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Traitement des troubles bipolaires


l'Information Psychiatrique. Volume 81, Number 10, 903-9, Décembre 2005, Troubles bipolaires


Résumé   Summary  

Author(s) : Renaud de Beaurepaire, CH Paul-Guiraud, 94806 Villejuif..

Summary : Treatment of bipolar disorders.The treatment of bipolar disorders has for long been solely based on classical antipsychotics and lithium therapy. The use of certain antiepileptic drugs and of antipsychotics has renewed their therapeutic approaches. Several guidelines are today available for the treatment of bipolar disorders. The present paper mostly consists in a review of the guidelines of the American Psychiatric Association published in 2002. The undesirable side effects of antipsychotics are also underlined.

Keywords : bipolar disorders, treatment

ARTICLE

Auteur(s) : Renaud de Beaurepaire1

1CH Paul-Guiraud, 94806 Villejuif.

Les approches thérapeutiques des troubles bipolaires ont considérablement changé au cours de ces dix ou vingt dernières années, principalement pour deux raisons. La première est que la définition des troubles bipolaires a beaucoup évolué. Et cette évolution s’est faite dans le sens d’un élargissement impressionnant de leur spectre. La seconde est la démonstration des effets antimaniaques et thymostabilisateurs de certains antiépileptiques. L’idée de ces effets de certains antiépileptiques est assez ancienne, mais elle était précédemment inégalement acceptée. Elle est devenue aujourd’hui une idée majeure, très largement reconnue par tout le monde. Sur ces deux raisons principales sont venues se greffer d’autres observations, qui sont par exemple que certains neuroleptiques ont peut-être des propriétés intéressantes dans le traitement des troubles bipolaires ou que, quelle que soit la molécule à laquelle on le compare, le lithium reste toujours la molécule de référence plus ou moins indépassable pour stabiliser à long terme l’humeur des patients.Pour ce qui concerne la définition des troubles bipolaires et l’élargissement du spectre de la bipolarité, l’évolution des concepts est largement liée aux travaux d’Hagop Akiskal, qui retrace dans ce même numéro de l’Information Psychiatrique l’historique de la notion de bipolarité. Sans remonter, comme Akiskal, jusqu’à Falret et Griesinger, nous allons résumer ici les choses de façon très simplifiée, en reprenant les catégories de bipolarité de I à VI. Les bipolaires I sont les anciens maniacodépressifs typiques (un état maniaque franc est nécessaire et suffisant pour poser le diagnostic de bipolaire I). Les bipolaires II sont des bipolaires qui n’ont pas d’état maniaque franc, mais qui présentent ou ont présenté un ou plusieurs états hypomaniaques. Les bipolaires III sont des patients qui ont présenté un état maniaque ou hypomaniaque déclenché par un traitement antidépresseur. Les bipolaires IV sont les patients cyclothymiques ou hyperthymiques. À ces quatre catégories principales, certains auteurs ajoutent les bipolaires V, qui sont des patients qui ont des antécédents familiaux de trouble bipolaire. Enfin, certains individualisent une catégorie bipolaire VI [5], qui inclut toute une série de tableaux cliniques atypiques, considérés (pas forcément à juste titre) comme inclassables ailleurs, comprenant des manies unipolaires, des cycleurs rapides, des états mixtes, des manies dysphoriques et certaines pathologies du tempérament. On doit aussi signaler qu’Akiskal parle de bipolaires 1/2 (schizo-bipolarité), de bipolaires I 1/2 (hypomanies prolongées), de bipolaires II 1/2 (dépressions cyclothymiques), de bipolaires III 1/2 (oscillations de l’humeur liées à la prise d’alcool ou de psychostimulants) et que, pour lui, les bipolaires IV sont constitués par les dépressions hyperthymiques. On soulignera enfin l’importance prise ces dernières années par ce qui a été appelé par exemple la « bipolarité subsyndromique » ou « l’instabilité affective », tableaux cliniques bien réels, mais toujours en attente d’une place concrète dans les catégories de la bipolarité.Ces multiples catégories de bipolaires, fondées sur des études cliniques et épidémiologiques extrêmement bien faites, ont l’avantage d’apporter une caractérisation clinique très subtile à la bipolarité et de rendre à la bipolarité sa véritable importance (qu’elle avait perdue, surtout au profit de la schizophrénie, dans les années cinquante et soixante). Elles ont aussi certains inconvénients. Le premier est d’élargir le spectre de la bipolarité de façon si extensive que l’on cerne parfois mal ses limites, en particulier du côté de la normalité (ce qui a fait dire à certains : « nous sommes tous des bipolaires akiskaliens »). Le second inconvénient est que la complexité des catégories devient parfois plus un handicap qu’une aide pour porter un diagnostic. Apparemment, plus la bipolarité s’étend, plus les critères pour en individualiser rigoureusement les sous-catégories deviennent difficiles à manier. On n’en voudra pour exemple les divergences dans les études épidémiologiques faites par les personnes les plus qualifiées et avec des critères qui semblent les plus opérationnels qui soient : certains auteurs trouvent qu’il y a 3 % de bipolaires dans la population générale et d’autres trouvent des chiffres de l’ordre de 25 % (voir l’article de Frédéric Rouillon dans ce même numéro). On notera toutefois que ce sont les formes les plus périphériques du spectre de la bipolarité qui apparaissent les plus difficiles à définir avec précision, alors que les formes les plus centrales, surtout les bipolaires I, mais aussi II et III, qui sont peut-être les plus importantes à reconnaître en pratique clinique courante, ont des définitions assez claires et une assez bonne cohérence épidémiologique dans les études. Reste que l’on manque toujours de critères solides pour établir un diagnostic différenciel entre une bipolarité et des tableaux cliniques tels que par exemple une bouffée délirante, une personnalité borderline, des troubles anxieux, ainsi que d’autres tableaux [4].Ces réflexions critiques ont leur importance parce qu’elles ont des conséquences sur le plan thérapeutique. Des traitements spécifiques ont en effet été proposés pour chaque sous-catégorie de trouble bipolaire. Proposés ne veut pas dire adoptés par tout le monde, et il n’existe pas de consensus pour le traitement des formes « périphériques » du spectre de la bipolarité. Pour aborder les approches thérapeutiques des troubles bipolaires, nous avons choisi de présenter les recommandations de l’American Psychiatric Association (APA) [1].

