ARTICLE
Auteur(s) : Catherine Jousselme-Epelbaum*
*Professeur des Universités (Paris XI), Psychiatre des Hôpitaux,
Chef de service, Fondation Vallée, 7, rue Benserade,
94250 Gentilly.
E-mail : cathy.epelbaum@online.fr
Quand tout va normalement bien, la naissance et l’arrivée d’un
enfant, son évolution, son développement, occasionnent sans doute
des soucis et des doutes mais aussi beaucoup de plaisir. Quand la
maladie apparaît, ce plaisir se transforme malheureusement très
rapidement en souffrance, en douleur. Le monde de la pédiatrie,
c’est sans doute un peu cela, un monde où les enfants et leurs
parents souffrent, dans leur corps, dans leur chair mais aussi dans
leur psychisme. Et le paradoxe est que, même quand l’enfant guérit,
tout est loin d’être résolu, car plus il a été malade, plus il
risque d’avoir été donné « pour mort », plus la
séparation de la maladie est difficile.
Maladie et finitude
Être malade, pour l’enfant, est avant tout un choc. Brutalement,
il prend conscience de sa propre finitude. Il n’est plus comme les
autres, il a une sorte de faille, car il sait, il est conscient,
qu’un jour il peut mourir [6]. Les enfants, en général, sont loin
d’y penser. La maturité de l’enfant malade… est sans doute un peu
cela. C’est vivre avec l’idée que la mort peut exister, peut même
peut-être lui arriver.
Quand il est bébé, il n’y a pas de mot pour dire. Cependant,
dans son corps, le grand prématuré, le bébé malade, vit
vraisemblablement des angoisses de mort assez phénoménales. C’est
sans doute plus tard que celles-ci s’exprimeront, par des dessins,
parfois des mots, souvent des symptômes de différents niveaux
(phobies, hyperactivité, éléments dépressifs, etc.).
Quand un bébé naît malade…
Le premier accès aux soins en pédiatrie peut être la maternité.
En effet, certains bébés sont déjà reconnus comme malades alors
même qu’ils sont encore dans le ventre maternel. En dehors des
pathologies propres au bébé, la possibilité d’une pathologie
maternelle (toxémie gravidique par exemple) peut faire effectuer un
transfert in utero, c’est-à-dire faire naître l’enfant dans
une maternité de haut niveau pour qu’il puisse être dès sa
naissance pris en charge par un service de réanimation pédiatrique.
C’est le cas des grands prématurés aujourd’hui.
À l’heure actuelle, dans ces services assez extraordinaires de
techniques et d’humanité, les réanimateurs vont être présents dès
la salle de travail, ils pourront expliciter à la mère et au père
les risques que leur bébé va encourir, mais aussi tout ce qui va
être fait pour lui pour qu’il puisse s’acclimater au monde dans
lequel il va naître, même s’il n’est pas encore à même d’y vivre
sans une aide hautement médicalisée.
Les parents peuvent alors créer une réelle alliance
thérapeutique avec ce réanimateur qui prendra ensuite en charge
leur bébé.
La réanimation pédiatrique a d’ailleurs extrêmement évolué ces
dernières années, proposant de plus en plus aux parents
d’intervenir très rapidement dans le service, en les aidant à faire
leur ce bébé pas comme les autres. De multiples actions ont lieu à
ce titre : accompagnement des mères auprès des bébés en
couveuse par les infirmières, les psychomotriciennes, possibilités
de travailler avec les parents autour de la musique (chansons
chantées par eux et enregistrées, etc.), soutien à leur fragile
processus de parentalité par la valorisation de tout ce qu’ils
peuvent inventer avec leur bébé (création de canaux de
communication particuliers…).
La présence des « psy » dans ces services permet une
réflexion au niveau des équipes, qui peuvent prendre conscience de
leur identification et de leur attitude éventuellement défensive
face à la souffrance parentale.
Par ailleurs, ces « psy » peuvent également voir les
familles et les aider plus directement auprès des bébés.
Cela semble essentiel dans des situations où le handicap sera
présent à la sortie de l’enfant, enfant qui a été guéri mais au
prix de séquelles difficilement supportables.
Le travail en réelle transdisciplinarité avec les réanimateurs
pédiatriques est aujourd’hui de plus en plus possible, et la
synergie des actions ainsi proposées semble extrêmement positive
pour les enfants pris en charge.
