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Echoes of old traumas and the reappropriation of the past in old age


l'Information Psychiatrique. Volume 79, Number 4, 319-23, Avril 2003, Après coups


Résumé   Summary  

Author(s) : Catherine Caléca, La Triade, Hôpital Ch. Foix, Ivry-sur-Seine.

Summary : Clinicians concur that old traumas frequently reappear in old age, particularly during critical periods. The status and function of these traumatic elements are studied here from a psychopathological perspective based on Freud and Ferenczi’s theories on trauma. Their incidence is examined according to different clinical situations -- dementia, somatic ailment and also the prospect of end of life -- bringing to light the great diversity of reconstruction modes.

Keywords : traumas, dementia, somatic ailment, ageing.

ARTICLE

Auteur(s) : Catherine Caléca*

* La Triade, Hôpital Ch. Foix, Ivry-sur-Seine

Le travail clinique auprès de patients très âgés lors d’une hospitalisation permet de constater à quel point cette étape critique d’une existence déjà longue constitue en soi un traumatisme difficile à intégrer. A cette occasion, nous notons la fréquence de la résurgence de traumatismes anciens. Celle-ci peut prendre plusieurs formes : elle peut aller de la réapparition insistante d’un souvenir jusque-là tenu à l’écart occasionnant une réactivation de l’anxiété, s’exprimer au cours d’un épisode confusionnel ou encore sur un mode délirant. De tels phénomènes sont-ils voués à la répétition inéluctable et mortifère que sous-tend le terme « écho ». Qu’en est-il d’une possibilité de mobilisation à partir d’un abord psychothérapeutique et comment peut-on en déterminer les modalités ?

Les apports de l’étymologie

Tout d’abord, nous ne résisterons pas au plaisir de nous plonger dans l’étymologie du premier terme de cette proposition. D’après le Robert, l’écho est « le phénomène de réflexion du son par l’obstacle qui le répercute », il signifie également « ce qui répète, reflète » et peut également prendre un sens de résonance. Si nous nous référons à la mythologie grecque, Écho, fille de l’air, était une nymphe, condamnée par Héra à être privée de l’usage de sa voix. En effet, elle avait endormi l’attention de celle-ci en la charmant de ses histoires pendant que les nymphes de la montagne s’échappaient pour rejoindre Zeus, son époux.
Elle s’éprit par la suite de Narcisse, dont elle ne put se faire aimer, se consuma de tristesse et fut transformée en rocher, réduite à ne répéter que les dernières syllabes des paroles émises. Destinée mélancolique par excellence, dépouillée qui plus est de sa parole propre.
La formulation « écho des traumatismes » rend ainsi bien compte du caractère répétitif de ceux-ci, dont le contenu et les modalités échappent en quelque sorte au sujet.