Recommandations de l’APA 2002

Il n’y a pas de traitement curatif des troubles bipolaires : ainsi commencent les recommandations de l’APA. Les troubles bipolaires n’ont pas de traitement curatif, mais on peut réduire leur morbidité. Les recommandations proposent trois volets à la prise en charge des patients bipolaires, le premier concerne des principes généraux de la prise en charge, le second le traitement des épisodes aigus et le troisième le traitement de maintien.

Prise en charge générale

La première étape consiste à poser un diagnostic, à assurer la sécurité du patient et à évaluer ses capacités à prendre soin de lui-même (conscience de sa maladie, capacité à se soigner, etc.). Ces éléments vont déterminer le type de traitement et le lieu où le patient devra être soigné. Outre l’état clinique, les antécédents cliniques et comportementaux du patient, ainsi que la qualité de son environnement actuel (en particulier familial), doivent être pris en compte dans cette évaluation. L’implication des membres de sa famille ou d’autres proches, pour aider à l’évaluation et la prise en charge, est toujours importante à obtenir. Il est courant que les patients minimisent et banalisent leurs troubles. Ils ne donnent généralement que peu de renseignements sur leurs antécédents. Ceux-ci sont à rechercher par tous les moyens possibles, car il est essentiel d’avoir rapidement des idées claires sur le comportement actuel du patient, l’histoire de ses troubles du comportement dans son environnement, ses tendances suicidaires, son appétence pour les drogues, son sommeil, son impulsivité, ses problèmes relationnels et autres éléments particuliers pour chaque cas. Les auteurs des recommandations insistent sur l’intérêt d’avoir en tête – ou sous forme matérielle – une check-list des questions à poser pour n’omettre aucun élément de cet examen initial très important (Practice guideline for psychiatric evaluation of adults, APA 1995 [2]).

Le risque suicidaire chez les bipolaires I est de l’ordre de 10 à 15 %. Il est donc très important de l’évaluer chez les patients (idées, intentions, plans suicidaires ou homicides, préparation, moyens matériels à disposition, angoisse, commandes hallucinatoires, histoire personnelle et familiale de suicide, alcoolisme associé). On ne cachera pas néanmoins que sa juste évaluation, de même que l’évaluation exacte d’un risque de comportement violent, sont extrêmement difficiles ; il faut donc au moindre doute demander une hospitalisation, au besoin sous contrainte. Il faut hospitaliser les patients qui ont un discernement très perturbé ou un état physique qui justifie des soins médicaux. Un état maniaque se traite dans un endroit calme, structuré et sécurisé. Des stimuli aussi banaux que la télévision, des vidéos, de la musique et même des bruits de conversations peuvent réactiver un état maniaque.

