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Georges Lantéri‐Laura (1930‐2004)


l'Information Psychiatrique. Volume 80, Number 8, 667-8, Octobre 2004, HOMMAGE À…



Author(s) : Jean Garrabé, 7, place Pinel, 75013 Paris..

ARTICLE

Auteur(s) : Jean Garrabé

7, place Pinel, 75013 Paris.

Georges Lantéri‐Laura nous a donné toute sa vie l'exemple du plus pur humanisme. Il a jusqu'à la fin tenu à accomplir ce devoir qu'assigne au médecin le serment d'Hippocrate : transmettre aux générations qui nous suivent le savoir hérité de nos aînés, savoir qu'il avait lui‐même si considérablement enrichi. Lors d'une de nos dernières conversations, celle‐la même où, avec une lucidité et une sérénité admirables, il me communiquait le diagnostic de la maladie dont il pressentait qu'elle allait rapidement l'emporter, il se souciait de ne pouvoir tenir les engagements qu'il avait pris dans cette tâche à ses yeux essentielle de transmission des connaissances. Il avait entrepris, malgré son extrême fatigue physique, d'adresser, avec sa courtoisie coutumière, ses excuses pour la gêne qu'il occasionnait aux organisateurs des réunions scientifiques où il devait intervenir ; j'ai pu encore quelques jours plus tard, alors qu'il avait déjà entrepris un traitement qui n'altérait pas son intégrité intellectuelle, l'assurer que les recommandations qu'il avait faites à ce propos seraient respectées. Georges Lantéri‐Laura représente à mes yeux le modèle de ces « médecins des hôpitaux psychiatriques » comme on le disait en 1960, année où il fut reçu major au concours du médicat, qui pour les meilleurs d'entre eux menait une double carrière, hospitalière et d'enseignement. Cet enseignement se faisait à l'hôpital même et à travers les sociétés de psychiatrie alors existantes, en tout cas en dehors des facultés de médecine puisque la discipline officiellement enseignée dans celles‐ci était la neuropsychiatrie, où d'ailleurs la neuropathologie cérébrale était conçue sur un mode étroitement lésionnel et localisateur méconnaissant l'approche structurale et dynamique des troubles mentaux liés aux atteintes encéphaliques. Or la double formation médicale et philosophique qu'avait Georges Lantéri‐Laura l'avait très tôt conduit à s'interroger sur les rapports du physique et du moral de l'homme comme disaient, au début du xixe siècle, les idéologues. Il avait pour maître un autre philosophe médecin éminent, Georges Canguilhem, dont il considérait qu'une des œuvres essentielles était Idéologie et rationalité dans les sciences de la vie, œuvre à laquelle il a souvent fait référence. Sa carrière a débuté à Strasbourg où nommé médecin‐chef de service à l'hôpital psychiatrique de Brumath, il a simultanément enseigné à la Faculté de lettres de l'université ; de cette époque datent ses premiers disciples devenus depuis de fidèles amis. Sa carrière s'est poursuivie, après ces débuts strasbourgeois, à Paris, à l'hôpital Esquirol d'une part en tant que médecin‐chef de secteur et à l'École des hautes études de sciences sociales de l'autre où, en tant que directeur d'études, il a parrainé la rédaction de nombreuses thèses d'histoire de la psychiatrie. Depuis son départ en retraite marquée par une impressionnante cérémonie à Esquirol, il avait, loin de la réduire, encore augmenté son activité. Le premier grand ouvrage médico‐philosophique publié par Georges Lantéri‐Laura est son Histoire de la phrénologie (1970), heureusement réédité au PUF il y a peu, où, grâce à son érudition inégalée, il a réussi à exposer avec clarté les enjeux des discussions sur le siège cérébral des fonctions psychiques qui ont pendant la première moitié du XIXe siècle agité le monde savant. Les ouvrages qu'il a ensuite écrits avec Henri Hécaen, l'Évolution des connaissances et des doctrines sur les localisations (1977), puis Les fonctions du cerveau (1983), montrent de quelle manière s'est prolongée cette controverse au XXe siècle, cette fois entre globalistes et localisationnistes modernes. Mais il avait dès ce moment apporté des contributions essentielles dans bien d'autres domaines de la psychiatrie contemporaine ; je pense tout spécialement à celles sur la linguistique, la psychopathologie phénoménologique ainsi qu'à sa participation aux colloques de Bonneval. Pour ne citer parmi ses grands ouvrages de la maturité que ceux écrits seuls, car Georges Lantéri‐Laura a aussi associé certains de ses élèves à la rédaction d'autres textes, retenons Les hallucinations (1991), sa Lecture des perversions (1979) et enfin son Essai sur les paradigmes de la psychiatrie moderne (1998). Il faut en outre compter avec les innombrables préfaces, introductions, conférences, communications, directions de mémoires et de thèses, etc. qu'il a toujours avec une étonnante facilité accepté de faire. Ayant eu le privilège d'assurer le secrétariat général de l'Évolution Psychiatrique alors qu'il présidait notre