La problématique du traumatisme

Nous en venons donc à mettre en jeu la problématique du traumatisme, en nous référant aux théories psychanalytiques où celle-ci tient un rôle de première importance et d’une grande complexité.
Le statut du traumatisme varie au fur et à mesure de l’élaboration des théories freudiennes. Il est tout d’abord référé à une séduction d’ordre sexuel lors de la période d’immaturité, qu’un événement survenant après la puberté vient réactiver dans l’après-coup. Lors de conflits ultérieurs, les phénomènes de répétition viendront rendre compte des éléments précédemment refoulés. A l’inverse, la remémoration et l’élaboration des épisodes traumatiques au sein du processus analytique peuvent permettre leur remaniement. Le statut du traumatisme, réalité ou fantasme, restera une question ouverte tout au long de l’œuvre freudienne. Par la suite viendront les apports de Rank considérant la naissance comme le traumatisme princeps, et dont Freud minimisera l’impact. Ferenczi lui-même situe le traumatisme de la naissance « comme une régression fantasmatique du conflit œdipien à une expérience de la naissance surmontée avec succès »1 et le rapporte au complexe de castration.
Il envisage, pour sa part, une composante narcissique du traumatisme. Celui-ci est réel et non point de l’ordre du fantasme. Il est suscité par l’inadéquation des réponses de l’objet aux besoins du nourrisson immature. Cette inadéquation entre la tendresse réclamée par l’enfant et la séduction imposée par l’adulte provoque des atteintes précoces et un clivage narcissique. La théorisation freudienne inclura par la suite également une composante narcissique à ce traumatisme, liée à l’immaturité du nourrisson.
Que pouvons-nous entendre par « processus de réappropriation du passé » ?
Il pourrait être tentant de superposer « réappropriation du passé » et parcours psychanalytique, tant il est vrai qu’une démarche analytique aboutie parvient dans l’idéal à resituer le sujet comme acteur de sa propre histoire, et non plus uniquement dans une place semblable à celle de l’hystérique agi par ses symptômes et « souffrant de réminiscences ».
Freud d’ailleurs utilise volontiers la comparaison des fouilles archéologiques et la représentation topologique de strates superposées ou parfois bouleversées pour qualifier ce travail.
Cette métaphore spatiale mettant en scène l’inconscient entre en résonance avec nos représentations de la vieillesse et du grand âge, et ce d’autant plus facilement que celles-ci prévalent de manière plus ou moins explicite dans les discours savants ayant pour sujet (ou objet) les sujets âgés et le vieillissement.
Du point de vue du physiologiste, le vieillissement est marqué par une cohorte de signes, d’indices, qui, s’ils ne sont pas perçus par le sujet lui-même, n’échappent pas à l’observateur compétent. Leur tracé peut se décrire comme une courbe prenant son origine à la naissance, croissant jusqu’à la maturité pour ensuite décroître pendant la vieillesse et trouver son terme dans la mort.
Si nous nous référons aux représentations sociologiques, nous retrouvons la même représentation qui sera le plus souvent figurée en termes d’étapes de développement que l’on peut facilement représenter sous forme d’escalier, comportant une ascension de l’enfance à l’âge adulte, suivie d’une descente vers la vieillesse.
De nombreuses théories psychologiques utilisent ce mode descriptif fondé sur une linéarité d’abord croissante puis décroissante et sur la comparaison du chemin prenant son origine à la naissance pour s’achever lors de la mort.
La vieillesse est alors essentiellement représentée comme l’âge des deuils, qu’ils soient liés aux pertes d’objets d’investissement libidinal ou aux blessures narcissiques engendrées par le constat par le sujet de la diminution de sa propre efficience. Par ailleurs, l’avancée en âge souligne la fragilité de l’existence et met en perspective une échéance incontournable : le temps perd sa qualité de durée indéterminée pour se restreindre. Il s’agit dès lors pour le sujet d’accomplir un travail de perlaboration, d’élaboration : « le travail de vieillir ». La parenté entre travail de vieillir et travail de deuil apparaît clairement et autorise la comparaison. L’expression « avoir la vie devant soi » peut être mise en rapport avec un parcours déjà effectué et un terme proche : Qu’en est-il d’avoir la mort devant soi ? Cette mort dont nous savons par ailleurs qu’elle est inconcevable dans la mesure même où la temporalité n’a pas prise sur les processus inconscients.
La difficulté de cette tâche peut sembler insurmontable, et notre clinique est jalonnée des avatars de ces longs parcours de vie dans les circonstances de crise que constitue une période d’hospitalisation.
Nous en étudierons particulièrement trois modalités différentes qui sont celles que nous rencontrons le plus fréquemment : les atteintes démentielles, les atteintes somatiques, la fin de vie.

Ferenczi S. Psychanalyse des habitudes sexuelles In : Psychanalyse 3 Payot, 1974.

Les démences

Les patients atteints de pathologies démentielles, du fait de la levée partielle du refoulement qu’elles occasionnent, nous donnent maintes occasions de constater la résurgence de traumatismes anciens à l’occasion d’événements récents. Nous avons postulé que l’atteinte du langage lui-même renvoie au traumatisme initial constitué par la première disparition de l’objet, alors même que les moyens de le représenter étaient encore immatures. Dans certains cas, les processus de régression consistant à recourir aux premiers investissements objectaux peuvent agir de manière efficace pour contribuer à une liquidation de l’angoisse et restaurer une partie de la capacité de liaison inhérente au langage.

Madame L.