Les autres aspects importants de la prise en charge des patients bipolaires sont ce que l’on appelle l’alliance thérapeutique, l’information aux patients et l’observance du traitement. Plusieurs articles dans ce même numéro de l’Information Psychiatrique abordent ces questions (en particulier celui de Christian Gay). On dira seulement que le patient doit avoir confiance en son psychiatre, que le psychiatre doit faire en sorte que le patient lui fasse part de tout ce qu’il éprouve et que de cette coopération dépendra l’évolution favorable ou non de la prise en charge. D’où l’importance de la continuité des soins avec le même psychiatre (cela est mentionné dans les recommandations). Et l’on soulignera aussi le rôle essentiel de l’entourage du patient dans sa prise en charge. Beaucoup de patients refusent ou ont du mal à comprendre qu’ils sont malades et toutes les mesures sont à prendre pour qu’ils se sentent concernés par leur traitement : alliance entre l’équipe soignante et le patient avec sa famille, information exhaustive et adaptée, en particulier en ce qui concerne les médicaments et leurs effets secondaires, si possible dans le cadre de mesures psychorééducatives (voir l’article de Christian Gay dans ce même numéro).

Il faut veiller à ce que les patients ne vivent pas dans des environnements stressants et qu’ils évitent de prendre des substances toxiques (alcool et drogues). Un aspect physiopathologique des troubles bipolaires sur lequel on insiste de plus en plus est que ces troubles consistent pour une large part en une incapacité à faire face au stress. Le stress est une cause majeure de rechute, d’où l’intérêt d’être attentifs à ce que l’environnement du patient ne soit pas stressant, de veiller par exemple à la régularité des rythmes de sommeil. Chaque patient a sa propre vulnérabilité vis-à-vis de certains types de stress et il conviendra de les rechercher ensemble (en particulier les stress en rapport avec des dysfonctionnements intrafamiliaux). Et il conviendra aussi d’apprendre avec le patient quels sont les symptômes annonciateurs d’une rechute (troubles du sommeil par exemple), ce qui permet souvent d’éviter la rechute en prenant à temps des mesures adéquates.

Traitement aigu

Chez les patients maniaques ou mixtes, l’objectif immédiat du traitement est de contrôler l’agitation, l’agressivité et l’impulsivité, pour assurer leur sécurité et celle de leur entourage. Le lithium, l’acide valproïque et les antipsychotiques sont tous efficaces dans le traitement des manies aiguës (l’effet du lithium est cependant plus lent comparativement à celui de l’acide valproïque et des antipsychotiques). L’association d’un antipsychotique au lithium ou à l’acide valproïque semble plus efficace que chacun de ces médicaments donné seul. Le traitement pharmacologique de première intention dans les manies aiguës et sévères est donc l’association d’un antipsychotique à du lithium ou à de l’acide valproïque. Pour les patients qui présentent un état maniaque d’une moindre intensité, le traitement avec l’une des trois catégories de molécules est en général suffisant. Plusieurs antipsychotiques sont autorisés dans le traitement des manies aiguës. Le lithium et l’acide valproïque peuvent éventuellement être remplacés par la carbamazépine. L’association à une benzodiazépine est souvent utile (à court terme). Les antidépresseurs sont contre-indiqués (et doivent être arrêtés si le patient en prend).

Le traitement initial doit être prescrit en tenant compte d’un certain nombre de facteurs : gravité du tableau clinique, préférences du patient, symptômes associés (psychose, cycles rapides), effets secondaires. Le prescripteur doit aussi savoir que certaines études ont montré que l’acide valproïque est plus efficace que le lithium dans les états mixtes. Et il doit savoir utiliser des formes injectables d’antipsychotiques quand c’est nécessaire (avec une préférence pour les atypiques). Les psychothérapies, quand elles sont indiquées, sont associées à la pharmacothérapie (la meilleure indication d’une psychothérapie, dans ce contexte aigu, pourrait se situer dans le cadre d’une résolution de conflit chez un patient ambivalent vis-à-vis du traitement médicamenteux). Si un patient ne répond pas suffisamment bien à ces mesures, on augmentera les doses de traitement (en tenant compte, au besoin, des taux sériques) et on ajoutera éventuellement un antipsychotique. Chez les patients très agités, l’association d’une benzodiazépine à courte durée d’action et d’un autre antipsychotique est souvent nécessaire.

