ARTICLE
Auteur(s) : Annette Thévenot, Pierre Noël, Jean-Pierre
Thévenot1
1 AFCPP, 248, boulevard de Saint-Denis,
92400 Courbevoie
Cette quatrième session s’est tenue à Cuba du 24 novembre
au 5 décembre 2002. Rappelons que ces rencontres sont
organisées tous les deux ans par l’Association franco-cubaine de
psychiatrie et de psychologie (AFCPP), depuis 1996. Elles se
veulent une occasion d’échanges et de dialogue entre nos deux
communautés scientifiques ; le choix des thèmes successifs
visait à permettre cette connaissance réciproque : nos
systèmes de soins respectifs (1996), l’articulation entre le soin
et la réadaptation dans le projet thérapeutique (1998), les
influences socio-culturelles sur les conceptions et les pratiques
(2000)*
Cette fois-ci, le choix du thèmeá— les visages de
l’angoisse, expériences cliniques comparées — et aussi
l’organisation privilégiant le travail en ateliers ont permis des
échanges plus approfondis et plus spontanés que dans les formules
classiques de congrès.
La première semaine s’est déroulée à Trinidad, cité historique
classée par l’Unesco au patrimoine mondial de l’humanité. Nous
avons pu y apprécier d’autant plus la chaleur de l’accueil et la
qualité de l’architecture que les séances d’ateliers ont pu se
dérouler dans les salles des différents musées, sans oublier les
liens noués grâce à la musique cubaine qui, partout dans la ville,
venait rythmer pauses et soirées.
Nous nous sommes ainsi retrouvés, jour après jour,
120 Français — psychiatres, psychologues, psychomotricienne,
infirmiers — et autant de Cubains venus des différentes régions de
l’île.
La première séance, inaugurée par monsieur Jean Lévy, ambassadeur
de France à Cuba, a permis à deux orateurs, Jacques Constant et le
Professeur Umberto Suarez Ramos, de situer la problématique de
l’angoisse, dans les perspectives respectives européenne et
cubaine.
* Ces 3es rencontres de novembre 2000
ont fait l’objet d’un compte rendu dans L’Information
Psychiatrique, vol. 77, n° 4, avril 2001. .
Les conférences
Jacques Constant nous a fait voyager dans la géographie
de l’angoisse et dans l’histoire des idées avec des excursions aux
pays de la philosophie, de la psychanalyse, de la psychologie, de
la psychiatrie, avant de nous décrire la géographie de l’angoisse
dans le corps du sujet, depuis les manifestations cliniques jusqu’à
l’échelle microscopique. Nous avons eu ainsi les éclairages
différents mais complémentaires, qu’ont donné de l’angoisse, des
philosophes — notamment Kiergegaard, Heidegger et Sartre —, et des
psychanalystes avec, bien sûr, Freud (les deux théories
successives) et Lacan (le manque du manque). Après un détour chez
les cognitivistes et les pavloviens (Watson et Skinner), J.
Constant s’est attardé davantage, en bon pédagogue,
– aux tentatives brillantes de Eric Kandell de lier biologie
neuronale et théories psychodynamiques ;
– aux travaux de Daniel Widlocher pour qui l’angoisse est une
conduite qu’il importe de replacer dans l’ensemble des conduites du
sujet, permettant dès lors de la situer dans le registre soit
névrotique, soit psychotique, soit réactionnel ;
– aux magistrales descriptions cliniques de Henri Ey, notamment
dans son étude no 5, avec les différents aspects de
péjoration pessimiste, de l’attente d’un danger, de désarroi avec
ses stades de lutte, de régression, de désorganisation ;
– aux apports de J. Bowlby concernant l’attachement comme
« élément unificateur de la personnalité », l’angoisse
naissant de la séparation ou de la mauvaise qualité du lien
d’attachement.
