ARTICLE
Auteur(s) : Joëlle Haupert1, Yves De
Smet2, Jean-Marie Spautz3
1 Médicin assistant, candidat spécialiste en
psychiatrie
2 Neuropsychiatre, médicin chef de service
neuropsychiatrie gériatrique
3 Psychiatre médicin-directeur
Centre hospitalier neuropsychiatrique, BP 111, avenue des Alliés
17, L-9002 Ettelbruck (Grand-Duché de Luxembourg). E-mail :
yves.desmet@chnp.lu
Rubrique dirigée par J. Chazaud et J. Postel
« La “philanthropie” des aliénistes est à
réaffirmer » [19]
L’histoire de la psychiatrie est, à la charnière des
xixe et xxe siècles, marquée par la
confrontation épistémologique entre les écoles allemande et
française. Les aliénistes reprochent aux Nervenärzte
l’empirisme et le pluralisme de la taxinomie de Kraepelin, fondée
sur le seul critère diachronique d’évolution des maladies mentales
et faisant fi de tout souci étiologique ou psychopathologique. Ils
lui opposent une nosologie moniste, fondée sur une étiopathogénie
synchronique commune à toutes ces affections, la très rationnelle
théorie de la dégénérescence (TD) de Morel. « Aucune
théorie de la maladie mentale n’a connu une aussi grande popularité
au xixe siècle que celle de la dégénérescence »
[12]. Et pourtant, la TD est aujourd’hui présentée comme une
théorie-caméléon, ayant surtout permis à la gent psychiatrique de
France, déjà marginalisée au xixe siècle, de se
conformer au mieux à l’idéologie politique et scientifique mouvante
de son temps [10-12]. Mais l’importance de l’œuvre de Morel dépasse
de loin la simple paternité d’une théorie éclectique obsolète qui
soutient le rôle d’une « dégénérescence héréditaire », à
l’origine de toutes les affections mentales. Sa pensée imprègne
encore aujourd’hui nos idées sur la nature et les
« stigmates » de la maladie mentale, l’origine acquise ou
innée de l’intelligence, les rapports entre folie et génie ou art,
l’innocence de l’épileptique, la responsabilité du criminel,
l’atavisme ou l’eugénisme [18, 22].
Gavroche, carabin, anthropologue
Selon Pichot [30], « la biographie de l’enfance et de
l’adolescence de Morel explique bien des aspects de son
œuvre ». Morel naît à Vienne le 22 novembre
1809 [7]. Son père, officier d’intendance des armées
impériales qui ont pris la ville le 13 mai, ne s’occupera pas
de son fils. On ignore tout de sa mère. Fin 1813, c’est la retraite
d’Allemagne. À la Toussaint, Napoléon repasse le Rhin et se replie
sur Paris. Au passage, Morel, qui va avoir 4 ans, est confié à
l’abbé Dupont, directeur d’une maison d’éducation à Luxembourg,
alors chef-lieu du département des Forêts – et à sa servante
Marianne, dont Morel dira plus tard qu’elle a été sa vraie mère
[7]. Bientôt orphelin, Morel reste à la charge de ses
« parents adoptifs », qui l’emmènent avec eux, après la
chute de l’Empire, à Saint-Dié, dans les Vosges. « Ces
vicissitudes lui vaudront au moins une maîtrise parfaite de la
langue allemande » [30]. Ce parfait bilinguisme est un
facteur essentiel de la vie de Morel, qui deviendra en fait
aliéniste parce qu’un maître, J.-P. Falret en l’occurrence,
cherchait un traducteur pour aborder la « psychiatrie
tique » allemande [33]. L’autre aspect fondamental de l’œuvre
de Morel est son caractère profondément religieux et caritatif. La
TD est en effet l’œuvre d’un homme fort pieux et « répond
en fait à des préoccupations de médecine sociale beaucoup plus
ouvertes que la théorie ultérieure des dégénérés de Magnan à
laquelle on tend à l’assimiler » [31], et bien plus
charitable envers les affligés d’une maladie mentale que le
« traitement moral » de ses prédécesseurs. C’est donc
faire au seul Morel un véritable procès d’intention que d’écrire
que, si « la compassion a été l’attitude constante du
mouvement aliéniste, après Morel et Magnan, lorsque les notions de
dégénérescence et de constitution auront mis au premier plan une
"perversité" du malade mental, la psychiatrie s’orientera vers une
sorte de racisme antifou » [28].
