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L’émergence des troubles bipolaires


l'Information Psychiatrique. Volume 81, Number 10, 857-61, Décembre 2005, Troubles bipolaires


Résumé   Summary  

Author(s) : Hagop S Akiskal, University of California, San Diego, CA, USA.

Summary : Emergence of bipolar disorders concept.Bipolar disorders have slowly and progressively emerged in psychiatric nosographies. However, the bipolarity spectrum still remains a matter of discussion. Yet, the concept of bipolarity spectrum rests on solid foundations. These foundations date back to Jean-Pierre Falret, in the XIXth century. Many studies, during these last decades, have provided scientific bases to the concept of bipolarity spectrum, with substantial clinical, epidemiological, genetic data. Bipolar disorders are today classified into five categories : bipolar I (mania + major depressive episode), bipolar II (hypomania + depression), cyclothymia, bipolar III (hypomania related to antidepressant treatments), and bipolar IV (hypeethymia).

Keywords : bipolar disorders, classification, Falret

ARTICLE

Auteur(s) : Hagop S Akiskal1

1University of California, San Diego, CA, USA

Rappel historique

Le concept de bipolarité a une histoire. On doit commencer par citer deux psychiatres allemands, Griesinger et Kraepelin. Greisinger pensait que toutes les psychoses, de même que les démences, ne sont que les différents aspects d’une même maladie, c’était la théorie unitaire des psychoses (Einheitpsychose). De son côté, Kraepelin a proposé de différencier la psychose maniacodépressive des autres psychoses. À la psychose maniacodépressive, il rattachait les dépressions récurrentes et même les tempéraments. Pour individualiser la psychose maniacodépressive, Kraepelin s’était inspiré des travaux français. En France, Baillarger avait décrit la folie à double forme et Falret la folie circulaire. Il faut souligner aujourd’hui que Baillarger écrivait qu’il peut arriver que des accès maniaques ne durent que 2 jours, alors que, dans les classifications modernes, les critères demandent généralement une durée des accès maniaques d’au moins 4 jours ou même une semaine. Baillarger décrivait aussi des changements brusques de l’humeur, qui peuvent survenir pendant le sommeil. Des études récentes sur le sommeil ont confirmé cette idée que le sommeil peut avoir un rôle important dans les modifications de l’humeur. Il est aussi intéressant de rappeler que Falret a dit qu’un jour on se rendrait bien compte que les mélancolies appartiennent toutes aux folies circulaires. Il disait cela en se fondant sur l’observation que les mélancoliques ont toujours « des moments de gaieté ». Magnan, qui avait été un étudiant de Falret et de Baillarger, a d’ailleurs été le premier à suggérer que la folie circulaire et la folie à double forme ont des liens avec les états mixtes [3]. Kraepelin, lui, disait que les oscillations de l’humeur décrites par Baillarger et Falret, ainsi d’ailleurs que par Magnan, font partie d’une maladie qui a un sens plus large. Il a ainsi repris ce que les auteurs français avaient déjà décrit, l’alternance de deux états de l’humeur, mais il a ajouté, ce qui est très important, que, pendant les périodes dépressives, il existe très souvent des éléments maniaques, de même qu’il existe des éléments dépressifs pendant les épisodes maniaques. Kraepelin a donc insisté sur les accès combinés, les états mixtes. Il ajoutait que même les dépressions récurrentes font partie de la psychose maniacodépressive parce que, pendant les épisodes dépressifs, on observe des symptômes d’agitation ou d’activation psychomotrice. De même, il avait retrouvé des éléments d’excitation dans les dépressions chroniques. C’est la raison pour laquelle il disait que la plupart des dépressions récurrentes, et même chroniques, ont des aspects bipolaires, encore qu’il n’utilisait pas le terme bipolaire, il disait « maniacodépressif ». Il est aujourd’hui très utile de rappeler que Kraepelin avait une conception élargie de la psychose maniacodépressive.

Plus récemment, de nombreux auteurs, tels que Angst, Perris et Winokur, ont défendu une position dichotomique des troubles de l’humeur, unipolaire versus bipolaire [12]. Il existe en effet des patients qui ne présentent apparemment que des dépressions récurrentes, ce qui pourrait justifier l’individualisation de la catégorie des unipolaires. Néanmoins, la répétition et la fréquence des épisodes dépressifs engage avec le temps la question de la bipolarité (autrement dit, beaucoup d’unipolaires seraient plutôt des « pseudo-unipolaires » [1, 6]. Il existe en effet un aspect de l’unipolarité qui n’est pas clair et qui demeure toujours sujet à discussion, c’est la question de la bipolarisation avec le temps de la catégorie des unipolaires (alors que la bipolarité, qui dépend de la seule présence d’un état d’excitation, est un concept clair). Une autre raison pour laquelle la question de l’unipolarité est problématique est que l’on retrouve un grand nombre de bipolaires dans les familles d’unipolaires. Et l’on retrouve d’ailleurs aussi, ce qui est intéressant, beaucoup d’antécédents familiaux d’unipolarité chez les patients bipolaires. Même si les antécédents familiaux de bipolarité sont plus fréquents chez les bipolaires que chez les unipolaires, les antécédents de bipolarité chez les unipolaires restent bien supérieurs à ce que l’on observe dans la population normale.

