon père a des yeux verts de vipère, parfois il fait peur ».

En venant à une séance, il hurle de toutes ses forces, s’approche de mon oreille et me tympanise. Il parle fort, c’est pour marquer son territoire, précise-t-il. Il refuse l’interruption de séance, me colle et me serre tandis que je le raccompagne à l’hôpital de jour : subrepticement, il me donne un coup dans les parties génitales.

La séance suivante et pour la première fois, Dylan est détendu, mais aussi soucieux : l’épingle d’un badge qu’il a l’habitude d’utiliser, donné par son infirmière référente, est cassée. Je passe le temps de la rencontre à la lui réparer et, contre toute attente, y parviens. Dylan exulte de contentement et me fait un bisou sur la joue en guise de remerciement. Je lui propose de lui fournir une étiquette qu’il puisse glisser dans son badge. Il me demande de lui trouver l’idée d’un métier pour la séance suivante : je l’invite à y réfléchir aussi. « Je voudrais faire policier », commence-t-il. Puis il se rétracte : « Non, clochard, je voudrais fumier [au lieu de fumer], devenir alcoolo, drogué, faire la sieste, manger et boire ». À une nouvelle séance : « Je voudrais être soit policier, soit éboueur, mais comme je connais pas mes tables de multiplication, je serai éboueur ». Finalement, il décide d’écrire sur l’étiquette de son badge : « Dylan X., détective privé ».

Et les investigations démarrent. Dylan ne cherchera plus à m’agresser, à envahir mon corps ou à détruire la salle de séance. Désormais, il redouble d’efforts pour pallier la signification phallique qui lui fait défaut, pour donner sens au vécu paranoïde qui l’assaille et pour transposer sur le plan des pensées la délocalisation des jouissances de corps qui le traverse sur un mode hypocondriaque.

Commençons par ce dernier aspect. Il ne l’a jamais dit à personne, mais parfois : « je ressens des choses dans mon corps que tu ne peux pas comprendre ». Il poursuit : « Des fois j’ai mal dans tout le corps et je me sens lourd. J’ai mal à la tête mais c’est pas comme quand j’ai de la fièvre [il me désigne l’arrête sur le sommet du crâne], j’ai mal partout, dans les genoux, dans tout le corps ». Il me dit alors qu’il n’aime pas se sentir lourd et que, au contraire, il aime se sentir léger. Or, c’est quand il tape sur quelqu’un qu’il se sent léger. Dylan nous livre là une des clés de compréhension de ses passages à l’acte. Lors du comportement violent, un gonflement imaginaire rassemble son corps morcelé et écrit l’ébauche d’un début d’identification symbolique : « Dans ces moments-là, je me sens léger et puissant, la tête dans les nuages, fort, et j’ai l’impression d’être Hercule ». Mais un Hercule à qui l’on a voulu et à qui on veut faire la peau. Il emprunte à diverses sources de quoi métaphoriser son vécu paranoïde : paléontologie, films (Mars attack, E.T., Stars War), ouvrages pour enfants (Il y a un cauchemar dans mon placard), religion… et exige que j’écrive scrupuleusement le détail de ses chiffrages.

Un rêve d’abord, plus proche de l’hallucination nocturne, pour ce qui concerne Dylan, que du phénomène onirique si l’on en croit Bion [3], dans lequel un homme dans des temps archaïques, se fait dévorer par un tyrannosaure : « Avec ses dents, il l’a mangé, on voyait tout le sang couler, il y avait des hurlements, on voyait les tripes et les os, on voyait le sang gicler, les yeux crevés et c’est tout ». Il prime ici une préoccupation relative aux organes, telle que repérée par Freud [5] dans la dynamique schizophrénique. Plus tard, en des temps historiques, ce sont les extraterrestres qui attaquent l’humanité : « Il était une fois, 150 ans avant Jésus Christ, une bande de Martiens qui arrivèrent sur Terre, et c’est ainsi que commençait l’histoire. Ils détruisaient tout sur leur passage. Pour dire bonjour, ils faisaient pipi avec leurs doigts, pour dire au revoir, un coup de pied dans les couilles. Fin ».