Nanti de ses réminiscences et « de la fantaisie et de
l’indépendance frondeuse » qui le caractérise [31] (ce qui
lui vaudra son renvoi du séminaire pour des idées
« libertaires » [4]), Morel, un temps précepteur puis
journaliste, entame en 1831 l’étude de la médecine à Paris. Il
y vit difficilement, se lie d’amitié avec Lasègue et Claude
Bernard, soutient en 1839 (il a 30 ans !) sa thèse,
Questions sur les diverses branches des sciences médicales.
Il s’initie ensuite à l’« histoire naturelle », lit
Buffon et Cuvier, suit au Muséum les cours d’anatomie et
d’embryologie comparées de Blainville et de Geoffroy Saint-Hilaire.
À leur suite, il admet la théorie de l’unité de composition
organique de toutes les créatures de Dieu, principe unitaire
lamarckien transposé par Balzac dans La comédie humaine,
comparaison entre l’humanité et l’animalité, théorie qui intègre
l’anthropologie ou science de l’homme à la biologie générale.
Ainsi, tous les organismes vivants sont soumis au même plan
général, transformé au cours des âges par l’environnement ;
ils descendent tous d’une même espèce souche primitive unique,
progressivement modifiée et diversifiée par les multiples
variations de son développement. Morel adhère ainsi au
transformisme de Lamarck. La chose, en soi, est remarquable. Le
lamarckisme, en effet, contraire à l’interprétation littérale de la
Genèse, a été totalement discrédité par le puissant Cuvier, baron
et pair de France sous la Restauration (1815-1830) [34]. Comment le
très chrétien Morel peut-il dès lors se rallier à une telle
hérésie, honnie des bien-pensants ?
L’abolition, aux Pays-Bas autrichiens, par Marie-Thérèse, de
l’ordre des Jésuites en 1773 avait permis de remplacer leurs
collèges par des établissements prônant l’étude des sciences et de
l’histoire. Pour imposer cette réforme scientifique, l’impératrice
avait fondé à Bruxelles en 1772 l’Académie des sciences, des
lettres et des beaux-arts, dirigée par Needham. Celui-ci avait
développé, dans ses Recherches physiques et métaphysiques sur la
nature et la religion, parues en 1769, un créationnisme
évolutionniste hérité de saint Augustin [35], qui lui avait valu
une vive polémique avec l’anticlérical et fixiste Voltaire. L’abbé
Dupont aurait-il enseigné à Morel ces idées transformistes
(« libertaires » ?), officialisées au Luxembourg au
temps du despotisme éclairé ?
Dans son Système analytique des connaissances positives de
l’homme (1820), Lamarck expose aussi ses conceptions
sociales : l’homme étant un être naturel, la sociologie doit
relever de la biologie, d’autant que la société engendre et
amplifie les inégalités naturelles autant que sociales. Et Lamarck
d’accuser le paupérisme urbain, où les hommes sont
« resserrés dans des lieux malsains, ne respirant qu’un air
vicié, irrégulièrement et mal nourris, se livrant à toutes sortes
d’excès lorsqu’ils en trouvent l’occasion », et sujets à
des maladies « en quelque sorte endémiques », qui
se perpétuent « chez eux par la génération »
[36].
