ARTICLE
Auteur(s) : Jacques Chazaud*
* 17, quai Sébastien-Vauban, 66000 Perpignan
Le fils du menuisier
Magnan est né le 16 mars 1835, à 8 heures du matin,
rue de la Barre, dans la maison Réalou, à Perpignan. Son père, qui
a 25 ans, le déclare en mairie deux jours plus tard sous les
prénoms de Valentin, Jacques, Joseph, en présence de deux témoins
(François Fine, maçon, et François Soussui, brassier) qui attestent
de sa filiation légitime par Mathieu Magnan, menuisier de son état,
et Marguerite Monger son épouse. Sur les registres municipaux,
Valentin vient avant Jacques et Joseph, et non après comme on le
répète dans de nombreuses évocations.
Le futur maître des admissions fit sa scolarité, dont ses
« humanités », dans sa ville natale. Nous savons qu’il a
souffert dans sa jeunesse de troubles « accidentels » de
la marche qu’il saura compenser. Il n’en fallait pas plus (ou pas
moins ?) pour que de bons esprits débusquent, dans cet épisode
infantile « d’infériorité organique », l’origine du
désir, qui sera sien, d’exceller intellectuellement. Pourquoi
pas ?
L’étudiant et l’interne en médecine
Le temps venu, Valentin partit « faire sa médecine » à
Montpellier. Soucieux de se perfectionner, il se présente en 1858
au concours de l’Internat de Lyon. Nommé, il exercera 4 ans
ses fonctions dans la capitale des Gaules, dont 1 an à
l’hospice de l’Antiquaille où il eut, sous le patronage d’Arthaud,
ses premiers contacts avec la psychiatrie.
En 1863, c’est la réussite au concours de Paris. Il passera
3 ans à Bicêtre chez Marcé et Lucas, avant d’aller à la
Salpêtrière où il sera, à 30 ans, l’interne de Baillarger et,
brièvement, de J.-P. Falret. Il se liera d’amitié en « salle
de garde » avec un autre interne plein d’avenir, un certain
Georges Clemenceau...
Le médecin des admissions
En fin d’Internat, Magnan assiste Roger à l’hôpital de
l’Enfant-Jésus où il soigne le Prince Impérial. Heureuse
circonstance qui lui vaudra, le jour de la Saint Augustin en 1867,
sa nomination par Haussmann de médecin-résident lors de l’ouverture
de l’asile Sainte-Anne. Il en deviendra médecin-répartiteur en
1870. Ce fut « l’année terrible » (V. Hugo). La
transition 1870-1871, avec la défaite, entraîna la guerre civile.
Les « troubles » n’épargnèrent pas l’asile où les
patients étaient placés d’office « en vertu de lois méconnues
par un pouvoir qui n’avait d’autres règles que sa volonté »
(Semelaigne). Aussi bien vit-on des clubs cherchant à mettre aux
voix la « légitimité des séquestrations ». Magnan sut
faire, apparemment, les « arrangements » nécessaires pour
satisfaire les aspirations généreuses mais fatalement
contradictoires (patriotiques, démocratiques, dictatoriales,
démagogiques et anarchistes) de la Commune... Toujours est-il qu’il
n’eut pas à subir la sanglante répression
« versaillaise ». Les tourmentes « pacifiées »
lui permirent en dehors du rôle des chocs moraux, de la
sous-nutrition, de l’insomnie, comme contributeurs de
folies de produire des réflexions sur l’incidence de
l’absinthisme (remplacé par la distribution d’eau de vie) dans la
fréquence des accidents épileptiques au cours de l’ivrognerie et
sur la propension des paralysies générales débutantes à attiser les
débordements de la foule (« Ah ! le peuple est en
haut, mais la foule est en bas... C’est l’élément aveugle... C’est
la sombre faiblesse et c’est la force sombre » écrivait le
poète politicien). Il est à noter, qu’en cette époque dramatique,
l’aliéniste ne constata pas de modifications significatives du
nombre des entrées.