En terminant par l’histoire de l’angoisse dans l’histoire du
sujet, après un rappel bref de la place de l’angoisse dans les
théories du développement, l’orateur a repris alors sa casquette de
pédo-psychiatre pour montrer combien « les angoisses
enfantines sont à prendre au sérieux ». Il est ainsi amené à
différencier chez l’enfant l’angoisse de la condition humaine,
l’angoisse du passage de l’enfance, l’angoisse de la condition
enfantine.
Dans le premier cas, c’est l’angoisse de mort ontologique qui,
chez le petit enfant, pose déjà les questions sur l’origine,
l’avenir, le néant, et plus tard le sens de la vie, la tentation
suicidaire, pouvant se structurer comme chez l’adulte en troubles
paniques, phobies, TOC...
Dans le deuxième cas, c’est l’angoisse liée au développement
psycho-affectif et J. Constant montre combien la thématique
œdipienne en est la référence psychopathologique incontournable
(angoisse de castration), face aux descriptions objectives de
sémiologie catégorielle. Il insiste sur les progrès de connaissance
concernant le développement du bébé, sans cacher la difficulté
d’associer les théories pulsionnelles psychanalytiques aux
références actuelles mettant en jeu les compétences interactives du
bébé et la théorie de l’attachement.
Dans le troisième cas, c’est l’angoisse de la condition
enfantine, avec toutes les interactions entre l’angoisse des
parents, des éducateurs et la dépendance de l’enfant à toutes les
personnes qui contribuent à le construire (angoisse de
séparation).
Cette très riche introduction bénéficiait d’une traduction
simultanée et l’attention de nos collègues cubains — et leurs
applaudissements — ont montré à quel point Jacques Constant avait
su captiver son auditoire, et pas seulement français.
Faisant suite à ce large panorama historique et
psychopathologique, le professeur Suarez Ramos a organisé
son exposé autour de la question « Existe-t-il un visage
cubain de l’angoisse ? » Il a tenté d’y répondre à partir
d’une investigation faite auprès des professionnels des services de
psychiatrie de la région de La Havane.
Après une description des états d’anxiété et d’angoisse (dont il
note la potentialité adaptative), il les définit comme des
phénomènes affectifs incluant des composantes psychologiques,
somatiques, psychosomatiques ou comportementales soulignant leur
lien avec la sphère cognitive et leur valeur relationnelle.
Processus continu qui va du normal au pathologique, le terme
d’anxiété est à Cuba plus rattaché aux états névrotiques ; le
terme d’angoisse apparaît peu dans les travaux cubains à moins
qu’il ne soit alors associé à des éléments dépressifs ou somatiques
plus importants. La différenciation entre anxiété névrotique et
anxiété psychotique est peu utilisée, d’autant qu’avec les
« classifications modernes » qui ont abandonné la
catégorie des névroses, les troubles anxieux ont acquis leur
individualité.
Cependant les pathologies anxieuses sont celles qui à Cuba sont
notées de façon prévalente, suivies par les troubles
dépressifs.
On peut relever la fréquence de la traduction somatique de
l’anxiété surtout dans les milieux de moindre niveau
socio-culturel.
Dans l’ensemble, les manifestations anxieuses rencontrées à Cuba
ressemblent à celles des autres pays, mais les sources de
l’anxiété, peuvent présenter certaines particularités. C’est ce
point que Humberto Suarez Ramos s’est attaché à développer à
travers une étude macro et micro-sociale.
La personnalité cubaine est née du métissage. Après des siècles de
servitude et de dépendance politique et économique imposée par des
puissances extérieures, la société cubaine a été transformée de
fond en comble à partir des années 1960 : changement de la
forme de vie, des valeurs spirituelles et culturelles, mais à cela
il faut ajouter l’insécurité liée à la situation de blocus et aux
menaces nord-américaines.
L’étude micro-sociale montre aussi des déterminants
spécifiques : l’obligation de fait de coexistence dans le même
foyer de plusieurs générations, les problèmes liés à la pénurie
économique, aux difficultés de transport, à ceux de l’émigration et
des séparations douloureuses qu’elle engendre.