Apparaissent alors des figures parentales, un enfant et son double, double à l’aspect monstrueux, immergés dans un bain d’objets bizarres et terrifiants. Il s’agit de la reprise de l’ouvrage pour enfant, Il y a un cauchemar dans mon placard, auquel Dylan apporte quelques ajouts et quelques variantes. Un enfant affronte le noir de sa chambre et se voit l’objet de phénomènes inquiétants. Il prend son courage à deux mains, se dirige vers le placard et découvre un extraterrestre monstrueux que Dylan ne se lasse pas de décrire à l’envie : « Trois yeux verts gluants d’escargot, œil de serpent, une voix glaciale qui faisait frissonner tout le corps, une queue de poisson, des oreilles de loup-garou, ses parties génitales mesuraient 45 mètres, non 2 mètres 45, non 5 mètres 43 de haut, en gros on va dire, il pouvait parler avec ses yeux, il faisait des signes, la bouche était grosse, laide, ouverte, avec une langue de crapaud et des dents pointues qui pouvaient trancher plus qu’un scalpel ». Fidèle à l’histoire du livre, s’engage la lutte entre l’extraterrestre et l’enfant : ce dernier dirige son fusil à bouchon sur le monstre et, contre toute attente, l’extraterrestre fond en larmes au risque de réveiller toute la maisonnée.

En ce point, Dylan innove. Le père et la mère découvrent le monstre installé dans le lit et se mettent à crier. Effrayé à son tour, l’extraterrestre hurle à un point tel que « les fenêtres éclatèrent, les objets aussi et les murs se fendirent ». L’enfant, pour l’apaiser, lui propose de construire une machine à remonter le temps, afin qu’il retrouve les siens. L’extraterrestre dit, en clignant des yeux : « Je veux rentrer chez moi parce qu’on m’a abandonné ». Maladroit et gauche dans un débordement de joie, l’extraterrestre casse l’épaule de l’enfant qui, de colère, détruit la machine à remonter le temps : « L’extraterrestre pleurait tellement qu’il finit par se dessécher et perdit toutes les parties de son corps. Et c’est ainsi que la mère pleurait pour son fils, l’extraterrestre ». La confusion s’installe ici et il devient très difficile de résister à l’hypothèse de considérer l’extraterrestre comme l’envers ou le double du petit garçon, et au fond de reconnaître Dylan lui-même derrière ce masque bicéphale, se débattant contre le laissé en plan de l’abandon.

Il conclut cependant sur un dénouement heureux, qui contraste de manière frappante avec les émotions catastrophiques qui accompagnaient jusque-là son récit. La mère constate que l’extraterrestre est mort, et l’enfant se met à pleurer. Une larme se répand sur ce dernier et le ramène à la vie : « L’extraterrestre dit : c’est la première fois que j’ai un ami et je voudrais rester avec toi sur Terre. Et c’est ainsi que finit l’histoire. Ils vivent heureux à jamais ».

La séance suivante, Dylan m’annonce qu’il voudrait savoir ce qu’il y a après la mort. Bien plus, il voudrait être mort : il s’allonge alors sur le dos, immobile, les bras en croix, yeux fermés, avec un large sourire qu’il ne peut retenir. Suit un rêve qu’il tient à me rapporter, dans lequel il a rêvé de sa propre mort. Puni par le « maître des Dieux » qui l’électrocute parce qu’il bat les autres, il est envoyé en enfer « au-dessus des nuages », où il retrouve sa mère, son grand-père et Anakin Sky Walker.

Voilà où en est Dylan dans sa psychothérapie, avec une extension croissante de sa capacité à penser les pensées ou, selon un autre référentiel théoricoclinique, dans son travail de construction de suppléance à la forclusion du nom-du-père [10]. C’est en effet le problème relatif à la fonction paternelle qui le préoccupe en ce moment mais, fait nouveau et d’importance, il cherche à présent à construire un moyen pour pacifier la haine vengeresse du père qui désirait sa perte ou sa mort. La solution, il la trouve dans la figure de Dark Vador qui fait son apparition dans le rêve restitué plus haut. Plus précisément, il s’identifie à Luc Sky Walker qui, après avoir appris qu’il est le fils de l’ennemi qui lui a tranché un bras et qu’il aspire à détruire, multiplie les tentatives pour ne pas avoir à le tuer tout en parvenant à l’arracher du côté obscur des forces du mal.

Ces dernières séances, Dylan me demandera à chaque fois que je lui raconte à nouveau l’histoire de ce père et ce fils. Lové dans le fauteuil, attentif comme jamais je ne l’ai vu, il boit mes paroles, m’interrompt pour que je lui fournisse des détails, ou encore revenir sur certaines séquences qui le captive tout particulièrement. À présent, il s’essaye à la raconter lui-même, sollicitant mon aide ou introduisant quelques variantes. Le littérateur répète ses vers, avant de produire sa propre poésie.

