ARTICLE
Auteur(s) : Marie Jemma-Jejcic*
* Maître de conférence Paris XIII, psychanalyste, 170, rue de la
Convention, 75015 Paris. E-mail : mariejejcic@wanadoo.fr
L’hypnose revient. En Europe, car aux États-Unis l’intérêt fut
constant. Trois raisons sans doute participent de cette différence.
D’une part, le xxe siècle européen fut requis par la
psychanalyse, et l’on sait que l’instabilité et l’insuffisance des
résultats thérapeutiques obtenus sous hypnose engagèrent Freud à
abandonner ce procédé. De la sorte, il découvrit le transfert dont
il préféra la dynamique au procédé hypnotique répétitif qui
s’oppose à tout échange avec le patient, selon lui. Enfin, à donner
la parole au sujet et à lui reconnaître un savoir inconscient, la
psychanalyse désaliène. Cela rendait l’hypnose et son invitation à
s’en remettre à la maîtrise du thérapeute anachroniques.
S’ajoute un autre fait conséquent : le traumatisme subi par
l’Europe durant et suite à la Seconde Guerre mondiale. Outre que la
psychiatrie et la psychanalyse délaissaient l’hypnose, l’Allemagne
avait une autre raison majeure de s’en détourner : l’intérêt
de l’Allemagne nazie pour un procédé sur lequel recherches et
expérimentations furent menées pour étudier la modification du
comportement et la manipulation mentale. Épargnés par la guerre,
les États-Unis poursuivirent les recherches avec les scientifiques
allemands1 [10], accueillant ceux qui
essaimèrent. Les recherches thérapeutiques et sociales se sont
poursuivies avec des applications multiples, économiques,
politiques ou autres. À cet égard, le groupe de Palo Alto [11] est
connu pour ses travaux sur le conditionnement, l’utilisation de
l’image, la communication, la publicité, les messages subliminaux
pour ne citer que les plus présents dans notre quotidien. Ce bref
rappel témoigne de l’affinité des enjeux de société pour
l’hypnose.
Or, cette affinité s’accompagne d’une marginalisation de la
psychiatrie, d’un retrait de la psychanalyse des institutions
psychiatriques et d’une mutation de la fonction du psychologue qui
perd en clinique mais gagne en urgence. Sa présence diminue dans
les hôpitaux, PJJ (Protection judiciaire de la jeunesse), CMP
(Centres médico-psychiatriques), etc. où croît la demande alors
même que les gouvernements désignent d’office des équipes dans les
urgences, catastrophes naturelles ou provoquées, comme les
incendies, inondation, bombardement, etc. Curieux processus qui
soustrait les « psy » des lieux où ils soulagent la
douleur morale et améliorent les conditions psychiques2, pour les expédier en service commandé, où peu,
voire personne, ne les demande ni ne les attend. Il en résulte au
moins deux raisons pour rendre caduque la psychologie : les
urgences, qui lui sont antagonistes, ce que Freud a toujours pris
soin de préciser, et l’absence de demande qui neutralise toute
intervention. Cette prescription surprend d’autant que ces états en
appellent plutôt à la privatisation renvoyant chacun à sa
responsabilité. Ici, ils anticipent la demande et prennent en
charge la seule thérapie dont l’efficacité croît avec son
indépendance. Avec humour et justesse, un récent essai s’intitule
malicieusement Les psychologues sont sur place... [3].
L’auteur interroge la pertinence de la présence des psychologues au
milieu de dégâts matériels dont l’importance empêche de raconter le
pourquoi du comment dans une situation où pompiers et subventions
s’imposent avant tout3.
Donc, l’hypnose revient et la psychologie est déviée de son
cours. Retour affirmé par diverses publications dans différents
domaines dont je retiendrai un article de 2001 du Nouvel
observateur par Ursula Gauthier pour son titre, L’hypnose en
pleine conscience, qui pointe l’orientation nouvelle de
l’hypnose : la pleine conscience. Cela est confirmé par F.
Roustang dans Qu’est-ce que l’hypnose ?, paru en 1994
et republié en 2003 [9], qui fait référence et auquel nous
nous référerons. Revendiquer la pleine conscience pour un procédé
traditionnellement décrit comme relevant de la suggestion4 et de l’injonction ne va pas de soi. Cela
convient à l’ère politique actuelle de la transparence, mais prend
le contre-pied de l’inconscient psychanalytique. Or, la
psychanalyse a appris la désaliénation qui résulte de l’hypothèse
de l’inconscient qui, du seul fait de restituer à chacun un savoir
singulier, une demande et une parole, rend sujet. D’où notre
question : Que doit-on attendre d’un retour de l’hypnose dans
une société qui prône la transparence, pour le sujet qui ne l’est
que du secret qui le constitue ? C’est pourquoi, nous
saisirons la question où elle se pose : à la jointure de la
société et du sujet, à savoir la justice et sa tentative récente de
recourir à l’hypnose. Un rappel de ce qu’enseigne le transfert
permettra de considérer la dynamique inconsciente du sujet dans sa
relation à l’autre de la vérité pour mieux entendre ce que propose
le retour de l’hypnose.
1 Edward P. Richardson évoque
1938, quand Spätz devint directeur du Kaiser Wilhelm Institute for
Brain Research à Berlin, invité par Hallervorden, nazi officiel qui
avait totalisé la plus importante collection de cerveaux humains
alors que l’holocauste commençait à être connu et que les massacres
des enfants jugés inaptes avait lieu. La collaboration aboutit à la
découverte de la maladie de Spatz-Hallervorden qui ne fut pas
renommée.