Morel étudie aussi la philosophie conservatrice de Bonald,
défenseur de la monarchie et de la religion, dont les œuvres
complètes sont publiées en 1840. Bonald croit à la
« dégénérescence », sous l’effet des vices et des
révoltes, d’une race humaine prédestinée [22], sans emprise
sur son histoire car modelée à l’origine sur l’exemple divin. Règne
alors la pseudo-libérale monarchie de Juillet (1830-1848). Morel se
rallie aux opposants à la politique antisociale de Louis-Philippe,
favorable à la seule bourgeoisie d’affaires. Parlementaire, cette
opposition fait adopter en 1838 la loi républicaine sur
l’internement, consécration anachronique du « traitement
moral » de Pinel et de la philanthropique philosophie des
Lumières du xviiie siècle. Populaire, elle se réclame du
socialisme de Saint-Simon, Fourier, Proudhon ou Buchez, confrère et
ami de Morel. Cet ancien carbonaro est né à
Matagne-la-Petite, hameau aujourd’hui belge du département des
Ardennes. Une enfance commune aux Pays-Bas autrichiens serait à
l’origine de l’amitié entre le « belge » Buchez et le
« luxembourgeois » Morel [2]. Membre du complot
antimonarchiste de 1822, passé du matérialisme franc-maçonnique au
spiritualisme saint-simonien, Buchez est un républicain modéré
précurseur de la démocratie chrétienne qui, comme Hugo,
« rêvait la fédération de l’Europe », selon Balzac
à qui il inspire un personnage des Illusions perdues [2]. Il
tente de concilier christianisme, socialisme et idéaux de la
Révolution, qu’il décrit comme un grandiose essai de mise en
pratique des Évangiles. Aussi crée-t-il en
1831 l’Européen, journal qui expose sa politique
chrétienne et progressive et la valeur sociale de la loi
chrétienne. Saint-Simon avait proposé un nouveau modèle de société
civile où le pouvoir spirituel (non plus religieux mais
scientifique) suppléerait le pouvoir matériel et où le social
primerait sur le politique. Buchez, Morel et la majorité des
aliénistes fonderont en 1848 la Société médico-psychologique,
afin de définir leur « statut social » et de défendre
leur indépendance spirituelle face au pouvoir [10-12].
Aliéniste, républicain, socialiste
Recommandé par Claude Bernard (alors interne chez J.-P. Falret),
avec qui il partage chambre et vêtements, Morel, dont le cabinet
privé est un fiasco, entre en 1841 chez le maître de la folie
circulaire, un aliéniste déçu de l’organicisme (des « idées
anatomiques ») qui s’intéresse à l’« école
psychologique » allemande [31, 33]. Il l’initie aux
« psychologistes », dont il connaît parfaitement la
langue, et publie avec Lasègue en 1844 des Études
historiques : origines de l’école psychique allemande. Les
psychologistes (Heinroth, Reil, Ideler...), proches de l’animisme
de Stahl et de la tique Naturphilosophie, font du péché
et/ou des « passions dégénérées » de l’âme le lit des
maladies mentales [30, 33]. Monistes, ils affirment l’unité
psychosomatique de l’être, consubstantialité qui permettra à Morel
de placer sur un même plan les causes physiques et morales de la
dégénérescence et de leur assigner un même lieu d’action : le
système nerveux [31]. L’étude des psychologistes conforte aussi son
adhésion au lamarckisme, fondement biologique de sa TD, souvent
proche de la philosophie de la nature [34]. Après son internat,
Morel se forge une sérieuse expérience de terrain de l’état de la
psychiatrie asilaire à l’étranger, consignée dans sa Pathologie
mentale en Belgique, en Hollande et en Allemagne, parue en
1845-1846. C’est alors que, de 1847 à 1850, Lucas publie son
Traité philosophique et physiologique de l’hérédité naturelle
dans les états de santé et de maladie du système nerveux,
référence bientôt essentielle, « biblique », en matière
d’hérédité dans la folie et inépuisable source d’inspiration pour
Morel – avec les Considérations sur les causes de la
dégénérescence de l’espèce humaine, publiées par Vandeven en
1850.
