Home > Journals > Medicine > l'Information Psychiatrique > Full text
 
      Advanced search    Shopping cart    French version 
 
Latest books
Catalogue/Search
Collections
All journals
Medicine
l'Information Psychiatrique
- Current issue
- Archives
- Subscribe
- Order an issue
- More information
Biology and research
Public health
Agronomy and biotech.
My account
Forgotten password?
Online account   activation
Subscribe
Licences IP
- Instructions for use
- Estimate request form
- Licence agreement
Order an issue
Pay-per-view articles
Newsletters
How can I publish?
Journals
Books
Help for advertisers
Foreign rights
Book sales agents



 

Texte intégral de l'article
 
  Printable version

Choix stratégiques d‘un secteur de psychiatrie infanto‐juvénile (1977‐2001)


l'Information Psychiatrique. Volume 79, Number 8, 663-70, Octobre 2003, Tribune des lecteurs



Author(s) : Paul Wiener, Psychiatre des Hôpitaux, 77I04, 51, rue Lacépède, 75005, Paris .

ARTICLE

Auteur(s) : Paul Wiener*

*Psychiatre des Hôpitaux, 77I04, 51, rue Lacépède, 75005, Paris E-mail : paul.wiener@free.fr

Rubrique dirigée par Thierry Trémine

En un quart de siècle, la psychiatrie de l’enfant a changé. Elle a accédé à la place considérable qu’elle occupe aujourd’hui en aidant les enfants en difficulté en tant qu’enfant plutôt qu’en tant que malade. Sa mission préventive s’est affirmée. Notre discipline dépend désormais un peu plus de la demande familiale et institutionnelle réelle et un peu moins de la perception administrative d’un besoin social. Elle subit les contrecoups d’éventuelles déceptions. C’est très bien ainsi.

Je n’ai pas l’intention de dresser ici la liste de mes frustrations ni d’établir le catalogue des effets pervers engendrés par la misère de toutes ces années, mais simplement de présenter le décalage entre un projet de référence (implicite) de notre mission et la réalité de notre travail et, surtout, de dégager les lignes de forces adaptatives ainsi constituées. Je rapporte des informations disparates, parcellaires, sans aucune prétention à l’exhaustivité, mais que j’espère significatives. Je m’excuse d’enfoncer trop de portes ouvertes.

Faut-il rappeler l’évolution du cadre socioculturel ? 

La démographie explose en Seine-et-Marne, de nouveaux foyers d’activité se créent ou se développent (Euro Disney, Aéroport de Roissy), la population devient plus mobile, de plus en plus de monde va travailler à Paris et dans la Petite Couronne grâce à la carte d’orange et au RER. Le niveau socioculturel s’élève avec une énorme augmentation de la demande envers les services publics et libéraux. L’offre ne suit pas ni dans le domaine sanitaire (par ex. la Seine-et-Marne a la démographie médicale la moins fournie en généralistes en France), ni en matière d’éducation. Les immigrés pâtissent, comme partout ailleurs, d’un retard relatif et ils se trouvent de plus en plus isolés du reste de la population. On constate la multiplication des conduites asociales et leur extension à des communes traditionnellement sans problème d’ordre public. La crise de l’hospitalisation psychiatrique des enfants et des adolescents dans la région parisienne devient une insuffisance chronique grave et perturbe l’ensemble du fonctionnement des services sanitaires et médico-sociaux.

La filiation s’impose en lien familial principal [1]. Son vecteur désormais issu de la personne (génétique, biologique et sociale) de l’enfant pointe vers les parents et ne prend plus le chemin inverse traditionnel. Ce qui s’observe et s’accompagne dans nos consultations où familles de divorcées, monoparentales ou recomposées prennent une place prépondérante avec multiplication des conflits dévastateurs autour des enfants des couples mal séparés. Mais comment éviter les écueils avec un régime juridique de divorce si archaïque ?

Est-ce grâce au surinvestissement de l’enfant que la ségrégation dont il était victime encore durant les années 1970 [2] régresse ? L’enfant est mieux admis dans la vie quotidienne de nos jours qu’il y a un quart de siècle. L’adolescent, par contre, comme on le sait, cherche sa place encore plus qu’autrefois. Malgré la nouvelle valorisation de l’enfance et de la jeunesse, les bons paramètres à appliquer à l’élevage, à l’éducation, à l’entrée dans la vie et à l’adaptation en général ne sont pas encore trouvés. Flux et reflux de la liberté sexuelle se succèdent, comme on sait, grâce à la contraception, liberté tempérée depuis 15 ans par le sida. L’approche psychologique, et même psychiatrique, est maintenant largement reconnue et on en redemande. Le politiquement et socialement correct n’admet plus l’existence du fou. La maladie mentale est davantage niée que réprouvée ou rejetée.

Présentation du secteur 77I04

Crée en 1977 et rattaché à l’Hôpital général de Coulommiers, le secteur 77I04 s’étend alors, et pendant 23 ans, sur 5 000 km2 (moitié de la surface du département, un quart de la région parisienne) : 330 000 habitants y sont installés à ses débuts, près de 450 000 au moment de sa division. Il n’existe pratiquement pas de transports publics entre les villes du secteur. Le département ne possède pas d’hôpital psychiatrique traditionnel. Le professeur Roger Mises m’a conseillé à ma nomination en 1977 : « Ne vous dispersez pas ». Mais que faire ? Comment s’organiser pour s’adapter aux besoins locaux ? L’option sectorielle de rester près de la population exige précisément une grande dispersion. En définitive, notre équipe a mis en place progressivement treize centres semi-autonomes (dont quatre nouveaux, les autres complétés, étoffés ou réaménagés). La pénurie se trouve ainsi équitablement répartie.