Je la rencontre lors de son arrivée dans notre service. Elle est atteinte d’une DSTA modérée. Elle a été hospitalisée pour chutes au domicile et a déjà séjourné dans deux services de l’hôpital du fait d’un désaccord avec sa famille concernant son orientation. Elle réside non loin de l’hôpital qu’elle connaît fort bien car elle y a déjà rendu visite à des proches à plusieurs reprises. Elle est âgée de 93 ans, est veuve et a trois enfants qui viennent la voir régulièrement. Ils s’opposent à un retour à domicile qu’elle souhaiterait vivement.

L’équipe qui la prend en charge signale de nombreuses fugues, une désorientation importante et un refus de soins.

Elle accepte cependant un entretien avec moi. Elle ne comprend pas les motifs de son hospitalisation, et voudrait retourner chez ses parents, en province. Elle se souvient avoir des enfants mais ne parvient pas à les nommer. Elle se souvient également avoir été mariée, sans qu’aucun élément ne lui revienne en mémoire à propos de son époux. Elle en semble perplexe, mais y attache peu d’importance. Elle décrit longuement et avec chaleur sa maison familiale, la vie qu’elle y a menée jeune fille, les excellentes relations qu’elle entretenait avec des parents compréhensifs. Elle espère y retourner dès qu’elle le pourra. Elle reconnaît ne pouvoir penser qu’à cela, et donne l’impression de trouver un refuge rassurant dans ces évocations.

Je la reverrai à plusieurs reprises. Peu à peu ses souvenirs se feront plus précis. Elle retrouve le nom de ses enfants, se souvient de sa résidence actuelle, peut également dire d’elle-même qu’elle a toujours été d’un caractère inquiet. Un projet d’orientation en maison de retraite est évoqué avec elle par l’équipe.

Elle souffrira par la suite d’une pneumopathie sévère accompagnée de complications cardiaques qui feront craindre pour sa vie. Elle se remet pourtant, et je la retrouve quelques temps après assise près du poste de soin. Elle supporte mal en effet de rester seule dans sa chambre et recherche la compagnie des soignants. Lorsque je lui demande comment elle va à présent, elle me répond doucement : « il faut savoir se contenter de peu ».

Nous pouvons faire l’hypothèse que pour Madame L., les processus de régression ont servi, ainsi que le signale Ferenczi dans son article sur la paralysie générale2 à « retrouver une étape antérieure du développement, jadis conforme au Moi ». Ils lui ont permis de se protéger du double traumatisme que constituait son arrivée à l’hôpital et son atteinte cognitive, ainsi que du deuil qu’elle avait à accomplir de son mode de vie antérieur. La représentation de la demeure parentale, d’une acuité quasi actuelle, évoque bien les phénomènes d’hallucinations mnésiques décrits par M. Péruchon. Cependant la décompensation somatique qui a suivi a paru marquer les limites de ses capacités d’intégration.

La succession et l’intrication chez Madame L. des décompensations psychiques et somatiques mettent en évidence la complexité de l’élaboration lors d’une période de crise que l’on peut qualifier d’existentielle.

On peut se demander de quel compromis a résulté sa résignation finale, dans la mesure où elle semble s’être ensuite cantonnée à un comportement de petite fille ayant perdu toute capacité d’initiative. Dans ce cas, on peut davantage évoquer le passé en termes d’emprise. Son évocation agit certes comme un mécanisme de protection mais ne paraît pas intégrée dans une dynamique de réappropriation. On voit bien dans quel mouvement la dimension déficitaire semble être à l’origine d’une atteinte narcissique et simultanément se voit majorée par les conséquences mêmes de cette atteinte irréparable. La problématique de la répétition, de l’écho est ici prévalente. Un mouvement d’élaboration ne peut parvenir à en émerger.3

2 Ferenczi S. La psychanalyse et les troubles mentaux de la paralysie générale. œuvres complètes 3, Payot 1982.

3 Cette question de l’articulation entre démence et traumatisme a été traitée en détail dans l’article Démence : le statut du traumatisme. C. Caléca, 4e Colloque européen sur la psychothérapie des démences.