Le temps passant, Magnan devint le seul médecin -en-chef, en 1879,
du bureau de l’admission qu’il transformera en un véritable service
en 1885. En tout, il exercera 45 ans à Sainte-Anne avant de
prendre sa retraite des Hôpitaux publics en 1912, à
77 ans ! On n’en était pas encore aux 35 heures..
Magnan passait le plus clair de son temps dans son service. Il
avait fait ouvrir une porte dans l’alcôve où il couchait pour
pouvoir se rendre directement, le soir venu, dans les salles à la
demande du personnel lorsqu’un(e) malade se montrait trop agité(e)
pour être calmé(e) par les veilleurs.
Portrait de Magnan
On a gardé une description du personnage au sommet de ses
activités cliniques et soignantes. Magnan était de taille moyenne,
légèrement voûté, mais très robuste sous une apparence un peu
frêle. Lorsqu’il examinait un patient, il préférait le laisser
s’exprimer spontanément, fût-ce au prix de longs silences. Ces
examens, au grand dam de ses collaborateurs, ignoraient tout du
« temps imparti ». Ils aboutissaient à des observations
rigoureuses que, même ses détracteurs – qui préféraient celles
de Kraepelin – ont toujours trouvées supérieures à celles de
Bleuler.
Dans son contact avec les malades, Magnan « respirait »
l’humanité, le dévouement, la bonté. Il aimait les malades, à qui
il s’adressait d’un ton doux, voire affectueux, et leur était
complaisant...
Ce portrait du « bon docteur » que certains n’ont pas
hésité à qualifier benoîtement de « bénédictin » de la
psychiatrie, en oubliant que les moines ne laissaient pas de
descendants enregistrés à l’état civil, ce portrait ne saurait
gommer, au-delà de la stature intellectuelle de l’enseignant
prestigieux, celui du « scandaleux ».
Magnan savait se montrer raide avec l’administration. Il réclamait
la féminisation du personnel. Il heurtait aussi les
« bien-pensants » en ouvrant, en collaboration avec ses
collègues de Sainte-Anne, (en particulier Lucas fils), un cycle
annuel d’enseignement de la psychiatrie avec « présentations
de malades », au-delà du cercle étroit de ses proches (où il
l’avait inauguré dès 1868). Les journaux se déchaînèrent contre
pareille « exhibition » des fous, doublée de trahison du
secret médical (les leçons des Hôpitaux généraux ne posaient
apparemment, elles, pas de problème !). Il en résulta une
interdiction formelle de poursuivre de telles pratiques entre 1873
et 1876... Magnan heurtait encore la tradition en dénonçant
obstinément, au-delà des semblants et des déclamations, les mesures
toujours barbares de contention qui subsistaient bien après la
mythique « libération » des aliénés de leurs chaînes.
Théodore Simon qui devait devenir, avec Binet, le créateur du
fameux test d’évaluation de l’intelligence, et qui fut son
assistant de 1900 à 1907, gardait de lui le souvenir de son regard
à la fois malicieux et acéré. « Il savait, écrit-il,
ce qu’il valait » ; mais si c’était un lutteur
sans ruse, c’était néanmoins un « fonceur ». dont le
visage pouvait s’enflammer.
Une carrière et ses vicissitudes
La carrière de Magnan s’annonçait, malgré tout, sous les
auspices les plus favorables. Rétabli, son enseignement attirait
une foule d’auditeurs. On venait du monde entier pour s’instruire
auprès de lui. Gaëtan Gatian de Clérambault, Eugène Bleuler, Paul
Guiraud, parmi tant d’autres, vinrent l’écouter. Clérambault
restera définitivement marqué par son initiation à
« l’automatisme mental », Guiraut y attrapa le goût des
fondements biologiques du dynamisme psychique. Là encore, Simon
nous a laissé un portrait évocateur. L’enseignant Magnan n’aimait
pas « l’éclat des apparences », mais la solidité et la
profondeur du propos. Il cherchait la vérité de façon énergique et
sérieuse. Il ne négligeait cependant pas de se
« dépenser » pour plaire, ni d’employer des
formules-choc : ainsi pour la folie maniaque, résumée – à
la Caesar – par « des humeurs et des mots »...