Survient l’intermède de la IIe République
(1848-1852). À la hiérarchie monarchiste des Burgraves succède
l’anarchie tique des quarante-huitards. Morel a-t-il participé à la
révolution du 24 février 1848 ? Toujours est-il que son
ami Buchez le nomme médecin-directeur de l’asile de Maréville, près
de Nancy, où il va rencontrer le crétinisme, archétype clinique de
sa TD, dont l’étiologie carentielle est alors inconnue et qui est
ainsi rapportée à une
« dégénérescence héréditaire ». En 1855, Morel
publiera Influence de la constitution géologique du sol sur la
production du crétinisme et, en 1864, Du goître et du
crétinisme, étiologie, prophylaxie, etc. Adjoint au maire de
Paris durant l’insurrection, Buchez met sur pied les ateliers
nationaux créés pour les cent mille chômeurs parisiens que produit
la fermeture des usines par le patronat au lendemain de la
rébellion. Il est aussi pour un mois le premier président de la
nouvelle assemblée constituante, qui compte une majorité de
républicains modérés réformistes, tel Hugo, conduits par Lamartine,
chef du gouvernement provisoire [2]. Le but de Lamartine est
d’empêcher l’anarchie du « règne de la foule ». Il sait
que le vrai problème, déjà soulevé en 1830, est d’ordre social et
non pas politique. Aussi tente-t-il de faire comprendre aux nantis
que leur politique antisociale est suicidaire et prône-t-il des
lois qui protégeraient la collectivité contre la dévorante
bourgeoisie d’affaires mais, en même temps, garantiraient les
« honnêtes gens » contre le « vandalisme
jacobin » [20]. Selon Buchez, de même que la défaillance de
l’âme libère le cerveau et provoque la folie mentale, la démission
du contrôle social qu’est le libéralisme sauvage conduit à la folie
sociale. Mais les espérances humanitaires et progressistes en la
IIe République de Lamartine, Hugo, Morel et Buchez sont
trahies le 24 juin par le Parti de l’Ordre, qui,
volontairement, supprime les ateliers nationaux : la révolte
populaire éclate et l’Assemblée donne les pleins pouvoirs au
général Cavaignac pour « rétablir l’ordre » [20]. Tout au
long du Second Empire (1852-1870), engendré par cette
pseudo-république et donc clérical et saint-simonien mais
contre-révolutionnaire, Napoléon III comme Morel tenteront de
désamorcer la « question des prolétaires » par de
louables efforts pour édifier, l’un une législation et l’autre une
médecine sociales, et ainsi freiner la naturelle
« dégénérescence » du genre humain. Morel, qui deviendra
en 1856 médecin-directeur de l’asile de Saint-Yon, près de
Rouen (où il décédera du diabète le 30 mars 1873), publie
ainsi en 1852-1853 son Traité des maladies mentales et,
en 1857, son Traité des dégénérescences physiques,
intellectuelles et morales de l’espèce humaine et des causes qui
produisent ces variétés maladives, dont son ami Buchez fera
rapport à la Société médico-psychologique. Ce livre, plus qu’un
simple traité de psychiatrie, est en réalité un véritable ouvrage
d’anthropologie qui fait définitivement entrer la médecine mentale
dans la biologie générale, « une sorte d’étude
transclinique » [9]. Morel publiera d’ailleurs deux ans
plus tard des Mélanges d’anthropologie pathologique et, en
1864, De la formation des types dans les variétés
dégénérées.