Tout cela pourrait faire de Cuba le « paradis de
l’anxiété » (!) mais fort heureusement les convictions
idéologiques, l’éducation, la solidarité, la prévention viennent
contrebalancer les sources majeures d’anxiété. Et, après une revue
des ressources thérapeutiques que les psychiatres cubains
s’efforcent de rendre les plus larges possible, H. Suarez Ramos a
conclu sur le fait que l’anxiété à Cuba est identique à celle dont
on souffre ailleurs, mais, comme partout, les facteurs ethniques,
sociaux, historiques donnent une nuance particulière aux
« visages » de l’angoisse.
Les ateliers
Ils ont permis d’associer Français et Cubains dans des séances
en parallèle, distribuées sur quatre demi-journées. Les cas
présentés avaient été répartis en fonction de sous-thèmes et en
sorte que des cas aussi bien cubains que français figurent dans
chaque atelier (à une exception près). Ainsi, dans chaque séance se
sont retrouvés de vingt à trente participants des deux pays, ce
petit nombre facilitant d’autant les échanges. Un autre facteur
favorable fut la présence d’une traductrice dans chaque atelier,
même si le déroulement des séances s’en trouve ralenti.
Les participants cubains ont tenu à présenter des
observations toujours rigoureuses, souvent selon un modèle médical,
parfois académique, ce qui nous faisait penser « au dossier
médical » dont la prégnance ressurgit chez nous.
– Les intervenants venus de Santiago (Daisy Bory Savigne, Alberto
Cutié Bresler, Carmen Betancourt Munoz, Adela Sanchez Mazo, Hugo R.
Cervantes Tablada) ont passé en revue les différentes
expressions cliniques de l’anxiété. A été remarquée
l’importance accordée aux instruments d’évaluation et aux
entretiens systématiques avec les proches. La question des
addictions n’a pas été éludée.
– Angoisse de panique et phobies ont été abordées par Yenia
Sotolongo Garcia à partir de deux séries de cinq patients chacune.
L’orateur a rapporté les résultats favorables obtenus grâce à un
traitement de groupe d’orientation comportementaliste, tout en
indiquant que ce choix thérapeutique venait de ce qu’elle n’avait
pu disposer de médicaments en quantité suffisante pour être
utilisés sur une longue période.
– Angoisse et somatisations traitée par l’équipe de Sancti
Spiritus (Fernanda Zulietta Gomez, Gladys Rojas Sanchez, Amparo
Pena Castaneda), a mis au premier plan la recherche de
« l’équilibre émotionnel », par des prises en charge
psychologiques et biopsychosociales ; celles-ci comportent
« différentes techniques qui visent à développer les capacités
du patient à comprendre son propre cas et à s’adapter à la
situation puis à obtenir sa réintégration dans son cadre
habituel » ; en d’autres termes, il semble s’agir là
aussi de protocoles directifs à orientation comportementaliste.
– La même équipe a abordé la question de l’angoisse dans le
troisième âge. L’importance d’interventions pluridisciplinaires
a été soulignée et, même si Cuba est un pays « jeune »,
les personnes âgées ne sont manifestement pas négligées dans
l’éventail des soins.
– Celestino Vasallo Mantilla a consacré son intervention à
l’angoisse sexuelle. Au-delà d’une description clinique
somme toute classique, on pouvait relever une difficulté à
différencier angoisse et anxiété, question qui sera développée par
Jean Louis Pédinielli dans la séance de synthèse.
– Schizotypie et angoisse était le titre d’une observation
très fouillée (et très complexe) présentée par José Luis Torres
Larranaga. L’exposé clinique de la pathologie de cet adolescent n’a
pas cherché à dissimuler les hésitations diagnostiques survenues au
fil de l’évolution et la question nous a été directement posée.
Plus que le diagnostic de névrose obsessionnelle grave qui nous
semblait pouvoir être retenu, nous avons pointé la priorité qui
devrait sans doute être accordée à la dimension psychodynamique,
mettant un peu à distance l’usage des médicaments.