Malgré le prestige acquis, la Faculté refusa pourtant d’en faire
un professeur en 1877. Elle lui préféra un fort honnête
homme : Benjamin Ball, napolitain par la naissance, anglais
par son père, suisse par sa mère, mais qui était médecin des
Hôpitaux de Paris, et non, comme Magnan, du « cadre
spécial ». Il fallut, en toute mauvaise foi, ignorer ses
7 ans d’Internat généraliste, son travail dans le laboratoire
de Claude Bernard, son appartenance à la Société de biologie (dont
il deviendra le vice-président), à celle d’anatomie et de
micrographie, pour alléguer son « insuffisance de formation
médicale ».
Dès 1866, il avait soutenu (après avoir reçu, l’année précédente,
un prix académique pour un mémoire sur le même sujet) une thèse sur
la paralysie générale qui démontrait que les lésions de la maladie
débordaient de très loin la classique méningo-encéphalite vers les
noyaux centraux, les nerfs crâniens, etc. Guiraud a bien montré
l’ampleur de l’œuvre anatomopathologique de Magnan, fin connaisseur
de l’épilepsie et descripteur, avant Pick, des stigmates cérébraux
de la démence qui porte le nom du célèbre médecin allemand. En
1864, déjà, il avait montré les lésions générales (hépatiques,
rénales, etc.) et nerveuses de l’absinthisme qu’il étudiait,
cliniquement et expérimentalement, de façon très poussée. Mais cela
fut considéré comme travail d’aliéniste et de
médico-psychologie...
Alors qu’au premier tour, il se trouvait (avec trois voix) à
égalité avec Ball, on déclencha, pour l’évincer, une polémique sur
le fait que Magnan avait créé (en 1875), avec Bouchereau et
Lolliot, une « société commerciale ». Par quoi il faut
entendre une maison de santé privée au château de Suresnes. Il est
vrai que Magnan commit la maladresse de n’adresser, au doyen de la
Faculté, sa lettre de renonciation à toute activité lucrative que
deux jours seulement avant la réunion du conseil des professeurs.
Comme le dira Bouchard, lors du jubilé de son vieil ami :
« La Faculté eut un scrupule. Tu gagnais ta vie par
l’exercice de ta profession. Les mauvaises langues demandaient
alors si le professeur donnait des consultations par pur amour de
la science et de l’humanité... Il y avait encore des
Pharisiens ». Dieu merci, il n’en existe plus ! Il
est époustouflant de constater que le grand Charcot, qui consultait
jusqu’en Russie et tenait salon, en faisait partie. Le plus
extraordinaire, c’est que Magnan ne lui en tint pas rigueur mais
garda de solides liens d’amitié avec lui, jusqu’à lui offrir de
co-signer son article sur les perversions sexuelles, en 1882, avant
celui sur l’onomatomanie en 1885 ! Il est vrai que le
« Pharisien », après avoir contribué à son éviction de
lUniversité, n’avait plus assez de louanges pour résumer toute la
psychiatrie à l’œuvre de celui qu’il avait fait récuser. Personne
ne s’y est jamais trompé au demeurant. Si c’est Ball qui occupa la
chaire, après quelques délais d’ailleurs, qui ne tenaient
nullement, chez cet ancien interne de Moreau (dit de Tours) et
assistant de Lasègue, à ce « qu’il sut fort bien enseigner
les maladies mentales une fois qu’il les eut apprises »
(comme le dira perfidement Bouchard), tout le monde savait qui
était, au-delà des titres, le véritable
« professeur ».
L’œuvre
Paul Sérieux, qui fut son interne et proche collaborateur,
divise dans l’ouvrage qu’il lui consacre l’œuvre de Magnan en trois
périodes :
– travaux anatomocliniques de 1864 à 1881,
– clinique et nosographie de 1881 à 1898
– assistance et thérapeutique de 1889 à 1914.