Les limites de l’unipolarité

Une étude de Gershon et al., faite en 1982 [18], montre que, quelle que soit la sous-catégorie diagnostique de bipolarité (bipolaire I, bipolaire II ou schizoaffectif), le trouble le plus fréquemment retrouvé chez les parents proches (au premier degré) des bipolaires est la dépression unipolaire. Par exemple, chez les proches des patients schizoaffectifs, on retrouve 6 à 10 % de bipolaires I, de bipolaires II et de schizoaffectifs, alors que l’on retrouve plus de 14 % d’unipolaires. La dépression domine toujours l’histoire familiale. Cela conduit à l’idée de l’existence d’un spectre de la bipolarité, dominé par la dépression. Moi-même, comme clinicien, je vois beaucoup de patients qui sont apparemment des unipolaires, et je me pose nécessairement la question du statut de l’unipolarité. La question est en réalité la suivante : peut-on avoir un phénotype d’unipolaire avec un génotype de bipolaire ? Pour répondre à cette question, on doit souligner qu’apparaissent souvent chez les unipolaires des éléments qui font penser à une bipolarité. Parmi ces éléments, il en est un qui a une grande importance, c’est celui du virage de l’humeur, du switching vers l’hypomanie, qui apparaît souvent lors d’un traitement antidépresseur (que ce soit un médicament, des électrochocs, une privation de sommeil ou une photothérapie). Ce virage réalise une forme apparente de bipolarisation. Il a cependant été dit (dans le DSM-IV par exemple, ou dans l’ICD-10) que de tels virages hypomaniaques devaient être seulement considérés comme des effets indésirables des traitements et devaient même exclure un diagnostic de bipolarité. Pourtant, des études qui ont suivi prospectivement les patients ayant eu un switch hypomaniaque pendant un traitement antidépresseur ont bien montré que ces patients, à plus ou moins long terme, présentaient des tableaux cliniques répondant aux critères d’une bipolarité, c’est-à-dire qu’ils devenaient spontanément bipolaires. On a même observé des virages hypomaniaques chez des patients qui ne présentent pas un état dépressif franc, mais des troubles névrotiques divers ou dysthymiques, voire même des états borderline ; ces patients deviennent plus tard de véritables bipolaires.

L’émergence progressive du spectre de la bipolarité

En 1983, lors du congrès de l’American Psychiatric Association, Paula Clayton (fondatrice, avec Winokur, du concept de dichotomie uni/bipolaire) m’avait demandé de présenter une revue des arguments s’opposant à la dichotomie uni/bipolaire. J’ai alors repris l’idée de l’existence de formes atténuées de bipolarité [4, 5], parmi lesquelles les bipolaires II (association d’épisodes de dépression et d’hypomanie), et j’ai présenté les arguments en faveur d’un spectre de la bipolarité. Le spectre de la bipolarité inclut cinq formes de troubles bipolaires, les bipolaires I (dépression + état maniaque), les bipolaires II (dépression + hypomanie), les cyclothymies associées à des épisodes dépressifs, les bipolaires III (hypomanie liée à une prise de traitement antidépresseur, il s’agissait surtout à l’époque des tricycliques, mais l’expérience a montré que les antidépresseurs de nouvelle génération sont aussi susceptibles de déclencher des états hypomaniaques), et les bipolaires IV (dépression chez les hyperthymiques, personnes qui ont des traits hypomaniaques). J’insiste sur le fait que l’hyperthymie est cliniquement différente de l’hypomanie, mais qu’elle n’en est pas moins une forme d’excitation, c’est-à-dire à catégoriser dans le cadre de l’hypomanie. Plus tard, j’ai pu chiffrer la fréquence de chacune de ces sous-catégories de troubles bipolaires : j’ai retrouvé, pour l’ensemble des bipolaires, 18 % de types I, 18 % de types II, 9 % de types III, 5 % de cyclothymiques et 50 % d’unipolaires (dont 6 % étaient des dysthymiques) ; dans l’échantillon particulier des patients recrutés pour cette étude, qui étaient des patients hospitalisés, il n’y avait pas de bipolaires IV) [7].