Visites à Sancti Spiritus
Hôpital universitaire Camilio Cienfuegos
Cet hôpital, inauguré en 1986, dessert la province de Sancti
Spiritus, soit 400 000 habitants. Il comporte
800 lits et il reçoit pour soins ambulatoires
1 500 personnes par jour. Les médecins sont au nombre de
308 auxquels s’ajoutent des promotions annuelles de
300 étudiants en médecine.
Le service de psychiatrie générale dispose de
25 lits + 4 lits pour toxicomanes. Pathologies
diversifiées. Durée de séjour moyenne de moins d’un mois. Dortoirs
de 8 lits, propres malgré la vétusté. Equipe soignante
composée de 8 psychiatres, 5 internes,
12 infirmiers + assistante sociale, psychologue,
psychométricienne (les tests), ergothérapeute. Traitements :
chimiothérapies (gamme assez large), psychothérapies, surtout de
groupe, de couple et de famille. On remarque la présence constante
de la famille du patient, même la nuit ; ce parent est nourri
et garde son salaire.
Une unité d’intervention en crise s’y ajoute, mais dans des
locaux exigus : quelques petites pièces et un dortoir de
5 lits séparés par des rideaux. Un psychiatre, 2 internes
de 3e année, un infirmier, un psychologue. Selon les
termes mêmes du médecin responsable, le traitement use de tous les
supports théoriques afin d’aboutir à une résolution rapide de la
crise. L’orientation à l’issue du séjour se fait vers des soins
ambulatoires, ou le service universitaire (à l’étage du dessous) ou
l’hôpital psychiatrique.
Hôpital pédiatrique Jose Marti y Perez
Inauguré en 1969, il comporte 11 services, emploie
98 médecins, 152 infirmier(e)s, 95 paramédicaux
Le service de psychiatrie infantile dispose de 9 lits et suit
en soins ambulatoires plus de 400 enfants. Les pathologies
traitées vont des TS aux crises psychotiques, en passant par les
hyperkinésies et les TOC. Y travaillent 3 pédopsychiatres,
4 infirmier(e)s + quelques paramédicaux. Modalités
thérapeutiques analogues à celles du service adulte.
Trois constats : Le rôle majeur accordé aux centres
communautaires centrés sur le médecin de famille ; la
difficulté, ici comme ailleurs dans l’île, de connaître les
références théoriques des psychothérapies pratiquées ; la
proportion de médecins par rapport aux infirmiers
(2 psychiatres pour 3 infirmiers).
Valérie Montreynaud
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En cette occasion, nous avons cru percevoir une évolution dans
le maniement des médicaments : nos collègues cubains semblent
disposer maintenant d’un plus grand éventail de psychotropes, que
ceux-ci proviennent des réseaux de solidarité internationale ou de
la récente fabrication sur place de produits génériques, avec
« le risque » sous-jacent de renoncer à d’autres moyens
thérapeutiques.
Dans le débat qui a suivi cette présentation, on a bien perçu
aussi le besoin de classifier : la référence au DSM paraît
omniprésente et l’étiquetage est toujours recherché.
– Dans le registre infanto-juvénile, les deux interventions ont
été remarquées : celle de l’approche thérapeutique de
l’anxiété par la technique du psicoballet, proposée par Elisa
Saiz Rodriguez et Maria Josefa Arisso Garrido. Approche, très
pratiquée à l’hôpital psychiatrique de la Havane, consacrée ici à
deux enfants de 4 et 5 ans, chez lesquels l’anxiété — et
d’autres troubles des conduites — se situait, pour l’un et l’autre,
dans la rivalité avec un frère nouveau-né, et dont les composantes
émotionnelles ont bien réagi à cette technique ludique et
collective. D’ailleurs, une mise en pratique a conclu cet atelier
avec tous les participants français et cubains, convivialité
psychomotrice assurée !