2 Sur ce constat Bleurer, dès 1910, introduit la
psychanalyse à l’hôpital psychiatrique pour des
psychotiques.
3 Dernier exemple, dans la province de Santa Fe en
Argentine, lors des récentes inondations, le gouvernement argentin
a envoyé 400 psychologues sur place pour venir en aide aux
sinistrés. Cf. Colloque du jeudi 15 mai 2003, Crise sociale
et psychopathologie sous les hospices de l’Association
franco-argentine de psychiatrie et de santé mentale.
4 Victor Hugo définissait très joliment la
suggestion en disant qu’elle « consiste à faire dans
l’esprit des autres une petite incision où l’on met une idée à
soi ».
Alors, le pénal ?
Notre attention fut attirée par un arrêt du 12 décembre
2000 [6], obligeant de poser catégoriquement l’impossibilité
pour un juge d’instruction dans une procédure pénale de recourir à
l’hypnose en commission rogatoire. Cette décision fut prise pour
régler un litige où l’hypnose avait été autorisée durant la
procédure.
Je rappelle qu’une commission rogatoire est l’acte de délégation
d’un juge d’instruction demandant à la police judiciaire un
complément d’informations. Il s’agit d’un droit de perquisitionner
physiquement chez les gens. Or, le recours à l’hypnose y ajouterait
une perquisition morale.
Les faits : un hypnologue et sophrologue, qui n’est pas
expert auprès des tribunaux mais dont la reconnaissance en cette
matière lui valut de participer à plusieurs missions d’expertise, a
été convoqué par un juge d’instruction pour procéder à la mise sous
hypnose d’un témoin, gendarme motorisé de Dinan, en présence
d’enquêteurs chargés d’acter, soit de prendre en note les
déclarations ainsi obtenues.
Suite à cette procédure et au jugement qui s’en suivit, une
requête en nullité a été formée par les deux personnes concernées
qui firent appel de cette décision portant sur la violation des
droits de la défense devant la cour d’appel de Dinan. Or, leur
requête fut rejetée et le jugement du tribunal correctionnel
confirmé. Sur quels motifs la procédure du juge fut-elle
validée ? Trois arguments :
1) Parce que l’hypnose n’est pas un procédé interdit mais
représente actuellement une technique encore expérimentale à
laquelle les chercheurs s’intéressent (nous soulignons) et qui
fait toujours l’objet d’études dans des domaines multiples,
notamment l’anesthésie. (Curieuse mention de l’anesthésie quand
l’inquiétude provient surtout d’une anesthésie morale.)
2) Parce que recourir à cette méthode pour entendre un
témoin afin de tenter d’activer sa mémoire sur un fait précis ne
peut être considéré comme attentatoire à la personne que si elle
est utilisée à son insu.
3) Enfin, parce que, en toute hypothèse, si l’efficacité
d’une telle technique mise en œuvre dans des conditions normales de
forme peut être discutée, l’audition ainsi réalisée n’est pas
irrégulière et n’a pas eu pour effet de porter atteinte aux
intérêts des personnes mises en examen.
Par la suite, le rejet et les justifications suscitées ont fait
l’objet d’un pourvoi en cassation, instance sollicitée pour statuer
sur les seules données juridiques et légales. Or, la cour de
cassation a cassé et annulé ce jugement. Pourquoi ?
Rappelons qu’en France, un témoin ne doit en aucune façon être
préparé par qui que ce soit, afin d’éviter, si tant faire se peut,
toute manipulation. Il doit être convoqué et intervenir librement.
Aussi, la cour de cassation, qui juge en droit et non en fait, a
considéré que l’audition d’un témoin sous hypnose éludait les
règles de procédure, compromettant les droits de la défense, même
si elle était pratiquée avec l’accord de l’intéressé. La cour de
cassation a cassé l’arrêt de la cour d’appel aux motifs qu’en
statuant ainsi elle méconnaissait et violait les dispositions
légales relatives au mode d’administration des preuves et
compromettait l’exercice des droits de la défense, cette défense
qui invoqua le droit pour un sujet de faire le choix de la
responsabilité que, par son témoignage, il doit assumer.
La question est décisive. Déplacer le centre de gravité de la
vérité n’est pas secondaire. La dimension civique du droit en
dépend et, au-delà, sa définition. Elle relève de la dimension
constitutive du sujet dans son rapport à la vérité. Soustraire à un
individu le droit qui le fonde dans ce rapport à la vérité revient
à le radier. Au contraire, rendre à un individu la responsabilité
de sa parole l’engage à répondre de ses actes et le
structure5. Il en résulte une
fonction constituante du droit pour un individu quand la loi ne se
réduit pas à n’être que justicière.
Un jugement devrait avoir pour vocation de responsabiliser un
sujet dans sa parole et dans ses actes pour le rendre, après avoir
purgé sa peine, à la société. En ce sens, le droit relève d’une
dialectique philosophique qui l’inscrit dans l’histoire. Il ne
saurait se réduire à une décision de ce qui serait le bien ou le
mal, à des preuves et des faux témoignages. Or, si la vérité
co-existe à l’individu et si l’hypnose est censée donner accès à
une vérité qui serait objective et non subjective, comme elle l’est
puisqu’elle engage la parole du sujet, ce n’est plus le droit qui
devient transparent mais le sujet qui, de n’être plus sujet de
rien, s’en trouve annulé. Dès lors, de philosophique, ce droit
pénal aurait prétention, par l’hypnose, à devenir scientifique.