Un traitement approprié a en règle générale un effet significatif au bout de dix jours à deux semaines. Quand un patient est résistant à un médicament de première intention, un autre médicament de première intention peut être ajouté. On peut aussi essayer la carbamazépine ou changer d’antipsychotique (la clozapine est souvent efficace dans les manies résistantes). Et il faut, comme toujours, être attentif aux effets secondaires des médicaments et à leurs interactions métaboliques. Il faut enfin savoir que les électrochocs constituent une excellente indication pour le traitement des états maniaques aigus et des états mixtes.

Le traitement des épisodes dépressifs chez les patients bipolaires (dépressions bipolaires) est différent du traitement des dépressions unipolaires. La différence tient à ce que, chez les patients bipolaires, il existe un risque important de virage maniaque avec les antidépresseurs. Le traitement de première intention des dépressions bipolaires est soit le lithium, soit la lamotrigine (qui n’a pas d’autorisation en France dans cette indication). Les antidépresseurs ne sont pas recommandés, ou bien seulement en association avec le lithium ou l’acide valproïque. Certains cliniciens ont proposé une association lithium + antidépresseurs chez les patients bipolaires les plus sévèrement déprimés, mais il n’existe pas beaucoup d’arguments pour défendre cette stratégie. Chez les patients dont la vie est en danger (inanition, idées suicidaires, psychose), les électrochocs constituent la meilleure alternative (et plus particulièrement chez les femmes enceintes). Les psychothérapies peuvent être utiles, mais leur utilité est surtout bien démontrée dans les dépressions unipolaires et beaucoup moins dans les bipolaires. Chez les bipolaires prenant déjà des médicaments, la survenue d’un état dépressif doit d’abord conduire à un réajustement des doses, avec des dosages plasmatiques. En l’absence d’amélioration après ajustement des doses, on doit envisager d’ajouter au traitement de la lamotrigine, du bupropion ou un inhibiteur du recaptage de la sérotonine (rappelons qu’en France le bupropion n’a pas d’indication pour la dépression – seulement dans le sevrage du tabac). Et s’il n’y a toujours pas d’amélioration, les recommandations préconisent d’utiliser un inhibiteur du recaptage de la noradrénaline et de la sérotonine ou un IMAO. Les tricycliques sont déconseillés parce qu’il existe avec eux un plus grand risque de déclencher un virage maniaque qu’avec les autres antidépresseurs. Dans les dépressions résistantes et les catatonies, les électrochocs constituent toujours une bonne indication, et les antipsychotiques s’il existe des symptômes psychotiques. Les auteurs des recommandations font aussi remarquer que les études n’ont jamais cherché à différencier si les dépressions bipolaires devaient être traitées différemment selon qu’elles entraient dans le cadre d’une bipolarité I ou II (mais les antidépresseurs seraient moins la cause d’un virage maniaque chez les bipolaires II que chez les bipolaires I).

Chez les cycleurs rapides, la première préoccupation doit être de rechercher si le trouble n’est pas à rapporter à une maladie somatique (hypothyroïdie par exemple) ou à une prise de substances (alcool ou drogues). Les antidépresseurs peuvent aussi être responsables du déclenchement de cycles rapides et ils devraient être arrêtés si le patient en prend. Le traitement de première intention des cycles rapides est soit le lithium, soit l’acide valproïque. La lamotrigine constitue une alternative. L’association de plusieurs de ces médicaments est souvent nécessaire, de même que l’adjonction d’un antipsychotique (de préférence un atypique).

Traitement d’entretien

Les principaux objectifs du traitement d’entretien sont de prévenir les rechutes, de traiter les symptômes subsyndromiques et de réduire le risque suicidaire. Les objectifs sont aussi de réduire la fréquence des oscillations de l’humeur ou l’instabilité de l’humeur, et d’améliorer le fonctionnement psychosocial des patients. Le traitement médicamenteux doit être conduit de façon à ce que les patients ne l’arrêtent pas, et l’on doit en particulier veiller à ce qu’il soit bien toléré.