á— Sous le titre l’anxiété n’a pas d’âge, Elsa Gutierrez
Baro et Antonio Bandera Rosell ont de leur côté fait le tour des
angoisses infantiles, au niveau des symptômes plus que de la
psychopathologie, mais mettant bien en lumière la période charnière
entre 18 et 24 mois, l’inefficacité des psychotropes, le rôle
majeur de la prise en compte des parents les associant au travail
psychothérapique et pédagogique, visant « une meilleure
relation personnelle avec l’enfant », sans que le mot de
transfert soit utilisé.
Les participants français avaient choisi des observations
qui mettaient en valeur la psychopathologie et souvent une
orientation psychanalytique. Nous ne pourrons pas les présenter,
même de façon résumée, bien que leur qualité l’eût méritée,
préférant indiquer ce qui dans les débats était pointé par nos
collègues cubains :
– Une observation avec support vidéo (L’angoisse psychotique
chez un jeune schizophrène, Marie-France Patris) indiquait que
le patient avait été informé du nom de sa maladie ; cela a
provoqué diverses réactions, leur surprise d’apprendre que nous
avions une loi réglementant l’information des patients et aussi
leur prudence en la matière.
– Le manque de structures de relais à Cuba a été souligné (à
propos des appartements associatifs qui les intéressent beaucoup),
compensé autant que possible par le rôle accordé à la famille et
aux centres communautaires (de soins primaires).
– L’histoire de Paul présentée par Dominique Valmier,
mettait en exergue la psychothérapie institutionnelle dans la prise
en charge de ce garçon à la forte angoisse psychotique. Les
réactions formulées ont permis de percevoir que la psychothérapie
institutionnelle était ramenée à la seule ergothérapie, le travail
s’affirmant toujours comme la référence citoyenne incontournable.
De même, l’usage de doses faibles de neuroleptiques évoquées dans
cette observation a été critiqué au nom de la recherche de
posologies thérapeutiques.
– Un troisième cas d’angoisse psychotique centré sur une
prise en charge au long cours (vingt ans) développé par Denis et
Marie-Christine Chino a permis de mettre en valeur le temps
nécessaire à l’installation du transfert, devenant le garant de la
capacité, même tardive, de réintégration dans la communauté. Des
questions ont surgi à propos du transfert, concept moins
familier...
– Même en psychiatrie infanto-juvénile, les références médicales
sont très présentes : la première question posée à l’évocation
d’angoisses de séparation (Yvonne Coïnçon et Dominique
Bellanger) a été : quels examens complémentaires avez-vous
pratiqués ?
– La présentation d’un syndrome de West centré sur sa
psychopathologie (Christian Guibert) a provoqué beaucoup de
questions et le rôle majeur accordé à la famille faisait
manifestement écho à des pratiques qui leur étaient familières.
– Les pathologies de la paternité (l’angoisse déclenchée
par l’annonce de la paternité, Charles Sarfati) les ont beaucoup
intéressés et la dimension anthropologique universelle a été
reconnue.
– En revanche, que, chez un adolescent phobo-obsessionnel
(Alain Grivel), le traitement ait été uniquement psychothérapique
et sans prescription de psychotropes a laissé nos interlocuteurs
cubains perplexes, même s’il a été précisé que, dans ses tentatives
de suicide avant la psychothérapie, cet adolescent avait utilisé
des médicaments.
– Deux autres cas concernant des adolescents ont donné lieu à
davantage de consensus. L’expression psychosomatique de
l’angoisse chez une adolescente (Diran Donabedian) a permis aux
intervenants cubains de faire référence à une grille de lecture des
somatisations en fonction du degré de représentation symbolique
proche de nos références, même si le mot « grille »
souligne une tendance classificatoire. L’angoisse dépressive et
les crises identitaires (Yvon Dubois) d’une adolescente a fait
surgir d’intéressantes questions sur la crise identitaire et la
vulnérabilité familiale, mettant en relief des points de vue très
voisins.