En guise de conclusion

Dylan représente de notre point de vue un cas exemplaire de cette nouvelle clinique à laquelle nous sommes confrontés depuis plusieurs années et reflétant la montée en puissance des comportements violents dans des tableaux les plus divers et variés. Nous le considérons comme paradigmatique, en ce qu’il a mobilisé toutes les ressources thérapeutiques dont nous disposons dans notre service et qu’il a permis d’éprouver le bien-fondé de notre politique de soins, en termes d’alternative à l’hospitalisation à temps plein.

Sans doute pourrions-nous nous laisser gagner naïvement par l’autosatisfaction d’une efficacité thérapeutique significative, après deux ans et demi de prise en charge dans notre service. Pour autant, bien malin qui pourrait isoler les ressorts d’une telle efficacité dans telle ou telle intervention mise en œuvre : nous optons bien plutôt pour la conception d’une propriété émergente de l’ensemble des dispositifs.

Le tableau symptomatologique de Dylan est indéniablement amélioré, quel que soit le référentiel nosographique retenu. L’AFT n’est plus nécessaire depuis un an. L’adhésivité du contact physique et la recherche d’exclusivité ont disparu. Dylan n’opère plus de clivage en présence de plusieurs soignants. Et, faits essentiels, il manifeste désormais de l’empathie, une aspiration à l’équité et à la réparation qui attestent son installation progressive dans une position dépressive et le recours à des mécanismes de défenses secondaires (sublimation, rationalisation, humour, etc.).

Nous garderons en mémoire la perplexité des soignants, empreinte de satisfaction, observant un Dylan venir protéger un enfant de l’attaque d’un second, persécuté par un regard, et parvenant à l’apaiser ensuite : une telle séquence, il y a plus d’un an, aurait donné lieu à une bagarre généralisée nécessitant la contention physique des soignants.

Aussi est-ce bien le comportement violent de Dylan, que ce soit en termes d’intensité ou en termes de fréquence, qui a connu un retranchement remarquable dans le processus de transformation subjective en cours. Aisément quantifiable, ce point ne souffre d’aucune contestation.

Pour autant, ce n’est pas la disparition de ce symptôme qui retiendra en dernière instance notre attention, mais bien plutôt le gain dans la dialectique psychique obtenu par Dylan dans son rapport à lui-même, à ses pairs, et aux adultes. Le contre-transfert ne se réduit plus aux seules motions de rejet. L’angoisse pesante, asphyxiante, qui nourrissait les interactions a complètement disparu et le plaisir dans les échanges est désormais de mise.

Il demeure, pour conclure, la question de la réintégration scolaire, amorcé il y a un an dans la filière SEGPA, sur laquelle nous allons à présent concentrer nos efforts. Avec 5 heures de cours par semaine lors de l’année scolaire précédente, nous espérons parvenir cette année à un temps de présence de Dylan au collège plus conséquent qui atteste de son mieux-être.

Tout n’est pas écrit : bien d’autres actes restent à venir.

Références

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2 Bion W. Théorie de la pensée. Rev Fr Psychanalyse 1964 ; XXVIII : 75-84.

3 Bion W. Aux sources de l’expérience. Paris : PUF, 1974.

4 Ciccone A, Lhopital M. Naissance à la vie psychique. Modalité du lien précoce à l’objet au regard de la psychanalyse. Paris : Bordas-Dunod, 1994.

5 Freud S. Métapsychologie. Paris : Gallimard, 1968.

6 Haag G. Autisme infantile précoce et phénomènes autistiques. Réflexions psychanalytiques. La Psychiatrie de l’enfant 1984 ; XXVII ; (fasc. 2).

7 Haag G. La mère et le bébé dans les deux moitiés du corps. Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence 1985 ; 33 : 107-14.

8 Klein M. Développement de la psychanalyse. Paris : PUF, 1996.

9 Lacan J. Le Séminaire, Livre X : L’angoisse. Paris : Seuil, 2004.

10 Lacan J. Ecrits. Paris : Seuil, 1966.

11 Maleval JC. Les meurtres immotivés ne sont pas sans causes. Synapse 1986 ; 28 : 62.

12 Meltzer D. Exploration dans le monde de l’autisme. Paris : Payot, 1980.


 

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