Maladie de l’enfant et famille
Quand la maladie touche un enfant, elle touche tout le monde
dans sa famille. D’abord sa fratrie à qui on demande souvent de
diminuer la rivalité qu’elle entretient vis-à-vis de l’enfant qui
« prend beaucoup les parents ». Cependant, si cette
fratrie n’est pas entendue à un autre niveau (grand-parental par
exemple), elle risque fort, soit de se mettre en opposition (échec
scolaire, provocation, etc.) ou de se déprimer, soit de se
développer en faux-self, c’est-à-dire dans un « comme
si » toutes les choses allaient pour le mieux dans le meilleur
des mondes. La possibilité pour les parents de parler de leurs
difficultés avec la fratrie est sans doute très importante. Pendant
les consultations pédiatriques, cet aspect des choses peut être
évoqué et un suivi peut être proposé, souvent dans un deuxième
temps pour ne pas disqualifier d’emblée les parents.
Bien entendu les parents eux-mêmes sont soumis à des mouvements
émotionnels extrêmement compliqués. Ils se sentent coupables de la
maladie de leur enfant. Dans certaines pathologies, cette
culpabilité est, pourrait-on dire, directe (transmission d’une
maladie génétique, accident provoqué par un des parents, etc.).
Dans d’autres, elle fait partie d’une théorie de la maladie qui
reste totalement fantasmatique [4].
Cette culpabilité va souvent se transformer en surprotection de
l’enfant. Pour se sentir mieux, le parent va être beaucoup trop
proche de lui, parfois même il ne le laissera pas vraiment se
développer, créant une réelle dépendance entre eux.
L’enfant peut réagir à ce système de « protection
rapprochée » soit en l’acceptant et parfois en construisant
peu à peu un retard de développement, soit en s’opposant et il peut
développer alors des troubles du comportement plus ou moins
importants. Le fait que les parents aient confiance dans le
pédiatre les amènent souvent à parler de ces petits problèmes de la
vie quotidienne, problèmes qui peuvent alors être soumis au psy. Le
travail dans une équipe permet ces articulations au plus près de la
réalité clinique.
Par ailleurs, les parents sont souvent déprimés, voire sidérés
au début de l’annonce de la maladie. Pendant un temps, c’est comme
s’ils ne pouvaient plus penser. Si dans beaucoup de familles les
ressources sont telles, notamment trans-générationnelles, que peu à
peu l’imagination et la créativité renaissent, dans d’autres, les
parents sont totalement isolés. Là encore, le pédiatre peut repérer
ces dysfonctionnements et proposer un entretien avec le
« psy ». Celui-ci se transformera alors en véritable
réanimateur psychique, retissant les liens, tricotant avec les
parents un nouveau réseau d’associations.
Enfin, la plupart des parents vivent une certaine agressivité
vis-à-vis de leur enfant malade. C’est l’enfant trop éloigné de
leur enfant imaginaire, un enfant trop réel, trop disgracieux, trop
fatigant… un enfant qui, tous les jours, les soumet au regard des
autres, ces autres qui parfois ne comprennent pas du tout le
comportement même de l’enfant (certains enfants atteints de maladie
neurologique passent pour des enfants mal élevés). Ainsi, les
parents se trouvent blessés par la chair de leur chair. Ce
sentiment est extrêmement culpabilisant et l’agressivité est alors
la plupart du temps refoulée, masquée, voire même déniée.
Quand le travail avec un « psy » peut avoir lieu, les
choses peuvent petit à petit être exprimées et l’enfant retrouve
alors une place plus banale : une place où l’ambivalence
parentale est possible à penser.
La place des grands-parents est aussi extrêmement importante.
Certains vont prodigieusement aider parents et enfants, soulageant
les uns en s’occupant de la fratrie, étayant les autres en donnant
du temps alors que les parents travaillent, etc. Mais parfois, pour
les parents, les conflits infantiles sont souvent réactivés
vis-à-vis de leurs propres parents à travers l’enfant malade. Être
parent c’est sans doute atteindre un nouveau stade de la résolution
du conflit œdipien. C’est plonger ses parents dans le
vieillissement, dans le statut de non-autorité et, en quelque
sorte, « prendre leur place » en assumant soi-même
l’autorité face à ses propres enfants. C’est aussi réparer ses
propres imperfections, donner à ses parents « un enfant
parfait », meilleur que soi, en les dépassant encore une
fois.
Quand l’enfant naît malade, ou qu’il le devient assez vite, tout
ce système de processus développemental est inversé. Les parents,
inconsciemment, se sentent souvent « pris en faute ». La
plupart du temps, durant une certaine période, leur sexualité est
inexistante. C’est un peu comme s’ils se disaient… « plus
jamais ça ! »
Quand les conflits parentaux infantiles sont mal résolus, cette
situation perdure. Les grands-parents prennent alors une place qui
n’est pas du tout la leur, s’installant en parents à la place des
parents. On peut parfois aboutir à des situations extrêmement
perverses, où l’enfant malade et ses propres parents rentrent en
conflit d’amour vis-à-vis des grands-parents (chacun veut être le
premier dans leur cœur).