L’intitulé traditionnel « guidance infantile » (actuellement guidance de l’enfant et de l’adolescent), affectionné par nos centres, traduit notre souci de nous occuper aussi des parents. On obtient de bons résultats à condition de prendre en considération l’ensemble du triangle de l’action thérapeutique : enfant, famille, institutions. Nous avons adopté un fonctionnement aux rôles différenciés tout à fait classique : Les médecins-consultants n’entreprennent pas de thérapie, encore qu’ils acceptent parfois des adolescents ou participent à un psychodrame ou à des thérapies familiales. Les psychothérapeutes et les rééducateurs ne font pas de premières consultations. Les liens avec les intervenants extérieurs passent, en principe, par l’assistante sociale (AS) et les médecins (pendant bien des années il n’y avait pas d’AS, ensuite longtemps une seule). Toutefois les thérapeutes et les rééducateurs sont libres d’établir eux-mêmes ces liens s’ils le souhaitent. Certains y tiennent, d’autres n’en veulent pas.

Les équipes se sont montrées à la longue plutôt contentes de cette organisation malgré les critiques inévitables. Le changement de consultant, voire l’abandon du principe de la consultation médicale, est possible si nécessaire (ce qui est réalisable dans une équipe où les gens se font confiance). J’ai essayé avant mon départ d’associer les psychologues aux consultations. Aucun n’a accepté de devenir consultant exclusif dans un centre, même s’il pouvait rester thérapeute dans un autre. Ceux ou celles qui ont été tentés par des premières consultations les ont trouvées ardues et n’ont pas voulu s’y engager régulièrement. Cependant le Centre créé en 1999, le dernier en date, a renoncé, sous l’impulsion de son médecin responsable, au principe du consultant exclusif. Il est trop tôt pour tenter un bilan. Si le médecin accepte des thérapies, il lui reste moins de temps pour les nouveaux. Les thérapeutes ne consultent que s’ils ont de la place. Dans les centres ou les médecins ne se réservent pas pour les consultations, compte tenu de l’importance de la demande, les attentes risquent de s’allonger. La médiation du consultant entre les réalités de la vie de l’enfant et la prise en charge thérapeutique spécialisée, psychothérapie ou rééducation, me paraît la bienvenue.

Le CMP a constitué pendant plus de 20 ans le lieu essentiel de notre exercice. Le médecin responsable du centre est la seule référence médicale institutionnelle vis-à-vis du public. Chaque centre dispose de son papier en tête et de son ordonnancier individualisés. Le médecin-chef, qui consulte dans deux centres, n’apparaît pas comme référent dans les autres. Cette méthode de gestion est adaptée à la dispersion des structures (à 25 km les unes des autres pour la plupart, la distance d’un bout à l’autre du secteur étant de 120 km). Le secteur a fonctionné comme une sorte de fédération de centres. Son personnel est resté étonnement stable.

L’assistante sociale était une denrée trop rare pour rester fixée à l’accueil. Le médecin consultant est le premier à recevoir les familles après réception par la secrétaire. Il présente en synthèse tous les cas qui nécessitent l’intervention d’un autre membre de l’équipe et continue seul à suivre les autres. Les indications sont pesées et les enfants répartis par consensus. Le médecin n’oblige personne à prendre un enfant. Tout le monde jouit d’une large autonomie. On compte donc sur la conscience professionnelle, ce qui ne marche pas toujours. Nos synthèses ont été de plus en plus débordées au fur et à mesure que les demandes se sont étoffées. Pendant les premières années, les gros centres recevaient à peu près 60 demandes nouvelles par an, les petits 30. Actuellement les quatre grands centres du secteur nord issus de la division s’acheminent chacun vers 200 nouvelles demandes. Le temps médical n’a guère augmenté, au contraire, et il n’a donc pas été possible de diviser les équipes et de multiplier les synthèses. Elles sont de plus en plus encombrées et risquent de se transformer en séances de dispatching. Je ne donne pas ici de statistiques sur l’évolution quantitative de nos équipes. Ces données numériques ont été publiées dans nos rapports annuels, et plus récemment par des statistiques régionales.

Notre secteur a souffert longtemps d’un sous-équipement dramatique, même par rapport aux autres secteurs de la région. Il ne disposait jusqu’à ces dernières années qu’à peu près d’un cinquième des moyens des secteurs parisiens. Ce qui ne signifie évidemment pas que les secteurs de Paris soient suréquipés, mais que notre secteur ne l’est pas suffisamment. La situation était, et est encore plus grave qu’il ne paraît, car le service public se trouve sur notre territoire en situation d’hégémonie : pas d’implantation de CMPP, ni de centre universitaire. Pendant très longtemps, pas de pédopsychiatre ni de psychologue ou de psychorééducateur installé en ville. Même actuellement, on en trouve peu. Tous les centres étaient débordés par des listes d’attente copieuses dès 1982. Cet état de choses n’a jamais changé en 20 ans : 326 enfants nouveaux ont été reçus en 1981 dans l’ensemble des centres sur le territoire de l’actuel 77I05, créé après la division de 1999 (le nord de 77I04 initial), 1137 en 2000. On a donc enregistré 350 % d’augmentation de la demande en 19 ans, dont 22 % de 1999 à 2000. Le premier hôpital de jour s’est ouvert à Coulommiers seulement en 1997.

À Meaux, il a commencé à fonctionner avec des effectifs réduits et dans des locaux provisoires à la rentrée 2001. J’ai prévu des hôpitaux de jour pratiquant dans leurs murs de la psychothérapie intensive. Aux CMP, il est très difficile de dépasser deux séances par semaine (quelques psychothérapeutes y arrivent). Mais les confrères qui ont pris la responsabilité de ces institutions nouvelles ont formé et réalisé un autre projet, le leur. Je croyais ni possible ni souhaitable de les en empêcher. L’hôpital de jour de Coulommiers est une grande réussite. Celui de Meaux vient seulement d’intégrer ses locaux et de recevoir tous les enfants prévus.