Dégénérescence, démence précoce, délire émotif
« Dégénérescence » : le terme, attribué par Morel
à Buffon, désigne tout trouble mental ayant pour origine, soit
l’hérédité, soit une affection acquise du jeune âge. C’est une «
déviation maladive du type primitif » adamique parfait, auquel
l’homme édénique répondait à l’origine de la création, avant le
péché originel. Elle se transmet selon le second principe
lamarckien de l’hérédité des caractères acquis et évolue, de
génération en génération, selon une nosologie unitaire et
hiérarchisée de gravité croissante, depuis la « simple
exagération du tempérament nerveux » jusqu’à la dégénérescence
finale, sanctionnée par « la stérilité, l’imbécillité,
l’idiotie et finalement la dégénérescence crétineuse », qui
conduit à l’élimination de la lignée « dégénérée ». Elle
relève, selon le premier principe de Lamarck, de l’adaptation de
l’individu à son milieu, naturellement
« dégénérateur ». Le montrent les travaux de Huss (1852)
sur ce qu’il baptise « alcoolisme » (le futur cheval de
bataille de Magnan), de Moreau de Tours (1845) sur le haschich, de
Morel (1855, 1864) lui-même sur le crétinisme, et d’autres sur la
tuberculose, le paupérisme, le tabagisme, le crime, la
prostitution, le climat, les toxiques, l’industrialisation,
l’urbanisation, la syphilis, la promiscuité, la consanguinité, les
« fausses religions » et le christianisme
« dénaturé » [6, 26, 29]. C’est ce qu’illustreront en
1862 Les misérables de Hugo, dénonçant « la
dégradation de l’homme par le prolétariat, la déchéance de la femme
par la faim, l’atrophie de l’enfant par la nuit », à
savoir l’ignorance. Le tableau clinique, psychique et
physique, d’un malade mental correspond à son niveau de
dégénérescence psychosomatique, établi selon sa place sur l’arbre
généalogique familial, et à son « hérédité de
transformation » de l’affection dont il a hérité en la sienne
propre, de gravité accrue. C’est ainsi que, dans la seconde édition
de son Traité des maladies mentales parue en 1860, Morel va
rapporter, dans la classe des « folies héréditaires à
existence intellectuelle limitée », un cas
d’« immobilisation soudaine de toutes les
facultés » : la dégénérescence mentale, transmise au
cours des générations, y a pour expression finale, par pénétrance
extrême, une « démence juvénile », une « démence
précoce ». On connaît le succès de cette dementia
praecox, consacrée par Kraepelin en 1893 pour dénommer ce qui,
avec Bleuler, deviendra en 1908 la schizophrénie. La
« démence précoce dégénérative » de Morel sera pour la
psychiatrie française le bastion de sa résistance à l’invasion
nosologique allemande. Morel rencontrera d’ailleurs en 1864 le
futur roi Louis II de Bavière, alors âgé de 19 ans, et lui
trouvera, confirmation de ses vues, « des yeux qui
annoncent la folie », « dégénérescence »
héréditaire chez les Wittelsbach [32]. Cette inéluctable hérédité
de troubles mentaux ancestraux, cette prédestination [23], sera
popularisée, sous le nom d’atavisme ou fatalité héréditaire,
par les ciers « naturalistes » – tels Zola,
Maupassant ou Huysmans. Si la TD de Morel, comme telle, ne survivra
pas aux lois de la génétique établies par Mendel en 1865 (mais
inconnues avant 1900 !), elle marque, au-delà des
inconnaissances du temps, un tournant décisif. Pour la première
fois, la psychiatrie se dotait d’une synthèse moniste tenant compte
de l’inné comme de l’acquis, de l’endo- comme de l’exogène, du
psychique comme du somatique. Depuis, « l’aliénation
mentale est ramenée à la valeur d’un fait biologique général et
l’incorporation de la psychiatrie à la science positive est
définitivement consacrée » [17].
Morel sera également à l’origine d’une autre pomme de discorde
franco-allemande : rebaptisant en 1866 la
« monomanie instinctive » d’Esquirol [19] « délire
émotif », Morel va faire des troubles obsessionnels-compulsifs
une névrose, c’est-à-dire une maladie des émotions, s’opposant
par-là à l’opinion d’outre-Rhin qui y voyait un trouble de la
pensée, de l’intellect [1, 27].