Tel fut en bref l’affaire pour ne considérer que ce qui nous
concerne, à quoi, j’ajouterai un autre point, qui serait
probablement considéré comme d’essence morale mais, après tout, la
Convention des droits de l’homme ici invoquée en relève. Il me
semble qu’un témoin qui a accepté de parler sous hypnose ait été un
gendarme procède d’une intimidation à l’égard des témoins à venir.
Si une autorité de l’État, qui a prêté serment dans sa profession
de servir l’État et la vérité, accepte de témoigner sous hypnose,
c’est qu’il n’a rien à cacher et sait qu’il va dire le vrai sur le
vrai. Dès lors, refuser l’hypnose rend d’emblée suspect et
constitue un préjudice moral pour le témoin. Un précédent est créé
qui relève d’un vice de forme pour les affaires à venir.
Pour les juges suprêmes, le recours à l’hypnose est irrégulier
parce qu’il ne se conforme pas aux dispositions légales relatives
au mode d’administration des preuves et compromet les droits à la
défense. À cet égard, le consentement ou non du témoin est
indifférent. Le seul fait de porter atteinte aux intérêts des
personnes mises en examen l’emporte. De la sorte, la volonté des
juges d’accéder à la vérité par hypnose ne fut pas retenue par la
cour de cassation.
Suite à cette décision, Catherine Puigelier, maître de
conférence en droit à Paris XIII, a publié un article [6], où elle
analyse le procédé hypnotique en se référant à un article de
S. Nicolas [8] intitulé Comment l’homme conserve-t-il des
souvenirs ? Pour lui et pour d’autres, l’hypnose relève de
l’induction, de la suggestion et d’une régression hypnotique qui
permet aux patients d’obtenir des souvenirs cachés ou
traumatisants. Il en déduit que le procédé lui-même interfère sur
le souvenir obtenu qui n’est plus un véritable souvenir mais une
reconstruction imaginaire en aucun cas exacte : « les
suggestions administrées et les questions tendancieuses peuvent
induire chez les sujets des souvenirs illusoires décrits comme
authentiques » [8].
Cette seule disparité d’avis et de résultats obtenus sous
hypnose suffit à C. Puigelier pour conclure que l’hypnose
n’est pas une garantie objective d’obtention de meilleurs
résultats, qu’elle n’améliore pas forcément la mémoire, ni ne
facilite l’accès à la vérité. Aussi remercie-t-elle la cour de
cassation de sa décision. S’il suffit à C. Puigelier de
rejeter l’hypnose des procédures juridiques sur la seule
considération des divergences d’avis et des résultats aléatoires,
pourquoi le pénal a-t-il tenté de l’introduire dans des
procès ? Que reste-t-il d’expérimental dans cette technique
déjà utilisée chez les Égyptiens 3000 ans avant
Jésus-Christ.
5 Voir le livre de Pierre
Legendre sur ce sujet [7]. Inculpé pour avoir voulu, le 8 mai
1984, dans un moment de délire aigu, libérer le Canada de son
gouvernement, Lortie eut un procès remarquablement mené par son
avocat.
Orientation de l’hypnose
Largement expérimentée par des gens comme Charcot, Freud,
Berheim et l’école de Nancy, Chertok et d’autres, l’hypnose connut
une extension aux États-Unis avec Erikson. Cet américain
poliomyélitique mena avec l’hypnose un combat sur lui-même dont il
fit bénéficier de ses acquis ses patients. Il fut aussi à l’origine
du centre de recherche de Palo Alto et des notions de thérapies
brèves, de meilleure adaptation sociale et de communication. Reste
que l’hypnose aujourd’hui semble faire encore un nouveau pas.
L’hypnose eriksonnienne proposait un retour à soi par
l’exploitation de zones cérébrales négligées ; or,
F. Roustang [9] considère qu’« il s’agit d’un capital
d’imagination neuf pour un homme nouveau enfin délesté du souci de
soi ». Ce n’est donc pas un retour à Erikson. Par
ailleurs, du grec sommeil, le processus de l’hypnose l’évoque, qui
procède d’une attention sélective connue du sommeil ; ainsi un
enfant s’endort dans les bras de sa mère qui chante, mais se
réveille si elle cesse. L’attention sélective, commune à l’hypnose
et à l’endormissement, proviendrait d’un refus de répondre à
l’ensemble des flux sensoriels sauf un : la voix de
l’hypnotiseur par exemple, en concentrant, par l’adaptation
sensorielle générale, toutes les forces de l’individu en un seul
champ, à l’exception des autres. C’est au point que
F. Roustang se demande pourquoi, à se soumettre aux
suggestions de l’hypnotiseur, on ne s’endort pas ? Cela arrive
dit-il, « que des gens venus pour être hypnotisés
s’endorment, préférant cela à la crainte d’une perte de maîtrise et
de contrôle de soi » [9] tant l’hypnose exige de s’en
remettre totalement à l’hypnotiseur.
Or, du sommeil, l’hypnose aujourd’hui veut se dissocier pour se
rattacher à l’état de veille. Comment cela ? Dès les années
1950, l’intention était d’élargir le potentiel de l’homme en
trouvant un quatrième état à ajouter à ceux de veille, de sommeil
et de rêve. Les neurosciences permettent d’accomplir ce pas.
Localisant la phase du sommeil paradoxal où survient le rêve,
F. Roustang par analogie parle de veille paradoxale.
Doit-on penser que l’extension de l’hypnose lui impose de
revendiquer à différents niveaux la conscience ?
Toujours est-il que cela relativise ce que Roustang qualifie de
« stratagèmes mélodramatiques de l’hypnotiseur conçus pour
immobiliser le sujet et créer une monotonie » [9]. Car
toute intention de la personne nuit au procédé hypnotique.