Les atteintes somatiques

Une atteinte somatique brutale ou une maladie incurable constituent sans nul doute des atteintes narcissiques sévères mettant en péril l’existence même du sujet. Celui-ci se trouvera alors confronté à la lourde tâche d’intégrer ces déficits.
Une fois encore, les mécanismes utilisés dépendront de la dynamique singulière de chacun.

Madame J.

Elle est âgée de 80 ans, juive d’origine polonaise. Elle est mariée et mère de trois enfants. Elle arrive dans le service pour la prise en charge d’une séquelle d’accident vasculaire cérébral remontant à deux mois qui a provoqué une hémiplégie.
Elle arrive chez nous extrêmement agitée et délirante. Elle frappe rythmiquement sa jambe gauche avec son bras gauche en comptant : 1, 2, 3... Elle alterne parfois en disant : bleu, blanc, rouge, ou bien elle énonce des couleurs en polonais.
Interrogée sur son comportement répétitif, elle en est consciente, mais en reconnaît le caractère incoercible. Elle parvient cependant à participer de manière cohérente à des entretiens. Elle pense qu’elle est chez nous en grand danger, que les Allemands vont venir la prendre, qu’il faut la cacher. Elle est également convaincue que l’on procède chez nous à des expériences médicales sur les patients. Elle reste bien repérée et a obtenu, avant son arrivée dans le service, un score de 22 au MMS.
Au cours d’une assez longue prise en charge, nous découvrons avec elle le sens des mots qu’elle répète inlassablement : il s’agit des couleurs du drapeau français. Les chiffres qu’elle énonce correspondent probablement au nombre de ses enfants. A ces éléments épars s’associent des éléments biographiques précis : la France a représenté pour elle et son mari un refuge contre les « attaques » subies par les Juifs en Pologne au cours desquelles tout le reste de sa famille a péri. Son accident vasculaire cérébral est littéralement vécu comme « une attaque » venue de l’extérieur contre son propre corps et contre lequel elle n’a pu se défendre : elle s’est alors trouvée à nouveau projetée dans la situation de danger passé.
Progressivement ses troubles du comportement vont régresser. Elle continuera à évoquer avec nous les difficiles années de guerre dont personne dans la famille ne reparle jamais. La tristesse et l’angoisse éprouvées resurgiront, ainsi que la culpabilité de survivre, après une si longue période d’enfouissement où elles étaient cependant demeurées vivaces.
On voit apparaître dans ces quelques éléments la capacité d’évocation tout d’abord, l’écho incompréhensible que soutient le langage, puis l’apparition de liaison et d’élaboration. Même au sein du vacillement des catégories temporelles et de la perception de la réalité, ils permettent, certes à grand peine, la restitution d’un passé traumatique et l’émergence d’un sens. La patiente peut alors passer d’une position quasi délirante à une capacité de remémoration et de deuil enfin possible. Nous pouvons ici relever une des particularités de la situation traumatique : il s’agit de l’écrasement des catégories temporo-spatiales et de la fragilisation de l’épreuve de réalité ; la mise en échec du pare-excitation est ici patente. Pour Madame J., le souvenir traumatique ancien remet en circulation l’éprouvé émotionnel passé correspondant au vécu actuel suscité par son atteinte somatique.

La construction d’un récit de vie

Il reste une troisième modalité de ces processus que je voudrais aborder ici. Il s’agit de la construction d’un récit de vie permettant au sujet de donner un sens à son parcours et de considérer sa propre finitude.

Monsieur F.