Cassano a été un des premiers à être convaincu de l’existence d’un spectre de la bipolarité dans une perspective familiale. Avec Cassano, nous avons comparé l’histoire familiale de patients présentant différents types de troubles bipolaires, en incluant aussi des unipolaires dans l’étude. Nous avons étudié 687 patients et avons montré que les bipolaires de types I, II et IV ont significativement plus d’antécédents de bipolarité que les patients purement unipolaires. Les résultats montraient aussi que les bipolaires II et IV ont la même fréquence d’antécédents de bipolarité (nous avions dans cette étude rattaché les bipolaires III au groupe des bipolaires II). Cette étude constituait une nouvelle démonstration, selon des données familiales, du spectre de la bipolarité [14].

En 1987, Pierre Pichot m’a demandé de faire une conférence reprenant les arguments contre la dichotomie [2]. Cette conférence devant un public français a permis de concevoir les études Epiman et Epidep, faites en France. L’étude Epiman (qui a inclus 493 patients) a montré que les patients qui souffrent d’un trouble bipolaire de type III ont des antécédents familiaux importants de bipolarité, similaires à ceux qui ont un trouble bipolaire de type II [9]. Il serait ainsi nécessaire d’avoir une forme de « permission familiale » pour présenter un trouble bipolaire de type III. Cela s’accorde avec l’idée qui propose que les bipolaires de type III ne sont pas très différents de ceux de type II, c’est-à-dire que, chez eux, le virage hypomaniaque n’est pas tant un effet indésirable pharmacologique que la révélation d’une bipolarité. Le trouble bipolaire de type III serait donc à situer du côté d’une disposition naturelle et on peut dire que le virage hypomaniaque chez les bipolaires III se situe dans le cadre de la diathèse bipolaire.

Dans l’étude Epidep, 537 patients ont été suivis sur une certaine période de temps, avec une révision éventuelle du diagnostic en fonction de l’évolution de l’état clinique dans le temps [11]). Cette étude a apporté un nombre considérable de données, parmi lesquelles des précisions sur le statut des bipolaires I et II (les bipolaires III ont été rattachés aux bipolaires II). Schématiquement, il est apparu que le diagnostic de bipolaire I est stable avec le temps (6 % des patients en début et fin d’étude), alors que celui de bipolaire II change (il augmente de 22 à 40 %). Cela a pu être rapporté à plusieurs raisons. La première est que l’intérêt porté à la clinique de l’hypomanie augmente avec le temps (on recherche de plus en plus les hypomanies, alors que c’était moins le cas auparavant). La seconde est que la recherche des antécédents familiaux a conduit à discuter plus précisément avec les familles des antécédents d’hypomanie chez les patients. La troisième est liée au fait que les patients ont été suivis pendant un certain temps, ce qui a permis d’observer plusieurs cas de virages hypomaniaques. Cette étude, de même que d’autres, a aussi montré que près de 50 % des patients déprimés sont en réalité des bipolaires. Cela est important à savoir pour de nombreuses raisons, mais peut-être plus particulièrement pour des raisons thérapeutiques, car il faut être prudent avec les antidépresseurs chez les bipolaires.

La complexité de la catégorie bipolaire II

Des études faites en collaboration avec Perugi et l’équipe de Pise ont montré que les troubles bipolaires de type II sont complexes, car ils revêtent souvent la forme de dépressions atypiques [21]. Ils surviennent souvent aussi dans le cadre de comorbidités. Par exemple, il a été montré que, dans de très nombreux cas, les patients qui souffrent d’un trouble bipolaire de type II présentent aussi des troubles paniques ou une anxiété [23]. Cela conduit à imaginer qu’il existe des gènes communs au trouble panique et à la bipolarité de type II et ainsi pourrait contribuer à la définition génétique de la bipolarité de type II [16].

Un travail fait en collaboration avec Franco Benazzi, sur 506 patients, a montré une grande fréquence de diverses formes de désinhibition, aussi bien chez les bipolaires de type II que chez les patients souffrant d’un épisode dépressif majeur [9]. D’autres études (qui ne sont pas publiées elles non plus, une allemande et une italienne) ont retrouvé les mêmes résultats. Une étude prospective sur l’évolution de 559 cas d’épisodes dépressifs majeurs vers une bipolarité de type II a été faite aux États-Unis et publiée en 1995 [8]. Elle montre que les patients qui évoluent vers un trouble bipolaire de type II sont plus jeunes, ont plus de récurrences dépressives, plus de ruptures maritales, des scores plus élevés d’anxiété phobique, de sensitivité interpersonnelle et d’énergie ou d’activité pendant la journée, et ont plus d’éléments borderline ; et, surtout, ils ont une plus grande labilité de l’humeur. La labilité de l’humeur doit toujours faire penser à une bipolarité. La phénoménologie de la bipolarité n’est pas seulement thymique, elle a des aspects anxieux, des aspects de personnalité et des aspects de tempérament. Il est très important de s’en souvenir. En termes de fréquence de la maladie et de sa gravité, il apparaît que la bipolarité de type I, qui est cliniquement la plus grave, est la moins fréquente (environ 1 % de la population), alors que la bipolarité de type II est moins grave et plus fréquente (elle concerne jusqu’à 5 % de la population). Quand la définition utilise comme critère de sélection une durée d’excitation d’au moins 2 jours (comme Baillarger), la fréquence de la bipolarité de type II est bien supérieure à celle qui utilise le critère de 4 jours (comme dans le DSM-IV). Les pathologies du tempérament et la cyclothymie sont plus fréquentes que la bipolarité de type II [10]. Il existerait ainsi plusieurs phénotypes de bipolarité, avec des prévalences qui sont susceptibles de varier non seulement en fonction du support génétique, mais aussi probablement en fonction d’autres facteurs, liés à l’environnement.