L’expérience a été réalisée involontairement par Wittgenstein,
confronté à un problème de logique particulièrement ardu. Ayant ouï
dire que l’hypnose potentialisait l’intellect, il voulut se faire
hypnotiser. Ce fut impossible. Cela n’invalide pas le procédé
conclut Roustang qui le cite, mais oblige à en déduire que toute
intention préalable fait obstacle à l’hypnose. Or, si l’intention
de l’hypnotiser contrevient à l’hypnose, pourquoi celle de
l’hypnotiseur n’interférerait-elle pas ? Ici, l’expérience
psychanalytique intervient. Née de l’hypnose, elle l’abandonna et
se confronta aux résistances.
Freud
Que la parole ait des effets sur le sujet la rend bénéfique ou
maléfique. D’où la défense du sujet qualifiée de résistance par
Freud et connue de l’hypnose. F. Roustang écrit :
« Malgré la complète malléabilité suggestive de la personne
hypnotisée, sa conscience morale peut se montrer très
résistante ». Pour Freud, il est probable que la personne
se rend compte que, dans ce jeu auquel elle se livre, quelque chose
de plus vital est pour elle en question et reste inaccessible [1].
Or, ce quelque chose de plus vital n’est-il pas ce rapport
singulier du sujet à la vérité de son être ou de son destin, qui
lui échappe et constitue le socle de la psychanalyse. Car, s’il lui
échappe, il ne lui reste qu’à en prêter le savoir à un autre dont
il se complétera volontiers, qu’il soit Dieu, oracle, horoscope ou
hypnotiseur. Déconcerté, Freud constatait que l’homme préfère
invoquer l’influence des astres sur sa vie plutôt que celle de son
enfance. Cette propension du sujet à ne rien savoir participe à
l’institution d’un grand autre avec un grand A, dont il investit
n’importe quel petit autre à qui il confère la puissance. Or, cet
autre n’existe pas, scande Lacan, et personne ne peut répondre de
la vérité du sujet, sauf lui, donc à moitié. Mais qu’un autre abuse
le sujet et réponde consciemment à cette place d’autre, alors c’est
la canaille, dit Lacan. La place du thérapeute est donc très
précise et nécessite une éthique stricte. À s’en décaler, on risque
le pire. Si transfert et hypnose témoignent du rapport
symptomatique du sujet à la vérité, la psychanalyse, par l’analyse
du transfert, propose de désengager l’individu de son rapport à
l’autre en le rendant sujet. C’est cela qu’exploite l’hypnose. Pour
un freudien, ce n’est pas une révélation et le débat paraît plus
archaïque que frondeur. En 1929, Freud écrivait :
« ...l’hypnose [...] se présente avec un caractère
mystique. Une de ses particularités consiste dans une sorte de
paralysie résultant de l’influence exercée par une personne
toute-puissante sur un sujet impuissant, sans défense, et cette
particularité nous rapproche de l’hypnose qu’on provoque chez les
animaux par la terreur » [1]. Pourtant, Freud a pratiqué
l’hypnose et reconnut qu’elle « permit la découverte des
maladies névrotiques » [2].
Il délaissera « suggestion, injonction et interdiction
hypnotique » qui contreviennent à sa soif de savoir.
L’hypnose lui sert à favoriser l’accès à un savoir sur et
pour cet homme qui le fascine, comme il dit. Ainsi, dans un
premier temps, l’hypnose servit à étudier la genèse des symptômes
et leur histoire car, éveillé, le patient semblait moins bien
parvenir à en parler [2]. En outre, le médecin qu’il était gagnait
en intérêt pour le patient et sa clinique en échappant à la routine
de l’hypnose.
Les choix de Freud sont clairs. Privilégier la clinique contre
tout acquis théorique, la considération du sujet dans sa
singularité et son histoire contre l’injonction du médecin, enfin,
ce désir de savoir du médecin qui ne se fait plus à l’insu
du sujet mais avec lui, contrairement à l’hypnose. Où l’hypnose
laisse le patient inconscient, la psychanalyse le rend conscient.
Avec l’intégrité qui le caractérise, Freud refuse l’observation et
l’expérimentation de « cobayes humains » [2]
dit-il, auquel l’hypnose lui semble réduire les individus. Il
choisit la psychanalyse.
Puis, il y eut la fréquentation de Breuer et l’histoire décisive
que ce médecin eut avec sa patiente, la belle Bertha Papenheim,
dite Anna O, traitée par hypnose. La découverte des dessous de
l’affaire par la reprise de ce cas avec Breuer orienta
définitivement Freud vers la psychanalyse. L’histoire, très connue,
vaut d’être reprise.