Il est très important de repérer, durant les consultations de
pédiatrie ou les hospitalisations, ce type de dysfonctionnement,
afin, là encore, de proposer très précocement un appui
pédopsychiatrique pour désenclencher ces processus extrêmement
déstructurants pour l’enfant.
Maladie et développement
La maladie peut toucher l’enfant à travers des périodes clés de
son développement. Ainsi la période du huitième mois, la période de
la marche, l’entrée en adolescence… autant de moments où l’enfant a
besoin de se sentir bien dans son corps, confiant dans sa chair. La
maladie vient soudain tout bouleverser quand il tombe, il
s’écroule, il est fatigué, il souffre. C’est comme si son corps ne
répondait plus présent ! Toute la joie de l’acquisition de ces
étapes est alors complètement balayée.
C’est pourquoi il est sans doute très important que les
pédiatres soient extrêmement attentifs à ces phases de
développement particulières dans lesquelles la maladie peut faire
des ravages sur un plan psychologique. Il en est de même par
rapport à l’image du corps qui se construit, comme le disait
Françoise Dolto, tout au long de l’enfance. Il n’est pas question
ici de schéma corporel mais plutôt de l’investissement du corps, un
investissement narcissique, une sorte de sollicitude que l’on peut
avoir pour soi-même. Quand la maladie déforme le corps, l’ampute,
le maltraite, il est très difficile pour l’enfant de se constituer
une image de lui suffisamment bonne. C’est pourquoi il est aussi
fondamental d’étayer les choses sur un plan psychologique. Par
ailleurs, les examens complémentaires que l’enfant subit peuvent
aussi le mettre dans une situation très dépersonnalisante. L’IRM,
qui « découpe son cerveau en tranches » et dont on lui
montre les images, peut provoquer chez lui des angoisses
d’intrusion intenses. Certains ont par exemple l’impression qu’on
va lire dans leurs pensées en radiographiant leur
cerveau !
Là aussi il y a sans doute tout un travail d’explicitation, mais
aussi un travail d’écoute, dans une dimension psychologique.
Prise en charge psychologique en pédiatrie : pour quoi
faire ?
Que vient faire un psychiatre dans la « galère » de la
maladie somatique ? C’est souvent la question que l’on se pose
quand on rentre dans une chambre où la souffrance physique est au
premier plan. Cependant, rapidement, notre place est bien définie.
L’enfant la comprend très bien : il s’agit d’un autre
docteur : un « docteur des soucis »… pas un docteur
des piqûres ou des cellules. Nous travaillons avec les fantasmes,
les métaphores, les émotions, et l’enfant, souvent, très
rapidement, le comprend et l’exploite.
Il n’est souvent pas question de traiter des éléments dépressifs
par des médicaments antidépresseurs. Il s’agit plutôt de travailler
avec l’enfant dans une réelle « réanimation » psychique
qui lui permette de relancer ses processus associatifs, souvent
sidérés par l’annonce d’un nouveau traitement ou d’une rechute.
Par ailleurs, la maladie, comme nous l’avons vu, bouleversant la
plupart des phases évolutives, il peut être très utile d’aider
l’enfant à accepter de se développer avec ce qu’il est. On peut par
exemple être en plein (Edipe… et être épileptique ! Cela n’est
pas toujours facile ! Reconnaître la souffrance du corps, dans
le réel, sans la nier, sans la mettre à distance, mais en mettant
en lumière également les fantasmes qu’elle peut entraîner, c’est
sans doute cela le rôle du pédopsychiatre en pédiatrie.
Il faut noter que les situations que vivent certains enfants
sont parfois intensément traumatisantes. Elles tiennent des
« situations extrêmes » de Bettelheim :
« jamais » c’est demain, aucune possibilité d’anticiper
ce qui peut se passer, et tout est possible, des traitements aux
examens complémentaires ! Le pédopsychiatre peut sans doute
aider, avec une écoute analytique, non pas à nier la réalité, mais
à la rendre plus humaine, à l’apprivoiser, à la faire sienne. La
reconnaissance du réel est toujours première. Il ne s’agit pas en
pédiatrie de nier son existence. Personne n’y croirait ! Ni
les médecins, ni les parents… et surtout pas les enfants qui vous
regardent souvent avec un air suspicieux lorsque vous arrivez, et,
implicitement, en vous montrant ostensiblement leurs blessures
corporelles, scrutent dans votre regard la possibilité de les
accepter tels qu’ils sont. Alors, il n’est pas question de
tricher !