Éléments concernant le support génétique de la bipolarité

Concernant le support génétique de la psychose maniacodépressive, une étude de Bertelsen et al. [13], comparant des jumeaux homozygotes et hétérozygotes, apporte des résultats intéressants. Elle montre que les mêmes gènes peuvent se traduire aussi bien par des tableaux typiques de psychose maniacodépressive que par des tableaux de psychose schizophréniforme, et même, dans certains cas, par une absence de toute psychopathologie. Donc les mêmes gènes peuvent produire des tableaux cliniques très différents. On doit en conclure que l’environnement, biologique et social, a certainement une grande importance. Gershon [17] a proposé le modèle d’une héritabilité « oligogénique » des troubles de l’humeur. Il y aurait trois gènes ou groupes hypothétiques de gènes pathologiques dans ce modèle, un gène 1 (dit « de prise de risque », qui serait dopaminergique), un gène 2 (« de régulation des affects », sérotoninergique) et un gène 3 (celui des « horloges biologiques », dont le support reste à définir). Il est vraisemblable que le lithium agit principalement sur le gène 3, les antidépresseurs et les antiépileptiques sur le gène 2 et les neuroleptiques sur le gène 1. On peut concevoir que, selon les combinaisons d’associations de gènes, on aura des tableaux cliniques différents, par exemple une hypomanie récurrente lors d’une association des gènes 1 et 3, une bipolarité « légère » lors d’une association des gènes 1 et 2 ou 2 et 3, et une bipolarité « étroite » ou « stricte » quand les trois gènes seront associés. Le modèle prédit que l’association des trois gènes concerne 1 % de la population et l’association de deux 2,5 % (la bipolarité légère, qui consiste en deux éventualités de combinaison de gènes concernerait ainsi 5 % de la population selon le modèle). Si ce modèle est correct, il faut retrouver des taux similaires dans la population. C’est globalement ce que l’on retrouve dans la littérature, selon la définition que l’on donne à la bipolarité [19, 20, 22].

Il existe donc certainement des gènes qui déterminent la survenue des troubles bipolaires, même si l’expression de ces gènes peut varier considérablement en fonction de données environnementales. Mais ils ne sont pas nécessairement intrinsèquement pathologiques et on peut proposer qu’ils soient adaptatifs. En particulier, il est possible qu’ils soient plus particulièrement impliqués dans la créativité ou la réussite individuelle. Ainsi, réussite et créativité ne concernent généralement pas les patients, mais il a été montré que cela concerne très souvent leurs proches parents, qui seraient porteurs de gènes de la bipolarité sans souffrir de la maladie [15, 24]. On propose que les proches parents des malades soient porteurs de « génotypes dilués de la bipolarité », sans accès clinique. Les patients bipolaires seraient les réservoirs de génies dans la population. Il faut les traiter en conséquence, avec toute la dignité qu’ils méritent.

Conclusion

À la suite de la conférence faite à Paris à la demande de Monsieur Pichot, en 1987, un journaliste du Quotidien du Médecin avait écrit la phrase suivante : « Le Pr H. S. Akiskal […] s’étonne que […] l’approche diagnostique la plus courante fasse implicitement référence à la dichotomie dépression unipolaire (UP) – dépression bipolaire (BP), en ne laissant qu’une place restreinte à cette dernière […]. Il estime, pour sa part, que les formes intermédiaires de BP (BP II et BP III) sont aussi fréquentes que la forme BP I ». Il a fallu 16 ans aux psychiatres pour comprendre la valeur de ce modèle sur les plans méthodologique, diagnostique, génétique et thérapeutique. Et il existe encore des personnes qui ne sont pas convaincues. Il faudra encore probablement 10 ans pour les convaincre de la réalité du spectre de la bipolarité.

Références

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