Particulièrement belle, d’une intelligence rare et très
cultivée, Anna était tombée malade à 21 ans en veillant son
père mourant qu’elle chérissait. Affligée de paralysie de trois
membres, de troubles compliqués de la vue et du langage, d’une
anorexie transitoire et d’une toux nerveuse épuisante, elle
s’adressa au Dr Breuer. Progressivement, il fut surpris de voir que
le récit de ses souvenirs avait une incidence sur ses symptômes. Il
pratiqua donc l’hypnose quotidiennement de décembre 1880 à juin
1882, pour favoriser l’accès aux souvenirs traumatiques. Il
qualifia cela de méthode cathartique et Freud mit l’accent sur la
curieuse alliance mémoire-symptôme. Freud écrit :
« Elle avait dû réprimer une pensée ou une impulsion au
chevet de son père malade. C’est à la place de celle-ci et pour le
représenter qu’était apparu le symptôme » [2]. De la
sorte, Freud opère un tour supplémentaire. Le souvenir n’est ni la
vérité du symptôme, ni celle du sujet mais, en le hissant au statut
de vérité, le sujet en fait la cause d’un symptôme chargé de
représenter la personne aimée. Le symptôme a donc une fonction
d’identification, en l’occurrence à un trait du père, et introduit
aux processus psychopathologiques sans fournir une grille
d’équivalence : vérité du souvenir, symptôme. Cette citation
résume la psychanalyse. Le fantasme prend le pas sur le corps
anatomique avec les symptômes ; la répression de la pensée
désigne le refoulement, la maladie et le deuil du père : le
traumatisme ; l’impulsion au chevet du père malade précède la
pulsion et la relation affective au père, le complexe d’dipe.
Pourtant, manque l’essentiel qui surgira de l’étrange dénouement de
la cure d’Anna O, de l’amitié et du travail de recherche qui lia
Breuer et Freud.
Reprenons. Côté Breuer, cette observation se raconte comme un
conte de fée. Il était une fois un médecin brillant, personnalité
attachante qui rencontre une jeune femme célibataire de
21 ans, très belle, d’une rare intelligence et d’une grande
culture. Mais elle souffrait beaucoup. Durant deux ans, il
l’hypnotisa, doit-on dire : ils s’hypnotisèrent ?
Toujours est-il que la jeune femme parlait, retrouvait des
souvenirs et voyait ses symptômes bouger. Si tout allait si bien,
pourquoi, remarque Freud, Breuer partit-il aussi vite de chez Anna,
sans même publier ses résultats ? Il faudra dix ans et la
pression de Freud pour qu’il consente à rédiger avec lui Les
études sur l’hystérie, avant de partir définitivement [2].
La réponse ouvrit la voie à la psychanalyse. Elle est dans Jones
et provient des lettres de l’époque de Freud qui l’aborde dans son
histoire en quelques mots pudiques : « Lorsque le
travail cathartique eut semblé terminé, il s’était déclenché chez
Anna O les conséquences d’un état d’amour de transfert ignoré qui
ne se rapportait pas à son être malade, de sorte que Breuer
s’éloigna d’elle avec effarement » [2].
Breuer, de son côté, avait consigné que la sexualité de la jeune
fille était inexistante et il quitta Freud à cause de la place
donnée à la sexualité dans la genèse des névroses. Freud
note : « ma découverte de l’étiologie sexuelle allait
à l’encontre de ses inclinations » [2]. De n’avoir d’amour
que pour son père au point d’en porter les stigmates n’empêchait
pas Anna d’aimer ce médecin en âge de l’être, qui venait à elle
durant ce deuil, totalement séduit par son intelligence et la
découverte qu’ils faisaient ensemble. Si bien que tous deux
tombèrent dans le piège de l’hypnose. Mais, ce fut en premier la
femme de Breuer, bien sûr, qui donna l’alerte, trouvant que,
décidément, il s’occupait un peu trop de cette jeune personne si
belle, si jeune, si intelligente et cultivée !
Breuer décida de s’enfuir, mais trop tard. À l’interruption du
traitement, avec ce style de l’inconscient à dire crû la vérité
refoulée, Anna alla droit au but. Elle fit ce que la médecine
appelle une grossesse nerveuse, restant grosse de l’illusion
hypnotique qui révélait que l’hystérie n’avait pas cédé d’un
iota6 [4]. Mais l’histoire ne
s’arrête pas là. Pour se dépêtrer de cette affaire, Breuer ne
trouva rien de mieux que d’emmener sa femme à Venise, dans un
voyage de noce renouvelé. Au retour, celle-ci était enceinte d’une
fille. Est-ce d’être née dans ces curieuses circonstances ?
Toujours est-il que, beaucoup plus tard (à l’époque où Jones porta
au public l’histoire), elle se suicidera.
6 En 1980, Anna O s’orientera
dans le travail social où elle laissera un nom en devenant
« Mère » dans un orphelinat où elle resta 12 ans.
Plus tard, en 1922, elle devait écrire : « S’il existe
une justice, dans une autre vie, les femmes feront des lois et les
hommes enfanteront » [4].
Amour et jouissance
Aimer et mourir dit-on. À idéaliser l’amour, on se risque
candidement au désir de l’autre. Il en résulte pour certains
qu’aimer revient à se livrer, s’abandonner aveuglément. Mais cet
abandon ne dédouane pas de la responsabilité de sa jouissance.
N’est-ce parce que l’amour favorise le leurre du désir qu’Ovide,
dans Les métamorphoses, rend responsable des conséquences
même la personne abusée. Cette proximité de l’amour et de la
jouissance est connue de la langue, remarque Freud, qui fit d’Eros,
le dieu grec de l’amour, l’adjectif érotique. Du reste, Freud
pouvait s’éviter maintes difficultés en ne parlant que d’Eros et en
évitant de parler de sexualité. S’il en parla « c’est qu’à
céder sur les noms, on cède sur les choses »
rappelle-t-il. Prenons-en de la graine et parlons précis.
La psychanalyse ne parle de sexualité que parce que l’homme est
malade d’un désir qui ne trouve pas dans la relation sexuelle
l’idéal d’absolu dont l’amour a soif7. Ainsi, le sujet se prend-il à dériver vers
l’oubli, l’abandon, préférant s’en remettre à... De là, Freud
conclut que les symptômes sont le reste d’un désir sexuel refoulé
et Lacan repère la façon dont ledit sujet abandonne sa position de
sujet pour se faire objet de celui qu’il met en place de grand
autre.