Magnan, Krafft-Ebing, Galton, Lombroso, Zola
En 1859 était parue L’origine des espèces de Darwin.
Magnan, le continuateur de Morel, adapte la TD au darwinisme, en la
renversant – et en décomposant l’aliénation mentale
unique en maladies mentales multiples. Dès lors, l’homme,
imparfait de naissance, s’améliore au gré des années et des
générations, à moins que des « éléments dégénérateurs »
ou l’atavisme ne provoquent une régression morbide. Dans Les
dégénérés (1895), il définit, avec Legrain, la dégénérescence
comme « l’état pathologique de l’être qui, comparativement
à ses générateurs les plus immédiats, est constitutionnellement
amoindri dans sa résistance psychophysique et ne réalise
qu’incomplètement les conditions biologiques de la lutte
héréditaire pour la vie ». Cette dégénérescence rompt
l’équilibre que l’homme tente de maintenir entre les
différentes parties de son système nerveux. Avec Magnan,
« dégénéré » devient synonyme de déséquilibré
mental. Il oppose dès lors les « dégénérés inférieurs »,
ou idiots spinaux, sujets à de multiples troubles sexuels,
aux « dégénérés supérieurs », ou idiots cérébraux,
le plus souvent sujets à la fameuse bouffée délirante polymorphe
curable – et dont font partie les génies [5, 23]. Morel
influence Krafft-Ebing, qui répand la TD en Allemagne et l’adapte
au « dégénéré sexuel » (autre cheval de bataille de
Magnan, avec Charcot [5]). Morel inspire Galton, un cousin de
Darwin fasciné par le problème de la transmission héréditaire de
l’intelligence, et inventeur, en 1889, de l’eugénique,
« science de l’amélioration du patrimoine héréditaire
humain » [22].
Morel marque Lombroso, le père des psychiatrie et anthropologie
criminelles. Dans L’homme criminel, criminel-né, fou-moral,
épileptique (1876), Lombroso invente la progénérescence, qui
compense la dégénérescence. Ainsi, les singes possèdent-ils un plus
grand nombre de muscles que l’homme et un organe
supplémentaire : la queue. C’est au prix d’un sacrifice
« dégénérateur » musculaire et coccygien que l’homo
sapiens a gagné sa supériorité « progénératrice »
intellectuelle ! Pour Lombroso, tout criminel porte sur lui
les stigmates ataviques de ses tendances héréditaires, telle la
mine patibulaire (patibulum, potence) de Quasimodo ou de
La bête humaine (1890) de Zola [9]. « En puisant
leur inspiration dans l’œuvre de Morel et de Lombroso, certains
médecins ont, à travers l’exaltation du criminel-né, donné à leur
art une orientation funeste et délirante. Mais d’autres savants,
nourris aux mêmes sources anthropologiques et anthropométriques, en
ont tiré des enseignements d’un réalisme étonnant, rendant à la
justice de multiples services et donnant aux médecins des arguments
de plus grand poids dans la bataille du prétoire » [9]. Au
point que, de cette médicalisation du crime, naîtront l’hygiène et
l’assistance sociale, la médecine du travail et l’instruction
publique [6, 9] ! Enfin, Morel inspire à Zola l’arbre
généa(patho)logique des Rougon-Macquart, histoire naturelle et
sociale d’une famille sous le Second Empire : Adelaïde Fouque,
souche de l’arbre, est la « névrose dégénérative »
originelle, calquée sur une observation de Morel ou de
Magnan : « le tronc explique les branches qui
expliquent les feuilles » [25]. « Vos œuvres
demeurent une de mes grandes consolations, parce qu’elles sont
parallèles à mes idées. La cause en est que vous avez puisé à la
source du vrai et à une école psychique qui est apparue pour la
première fois en France, celle de Morel que je considère d’ailleurs
comme mon maître », écrit Lombroso à Zola en 1890.