Cette distribution paraît beaucoup trop schématique. Sans même
nous arrêter sur ce que, retraité actif dans sa clinique de
Suresnes, Magnan continuera d’écrire et de publier jusqu’à sa mort,
il n’est certainement pas si facile de distinguer entre les
différents aspects de son œuvre si diverse. Magnan a toujours été,
d’un même mouvement, un clinicien attentif, un homme de
laboratoire, un réformateur, un homme d’action.
Ainsi l’alcoolisme (et pas seulement l’absinthisme) le préoccupa
depuis son internat à Bicêtre jusqu’au premier Congrès d’eugénique
à Londres (1912) où il présenta une statistique portant sur
113 000 cas, consignés depuis 1867... Vu l’importance
qu’il attacha, sa vie durant, à ce fléau social, responsable du
quart des internements, entraînant de graves perturbations
personnelles, familiales, sociales, relevons ici que, devant l’abus
fait du « bon vin qui ne fait pas de mal », non seulement
Magnan écrivit son Traité de l’alcoolisme (1874) où il
précisait bien, à côté des autres psychoses exogènes, l’ivresse
pathologique et le delirium tremens, mais il milita
fougueusement pour une politique de santé résolument
anti-alcoolique. Ce qui ne manqua pas d’attirer les railleries sur
son origine d’enfant du Roussillon reniant les riches vignes de sa
terre natale.
Donner, en dehors de l’éthylisme, une idée de l’ampleur des
recherches cliniques et des principes nosologiques de Magnan
(Leçons cliniques sur les maladies mentales, 1881-1896),
n’est pas chose aisée, abstraction faite qu’homme de son temps
(pour employer un truisme consacré) son œuvre, pour aussi originale
qu’elle fût, restait marquée par le paradigme toujours opérant de
la « dégénérescence », quand bien même il en modifia le
sens.
Il ne semble pas qu’il ait été souvent relevé que la méthode de
Magnan procédait fondamentalement d’une catégorisation
dichotomique dont les grandes articulations sont ce qu’on
nommerait de nos jours des « oppositions
différentielles » ou « pertinentes ». Par
exemple :
– états mixtes (à cheval sur la pathologie générale et la
psychiatrie : épilepsie, tumeurs, intoxications, etc.) opposés
à psychoses, qui regroupent les anciennes folies, pour lesquelles
il n’existe pas de cause grossièrement évidente (folies maniaques,
dépressives, etc) ;
– bouffée délirante, « coup de tonnerre dans un ciel
serein » (Magnan est peut-être l’inventeur de ce qui n’était
pas encore un cliché, mais une métaphore appliquée à la révolte de
l’Eire contre la domination anglaise), caractérisant le délire
d’emblée, de symptomatologie et d’évolution polymorphe opposée au
délire chronique d’évolution systématique, sensé évoluer en
phases bien définies : incubation sournoise (malaise,
interprétations), persécutions/hallucinations, mégalomanie,
amoindrissement (démence vésanique) terminale ;
– tableau (dès les années 1880) de la dégénérescence
inférieure (idiots « spinaux » masturbateurs sous
l’emprise de la surexcitation du centre de Bdge) opposé aux
dégénérés supérieurs, au sens topographique du terme
qualifiant l’étage cérébral du système nerveux.