L’amour n’est jamais si plénier que lorsque le sujet se laisse
ravir, glisser dans l’absence de lui, d’où cet attrait pour
l’hypnose. Quand le sujet ne s’en mêle pas, la passion du fusionnel
s’avoue. Le principe de l’hypnose est de conjoindre l’amour au
désir de l’autre. François Roustang écrit : « Si je
veux m’endormir ou entrer dans cette veille paradoxale, mon
attention doit se perdre... ma vigilance s’éteindre ou bien je dois
abandonner toutes mes résistances. L’induction hypnotique
s’effectue dans la veille pour elle-même dans toutes les directions
possibles » [8]. Où la psychanalyse rogne sur l’idéal, la
puissance et l’impuissance du sujet en jouant de la coupure,
l’hypnose accentue l’imagination, donc l’idéal d’amour, la fusion,
le bonheur, etc. Ces absolus abusent un individu qui peut s’en
trouver marri, en ayant raté le coche du possible et avec le prix à
payer de ce qui lui reviendra.
La question de l’hypnose est donc moins celle de
l’endormissement, dont tous les hypnotiseurs parlent, que celle du
réveil et de ses conséquences. Si intègre, Breuer n’avait pas vu
venir l’affaire, il allait y être confronté avec la brutalité du
réel qui revient à vous quand vous le refusez. Le réveil allait lui
faire découvrir que la jouissance se passe de l’acte sexuel pour
prendre chair au nez et à la barbe de l’ignorance qui les unissait
tous deux.
D’où le refus de Breuer de reprendre cette histoire et sa
rupture après avoir publié ses résultats ; cependant, Breuer
découvrit le transfert que Freud théorisa. Où Freud reprit les
choses, la frontière passe entre hypnose et psychanalyse qui
s’appelle le transfert et qui est sans doute la révélation la plus
essentielle de l’apport de la psychanalyse. Impossible à éliminer,
il informe sur le rapport du sujet à sa parole dans la cure. Le
transfert procède de la suggestion, mais y échappe en l’analysant,
souligne Lacan. D’où la prudence et le silence de l’analyste car
« toute réponse à la demande dans l’analyse ramène le
transfert à la suggestion » [5]. L’interprétation
analytique se fait dans le transfert et restitue au patient la
pellicule de son histoire. Cela soustrait l’analyste d’une position
toute puissante d’autre.
De cela, il résulte que le névrosé est malade de l’inadéquation
de l’amour avec la jouissance. Ce cas particulier permit à Freud
d’aboutir à une conception universelle du désir et d’étendre son
investigation aux autres névroses. Au contraire, l’hypnose chez
Roustang va de la considération universelle, non pas de l’homme
mais du vivant, à chacun. Où l’hypnose, explique Roustang, joue sur
l’imaginaire dont elle entretient l’illusion pour tenter d’élargir
la vie au rêve, le transfert rompt avec l’opacité imaginaire,
refuge du sujet qui fuit la réalité et laisse dans
l’enchantement.
Par conséquent, le transfert révèle l’inclusion de l’autre dans
le désir véhiculé par la parole du sujet que Freud repère en
parlant de métamorphoses à la puberté le désir génital ou qui
constate, dans le rêve, que le désir se satisfait
d’hallucinations.
De fait, Erikson, qui parle d’hallucinations visuelles
spontanées, raconte un délicieux souvenir qui vaut son pesant d’or
[9]. Enfant, il souffrait de dyslexie. Son enseignante ne pouvait
pas le convaincre que 3 et m n’étaient pas identique. Un jour, la
maîtresse prit sa main qu’elle dirigea pour écrire un 3, puis un m.
Erikson ne comprenait toujours pas quand, soudain, il eut une
hallucination visuelle spontanée dans laquelle il vit la différence
dans un éclair aveuglant de lumière. Et, Erikson de dire :
« Je vis le m et le 3. Le m tenait sur ses jambes et le
3 était à son côté avec les jambes en l’air. L’éclat aveuglant
de lumière... ».
Superbe condensation, dirait Freud, métaphore, dirait Lacan, qui
dit bref et précis l’impossibilité de faire trois quand on
aime sans en passer par la chair à moins de s’en remettre
aveuglément aux mains de la maîtresse qui dirigera la sienne...
pour comprendre.
7 Thérèse d’Avila dans Le
livre de sa vie écrivait : « Tout ce que je vois
avec les yeux du corps me semble un songe, une moquerie ; des
yeux de l’âme, j’ai déjà vu au loin ce qu’elle désire, et c’est
mourir ». Elle parle de corps sexué, de rêve, d’idéal et
de mort.
De l’homme au vivant
À lire attentivement François Roustang, il s’avère que le projet
de l’hypnose comme cure thérapeutique passe par une redéfinition de
l’homme. L’Europe est vieille et la notion d’homme semble démodée.
L’hypnose œuvre pour un nouveau potentiel, un élargissement des
limites vieillottes de la notion d’homme issue d’une philosophie
européenne surannée et invite, grâce à l’extension des possibilités
humaines, à accéder au surhomme. Or, l’expérience tragique de la
Seconde Guerre mondiale nous a appris qu’à toucher à la dimension
malléable du désir de l’homme, on dérive plus aisément vers le
sous-homme que vers le sur-homme. C’est ici que cette notion de
vivant qui vient prendre la place de l’homme partout où il peut
n’est pas anodine. Le vivant n’est pas l’homme, car seul l’homme
pris dans la parole est captif du désir et ignore l’instinct
génital. Faire imploser l’homme justifie le vivant.