Aujourd’hui, la dégénérescence, en général, et la TD de Morel,
en particulier, sont officiellement mortes. Il n’empêche, elles
transpirent toujours dans la théorie de la famille névropathique de
Féré et Charcot [15], acceptée un temps par Freud, dans les notions
de prédisposition de Moreau de Tours, de constitution
perverse ou tendance instinctive de Dupré [13], de
diathèse, d’équipement neurobiologique
d’Ajuriaguerra, de type libidinal de Freud, d’infériorité
psychopathique, de structure – sans parler des
typologies de Kretschmer, Schneider et autres [1, 5, 12, 17, 23].
Il n’est pas jusqu’à Baruk de regretter encore, en 1950, que les
mesures de stérilisation des malades mentaux aient fait
« perdre de vue les causes qui créent la dégénérescence,
causes sur lesquelles on pourrait agir énormément » –
jusqu’à Ey lui-même d’affirmer, en 1978 : « toute
anomalie psychopathologique ne peut être l’objet d’un diagnostic
que dans la mesure où elle apparaît avec les caractéristiques qui
connotent une différence de développement [...]
malformations et dysgénésies, déformations et régressions,
"dys-gressions" qui aliènent plus ou moins tous les malades
mentaux. Le terme de dégénérescence, pour autant qu’il
implique dans sa généralité l’idée d’un contre-sens du projet
normatif, serait parfaitement adéquat s’il n’était surdéterminé par
un contexte péjoratif de ségrégation » [5]...
Lucrèce, Augustin, Rousseau, Buchez
On a reproché à la TD un aspect anachronique et eschatologique,
excluant toute idée de progrès [8, 9, 24, 30], alors que la seconde
moitié du xixe siècle est, justement, « l’âge du
progrès » [3], et qu’en 1857, le prestige politique et
socioculturel du Second Empire est à son apogée. Depuis le De
natura rerum de Lucrèce (ier siècle avant J.-C.),
l’histoire de l’homme est liée à celle, cyclique, de la nature, et
les inventions humaines trouvent leur origine dans
l’affaiblissement, « avec le temps », des aptitudes
« naturelles » humaines : le progrès,
matériel, a une fonction de compensation. Mais, la purement
chrétienne vision linéaire (passé, présent, avenir) de l’histoire
des Pères de l’Église libère l’histoire sainte de ces cycles
naturels [37]. Saint Augustin peut ainsi établir une philosophie
surnaturelle de l’histoire, évolutive (d’où son
créationnisme transformiste) et centrée sur l’idée de progrès
spirituel (le temporel restant, comme chez Lucrèce, un
facteur de dégradation freiné par le progrès matériel). Une
laïcisation de l’idée de progrès des Anciens va conduire les
Modernes, à la suite de Condorcet et de son Esquisse d’un
tableau des progrès de l’esprit humain, écrite en pleine
Terreur (1794), à assimiler progrès spirituel et matériel. Sauf
Rousseau. Les thèmes dont traitent Lucrèce et Augustin sont ceux-là
même que Rousseau développe et les idées de ce théoricien de la
décadence influencent bien des penseurs du xviiie siècle
[14]. Ainsi, Du contrat social (1762) inspire tant la
Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 que la
théorie sur l’extinction de l’espèce humaine par la misère de
Malthus, parue en 1798. Morel est l’héritier de cette pensée
anachronique, qui va de Lucrèce à Rousseau via Augustin.
Morel est-il le Rousseau de la psychiatrie ? Leur enfance,
comparable, permet un certain rapprochement.
Aussi, le morelien « projet de naturalisation de la
norme morale et sociale et d’appropriation médicale des déviants de
cette norme » [8] coule-t-il de source. Pour la
philosophie des Lumières, avec Diderot, « la morale est la
science des lois naturelles » et les ordres naturel et
social/moral ne font qu’un. Selon Rousseau, « la société
est naturelle à l’espèce humaine comme la décrépitude à l’individu.