– La prise en charge des personnes âgées développée par
René Louis Fayaud, Luc Roig et Didier Vidal, mettant en valeur le
rôle du secteur et du réseau, a fait facilement apparaître un
consensus.
Ajoutons que l’usage de la vidéo, ici comme dans le cas
présenté par Marie-France Patris, constitue une expérience à
renouveler, surtout si un sous-titrage en espagnol a pu être
prévu.
Ces quelques remarques, au fil des notes et des souvenirs, n’ont
pas la prétention d’apporter des éclairages définitifs. Ce qui
reste un acquis majeur, c’est la liberté d’expression, la
convivialité des échanges, le désir réciproque de comprendre
l’autre.
La séance de synthèse
L’ensemble des travaux furent repris au cours d’une séance de
synthèse animée par deux rapporteurs cubain et français.
Visites à La Havane
L’école Dora Alonso pour autistes
Elle est située au sein d’un vaste campus scolaire dont
l’architecture évoque autant les universités américaines que les
réalisations soviéto-castristes.
Inaugurée en janvier 2002, elle accueille en externat
42 enfants âgés de 2 à 18 ans. L’encadrement est
constitué par 30 enseignants, 23 non enseignants et
8 médecins. Le docteur Ovidia Rodriguez Mendez, psychiatre de
l’établissement, nous en a donné les orientations : diagnostic
affiné à l’admission sur les critères du DSM IV, priorité donnée à
la prise en charge éducative et pédagogique, utilisation des outils
mis au point par Schopler, projet individualisé ajusté au cours de
séances de synthèse hebdomadaires. Les parents sont associés en
co-thérapeutes à l’usage de ces méthodes et les membres de l’équipe
les rencontrent au domicile.
Il s’agit donc d’une expérience pilote basée sur l’éducation et
l’environnement, structurée dans un esprit très proche de celui du
programme Teacch de Caroline du Nord. Cette école, où les
psychiatres occupent une place importante, est une réalisation
expérimentale qui sera généralisée à toute l’île en fonction des
résultats. Elle diffère radicalement des centres-ressources
réalisés en France en ce qu’elle ne se limite pas au diagnostic
mais assure la prise en soins psychologique, psychiatrique et
éducative, ainsi que la poursuite de l’accompagnement de l’enfant
(et de sa famille) lorsqu’il a été intégré dans un circuit scolaire
ou d’apprentissage ordinaire.
La visite des locaux : ils sont agréables, les postes de
travail sont bien individualisés, les exercices d’environnement
structuré ont intéressé les collègues, particulièrement les
ateliers d’informatique pour le langage. Nous avons été rassurés en
voyant qu’il était prévu des locaux pour les psychothérapies.
Surtout, la visite montrait la disponibilité, le respect, la
présence attentive de tous les soignants en nombre suffisant. La
volonté de considérer les autistes comme des élèves était évidente
dans les uniformes qu’ils portaient, aux mêmes couleurs que ceux
des autres enfants du campus (31 enfants étaient présents,
11 étaient en stage d’adaptation dans d’autres écoles en vue
de leur intégration dans ces lieux à la sortie de l’école
expérimentale). Il m’a semblé que certains psychiatres français
dans le groupe découvraient que les abords comportementaux et
cognitivistes s’avéraient à l’usage, beaucoup plus humains qu’ils
ne l’imaginaient.
Etait-ce l’effet du charme de l’accueil cubain ou fallait-il que
certains traversent l’Atlantique pour se convaincre qu’on peut
accompagner les enfants et leur famille avec des évaluations et des
programmes individualisés et séquentialisés ? Et que l’abord
comportemental n’exclut ni la chaleur humaine, ni la
psychothérapie ? Cette visite comporte une leçon pour
l’avenir.