Le traitement d’entretien repose en première intention sur le lithium et sur l’acide valproïque, avec comme alternatives la carbamazépine et la lamotrigine. La nécessité de maintenir un traitement après la phase aiguë est indiscutable chez les bipolaires I, mais elle n’est pas très bien établie chez les bipolaires II. D’une façon générale, si l’un de ces traitements a été efficace dans le traitement de l’épisode aigu (qu’il soit maniaque ou dépressif), il doit être poursuivi. Les électrochocs d’entretien peuvent aussi être proposés. Chez les patients qui ont été efficacement traités par un antipsychotique durant la phase aiguë, la question de la poursuite de ce traitement doit être soigneusement évaluée, et épisodiquement réévaluée, lors de la phase d’entretien. Il faut peser les avantages et les inconvénients. Pour les avantages, il faut peser si l’antipsychotique est vraiment indispensable au maintien de la stabilité de l’humeur. Pour les inconvénients, il faut peser le risque d’effets indésirables susceptibles de retentir sur la santé, le bien-être et le fonctionnement psychosocial des patients. Il n’est pas exclu que les antipsychotiques puissent être utiles dans la stabilisation de l’humeur, mais cet effet thymostabilisateur est beaucoup moins bien démontré pour les antipsychotiques que pour le lithium et l’acide valproïque.

Les psychothérapies ont un rôle important dans le traitement d’entretien, en particulier les thérapies de groupe. Leurs objectifs principaux sont l’adhésion du patient au projet thérapeutique, l’observance de son traitement, son adaptation à la situation d’avoir une maladie chronique, sa capacité à garder une certaine estime de soi et à maintenir des relations psychosociales et familiales de bonne qualité (voir l’article de Christian Gay). Il faut aussi insister sur l’intérêt des mesures de prévention des addictions, alcool et drogues, et l’on signalera que, chez les patients bipolaires (ou schizophrènes) qui présentent un problème d’addiction, les Américains traitent sur un même niveau les deux problèmes, c’est-à-dire demandent au patient d’être pris en charge par deux spécialistes, ou deux équipes soignantes compétentes, pour le traitement individuel de l’addiction d’un côté et de la bipolarité (ou de la schizophrénie) de l’autre.

Particularités françaises et autres guides de prescription

Il y a peu à ajouter à ces recommandations de l’APA. Néanmoins, l’APA n’est pas le seul organisme à avoir proposé des recommandations dans le traitement des troubles bipolaires. La British Association for Psychopharmacology a proposé des recommandations en 2003 (traduites en français en 2004) [3]. En France, l’Anaes (Agence nationale d’accréditation et d’évaluation en santé) a publié en 2003 des recommandations pour le traitement de la dépression (mais pas pour les troubles bipolaires). Et il existe aussi, pour les troubles bipolaires, quelques habitudes de prescription en France qui ne figurent pas dans les recommandations.

Une particularité française est en effet une distinction claire entre neuroleptiques – ou antipsychotiques – incisifs et sédatifs. Il est habituel en France, sans que cela figure dans des recommandations, d’associer d’emblée deux antipsychotiques, un incisif et un sédatif, pour traiter les patients maniaques : l’incisif pour traiter les symptômes psychotiques, le sédatif (par exemple cyamémazine, lévomépromazine ou loxapine) pour traiter plus spécifiquement l’agitation et l’angoisse. Certains antipsychotiques, l’olanzapine et la rispéridone, ont une autorisation spécifique d’utilisation dans les états maniaques, mais en pratique d’autres neuroleptiques, qu’ils soient classiques comme l’halopéridol ou atypiques comme l’amisulpride, sont couramment utilisés. Les états maniaques sont en règle associés à des symptômes psychotiques, ce qui fait que l’utilisation d’un neuroleptique qui n’a pas d’autorisation spécifique pour le traitement des états maniaques ne se situe pas hors des autorisations des autorités sanitaires. On pourra par ailleurs regretter l’absence d’autorisation d’utilisation de la lamotrigine en France dans les troubles bipolaires, alors que la lamotrigine est à peu près partout (hors de France) considérée comme le médicament le plus efficace dans cette indication.