Ces derniers constituent de vastes cohortes incluant les
« spino-cérébraux postérieurs » (avec exaltation du désir
sexuel) et, bien entendu, leurs symétriques « spino-cérébraux
antérieurs » (anormaux et pervers sexuels) couronnés, si l’on
peut dire, par les « cérébraux antérieurs » (amoureux
« platoniques » et autres extatiques). Mais
essentiellement représentés par les déséquilibrés (ou
« déharmoniques ») qui montrent toutes les variétés de
discordances du développement ou des rapports fonctionnels entre
les facultés, ou à l’intérieur de l’une d’entre elles, par défaut
anatomique local, avec troubles de l’irritation, de l’inhibition,
de l’inertie. La gamme s’étend ici des anomalies de l’intellect à
celles de la conscience morale, des obsédés, phobiques, névrosés,
mais aussi des génies partiels (artistes, voire scientifiques), des
excentriques aux « fous moraux », en passant par les
anxieux, les timides, les impulsifs, comme par les
persécutés-persécuteurs, les maniaques raisonnants, les rêveurs
idéalistes, les inventeurs délirants, etc. Il est amusant
d’apprendre que Magnan classait aussi dans cette dégénérescence
supérieure ceux qui avaient un amour excessif des animaux, comme la
« folie obsédante des antivivisectionnistes ».
Ainsi présentée, l’œuvre de Magnan pourrait paraître
(anachroniquement) obsolète, voire « ridicule », à lire,
par exemple, les « excès » anatomiques d’Inversion du
sens génital et autres perversions sexuelles, co-signé par
Charcot en 1882. Mais ce serait méconnaître tant l’influence
qu’exerça sur sa conviction d’un fonds commun de
« déséquilibration », l’existence de troubles
obsessionnels-impulsifs, de phénomènes « d’arrêt »,
d’anomalies morales et d’étrangeté, que l’aliéniste avait observés
chez des enfants de moins de 5 ans, lui paraissant témoigner
d’une « pressante prédisposition », que faire fi de la
richesse des descriptions cliniques et de la beauté du style.
Magnan n’est pas le seul psychiatre du XIXe siècle à
savoir le français. Mais, par le délire chronique, il tranche sur
les paraphrases confondant symptômes et mécanismes, quand bien même
on puisse contester l’inéluctabilité de la « quatrième
phrase » de sa psychose ; et la « bouffée
délirante » restera comme un cas exemplaire de
« l’exception française », même si ses destins
évolutifs sont plus... polymorphes que ceux que lui attribuait
Magnan...
En leur temps, les écrits de Magnan déclenchèrent une querelle...
d’Allemands. Il est vrai que le maître de l’admission, non
seulement exprimait son désaccord avec l’identification de son
délire chronique avec le chronischer Wahnsinn de Schle ou
l’hallucinatorische Wahnsinn et la Paranoïa
persecutoria de Krafft-Ebing, mais il ne pouvait admettre le
pronostic réputé fatal de la démence précoce selon Kraepelin, alors
qu’il recherchait, lui, la moindre lueur d’espoir pour
« attiser ces flammes vacillantes » dans sa
« volonté entêtée contre la maladie ». Il reprochera
aussi à son ancien auditeur, Bleuler, ce que ce dernier dira d’un
« autisme » ressemblant « furieusement » à
l’idéation intérieure... De même, verra-t-il d’un mauvais œil la
schizophrénie englober l’ensemble de la clinique dans la confusion
des espèces et des genres. Du côté kraepelinien, on répliqua que le
délire chronique à évolution systématique devait être classé dans
la folie (krankheit) paraphrénique, quelque part entre la
paraphrénie expansive et la paraphrénie fantastique. Du côté
bleulerien, on pouvait rétorquer que, pour ce qui est de
l’extension, la « dégénérescence » n’avait rien à
envier ! Il nous faut d’ailleurs en préciser l’usage
conceptuel chez Magnan. Non sans relever, d’abord, que la querelle
régnait aussi en France avec Falret et Séglas, pour n’évoquer
qu’eux, quand bien même Magnan se ralliait (avec Garnier,
Ballet...) les gros bataillons de la Société médico-psychologique
qu’il animait et dont il fut deux fois président. Si le délire
chronique de Magnan survit (mais de moins en moins fréquemment du
fait des progrès thérapeutiques), sa place reste discutée entre
« paranoïa » (au sens post-kraepelinien), automatisme
mental et psychose hallucinatoire chronique.