Il faut des arts, des lois, des gouvernements aux peuples, comme il
faut des béquilles aux vieillards » ; la sociabilité
est un instinct, dont la perversion est un « vice contre
nature ». Buchez va apporter à Morel les preuves
philosophiques qui fondent le progrès social/moral sur un ordre
« naturellement » démocratique et conforme aux Évangiles
« bien compris ». Aussi, pour Zaloszyc [39], « la
théorie des dégénérescences n’est rien d’autre que la philosophie
de Buchez à l’état pratique ». En fait, Buchez comme Morel
s’appuient sur l’enseignement des naturalistes, qu’ils ont suivi au
Muséum. À l’étude linéenne de la « structure visible » se
substitue celle de l’« organisation interne» du vivant. Ainsi
se développe la notion d’ordre naturel, qui établit la
« sympathie » entre des organes naturellement
solidaires et a pour finalité l’homéostasie biologique. Buchez
compare dès lors la société au corps humain, le « corps
social » ayant pour finalité l’homéostasie sociale. D’où la
naturelle nécessité d’une solidarité entre les
« organes sociaux », fondée sur des réformes sociales
« sympathiques », proposées par une social-démocratie
chrétienne progressiste et animée de charité, de fraternité et de
solidarité sociales. Morel peut ainsi concevoir une régénérescence
sociale/morale à la dégénérescence naturelle de l’archétype
humain : cet homme qui, naturellement,
« dégénère », reste spirituellement perfectible,
dans le cadre du progressisme régénérateur de Buchez, par une
éducation sociale/morale. Avant 1789, la dégénérescence était
inéluctable et irréversible. On l’attendait depuis l’an mille. Le
transformisme de Lamarck permet à Morel d’en démontrer le
mécanisme. Avant lui, l’hérédité jouait un rôle dans la maladie
mentale personnelle ; avec lui, elle devient une tare
collective [2]. Après 1789, la régénérescence sociale/morale
devient possible. Instrument du mieux-être spirituel, néguentropie
de la « nature » humaine, la part morale, sociale,
intellectuelle et religieuse de l’homme, qui se transmet aussi de
génération en génération, permet de compenser sa
dégénérescence : « il est incontestable que bien des
circonstances sont de nature à briser cet enchaînement pour ainsi
dire fatal de faits pathologiques. Les alliances régénératrices, et
une direction spéciale, hygiénique, intellectuelle et morale donnée
aux descendants, peuvent arrêter ces derniers sur la pente d’une
dégradation successive », proclame-t-il dans son
Traité de 1860. Certains verront dans ce « programme
de régénération un ton de manipulation politique »
[12].
Mais, avec Darwin, c’est le progrès, spirituel et matériel, qui
va devenir inéluctable. L’évolutionnisme voit dès lors Magnan
renverser la TD de Morel, purgée de tout spiritualisme, et Marx
fonder le socialisme scientifique. Après Morel, de folie
dégénérative, la maladie mentale, alors une, va devenir les
« folies héréditaires », désormais multiples ; la TD
va devenir l’héréditarisme [12]. À l’homéostasie,
perfectible, d’un ordre naturel et social/moral solidaire, vont
faire place la lutte pour la vie et la lutte des classes. Quoiqu’en
pensent Clervoy et Corcos [5] ou Pewzner [28], pour le charitable
Morel, la rédemption du dégénéré restera toujours
possible – seuls ses héréditaristes [12] thuriféraires
prôneront l’eugénisme et autres solutions finales [4, 21]. C’est
aussi Morel qui publiera en 1861 Le non-restraint, ou de
l’abolition des moyens coercitifs dans le traitement de la
folie...
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Arthur Bispo do Rosário. Char à bœufs (sans date)
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