Suivons donc le raisonnement de Roustang d’autant que les
recherches thérapeutiques s’ajoutent à des domaines aussi divers
que le médical, la chirurgie, les domaines juridiques ou
militaire8.
Il s’agit pour lui d’arracher l’hypnose à la suggestion et à
l’injonction qui la rendent suspectes. L’Europe n’étant pas les
États-Unis, dit-il, il lui faut se fonder sur une démonstration
scientifique car il n’est pas possible de se prévaloir des seules
expériences d’Erikson. D’où le recours aux neurosciences et aux
études sur le sommeil. À partir de là, je cite sa
démonstration.
Avec le sommeil paradoxal observé par tracés électriques,
l’hypnose ayant été longtemps considérée comme une forme de
sommeil, on a tenté de la localiser mais, bien sûr, ponctue-t-il,
sans succès [9]. Soit ! De l’absence de preuve, il tire sa
démonstration en trois points :
1) Si les neurosciences ne vérifient pas d’état hypnotique
dans le sommeil, il en déduit que l’hypnose est un état de veille.
À côté du sommeil paradoxal, il parlera de veille paradoxale.
2) Il n’a pas de preuves ? Qu’importe, il usera du
conditionnel : « De fait, dit-il, certains
travaux pourraient contenir une indication en vue de confirmer
l’hypothèse de la veille paradoxale ». Puis, convenant que
tout cela n’est qu’hypothèse, il conclut avec assez d’aplomb :
« Rien ne nous empêche d’utiliser les résultats de ces
recherches ou la manière dont elle les conduit comme des métaphores
des phénomènes qui concernent notre champ ».
3) Ainsi, il opte pour la notion de modèle, et non celle de
théorie comme le fait la psychanalyse. Il écrit : « Il
arrive qu’un modèle construit par une science serve à penser
quelque chose dans une autre discipline. L’essentiel est de bien
délimiter les domaines respectifs et de noter les sauts qui sont
opérés de l’un à l’autre ». Sans ambage, il conclut :
« Nous pouvons donc sans scrupule, si ce n’est sans
précaution, reprendre le fil de notre comparaison » [9].
Spectaculaire tour de bonneteau où, quand ni les preuves ni la
science ne démontrent ce que l’on veut, il en conclut que si l’on
ne trouve pas, cela ne veut pas dire que l’on ne peut pas
trouver.
Freud, en élaborant sa théorie psychanalytique, était à chaque
instant prêt à tout remettre en cause si les découvertes
l’exigeaient. Il n’en va pas de même pour la notion de modèle.
Quand la parole fait des siennes et que la logique se dérobe, la
psychanalyse s’interroge sur les buts servis. Or, le but est rien
de moins semblable à celui de la médecine génétique, soit la
volonté de toucher au centre de gravité même de l’homme pour en
modifier le comportement : « Selon le même modèle que
la génétique, si l’hypnose permet l’accès au pouvoir organisateur
de l’être humain, il n’y aurait plus à s’étonner de ses prétendus
tours de magie, [comme] Ne rien sentir lors d’une opération
chirurgicale... Nous sommes émerveillés ou effrayés des
perspectives ouvertes par la médecine génétique. C’est pour les
mêmes raisons que l’hypnose peut fasciner ou faire peur : nous
avons agi sur le pouvoir organisateur. Il s’ensuivra que
l’hypnothérapie peut être aux autres psychothérapies ce que la
médecine génétique est à la médecine épigénétique »
[9].
Le programme ambitieux avoue qu’il peut inquiéter d’autant que
« l’état hypnotique peut transformer les relations avec les
êtres et les choses » [9]. L’aptitude à l’hypnose semble
passer de la disponibilité de l’hypnotisé au pouvoir de
l’hypnotiseur qui conclut sur un projet de société :
« Force est donc de retrouver, à partir de l’individualité
solitaire, le fond continu sur lequel nous l’avons découpée. Car il
n’est pas possible de revenir en arrière et de croire encore qu’il
existe des communautés où nous aurions paisiblement à tenir une
place et à jouer un rôle ».
Foin des communautés et des familles, l’homme n’est plus défini
comme un animal social mais comme un animal solitaire.
« L’individualisme doit aller plus loin encore, traverser
les paysages de brumes et d’angoisses, et découvrir des
appartenances dont la simplicité extrême va puiser à un autre
ordre. » Toucher les fondements de l’homme dans ses
caractéristiques pour en modifier le comportement social par
« la confusion et l’imagination, afin de transformer en
profondeur son potentiel [...]. Pour y parvenir le patient
doit déployer le champ de sa responsabilité et risquer radicalement
sa liberté » [9]. La consigne est claire et le blason de
l’animal et du fou en ressort redoré.
8 Symposium du Comité
international de la Croix-Rouge en 2001
Prix du bonheur et de l’idéal
Le fou n’est plus appelé fou ou borderline, mais
frontalier. La frontière franchie n’est celle ni de la raison ni de
la morale, mais celle des humains et du monde : « Les
frontaliers nous interrogent inlassablement sur le passage à notre
monde auquel ils n’ont pas accès. Fous et nourrissons auraient ceci
en commun d’appartenir à un registre qui n’est pas l’humain
[...] L’incompréhension persistante que subissent les
frontaliers pourrait nous permettre de comprendre ce que doit
perdre le nourrisson pour s’adapter aux humains ! »
[9].