J’ai entrepris après ma nomination une campagne permanente pour la reconnaissance du sous-développement de la Seine-et-Marne. Vers 1987, c’était fait, mais sans conséquences tangibles pendant longtemps. Nos effectifs squelettiques ne nous ont pas permis d’aller travailler dans les institutions. Ce « non-entrisme » n’a pas entraîné l’absence de toute action institutionnelle dans notre secteur. Pendant les dix ou douze premières années, j’ai organisé des réunions inter-institutionnelles avec les dix-sept institutions médico-sociales du secteur, réunions qui ont beaucoup fait pour établir de bonnes relations de travail. Un rapport m’a été demandé sur l’évolution et les perspectives de ces institutions en 1979 que j’ai présenté à l’époque au Conseil général et à la DASS. L’évolution de ces institutions au cours des vingt dernières années mériterait une nouvelle étude.

Régime des réunions

Relativement peu de réunions institutionnelles étaient prévues, car chacune d’elles demandait de nombreux déplacements. Une assemblée générale trimestrielle réunissait tout le monde. Nous n’avions pratiquement pas de réunion catégorielle, en dehors de celle, régulière, des secrétaires avec le cadre infirmier d’une part et de l’ensemble des médecins avec le cadre infirmier, l’assistante sociale et les secrétaires, qui formaient en même temps les responsables administratifs, de l’autre. (Ce sont les secrétaires qui ont fait fonctionner administrativement le 77I04 ancienne formule). Nous n’avions donc même pas de réunion médicale en dehors des courtes rencontres pour établir le tableau de garde. J’ai cherché à favoriser la cohésion du grand groupe. Ce système a bien fonctionné pendant une vingtaine d’année, la cohésion de l’équipe globale renforçait celle des équipes des centres et vice versa.

Favoriser la réflexion et l’élaboration

En plus des synthèses, des réunions dites cliniques ont lieu dans les centres où la majorité du personnel est à plein temps (beaucoup partagent leur temps entre deux centres, ce qui ne facilite pas l’investissement et l’organisation personnelle du travail.) Des journées scientifiques internes sont organisées tous les ans pour l’ensemble du secteur le dernier jeudi avant le 14 juillet. Les activités associatives, comme c’est le cas partout, se sont explicitement fixées l’objectif adaptatif d’intervenir en dehors du secteur. Nous n’avons pas eu le courage de développer les enseignements prévus à l’origine, mais on a pu organiser une vingtaine de journées d’études publiques (habituellement plus de 300 participants). Notre association 1901, Seine-et-Marne Formation (Semafor), préparait ces journées annuelles souvent en collaboration avec les intervenants du département, médecins, enseignants, éducateurs, infirmiers, etc. extérieurs au service. Nous faisions appel à des exposants internes (deux) et externes (deux du département et deux personnalités connues). J’ai cherché à éviter le style congrès spectacle à la faveur d’un travail réel des équipes. Certaines ont traité des thèmes d’actualité : la violence, la réduction du temps scolaire, la fonction du père, l’écriture (au temps des velléités de réforme de l’orthographe). Deux Maisons vertes associatives fonctionnent également à Meaux à la satisfaction de tous, animées par une autre association 1901 créées à l’initiative des membres de notre secteur. Des activités pour adolescents sont aussi organisées par ceux-ci.

De nombreux groupes de travail ont été mis en place à un moment ou à un autre sur la base de volontariat, le plus souvent le soir (thèmes psychanalytiques les plus divers dont psychodrame, ethnopsychiatrie, thérapie familiale). Le travail le plus attrayant se faisait évidemment à Paris dans les groupes que les gens pouvaient fréquenter à titre personnel. Nous étions nombreux à habiter à Paris, et même les autres s’y rendaient fréquemment. Le maelstrom parisien, par sa force d’attraction, nous a empêché de nous constituer en foyer autonome de formation et de recherche.

D’une adaptation à l’autre : adaptations institutionnelles

Formuler des demandes auprès de l’hôpital et des organismes de tutelles

Tout le monde le fait, je n’insiste pas. Comme dit Prévert, ne pas se décourager, savoir attendre, on ne sait jamais quand et par qui on sera remarqué. Ainsi un jeune député fraîchement débarqué dans sa circonscription a entendu dans une réunion l’intervention passionnée dont j’étais coutumier (pourquoi un enfant ayant des difficultés psychiques n’a pas les mêmes droits aux traitements qu’un enfant hémophile, pourquoi un enfant de la Seine-et-Marne ne peut prétendre à la même prise en charge qu’un jeune Parisien ?). Dix ans plus tard, il s’en est souvenu. Est-ce grâce à son intervention que l’hôpital de jour de Coulommiers, classé d’abord en dix-huitième priorité après l’étanchéité des terrasses, a pu voir rapidement le jour ? Impliquer les élus locaux est devenu plus difficile depuis le rattachement à l’hôpital en 1985 et l’abandon par le Conseil général de son rôle d’ordonnateur de dépenses.

L’hôpital de Coulommiers s’est considérablement développé. En 1977, n’existait que cinq ou six services médicaux. La femme du directeur assurait toute seule aussi bien le secrétariat de la direction que les affaires médicales et les recrutements. Quelques années plus tard, le nombre des services se montait déjà à vingt. L’administration s’est mise en place. Les conflits ont également pris des proportions de plus en plus importantes, dégénérant parfois en guerre ouverte avec un directeur et/ou un président de CME hostiles à la psychiatrie. Tout le monde dans un hôpital général a dû faire l’expérience des montagnes russes des relations avec la direction et de la radicalisation périodique des rapports avec les tutelles. Mouvements qui dépendent de la qualité des administratifs, de leur intérêt pour la psychiatrie et, surtout, de la situation budgétaire générale. L’hôpital général n’hésite pas, à l’occasion, à plumer la psychiatrie infantile comme un poulet. J’ai dû me métamorphoser en stratège et en tacticien. Tirons un trait sur le passé, tout à fait révolu espérons-le. Heureusement, on trouve aussi des directeurs soucieux des enfants. La création de l’ARH-IF a sensiblement amélioré la situation. Danger nouveau : depuis quelques années, j’ai remarqué une bureaucratisation croissante du fonctionnement hospitalier.