société, je sais le soin qu'il apportait à préparer ses interventions lors des colloques que nous organisions et de l'audience qu'elles suscitaient. Il a toujours encouragé et soutenu toutes les initiatives que nous avons prises, notamment lors de la constitution de la Fédération française de psychiatrie. Ou celles visant à faire reprendre leur place au sein de l'Association mondiale de psychiatrie aux sociétés françaises organisatrices du premier congrès mondial fondateur à Paris en 1950. Au congrès du jubilé à Paris en l'an 2000, le symposium international sur les hallucinations, largement inspiré de l'ouvrage de Georges Lantéri‐Laura, fut un de ceux qui obtint le plus de succès auprès des congressistes étrangers qui découvraient que la pensée psychiatrique était toujours vivante en France ; c'est à cette occasion que furent faites à notre ami des offres de traduction de plusieurs de ses ouvrages, notamment son Essai sur les paradigmes de la psychiatrie moderne. Un premier recueil de ses écrits a été publié chez un éditeur universitaire, ce qui ne lui a pas assuré la diffusion méritée mais nous devrons maintenant établir une bibliographie complète de ses œuvres en y incluant les textes récents et ceux à paraître prochainement. L'axe essentiel de sa recherche épistémologique a été ces dernières années celui de l'étude des relations entre la psychiatrie et les sciences qu'il qualifiait « d'affines » et dont il vient de nous donner une longue liste : « psychanalyse, neuropsychologie, phénoménologie, telle ou telle psychopathologie, neuroanatomie, neurophysiologie ou encore biochimie ». Ces sciences nous permettent d'élaborer des modèles théoriques de ce que nous considérons être des « maladies mentales » mais, selon lui, les relations entre eux ne sont pas des liens de subordination, de supériorité d'un modèle sur l'autre mais de voisinage avec pertinence de chacun d'entre eux dans une partie du champ de la psychiatrie. C'est cette idée qu'il a développée, entre autres, dans son rapport à la journée organisée à Québec par l'Information Psychiatrique sur « Psychiatrie et neurosciences ». Il a encore donné à cette occasion une preuve d'amitié en proposant mon nom comme discutant, tâche à dire vrai impossible pour moi car ce qu'il disait me paraissait indiscutable ; aussi la discussion se borna en ce qui me concerne à le prier de développer un des points de son exposé, celui sur le devenir des théories en psychiatrie. Pour Georges Lantéri‐Laura, l'ère des théories générales est terminée ; il datait même ironiquement cette fin en 1977, année de la mort de notre maître à tous les deux, Henri Ey. J'avais eu la joie de le voir surmonter une première alarme sur son état de santé, pour faire, lors du colloque international organisé à Perpignan à l'occasion de la constitution de l'Association Henri Ey, un exposé sur l'organodynamisme comme théorie générale de la psychiatrie. Au cours des dernières décennies du XXe siècle ne se sont plus développé que des théories régionales ou partielles, qu'il nous a commentées dans la toute dernière mise à jour du chapitre correspondant du Traité de psychiatrie de l'Encyclopédie médico‐chirurgicale reçue il y a peu. C'est aussi le sujet de la conférence qu'il fit en 2002 au Ve congrès international de l'European Association for History of Psychiatry à Madrid où nous avions été invités. L'intérêt qu'elle y a soulevé a contribué à ce que les responsables de l'EAHP demandent à ce que le VIe congrès soit organisé à Paris en 2005 ; la présidence du comité d'organisation a été confiée à un de ses disciples les plus proches. Le jour même de la mort de Georges Lantéri‐Laura j'ai reçu le numéro des Annales médico‐psychologiques avec le discours qu'il avait prononcé lors de sa prise de fonction de président de la Société médico‐psychologique pour l'année 2004 sur « l'unité problématique et la diversité effective du champ de la psychiatrie » ; je l'ai relu avec l'émotion que l'on devine. Ce que j'avais entendu comme un programme de travail me parvenait moins de sept mois plus tard, comme un message posthume. Malgré le caractère problématique du champ de notre discipline, il n'était pas pessimiste quant à son devenir pensant justement que c'est sa diversité qui en fait la richesse. Il attachait beaucoup d'importance aux séances qui, sous sa présidence, devaient se tenir cet automne avec un grand nombre de communications d'une extrême variété sur l'histoire de la psychiatrie qu'il avait tant interrogée pour prévoir l'avenir de la médecine de l'esprit. Pouvons‐nous mieux honorer sa mémoire qu'en faisant de ces réunions le lieu où notre amicale admiration montrera que ce qui lui appartenait en propre et qu'il a si généreusement partagé ne mourra pas ? Garrabé J. Georges Lantéri‐Laura (1930‐2004). L’Information Psychiatrique 2004 ; 80 : 667‐8.


 

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