Monsieur F. est atteint d’une maladie hématologique au pronostic réservé. Il arrive chez nous au décours d’un long traitement. La dernière chimiothérapie n’entraîne aucune amélioration de son état. L’équipe qui le prend en charge signale sa tristesse et des épisodes de désorientation.
Je le rencontre, il se sent mieux. Sa désorientation a régressé. Il se demande à quoi sert une psychologue et décide de me confier l’histoire de sa vie, ce qu’il fait durant plusieurs séances de manière chronologique et précise, reprenant précisément où il s’était arrêté la fois précédente.
Voici en quelques mots la teneur de ces entretiens. Il s’agit de l’histoire de quelqu’un qui a de la chance : Il a vécu à la campagne, était bon élève, a passé le certificat d’étude et devait continuer des études. C’est à ce moment que son père a eu un accident, ce qui l’a obligé à tout interrompre pour reprendre la ferme. Durant la guerre, il a fait de la résistance et a eu de la chance, il s’en est bien sorti. Il a ensuite eu à nouveau la chance de rencontrer son épouse, la chance d’avoir une occasion de travailler en ville et d’améliorer sa situation professionnelle, la chance d’avoir des enfants ayant eux-mêmes réussi dans la vie. Sa maladie l’a fait beaucoup souffrir, cependant il a eu la chance d’être suivi par les meilleurs professeurs. Actuellement encore, il se félicite d’être soigné dans un excellent service. Il ne faut voir là aucune négation des difficultés rencontrées, aucun évitement de la réalité, mais simplement une faculté constante au cours d’un parcours mouvementé à élaborer les pertes et les deuils, sans pour autant céder sur son désir.

Monsieur F. me confie simplement un parcours de vie où il a toujours maintenu une place de sujet. Il termine un jour son récit, me dit : « Voilà, je vous ai tout dit maintenant », et m’expose son dernier projet : finir ses jours dans le village de Bourgogne où il est né. Il s’agit de retrouver la maison paternelle, mais également d’épargner à ses proches, lors de son décès, un transport de corps qu’il juge trop coûteux. Sa santé devenant de plus en plus précaire, il sera impossible d’envisager un retour au pays, ni même dans son appartement de banlieue. Il constate d’ailleurs lui-même qu’il est bien trop fatigué. Il espérera alors que sa famille sera présente lors de son décès. Dois-je ajouter qu’il a eu de la chance : son dernier vœu s’est réalisé.

Pour Monsieur F., le récit de son histoire de vie a constitué une œuvre ultime dans laquelle il a engagé énormément d’énergie. En effet, les derniers temps, il était épuisé et luttait contre la fatigue lors de nos rencontres qu’il tenait cependant à poursuivre.

Nous faisons l’hypothèse que cette élaboration lui a permis de maintenir une certaine fidélité à l’image qu’il avait bâtie de lui-même. Elle a permis également une restauration narcissique dans un double mouvement spéculaire : je devenais en quelque sorte garante par ma présence et mon écoute de la cohérence et du sens qu’il avait donné à son existence. La dimension de transmission d’une expérience irremplaçable a également joué un rôle important, établissant entre nous une sorte de filiation fantasmatique.
Nous avons cependant rencontré une autre modalité de ce récit de vie qui, fondé sur le passé, donne un sens au présent.
Madame P. a 100 ans. Elle raconte : « Toute ma vie j’ai été fragile et cela continue, regardez : à présent voilà que je ne peux plus marcher. Déjà quand j’étais petite, je ne courais pas aussi vite que mes cousines. Quand elles grimpaient à l’échelle pour aller dans la grange, je n’y arrivais pas : j’étais trop faible. Il n’y avait pas de quoi manger à la maison : mon père ne rapportait pas d’argent à ma mère : il buvait toute sa paye ».
Des années durant, cette vieille dame a ainsi, dans toutes les circonstances pénibles de son existence, fondé son énergie dans la plainte portée par une fillette au nom d’elle-même et de sa mère contre un mari et un père défaillant. A présent encore, les atteintes narcissiques qu’elle subit du fait de sa vieillesse lui sont imputées. A l’inverse de Monsieur F., elle n’a jamais eu de chance. Le traumatisme subi dans son enfance perdure ainsi tout au long de son parcours d’existence et persiste dans sa dimension d’écho toujours réactivé, rejoignant ainsi le destin de la malheureuse nymphe jadis punie par Héra.
Nous atteignons le terme de cette réflexion à propos des mouvements de réappropriation du passé. Ce n’est pas en termes de processus que nous les décrirons. En effet l’hypothèse d’une sorte de mécanisme évolutif où serait engagé le sujet lors de l’avancée en âge nous semble dépourvu de la dimension active de remise en perspective dont ne peut se départir la réappropriation par le sujet de sa place dans sa propre histoire. 
 

Caléca C. Echos des traumatismes anciens et mouvement de réappropriation du passé au cours du grand âge. L’information Psychiatrique 2003 ; 79 : 319-23.


 

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