Faire face

Nous devenons plus combatifs à la suite de deux traumatismes institutionnels locaux : 24 postes ont été attribués par le Ministère aux services de psychiatrie d’enfants et d’adolescents du département, à la suite des démarches concertées des médecins chefs de ces services. Ces postes ont été entièrement attribués à la psychiatrie d’adulte et au médico-social par une directrice de la DASS qui passait à l’acte plus vite que son ombre. Quelques temps après, un million et demi de francs accordés à notre secteur par la DASS ont été utilisés par l’hôpital de Coulommiers pour combler une partie de son déficit. La même directrice calamiteuse de la DASS n’a pas bronché et a désavoué ainsi implicitement ses services. Quand on a fait l’amère expérience de ne jamais être entendu même en ce qui concerne les détails d’une organisation rationnelle, on cherche à se donner des moyens pour intervenir. L’insertion locale en est un, mais tout le monde n’a pas la vocation de devenir édile. Sensibiliser les élus à la psychiatrie en est un autre mais tous les élus ne sont pas accessibles. Exposer les problèmes dans les journaux locaux s’est avéré très efficace pour prévenir les dérives à temps.

Notre léthargie institutionnelle

Il ne s’agit pas de la léthargie hospitalière ou de celle des tutelles qu’on a pu observer périodiquement mais d’une adaptation par le bas de notre part. Je me souviens de l’intervention d’une assistante sociale d’un grand secteur parisien lors d’une réunion régionale tenue vers la fin des années 1990. Elle se plaignait amèrement de la dureté des temps qui les empêchait de faire de nouveaux projets. Je ne suis pas intervenu pour expliquer que nous n’avons jamais pu faire de projets. Notre équipe a même volontairement abandonné pendant un temps l’exercice de ses facultés créatrices et d’innovation puisque, de toutes façons, rien n’aboutissait. La DASS et l’hôpital nous demandaient à cette époque des projets quinquennaux, l’un après l’autre, sans y donner la moindre suite. La mise en place de l’Agence régionale d’hospitalisation a changé les choses sur ce point. On ne nous demandait plus de projet quinquennal (en dehors du SROSS). L’action des tutelles est devenue tout de même plus cohérente.

Orientation théorique et composition des équipes

Nos méthodes n’ont pas foncièrement changé en un quart de siècle. Nous pratiquons en dehors de la consultation surtout la thérapie et la rééducation individuelle et, par moment, dans quelques centres, le psychodrame, la thérapie familiale et la rééducation en groupe. La prise en charge psychothérapique ou rééducative en CMP n’a pas été sacrifiée aux activités complémentaires. Je n’étais plus un débutant au moment de ma nomination en Seine-et-Marne. L’équipe déjà en place non plus. On disposait de solides références théoriques et cliniques dès le départ, même si tout le monde ne se recommandait pas forcément de la même école. Elles étaient d’inspiration psychanalytique, éclectique, d’options et d’écoles variées. Nous bénéficions ainsi d’une grande diversité grâce aux orientations individuelles et des apports de notre œcuménisme théorique. La priorité donnée à la psychothérapie inspirait le recrutement. J’ai accordé la priorité à l’engagement de psychologues-psychothérapeutes, au détriment même des médecins et il n’y pas eu d’infirmier et d’éducateur jusqu’à l’ouverture de l’hôpital de jour, un cadre infirmier mis à part. Ma formation initiale de psychologue et mon passé d’enseignant en psychologie ont dû jouer [3]. Le résultat de cette politique de recrutement préfigurait, sans doute, la composition future des équipes du XXIe siècle imposée par le manque de psychiatres. Je tenais aussi à engager de bons orthophonistes et psychorééducateurs, malgré les résistances de certains psychanalystes à l’égard de ces derniers. Nous avons à plusieurs reprises tenté de nous assurer la collaboration d’artistes, sans succès, jusqu’à la création du premier hôpital de jour. Les équipes n’y étaient pas favorables. Une musicienne, tout de même engagée, a bien commandé ses instruments mais ne les a quasiment jamais utilisés. Elle cherchait, en réalité, à faire des psychothérapies.

Étant donné notre éloignement de Paris, le recrutement a toujours été difficile. La plupart de nos thérapeutes n’ont pas reçu de formation régulière avant leur engagement. Les gens déjà formés, surtout les hommes, arrivaient à se caser plus près de Paris. Ils n’avaient aucune raison de s’imposer des heures de transport pour venir chez nous. La plupart de nos thérapeutes commençaient ainsi par la force des choses en autodidacte et se formaient ensuite sur le tas. Du point de vue financier, travailler chez nous n’était guère rentable pendant les premières années pour les débutants car la supervision (à leur charge) et la formation théorique (de leur choix), étaient, bien sûr, obligatoires, sans parler de leur analyse personnelle largement entamée. Le tiers temps de formation des psychologues, de ce point de vue, était le bienvenu. Ce n’est que récemment que la supervision des débutants par des membres chevronnés de nos équipes a pu sérieusement s’engager. En ce qui concerne le tiers temps de formation, je n’arrivais malheureusement pas à vraiment savoir ce que faisaient les uns et les autres (sauf les nouveaux), ni à toujours faire profiter le service de la formation reçue et des recherches effectuées. Certains se donnaient beaucoup de mal, d’autres souhaitaient surtout qu’on les laisse en paix. Et pourtant le secteur est arrivé à disposer de praticiens et d’équipes remarquables. Quatre psychorééducateurs, par exemple, malgré une certaine résistance de ma part, se sont mués en psychothérapeutes de toute première classe.

Option psychothérapique et évolution des équipes

L’inspiration psychanalytique de notre travail, explicite pendant toutes ces années, a été affirmée sans ostentation. Les options théoriques des uns et des autres ont néanmoins retenu longtemps notre attention. Ensuite, abandonnant les théories, les positions se sont polarisées autour des questions d’actualité, abus sexuel, violence, et de l’attitude à tenir face à ces situations. Cette évolution traduit localement l’affaiblissement général des idéologies d’école, sensible dans l’ensemble du mouvement psychanalytique français. Nos équipes pouvaient retrouver leur cohérence, par exemple dans un des CMP, par des actions communes : courrier pour dénoncer les violences dans un collège,article dans un journal regrettant le retard de l’ouverture de l’hôpital de jour. En vieillissant et en prenant de la bouteille, sommes-nous devenus plus pragmatiques ? L’élaboration clinique et théorique n’a jamais été négligée.