Point n’est question de refaire ici l’histoire étrange de la
dégénérescence, provenant des idées de Buffon qui définissait,
sous elle, les variations dans l’espèce, et de celles d’Heusinger
pour qualifier le retour à l’état sauvage des races domestiques,
mais transformées par Bénédict Augustin Morel, par ailleurs
prodigieux clinicien, en théorie anthropothéologique... Ce fervent
catholique, bien qu’exclu du séminaire pour ses idées avancées,
partait de la Genèse pour évoquer un type idéal d’humanité, avant
sa corruption par le péché. Médecin, il ne s’en limitait pas moins
aux causes secondes pour définir (dans son Traité, de 1857)
les conditions objectives des déviations maladives, héréditairement
transmissibles, évoluant progressivement vers la déchéance et
l’extinction d’une lignée. Cette représentation laissait toute leur
place étiologique aux facteurs physiques (climat, sol, épidémies,
intoxications, tempéraments), psychiques (exemplarité, affectivité,
etc.) et sociaux dans la genèse des troubles. En ce sens, Morel fut
l’un des pères de la psychiatrie sociale, dénonçant la
malnutrition, les conditions de travail insalubres, la misère des
classes laborieuses, les condamnant à la promiscuité, à
l’alcoolisme, au manque d’éducation morale et, par là-même, à la
dégénérescence. Il parlait d’une « double fécondation »
du mal physique et moral ! L’alcoolisme était ici, pour
le dire ainsi, exemplaire puisqu’il « stigmatisait » la
lignée, tant sur le plan de la dégénérescence physique que morale.
Tête, oreilles, dents, taille, conformation sexuelle, mais encore
déficiences intellectuelles et inconduites diverses en étaient le
lamentable héritage. Mais Morel n’aurait pas cru à la rédemption,
s’il n’avait pas cru à la « régénérescence » et n’avait
déployé tous ses efforts pour y contribuer, tant par la
thérapeutique causale que par des programmes généraux de
réhabilitation.
Magnan se situe sans aucun doute, mais par hérédité discordante,
dans la lignée de Morel. D’abord, il le « laïcise »,
mettant Darwin (et la lutte pour la vie) à la place de Dieu, et
remplaçant la notion de « type idéal » par celle
d’« aptitude biologique » : « la
dégénérescence est l’état pathologique de l’être qui,
comparativement à ses générateurs les plus immédiats, est
constitutionnellement amoindri dans sa résistance psychophysique et
ne réalise qu’incomplètement les conditions biologiques de lutte
héréditaire pour la vie ». Par ailleurs, nous l’avons vu,
il « l’anatomise » et, en ce sens, s’il ne le
« démoralise » pas, car Magnan, à défaut d’être un
croyant, reste et agit en humaniste il le
« dépsychologise ». Ce qui ne signifie pas qu’il oublie
le contexte social, ni n’accepte l’idée de possibilités non
négligeables (si parfois temporaires) de régénération de l’amoindri
et du prédisposé et n’y consacre, lui aussi ses efforts
thérapeutiques et préventifs, où nous retrouvons tout le sens de sa
croisade anti-alcoolique. Un point intéressant est que pour des
raisons embryologiques, néonatales et autres influences
pernicieuses précoces contingentes, Magnan soulignait que l’on
pouvait, pour ainsi le dire, « hériter de soi-même ».
On pourrait être alors étonné du succès que connut pendant environ
soixante-dix ans la théorie de la dégénérescence. Le fait est
là ! Probablement permit-elle, après l’oubli des
magistrales classifications « botaniques » de l’herbier
de la folie au Grand Siècle, de revenir, via Morel, aux
recherches étiologico-nosologiques, pour subsumer l’impressionnisme
sémiologique instructuré. On ne saurait méconnaître, en effet,
l’ambition biologico-clinique du médecin de Saint-Yon de faire
rentrer la psychiatrie dans le cadre de la médecine. Magnan, comme
tant d’autres, (ainsi d’Ulysse Trélat « citoyen contestataire
et psychiatre orthodoxe » selon le mot de Pierre Morel),
reprenait ce flambeau à son maître Lucas en alimentant sa flamme à
la volonté de décrire, d’analyser, de classer, de guérir. A
l’étranger, Maudsley, Lombroso, Krafft-Ebin, Kraepelin, etc. en
acceptaient (au moins dans une certaine limite pour les Allemands)
le postulat.