Être psychanalyste en pédiatrie, c’est sans doute utiliser tous
les concepts que nous connaissons, de l’effroi de Winicott [5] à
l’inquiétante étrangeté de Freud [8], en passant par l’angoisse de
l’étranger de Spitz. Cependant, il nous faut adapter nos références
au cadre, aux lieux et au réel, dans une temporalité qui n’est pas
la nôtre. L’urgence est souvent à la porte, les rendez-vous doivent
être déplacés en fonction des vicissitudes de la maladie ou des
traitements… Il faut être souple en pédiatrie, tout en gardant le
cap !
Dans les pathologies où les parents sont amenés à beaucoup
surveiller les enfants (surveiller la survenue d’un malaise,
l’apparition d’effets secondaires, l’aggravation d’une maladie…),
le psy peut souvent aider à ce que ne se développe pas une
dépendance étroite entre la mère et l’enfant. Créer un espace
transitionnel, malgré la peur, en respectant le tiers paternel,
c’est sans doute un défi auquel il souscrit.
Le cadre des consultations est alors extrêmement varié. Il peut
s’agir de consultations familiales en présence de l’enfant, de
l’écoute d’un parent ou des deux, de l’enfant seul. Quand un
processus psychothérapique s’établit avec l’enfant, il peut,
cependant, être impossible de passer la main pour établir une
référence parentale. Il s’agit de « naviguer à vue », en
étant toujours en équilibre, ce qui n’est pas simple [2]. Nos
concepts sont alors fondamentaux : ils nous permettent de
penser dans le silence de la chambre, car il y a beaucoup de
silence dans la chambre d’un enfant malade, beaucoup de moments où
les parents ne peuvent pas parler, où l’enfant se tait, où les mots
sont impossibles, parce que chacun représente une émotion trop
forte. Il arrive que le psychanalyste intervienne plutôt comme en
psychodrame, créant des métaphores, étayant la pensée de l’enfant
qui, progressivement, va pouvoir reparler [6, 7].
Le travail avec les équipes est aussi essentiel, dans une
dimension à la fois d’étayage et de mise en place de points
d’ancrage parfois théoriques. Tout est bon pour pouvoir
parler : le café du matin, la visite de 11 h, la synthèse
du soir, la visite du week-end… L’essentiel est de partager,
partager les inquiétudes des soignants, les reconnaître, et surtout
ne pas leur donner de leçons ! Car ils auraient sans doute eux
aussi à nous en donner… Il y a avant tout du respect et aussi de la
complémentarité.
Le territoire des pédiatres est le leur, nous y sommes invités
et nous pouvons y travailler grâce à leur confiance. Nous devons
être tous bien conscients de cela.
Conclusion
Le travail du psy en pédiatrie tient du pointillisme. Peu à peu,
il pose quelques couleurs éparses sur une toile définie par le réel
de la maladie. Peu à peu la pensée se réanime et l’enfant, comme
ses parents, pourra renaître tel qu’il est, touché dans son corps,
mais avec la possibilité de vivre ses émotions vraiment.
Pour cela, il faut sans doute une bonne dose de patience,
beaucoup de respect de l’autre et aussi l’idée que l’humain est
partout.
Références
1. Baudry
P, Jeudy HP. Le
deuil impossible. Éditions Eshel, Collection Fenêtre sur :
Dijon, 2001.
2. Brun D.
L’enfant donné pour mort : enjeux psychiques de la
guérison. Édition Dunu : Paris, 1989.
3. Epelbaum
C. Justifier une annonce anténatale : les critères. In :
L’annonce anténatale et postnatale du handicap, un engagement
partagé. Collection Les dossiers de l’AP-HP : Paris,
2001.
4. EPELBAUM
C. Handicap de l’enfant : spécificité des maladies
neurologiques. In : Expériences subjectives du handicap
somatique. Collection Point sur…, CTNERHI, ADEP, Paris
2003.
5. FREUD S.
L’inquiétante étrangeté. Gallimard, Collection Connaissance
de l’inconscient, Paris, 1986.
6. Kipman
SD. L’enfant et les sortilèges de la maladie. Stock :
Paris, 1981.
7. Raimbault G. Clinique du
réel : la psychanalyse et les frontières du médical. Le
Seuil : Tours, 1982.
8. WINNICOTT DW. De la pédiatrie à
la psychanalyse. Payot : Paris, 1987.
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Jousselme-Epelbaum C. La psychiatrie
infanto-juvénile aujourd’hui : accès à la prise en charge via
la pédiatrie. L’Information Psychiatrique 2003 ;
79 : 683-6.
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