Prendre nos distances à l’égard des problèmes du jour

On vient de voir la sensibilité de nos équipes à l’actualité. Nous ne devions pourtant pas, au cours du travail quotidien, nous laisser éblouir par celle-ci. Les problèmes d’insertion scolaire ne sont pas exclusivement le lot des immigrés. Les traumatismes subis par les enfants ne résultent pas toujours de violences. Le souci de ne pas devenir jouets des représentations sociales concerne également le politiquement correct contemporain. Comment maintenir fructueuse la balance et la tension entre réalité et fantasme avec tout ce que cela implique de paradoxal ? Autrement formulé, deux options à confronter s’opposent : « la réalité se transforme quand elle est représentée » et « on ne peut travailler que si les choses dans la réalité ont d’abord été changées ».

La crise de l’hospitalisation d’urgence

Le goulot d’étranglement qu’a constitué et constitue encore la crise de l’hospitalisation d’urgence n’a été reconnu que progressivement, même par nous. Dans un premier temps, nous avons pensé devoir simplement faire admettre nos limites à nos partenaires et obtenir le respect des exigences de notre métier. De nombreux affrontements ont ainsi eu lieu autrefois (il y a plus de 15 ans), avec l’Aide sociale à l’enfance (ASE) qui nous demandait de faire hospitaliser sur l’heure les adolescents en crise, sans les avoir fait suivre au préalable (l’ASE de cette partie de la Seine-et-Marne a connu une longue période d’éclipse). Elle s’est petit à petit rendue compte qu’on n’était pas en position de lui donner satisfaction. Ultérieurement, l’ASE et les institutions médico-sociales se sont contentées de demander une psychothérapie, souvent pour résoudre leurs problèmes institutionnels. Il s’agissait incontestablement d’un progrès puisque l’enfant venait consulter un peu plus tôt. Mais on n’en restait pas moins souvent en impasse étant donné que nos propositions de prise en charge, éventuellement différentes, n’étaient en général pas acceptées. Les responsables de l’ASE supportaient mal qu’on n’adopte pas leur projet thérapeutique et se sont alors adressés en ville pour obtenir satisfaction. Les échecs ainsi encourus n’ont pas permis de dissiper les malentendus ni de dégager de nouvelles formes plus rentables d’intervention. On trouve, bien sûr, toujours quelque chose à reprocher au voisin. Mais comment accepter, par exemple, que certains services éducatifs ne se rendent plus dans les familles et se contentent de recevoir les gens dans leur bureau à heure fixe en leur parlant, quand ils viennent les voir (mais pas à nous), de thérapie familiale ?

La crise de l’hospitalisation d’urgence a dégénéré en crise générale de l’hospitalisation et de la prise en charge. L’impossibilité d’hospitaliser un enfant ou un jeune dans un délai raisonnable et prévisible enlève, en définitive, beaucoup de crédibilité à notre démarche. Ainsi aucun contrat thérapeutique ne peut être proposé aux anorexiques, comme on aimerait le faire, contrat impliquant évidemment une hospitalisation en cas de nécessité. La situation, malgré la création de quelques lits à Paris et dans la Petite Couronne ne s’améliore guère.

Du bon usage de la pédiatrie

L’hospitalisation en pédiatrie accompagnée par nos soins s’est prouvée acceptable dans les cas les plus simples comme formule de remplacement de l’hospitalisation en psychiatrie. Cette possibilité était un des avantages de notre appartenance à un hôpital général. Tout le monde est d’accord pour éviter, quand c’est possible, la « psychiatrisation ». L’admission en pédiatrie est la meilleure solution pour les enfants en difficulté dans leur famille. Évidemment les troubles de comportement ne sont absolument pas tolérés en pédiatrie, d’autant moins que, dans ces services, ne travaillent que des femmes. Ensemble, avec les pédiatres, nous avons résisté à la pression et à la tentation de transformer leurs services en lieux psychiatriques tout en accomplissant un bon travail. La médiation des psychologues du service de pédiatrie de Meaux était pour beaucoup dans la réussite de notre collaboration. Dans un autre hôpital où exerçait, en pédiatrie, un psychologue moins désireux de contacts avec nous, le travail était nettement moins fructueux.

L’école

À peu près tous les membres de l’équipe entraient en relation plus ou moins régulières avec les enseignants du primaire concernés par les prises en charge. La collaboration avec les psychologues scolaires pouvait être très fructueuse. On travaillait régulièrement et très bien avec certains et beaucoup moins avec d’autres. Les relations sont devenues problématiques avec ceux qui se sont établis en ville comme psychothérapeutes et pouvaient prendre en thérapie des enfants qu’ils avaient par ailleurs à connaître dans les commissions.

La demande de l’école a toujours été bien trop importante pour nos moyens. Nous n’avons pas pu assurer de présence dans les établissements scolaires. Dans l’ancien secteur étendu 77I04, nous aurions dû participer au fonctionnement de sept CCPE et de deux commissions techniques de CDES, sans parler de l’enseignement secondaire et des nombreuses réunions ponctuelles. Le regretté Dr Gérard Angelmann a participé régulièrement pendant de longues années au CCPE de Coulommiers. Nous étions toujours présents à la CDES de Nord. Les autres commissions communiquaient leurs listes avant chaque séance et nous intervenions à propos des enfants par nous connus. L’orientation des enfants, comme partout ailleurs, a été l’occasion de nombreux conflits. Nous tenions à laisser la responsabilité des choix quant à la scolarité aux enseignants et aux parents. Nos relations avec l’école se sont ensuite dédramatisées. Ça fonctionne quand s’établissent des rapports entre les personnes qui se connaissent et s’apprécient, que nos interlocuteurs soient des instituteurs, des psychologues ou des médecins scolaires.