Les recommandations de la British Association for Psychopharmacology ne sont pas très différentes de celles de l’APA. On note néanmoins quelques petites différences. Par exemple, le lithium n’est pas considéré comme un médicament de première intention dans les états maniaques francs. Il est, pour les auteurs, à envisager, de même que la carbamazépine, comme un médicament à utiliser pour les épisodes maniaques d’intensité légère. L’acide valproïque ou les neuroleptiques atypiques constituent le traitement de première intention des états maniaques. Les auteurs considèrent que les atypiques sont à préférer aux classiques parce qu’ils seraient plus rapidement efficaces et mieux tolérés. La monothérapie est aussi très fermement recommandée par les auteurs anglais, alors que les Américains sont beaucoup plus flexibles (et que la pratique courante en France, comme on l’a dit, est d’associer d’emblée deux neuroleptiques, un incisif et un sédatif, auxquels il est d’ailleurs assez courant d’ajouter une molécule thymostabilisatrice). L’association de molécules n’est pas recommandée par les auteurs anglais, sauf en cas d’inefficacité de la monothérapie – donc après un délai. Un certain nombre de recommandations des auteurs anglais sont fondées sur des considérations éthiques, ce qui est certainement louable sur le principe, mais peut se révéler problématique en pratique. Par exemple, si un traitement parentéral est indiqué chez un patient présentant un état maniaque sévère, les auteurs recommandent d’en donner une dose minimale. Ils déconseillent de prescrire ou d’augmenter les doses de neuroleptiques quand le but est seulement d’obtenir un effet sédatif. De telles recommandations pourraient entrer en contradiction avec nombre de situations cliniques. Pour le traitement à long terme (thymostabilisation), les auteurs préconisent une monothérapie sans antipsychotique (de préférence le lithium), mais ils disent aussi que l’association d’un neuroleptique peut être indiquée en cas d’inefficacité. Dans les dépressions bipolaires, ils déconseillent la monothérapie antidépressive (comme dans les recommandations américaines).

La question des effets indésirables

Un aspect important de la prise en charge pharmacologique des patients bipolaires est d’éviter les effets indésirables des médicaments, source d’inconfort physique, de maladies somatiques, de stigmatisation par l’environnement, d’arrêt du traitement et, finalement, de rechute. Ces effets potentiels sont à peser systématiquement dans le choix entre neuroleptiques, lithium et acide valproïque. Cela dit, chaque patient réagit différemment au traitement, et l’on ne sait jamais avant la mise en place d’un traitement antimaniaque ou thymostabilisateur quel effet indésirable il va provoquer chez un patient donné (une discipline médicale et scientifique d’avenir est la pharmacogénétique, qui permettra peut-être un jour de prévoir si un médicament va être efficace, et quels effets indésirables il sera susceptible d’avoir, chez un patient donné – mais on n’en est pas encore là). Il s’agit donc surtout de bien connaître les effets indésirables, d’informer judicieusement les patients de la possibilité de leur survenue, de discuter avec eux du pour et du contre dans l’utilisation des médicaments et de savoir surveiller les patients sous traitement pour déceler rapidement les effets indésirables les plus préoccupants et prendre les mesures appropriées.

Les patients n’ont parfois pas conscience de la survenue de certains effets indésirables. Par exemple, ils n’ont en général pas conscience de leurs dyskinésies tardives (anosognosie), c’est l’entourage qui les voit, ce qui est facilement source de stigmatisation et d’une attitude de rejet vis-à-vis de la maladie (avec pour conséquence l’arrêt du traitement). Les prises de poids excessives sont aussi source de stigmatisation et d’arrêt du traitement. Les effets métaboliques peuvent passer inaperçus si on ne les recherche pas. Une hyperlipidémie ou des anomalies de la régulation du métabolisme du glucose peuvent se révéler par un accident cardiovasculaire ou un diabète. C’est au clinicien de faire des examens biologiques systématiques réguliers pour dépister la survenue de ces anomalies avant qu’elles n’entraînent des troubles somatiques graves. Pour situer les effets indésirables propres aux trois grands médicaments ou catégories de médicaments indiqués dans les troubles bipolaires, nous les avons résumés dans les tableaux 1, 2 et 3( Tableau 1 )( Tableau 2 )( Tableau 3 ). Les effets indésirables sont énumérés indépendamment de leur fréquence.
Tableau 1 Effets indésirables du lithium

Neurologiques

. Tremblement

. Dysarthrie, syndrome cérébelleux, ataxie, hypotonie

. Crises d’épilepsie, neuropathie périphérique

. Akathisie, fatigue, céphalées, malaise, confusion

. Vertiges, troubles visuels, dysgueusie, syndrome extrapyramidal

. Modifications de l’EEG (en particulier pendant le sommeil)

. Myasthénie

Psychiques

. Troubles de la mémoire et de la concentration

. Ralentissement psychomoteur

Digestifs

. Nausées, vomissements, anorexie, diarrhée

. Bouche sèche, goût métallique dans la bouche.