Si dans l’après-coup, notre jugement est obnubilé par les
retombées criminelles que « l’hérédité malsaine »
entraîna « au nom de la race », cela ne doit pas nous
faire oublier que ceux qui en firent dogme étaient souvent des
esprits avancés et politiquement progressistes ! Quoi qu’il en
soit, on ne peut que constater que la « dégénérescence »
déborda la psychiatrie pour devenir, ici, un paradigme de critique
sociale ou d’inspiration pamphlétaire (Nordau), là une source
d’inspiration littéraire. Il est ainsi difficile de ne pas faire de
relation entre l’enseignement de Magnan et l’œuvre de Zola, cier
« naturaliste » décrivant une famille hérédodégénérative
entre l’excellence ministérielle et La bête humaine,
l’alcoolisme de l’Assommoir et la prostitution.
L’Hérédo de Daudet fils doit aussi probablement quelque
chose à l’ami de Charcot dont il fréquentait le cercle.
Il est entendu que la « dégénérescence » est
officiellement morte. Elle a été avantageusement (?) remplacée par
une modification de vocabulaire substituant, à
« l’amoindrissement de la résistance psychophysique », la
« prédisposition constitutionnelle » (Achille-Delmas,
Dupré, etc.) le « type libidinal » ou les « qualités
du moi » (Freud), plus récemment « l’équipement
neurobiologique » (Ajuriaguerra et al.)... Nous ne pouvons
pas, à ce jour, savoir ce que nous réservent les progrès d’une
génétique qui n’en était encore qu’au stade spéculatif du temps de
Magnan... Mais, en attendant, ce qui est certain, c’est qu’il a
suffi, chez les psychiatres d’enfants de remplacer le radical
« dés » par « dys » devant le terme
« d’harmonie » pour largement « décontaminer »
les évolutions morbides des dysfonctionnements à base
défectologique originelle. Il est vrai qu’on n’y prend plus
soigneusement en compte « l’écart organo-clinique » et
les imbrications entre l’organogenèse et
« l’interaction » avec le milieu...
Il faut savoir, cependant, que la dégénérescence garde ses
nostalgiques. En 1950, H. Baruk écrivait : « Il reste
de Magnan des faits cliniques incontestables ». Il le
dédouanait de tout soupçon de dérive eugénique, regrettant même que
la conjoncture (les mesures de stérilisation pour le moins) ait
fait « perdre de vue les causes qui créent la
dégénérescence... causes sur lesquelles on pourrait agir
énormément ». Notre maître H. Ey, dont on ne peut pas dire
qu’il entretenait une entente cordiale générale avec les opinions
de son contemporain « chitamniste », y revenait, à son
tour, de façon allusive dans un beau travail (avec Etiennette
Henric) sur l’hérédité des névroses en 1959, puis de façon directe,
juste avant sa mort : « Toute anomalie
psychopathologique ne peut être l’objet d’un diagnostic... que dans
la mesure où elle apparaît avec les caractéristiques
différentielles qui connotent une insuffisance... de développement
et de direction. Et tel est effectivement, à propos des
malformations et dysgénésies, ou des déformations et régressions,
le travail de description et d’évaluation de tous les cliniciens
qui ne cessent de s’appliquer à déterminer le niveau et les
caractéristiques des « dys-gressions » qui aliènent plus
ou moins tous les malades mentaux, en ce sens qu’ils ne peuvent pas
atteindre ou maintenir un degré suffisant d’adaptation, de
self-contrôle, d’équilibre, etc. Le terme de
« dégénérescence » pour autant qu’il implique dans sa
généralité l’idée d’un contre-sens du projet normatif, serait
parfaitement adéquat s’il n’était surdéterminé par un contexte
péjoratif de ségrégation ». Il eut été préférable de dire
« devenu ségrégatif ». Car Morel se dépensait en sociétés
de patronage, en militantisme d’amélioration des conditions
économiques pour les classes populaires et les personnels
hospitaliers, en recherches de sorties précoces en famille
d’accueil, etc., et Magnan appliquait aux bénéfices de l’expertise
ses observations cliniques pour la protection des
« perdants » de la grande lutte pour la vie, à l’opposé
de tout « socio-biologisme » à venir...