La pénurie d’assistante sociale

Elle a été particulièrement pénible (pas d’assistante sociale du tout pendant longtemps, ensuite une, puis deux pour onze ou douze centres, au départ par manque de poste, puis par absence de candidature). Nous étions obligés de faire appel aux assistantes sociales polyvalentes ou à celles des autres institutions, même dans des situations où l’intervention d’une assistante sociale spécialisée en psychiatrie aurait été nécessaire. Ce n’était pas toujours facile, car nos équipes ont connu autrefois, comme partout, de conflits épiques avec des assistantes sociales archaïques et interventionnistes. (Le thérapeute non prévenu qui attend à son rendez-vous habituel l’enfant de l’ASE placé ailleurs sans préavis).

Des appréhensions existaient, de toutes façons, de part et d’autre. Les assistantes sociales des services sociaux semblaient pendant un temps éprouver un besoin de respectabilité que la collaboration avec les médecins était, on dirait, susceptible de mettre en danger. Des exigences protocolaires implicites posées de part et d’autres rendaient notre collaboration également difficile. Les réunions proposées par le secteur polyvalent regroupent bien de gens étrangers à la prise en charge, dont la présence semblait uniquement justifiée par des raisons hiérarchiques inhérentes au service social (« la grand messe »). Quelle place doit être la nôtre parmi tant d’intervenants ? La situation s’est améliorée depuis que nous disposons d’assistantes sociales compétentes qui s’entendent bien avec leurs collègues. Une plus grande disponibilité de notre part, impossible en raison de la pénurie, aurait facilité également bien des choses. Actuellement, on n’en est plus aux méfiances mutuelles quand on trouve des correspondants compréhensifs.

Dilemme polyvalence-spécialisation

Nous sommes résolument pour la polyvalence du secteur pédopsychiatrique, mais nous y étions également contraints par la faiblesse de nos moyens. Le principe de la spécialisation peut se défendre ailleurs. Nous avons résisté, avec l’ensemble des collègues du département, à toute pression visant la spécialisation (soins aux victimes d’abus sexuel ou de mauvais traitements, aux autistes, aux dysphasiques, consultations spécialisées en ethnopsychiatrie ou en psychosomatique). Petite enfance, adolescence auraient pu constituer des exceptions en raison de la nécessaire participation de la PMI, de la pédiatrie, pour la première, de la psychiatrie d’adulte ou de la justice pour la seconde. Les grandes dimensions de notre secteur ont rendu l’intersectorialité impossible. Le travail quotidien avait déjà des allures intersectorielles.

Faciliter les communications

Il ne devait plus rester beaucoup de services en 2002 dans la région parisienne sans rattachement à l’internet, ni de médecin-chef de service sans ordinateur portable. C’était pourtant le cas du 77I05. Je fondais de grands espoirs, apparemment prématurés, sur l’internet, surtout sur l’e-mail, pour établir des relations plus proches et rapides avec les autres services du département et de la région. L’internet aurait pu constituer un puissant instrument au service de la formation de réseaux. L’équipement de tous les secrétariats en ordinateur a seulement été réalisé en 2000 et nous avons hérité de tous les vieux rossignols de l’hôpital. En dehors du Windows 98 première version, Word 97 et Excel je n’ai pu obtenir, malgré tous mes efforts, aucun autre logiciel. Le service informatique de l’hôpital nous a même charitablement prévenu qu’il allait « virer » à leur première visite les logiciels « sauvages » installés par nos soins. Une occasion manquée, espérons-le provisoirement, pour mieux s’adapter au dispositif départemental et régional. Certains services administratifs ou techniques hospitaliers en sont encore restés en 2001 aux temps heureux de jadis sans les complications de la vie moderne. Les autres services de l’hôpital, tous intra-muros, ont été tout de même mieux traités.

La division du méga-secteur

Elle a été obtenue en janvier 2000 après une lutte de 20 ans. Le 77I04 est toujours à Coulommiers, le 77I05 est attaché à Meaux. Les deux nouveaux secteurs restent importants, le 77I04 par son étendue, le 77I05 par sa population et, dans les deux, la proportion des enfants et des adolescents est élevée. Morale : jamais rien n’est acquis. Même les réformes les plus inévitables ne se font pas toutes seules. Le Conseil général de la Seine-et-Marne a voté la division dans une motion vers 1985. Tout le monde était convaincu de sa nécessité et, pourtant, elle ne se faisait pas. Il fallait pousser tous les intervenants à l’action, les harceler jusqu’à ce que la situation bascule. Personne ne voulait prendre l’initiative, ni la DASS, ni les hôpitaux. L’arrivée de l’ARH-IF a eu un effet anti-inertie incontestable. Le bilan de la division est tout à fait positif. La gestion, pratiquement impossible antérieurement, pose toujours des problèmes, mais ils ne sont plus insurmontables (par exemple les équipes techniques de l’hôpital n’ont plus à faire 70 mais seulement 30 kilomètres pour réparer une prise ou déboucher un WC). Les hôpitaux, de Coulommiers et de Meaux, ont adopté leurs secteurs respectifs. Ni l’un ni l’autre ne considère plus son service de pédopsychiatrie comme un orphelin dont il faut se débarrasser au plus vite.

À l’occasion de la division, j’ai dû me battre pour la sauvegarde des équipes qu’on risquait de démanteler. Une longue expérience commune les a formées. Elles sont plus efficaces maintenant et ont une valeur opérationnelle bien plus grande que ne laisse espérer le nombre réduit d’agents qui les composent. Il aurait été grandement dommage de les dissocier. Seule une équipe cohérente et aguerrie, composée de gens compétents et motivés, assure la valeur thérapeutique d’un service. La bonne tenue d’une équipe dépend, bien sûr, beaucoup de son médecin responsable.