Jacques Constant
Centre communautaire Santa Amalia
Il est implanté dans un quartier de 200 000 habitants
venus plus ou moins récemment de différentes provinces. Il a pour
missions à la fois la prévention, les soins, la réhabilitation et
la réinsertion des malades mentaux. C’est en amont, dans la
communauté, que le diagnostic est fait, avec le rôle majeur du
médecin de famille qui est en charge de l’ensemble des familles
d’un « secteur » donné. Sont mis en lien les personnes
qui souffrent avec une « équipe de soins primaires »,
groupe communautaire qui, avec le médecin généraliste, se déplace à
domicile et coordonne les soins.
Le centre lui-même comporte 90 personnes, la majorité est
constituée par des infirmièr(e)s. Des équipes sont constituées,
selon des attributions spécifiées : accueil, urgences (deux
lits sont prévus, fonctionnant tous les jours jusqu’à
20 heures), unités différenciées pour les pathologies
névrotiques ou psychotiques et une unité pour les soins aux
boulimiques (l’anorexie est censée ne pas exister). Les
thérapeutiques traditionnelles sont très présentes. Une petite
salle est vouée à l’acupuncture et nous avons été conviés à
assister à une séance chez un patient anxio-dépressif. La salle
voisine est consacrée aux plantes médicinales. Les psychotropes
peuvent être utilisés, généralement dans un temps second. Mais
l’essentiel est sans doute ailleurs : dans le rôle des
soignants vécus dans une sorte de complétude à l’autre avec une
présence constante. Pour autant il est difficile d’appréhender
cette dynamique relationnelle et d’en saisir les références
théoriques, le volontarisme éducatif paraissant toujours au premier
plan. La proximité des contacts soignant-soigné, la non
hiérarchisation dans les équipes, la chaleur humaine constamment
visible ont frappé les visiteurs.
Marie-France Fanget Gin
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Le professeur Angel Otero Ojeda, prenant appui sur la
conférence de Humberto Suarez Ramos, a rappelé les distinctions
sémantiques pouvant éclairer les termes d’angoisse et d’anxiété et
il a souligné l’importance de la clinique car on peut constater
l’existence de mécanismes névrotiques anxieux chez des sujets
psychotiques et, parallèlement, des angoisses psychotiques chez le
névrosé.
Puis il a repris les facteurs historiques et sociaux actuels qui
déterminent les différents visages de l’angoisse à Cuba au-delà de
son évidente universalité.
Le professeur Jean-Louis Pédinielli a d’abord fait
remarquer que la richesse et la diversité des exposés et des
échanges entre les participants avaient largement dépassé le thème
de l’angoisse, même s’il restait toujours présent en tant qu’axe
majeur ou en filigrane. Faut-il voir dans cette richesse une
difficulté à utiliser la catégorie nosologique « troubles
anxieux » ou bien la certitude que l’angoisse est ubiquitaire
et qu’elle ne saurait se résumer à une catégorie de
pathologie ?
Plusieurs points de discussion ont montré des différences entre
Cuba et la France. J.-L. Pédinielli les a présentés
ainsi :
– L’approche casuistique a ouvert le débat sur les
classifications : si le DSM et la CIM sont pertinents pour
qualifier un trouble et le reconnaître, en revanche lorsque la
prise en charge évolue, on a recours à d’autres approches qui ne
visent plus la maladie mais le mode d’investissement, la résolution
des conflits.
– Un autre débat a concerné la (les) thérapeutique(s) : la
nécessité d’obtenir une sédation de l’angoisse par des moyens
chimiques associés à l’utilisation d’autres thérapies,
institutionnelles (en institution et par
l’institution), familiales, individuelles, n’a pas fait totalement
consensus, la durée et les formes des psychothérapies demeurant un
domaine d’appréciation différente.
– Enfin, les référents théoriques ont été l’objet de
discussions : le rôle de la psychanalyse en France ne semble
pas se retrouver autant à Cuba.