Si le langage devient un code, l’homme ne se distingue plus des
autres animaux et perd toute dimension de sujet puisqu’il ne l’est
que du langage. Le code caractérise les sociétés de fourmis ou
d’abeilles téléguidées par la reine, sans lien les unes avec les
autres et qui travaillent sans cesse. Or, le fou permet de
démontrer la non-appartenance de l’homme au genre humain :
« Ainsi, les frontaliers entretiennent des relations
privilégiées avec les tout petits enfants et les animaux, car
enfants, animaux, pierres ou forêts, ils ne les considèrent pas
comme non-humains, car eux-mêmes se perçoivent comme des étrangers
parmi les humains, dont ils saisissent les intentions et les
conflits mais non pas les codes... ».
Il se déduit qu’être homme est contingent et non obligatoire. Si
les enfants ne sont pas des humains, l’homme ne naît pas homme. Il
le devient. La folie lui rappelle sa nature non humaine et les
accents de paradis originel évoque le royaume des fous, des animaux
et des pierres [9].
Conclusion
Où la psychanalyse propose de réduire l’ignorance, autrement dit
l’aliénation d’un sujet à la jouissance intimement mutique, au
profit d’un savoir qui implique la réduction de l’autre et de sa
volonté pour un sujet qui accepte le manque qui le constitue,
l’hypnose procède à l’inverse. Elle privilégie la capture
imaginaire pour le meilleur peut-être, mais pour quelques-uns car
la plupart risquent tout de même de grossir la masse des
frontaliers. Aussi, pour répondre à nos questions initiales quant à
sa nouvelle orientation, l’hypnose réside dans son décalage de
l’ésotérisme vers l’exotérisme et d’une nouvelle conception
technologique de la science dont le projet passe par l’assimilation
de l’homme au vivant.
La psychanalyse nous apprend que cette suggestion à laquelle
notre civilisation se livre et que l’hypnotisme dont rêvent
certains n’est autre que ce point d’aveuglement où un sujet consent
à s’en remettre à un autre, s’il lui suppose le savoir qui lui
manque. En ce point, où il se fait objet d’un autre qui n’existe
pas, scande Lacan, l’individu est des plus vulnérables. Le silence
de l’analyste témoigne de cette incomplétude. Aucun autre ne peut
répondre pour le sujet, sinon à l’abuser par hypnose, par religion
ou par la science si elle usurpe cette place. L’hypnotisme témoigne
de ce que Lacan nomme la passion de l’ignorance. Non pas une docte
ignorance, mais une ignorance tacite qui, de ne rien pouvoir dire,
se livre aveuglément à la parole de l’autre. Cette position
hystérique peut favoriser le savoir, certes, mais à condition que
celui qui écoute le restitue au sujet avec le manque qui lui
revient. S’il le garde, il réduit le sujet à sa merci, donc à une
position d’objet de jouissance de n’importe quel autre voulant se
mettre dans cette position.
Alors, La vie est-elle un songe ? Contrairement à
F. Roustang, Calderon de la Barca ne dépeint pas le rêve comme
une idylle. Dépouillé du pouvoir par le roi son père qui craint
d’être bafoué par son fils, le pauvre Sigismond passe sa vie au
cachot. Il faudra une émeute des bien nommés sujets du roi et le
génie de Calderon de la Barca pour le rétablir in extremis
dans sa responsabilité en le sauvant d’une mort sauvage programmée.
Plus que la vie, Calderon avoue que seul le théâtre a ce luxe
d’être un songe durant une poignée d’heures sans qu’il en coûte
trop, d’où sa dimension cathartique.
Saura-t-on jamais si Freud, en choisissant de se faire appeler
Sigmund, lui qui fut déclaré Sigismond à l’état civil, ne le fit
pas pour que jamais la vie ne soit un songe mais que, par son
travail, le songe éveille à la vie et la psychanalyse au sujet.
Aussi, remercions-nous les juges d’avoir refusé la pratique de
l’hypnose sur des témoins consentants ou non. En respectant le
sujet dans son droit à dire la vérité, il préserve au témoin sa
dimension de sujet de son aveu dans la responsabilité de sa parole
et au coupable son statut d’homme, c’est-à-dire qu’il lui restitue
son secret. Secret, comme un point vide du savoir de l’autre, seul
à faire sa place au sujet, secret, vide dont Courbet disait :
« Le vide que l’on ne peut remplir donne du
calme ».
Références
1. Freud S.
Essais de psychanalyse. Paris : Payot, 1968.
2. Freud S.
Présenté par lui-même. Folio Essais, 1987.
3. Gaillard
J. Les psychologues sont sur place... Paris : Mille et
une Nuits, 2003.
4. Jones E.
La vie et l’œuvre de S. Freud. Paris : PUF, 1975.
5. Lacan J.
Écrits. Paris : Le Seuil, 1966.
6. La semaine juridique. Ed. Générale n° 12,
21 mars 2001.
7. Legendre
P. Le crime du caporal Lortie. Paris : Fayard,
1989.
8. Nicolas
M. Comment l’homme conserve-t-il des souvenirs ? In :
L’homme cognitif. Paris : PUF, 1999.
9. Roustang
F. Qu’est-ce que l’hypnose ? Paris : Ed. de
Minuit, 1994.
10. Anonymous. The development of neuropathology at the
Massachussets General hospital and Harvard medical school. J
Brain Patholog 1994 ; 4.
11. Watzlawick P, Weakland JH, Fisch R.
Changements. Préface d’Erikson. Paris : Le Seuil,
1981.
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Jemma-Jejcic M. Psychanalyse et
hypnose en 2003. L’Information Psychiatrique 2004 ;
80 : 17-24.
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