Bénéficier des relations nationales et régionales à défaut d’une impossible collaboration départementale

La superficie de la Seine-et-Marne est énorme et sa topologie monstrueuse, ce qui constitue un obstacle insurmontable à l’engagement de relations suivies entre secteurs. Pour aller à Melun (80 km), siège de la DASS, souvent je devais passer par Paris. Au Sud, au Nord et à l’Est, vous arrivez dans la région parisienne et vous la quittez par la Seine-et-Marne. Il serait temps de supprimer les départements dans la région parisienne. Tant que le Conseil départemental de santé mentale fonctionnait, on arrivait à se rencontrer entre collègues. La collaboration institutionnelle avec les services de psychiatrie d’adultes était également assurée cahin-caha. Mais ensuite, cette collaboration s’est restreinte sur le plan local ponctuel, ce qui n’est certainement pas satisfaisant. Malgré de très bons rapports et estime mutuels avec les collègues psychiatres d’enfants, l’isolement sur notre île déserte dans l’océan psychiatrique de la région parisienne devenait pesant. À partir de 1982 et pendant longtemps, l’Association des psychiatres d’intersecteur (API), groupement national, dont je suis membre fondateur avec mon ami Jacques Constant, a servi de lieu d’échanges principal avec les confrères. La création des ARH a largement régionalisé les problèmes et aussi leurs solutions (ou leur absence de solution). La mise en place progressive de l’Association des psychiatres publics d’enfants et d’adolescents de l’Ile-de-France, à partir de 1996, a permis de poser le cadre d’échanges régionaux. Grâce à l’intérêt et à la compréhension de tous, nous avons pu largement surmonter les rivalités entre Paris et la périphérie, éviter de transformer nos journées annuelles organisées en commun avec l’ARH-IF en mur de lamentation. Cinq années de discussions, d’échanges de vue et de travail en groupes d’étude avec la chargée de mission de la psychiatrie de l’ARH-IF ont permis de compléter les vues de la tutelle régionale sur la psychiatrie infanto-juvénile, de clarifier la place de celle-ci dans le dispositif et de rapprocher les positions respectives. Nous avons pu ainsi nous constituer en un interlocuteur écouté, sinon suivi. Je tiens à rendre hommage à tous ceux, collègues, membres des équipes, d’associations de parents et administratifs qui ont sacrifié leurs loisirs et leurs soirées pour le bien des enfants.

Les inégalités de dotation entre les départements de la région parisienne ne sont toujours pas corrigées

La correction des inégalités entre les secteurs était impossible en raison de la politique de transfert pratiquée par le Ministère au détriment de la région parisienne. Celle-ci devait céder tous les ans une partie de ses ressources à des régions plus pauvres. Or la région a ses propres pauvres qui n’étaient pas dotés au titre de ce mouvement de répartition inter-régionale. Les habitants de Seine-et-Marne se trouvent désavantagés, non seulement par rapport à la région parisienne, mais aussi comparés à ceux de la plupart des départements du pays. La rééquilibration aurait dû se faire, compte tenu des inégalités entre les départements d’une seule et même région, directement entre les départements de l’ensemble du pays. À défaut, l’Ile-de-France, une fois son écot payé, devait aussi penser à ses propres départements sous-développés. Les surplus étant de plus en plus rares, les pauvres de notre région dite riche risquaient de le rester encore pendant longtemps. Le Gouvernement aurait été bien inspiré de considérer les besoins des départements démunis de l’Ile-de-France, avant de procéder à la redistribution inter-régionale. Il serait normal que les pauvres de l’Ile-de-France soient servis par leur région avant les pauvres des autres régions. Aujourd’hui, cette péréquation injuste n’existe plus. Une occasion est offerte ainsi pour mieux doter les départements toujours aussi pauvres d’Ile-de-France.

D’une adaptation à l’autre : adaptations par la clinique

Pénurie de psychiatres

Elle est récente. Comme dans bien des services, elle est aussi devenue un problème majeur chez nous. Pendant longtemps, nous ne manquions pas de candidats. Je ne pouvais que me féliciter de la qualité de nos médecins. Deux PH remarquables, nommés à titre provisoire, ont dû autrefois quitter le service faute d’ancienneté. Ces dernières années, alors que la charge de travail ne cesse de s’alourdir, quatre centres, normalement desservis par deux psychiatres à mi-temps, se sont retrouvés avec un seul faute de candidats. Est-ce qu’on a pu s’adapter à cette nouvelle pénurie ? Évidemment non. Ni les médecins, ni les secrétaires, personne ne peut plus travailler à son propre rythme. Un médecin a quitté le service pour cette raison. Les autres se débrouillent comme ils peuvent. Les équipes s’usent et leurs membres les plus anciens, qui ont connu des temps un peu meilleurs, se lassent. Il en résulte des conflits et, dans certains centres particulièrement exposés, une véritable désorganisation s’annonce.

Faire face à l’accroissement de la demande

Actuellement tout se complique du fait de l’aggravation de la pénurie du personnel. Dans notre secteur, l’apport en personnel nouveau n’équilibre même pas l’accroissement démographique. Nos équipes n’arrivent évidemment pas à faire face à la demande. Faut-il faire attendre les familles avant la première consultation ou après pour la prise en charge ? C’est souvent la première solution qui est retenue. Dans ce cas, les familles qui doivent attendre parfois un an ne sont ni vues ni connues. J’ai opté pour la seconde solution. Les familles attendent tout de même plus qu’autrefois, mais nous faisons des efforts pour les recevoir. On peut être efficace lors de la première consultation, établir un transfert porteur. Ensuite, nous sommes bien obligés de les faire attendre pour une seconde consultation ou pour une prise en charge en thérapie ou en rééducation. Les pertes peuvent être importantes, mais au moins elles sont visibles et repérées. Les familles sont connues, les décrochages ne passent pas inaperçus. Le service public ne peut pas, dans un secteur comme le nôtre où il est à peu près le seul à les accueillir, abandonner sans recours les familles qui ont besoin d’aide. La consultation espacée, dite thérapeutique (G. Lucas) [5], ne convient peut-être pas à tout le monde, mais c’est une méthode utilisable dans de nombreux cas. Compte tenu de la multitude de nos centres et de leur relative autonomie, les pratiques peuvent être assez différentes de l’un à l’autre. La prise en charge spécialisée, polyvalente des familles et des enfants en ambulatoire reste toutefois le pivot du travail. Tout le monde connaît des secteurs de pédopsychiatrie où ce n’est plus le cas.