Rénaux

. Lésions des microtubules, insuffisance rénale

. Polyuropolydipsie

. Trouble isolé de la concentration des urines

Cardiovasculaires

. Troubles de la conduction cardiaque, myocardites

. Hypotension artérielle

Métaboliques

. Obésité

Endocriniens

. Hyper ou hypothyroïdie, hyperparathyroïdie

Hématologiques

Polynucléose (bénigne)

Autres

. Troubles sexuels, rashs cutanés, tératogenèse

. Interactions médicamenteuses (neuroleptiques, antiparkinsoniens, antidépresseurs tricycliques, diurétiques, carbamazépine, dérivés xanthiques, antibiotiques, anti-inflammatoires).


Tableau 2 Effets indésirables de l’acide valproïque

Digestifs

. Nausées, vomissements, diarrhée, constipation, gastralgies

. Pancréatite

Neurologiques

. Céphalées, somnolence, vertiges

. Tremblement d’attitude

. Syndromes parkinsoniens, troubles cognitifs, troubles auditifs

. Confusion mentale

Hépatiques

. Hépatotoxicité, élévation des enzymes

. Hyperammoniémie

Métaboliques

. Prise de poids

Hématologiques

. Thrombopénie, leucopénie, anémie, macrocytose, pancytopénie

. Diminution du fibrinogène

Dermatologiques

. Rashs

. Syndrome de Lyell, syndrome de Stevens-Johnson, érythème

. Œdème périphérique bénin, réactions allergiques

. Perte des cheveux

Néphrologique

. Atteinte rénale

Gynéco-obstétrique

. Irrégularités menstruelles, aménorrhée

. Malformations congénitales


Tableau 3 Effets indésirables des antipsychotiques

Neurologiques

. Dystonies aiguës

. Syndrome parkinsonien

. Akathisie

. Dyskinésies tardives

Psychomoteurs

. Ralentissement psychique, troubles de la mémoire

Anticholinergiques

. Bouche sèche, constipation, vision trouble, rétention urinaire

Troubles urinaires

. Énurésie, mictions diurnes

Métaboliques

. Glucides, lipides, prise de poids

Endocriniens

. Aménorrhée, galactorrhée

. Diabète

Hématologiques

. Aplasie médullaire

Cardiaques

. Troubles de la conduction, mort subite

Syndrome malin des neuroleptiques

Dermatologiques

. Urticaire, dermites

Hépatiques

. Atteintes diverses du foie

Sexuels

. Trouble de la libido, impuissance

Conclusion

Les troubles bipolaires sont extrêmement fréquents, mais leurs limites sont floues et il n’existe pas de consensus sur l’étendue de leur spectre. Si bien que les recommandations des experts sont loin de concerner tous les patients qui souffrent de troubles bipolaires. Ces recommandations concernent essentiellement les bipolaires de types I, II et III.

Références

1 AMERICAN PSYCHIATRIC ASSOCIATION. Practice guideline for the treatment of patients with bipolar disorder (revision). Am J Psychiatry 2002 ; 159(suppl) : 1-50.

2 AMERICAN PSYCHIATRIC ASSOCIATION. Practice guideline for psychiatric evaluation of adults. Am J Psychiatry 1995 ; 152(suppl) : 1-50.

3 BRITISH ASSOCIATION FOR PSYCHOPHARMACOLOGY. Evidence-based guidelines for treating bipolar disorder : recommendations from the British Association for Psychopharmacology. J Psychopharmacol 2003 ; 17 : 149-73.

4 Gorwood P. Masques trompeurs et diagnostics différentiels du trouble bipolaire. Encephale 2004 ; 30 : 182-93.

5 Klerman GL. The spectrum of mania. Compr Psychiatry 1981 ; 22 : 11-20.


 

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