Les points d’accord sont plus nombreux. J.-L. Pédinielli les a
décrit ainsi :
– Les discussions dans les ateliers conduisent à s’interroger sur
la nature ambiguë du concept d’« angoisse ». Certes
l’angoisse est une « peur sans objet », mais elle est
aussi une catégorie de troubles dont certains (phobies notamment)
vont à l’encontre de cette définition. L’opposition/distinction
entre angoisse et anxiété semble permettre de dépasser certaines de
ces incertitudes. L’angoisse apparaît comme la dimension,
philosophique, ontologique (pas d’humanité sans angoisse !),
psychologique alors que l’anxiété est une disposition (allant du
normal au pathologique) et pouvant, occasionnellement, se spécifier
en troubles. Les discussions réaffirment qu’en confondant ces
niveaux le clinicien se met en difficulté : les
tranquillisants ne sauraient « traiter » l’angoisse
ontologique ! L’angoisse peut être la cause du trouble
(ex. : angoisse de castration), la conséquence du
trouble (ex. : phobies) ou la forme (ex. :
troubles anxieux). La lutte même contre l’angoisse, sous la forme
de mécanismes de défense ou de comportements (actes risqués, prises
de toxiques, fuite…) est productrice de pathologie. Il en va de
même de la « qualification » de l’angoisse
(névrotique ? psychotique ?, dépressive ?) :
les références à nos codes de pensée réciproques sont un préalable
à toute discussion et nos discours paraissent parfois incertains
d’autant que, fondamentalement, la question demeure de savoir si
l’objet de l’approche — théorique et clinique — est l’angoisse ou
le sujet.
– Si l’angoisse paraît évidente, elle est difficile à décrire.
La mise en commun des cliniques cubaine et française montre qu’il
existe, au-delà d’un même noyau, des formesdifférentes de
l’angoisse. Que faut-il entendre dans le discours du patient ?
Le mot à mot est notre guide, mais l’affirmation de l’angoisse par
le sujet n’est pas suffisante : de multiples métaphores, des
discours énigmatiques, la banalité..., notamment chez les
psychotiques, sont parfois des formes de discours exprimant
l’angoisse sans qu’elle se dise directement. Doit-on pour autant
recourir à des « échelles », moyens d’objectivation de
l’anxiété, au risque de réifier un phénomène subjectif mais aussi
de l’attester de manière valide ?
– L’angoisse n’est pas toujours pathologique mais, à une certaine
intensité, variable selon les personnes, elle contribue à limiter
l’existence, la vie psychique du sujet. Si toute société, toute
culture, produit des moyens de canaliser, de pacifier l’angoisse
(religion, croyance, conjuration, idéologie...), si les individus
ont en eux les moyens de lutte (coping, défenses...), les
thérapies interviennent sur cette part d’angoisse non jugulable et
destructrice. Mais faut-il traiter le symptôme ? Certes
lorsqu’il est envahissant, paralysant, mais l’angoisse est un guide
dans les thérapies. En outre que se passe-t-il une fois le symptôme
disparu ? Si certains troubles anxieux ont une vie autonome,
dans d’autres situations, l’angoisse n’est que la face visible d’un
autre problème. Aussi, la question des participants est-elle— à
Cuba comme en France— de s’orienter, dans la clinique de
l’angoisse, entre la guérison d’un trouble et la reconnaissance du
sujet.
Les 4es rencontres se sont poursuivies à La Havane
pendant quatre jours par des visites d’établissements, occasion
d’échanges « sur le terrain » complétant ceux qui
s’étaient développés dans les ateliers de Trinidad. Nous en rendons
compte brièvement par ailleurs.
Il nous faut maintenant songer aux 5es rencontres
programmées pour fin 2004. Le thème retenu serait :
Changements et permanence dans la clinique ; nouvelles
expressions, nouveaux regards.
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L’AFCPP, attentive aux récents événements survenus à Cuba, les
ressent douloureusement, même si elle s’interdit toute prise de
position politique. Elle est néanmoins persuadée que les échanges
professionnels avec nos collègues cubains sont plus que jamais à
maintenir et à développer.
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