Maniement du transfert par le médecin consultant

Aucun problème particulier concernant le transfert ne se pose avec les familles que le médecin continue à suivre en consultation. Par contre, dans la mesure du possible, tant que les circonstances l’ont autorisé, je ne gardais pas longtemps en consultation des indications de thérapie ou de rééducation pour éviter d’établir le transfert. De nos jours, il vaut souvent mieux l’accepter. On peut, d’ailleurs, à ce titre, questionner notre pratique de médecin consultant. La thérapie ou la rééducation demande, dans notre pratique, un changement d’objet relationnel. Si le consultant continue à suivre l’enfant après la première consultation, ce qui est en principe le cas quand tous les membres de l’équipe reçoivent des nouveaux, ce problème ne se pose pas. Toutefois, personne ne peut garder tous ses premiers consultants, ne serait-ce qu’en raison du décalage entre demande manifeste et réelle. Espérons que les contradictions inhérentes à nos méthodes, comme les paradoxes, soient créatives.

Diminuer les pressions sociales sur les familles

La pression est plus grande actuellement qu’autrefois sur les familles pour les faire consulter. Envoyer voir un « psychologue » est entré aussi dans les mœurs des intervenants. Cependant le libre choix de consulter ou non doit être respecté. Chacun sait que l’issue des prises en charge imposées est rarement positive. Exemple typique : ces jeunes qui attendent la comparution en audience devant un tribunal. Ils nous présentent une sorte de pseudo-dépression et ils disparaissent dès l’acquittement. Moins de pression sur les familles diminue-t-elle la pression de la demande sur nous ? Dans ce sens, notre prise de position en faveur du libre arbitre des familles n’est peut-être pas entièrement désintéressée. Mais, malgré notre attachement au libre choix des familles, quand, et fort heureusement c’est exceptionnel, on rencontre des enfants potentiellement sains abîmés par leurs conditions de vie ou par la pathologie de leurs parents, il nous est difficile de ne pas se joindre à ceux qui cherchent à amener la famille à accepter la prise en charge.

La consultation aux âges de plus en plus précoces

C’est une des tendances bénéfiques observées ces dernières années. Les mérites en reviennent largement aux services de la petite enfance, PMI, crèches, qui ont su saisir et mettre en pratique les opportunités offertes par l’évolution socioculturelle. L’autisme, par exemple, est ainsi mieux vu et reconnu. Cependant, les bonnes conditions pour la prise en charge des autistes et des psychotiques sont loin d’être réunies. La psychothérapie et l’éducation spécialisée, indispensables toutes les deux, sont la plupart du temps impossible à mettre en œuvre simultanément. Il faut aussi s’occuper de la famille. Actuellement manquent les institutions et les thérapeutes compétents et motivés. Pour s’occuper d’autistes, il faudrait aussi assurer un confort minimum à tous les intervenants. On ne peut espérer obtenir de bons résultats dans l’urgence, l’angoisse et la surcharge. Comment soutenir le travail en réseau particulièrement nécessaire dans ces cas vu le manque de disponibilité des uns et des autres ?

Le service a fonctionné. Il n’y a pas eu de rupture de nos engagements vis-à-vis de la population, ni abandon de notre mission. Cependant l’exercice de ce métier de pédopsychiatre de secteur publique est devenu périlleux. À n’importe quel moment, une implosion par manque de médecins peut survenir. Alors il va falloir restreindre en catastrophe le périmètre des activités, redéfinir le mode d’emploi et changer les manières de procéder. J’ai écrit et publié ces quelques pages pour inciter les collègues à se concerter encore davantage (ils le font déjà), afin d’opérer à froid tant qu’il est encore temps. Dans quel sens faut-il orienter l’évolution de nos structures ? L’adaptation aux besoins locaux devrait, en tout cas, primer sur les idées qu’on peut se faire du dispositif idéal. Je serais plus intransigeant sur les méthodes. Comment ne pas procéder exclusivement en fonction des impératifs économiques ? Ainsi je crois que la psychothérapie n’est pas un luxe, même si actuellement il est difficile d’en faire bénéficier tous ceux qui en ont besoin. Rester disponible est primordial dans tous les cas.

Quant à ma personne, j’ai amené mes équipes au seuil de la terre promise, à savoir, le nouveau secteur aménagé après la division. Je n’ai pas pu m’y établir en raison de mon âge. Pour me consoler, quelques membres généreux de mon équipe ont même évoqué Moïse. Pas plus que lui, je ne peux savoir si la terre promise tiendrait ses promesses. Gardons l’espoir…

Références

1. Marcelli D. Nouvelles familles, nouveaux enfants, nouvelles pathologies. L’Information Psychiatrique 2001 ; 77 : 407.

2. Wiener P. Introduction à la psychopathologie de l’enfant. Bulletin de Psychologie 1972-1973 ; 12-13 ; 729-30.

3. Wiener P. La place du psychologue dans l’équipe psychiatrique. L’Information Psychiatrique 1969 45 : 933-56. 4

4. Wiener P. La place du psychologue dans l’équipe psychiatrique, plus de vingt ans après une première évaluation. Bulletin de Psychologie 1996 : XLIX : 190-94. 5

5. Lucas G. Comment des psychanalystes et leurs collaborateurs de diverses disciplines travaillent avec des enfants et leurs parents. In : Psychiatrie de l’enfant : quels patients, quels traitements ? PUF, 2002.

Kes, de Ken Loach (1969). Photo : Les Cahiers du Cinéma.


 

About us - Contact us - Conditions of use - Secure payment
Latest news - Conferences
Copyright © 2007 John Libbey Eurotext - All rights reserved
[ Legal information - Powered by Dolomède ]