L’œuvre médico-légale de Magnan est de grande importance. Il ne
donnait ni dans la réticence hautaine, ni dans la demi-mesure pour
éclairer la Cour. Il a contribué fortement à la généralisation de
l’expertise au XIXe siècle et y a apporté des éléments
fondamentaux. Non seulement en attirant toute l’attention voulue à
la nécessité de retirer du cadre des « simulateurs » les
« aliénés méconnus », mais surtout, en caractérisant
cliniquement l’épilepsie mentale non convulsive, avec ses
automatismes aveugles, ses colères pathologiques, ses aberrations
et « perversions » sexuelles relevant de la maladie. De
même fit-il admettre que la dipsomanie n’était pas une ivrognerie
banale, mais une forme clinique de dépression pathologique... On
sait aussi l’accent qu’il a mis sur les cas de
persécutés-persécuteurs et la détermination de leurs actes aux
« raisons » si obscures pour les profanes.
Une partie non négligeable de l’œuvre de Magnan est celle,
véritablement réformatrice, qu’il a consacrée à ses indications
thérapeutiques. En digne héritier de Morel, il fut un apôtre du
« no restraint » (nonrestraint movement
initié en 1856 par John Conolly, beau-fils d’un Français ayant
étudié en France les méthodes Pinel, et beau-père de Maudsley...).
Il combattit donc vigoureusement les séquelles de la
« barbarie asilaire », en s’opposant fermement aux moyens
mécaniques de contention ne faisant que renforcer artificiellement
l’agressivité des malades. De même s’opposait-il à toute mesure
coercitive humiliante. Il fit proscrire de son service la
« camisole de force », remplacée cependant, à l’occasion,
par le « maillot » avant qu’il n’en interdise aussi
l’emploi. Il interdisait encore qu’on attache les malades et,
surtout, l’usage de cellules d’isolement.
Prêchant l’exemple, il entraînait, avec l’aide de Bouchereau et de
leur interne Briand, son personnel à l’apaisement par la présence
accompagnante attentive, ce que Massé en un heureux
anachronisme de qualification nommera un « nursing
attentif ». Dans les cas aigus, il ne s’opposait pas à, mais
au contraire prescrivait, l’alitement rebaptisé
« clinothérapie ». On sait ce qu’un changement de mot est
capable de faire évoluer en signification et usage !
Ses méthodes furent généralement très mal perçues dans les milieux
psychiatriques, tant elles apparaissaient comme une atteinte au
« bon sens » des pratiques reçues. La cabale grondait,
Dagonet et surtout Christian (que Desruelles gratifiera de
l’appellation de « mystique de la camisole ») prenait la
tête de l’oppositon active, tandis que la majorité hostile
réprouvait en gardant un silence éloquent. Magnan ne reçut que le
soutien actif de Labitte pour amarrer ses convictions dans le
milieu des aliénistes... Bien évidemment, après qu’on eût condamné
son excès de libéralisme, on ne manqua pas de lui reprocher (en
reprenant le mot d’un patient mécontent)
« l’avachissement » engendré par l’alitement !
Cela ne serait que petite(s) histoire(s) si les procédés de Magnan
n’avaient entraîné une baisse considérable de la mortalité des
delirium tremens hospitalisés, grâce à l’alitement simple
dans de bonnes conditions, avec les calmants du temps et la
réhydratation. Particulièrement opportune, dans cette éventualité
thérapeutique est sa recommandation : « Si les
hallucinations se montrent actives, pressantes, on éclaire
largement la salle ». C’est que « La vive clarté,
les paroles bienveillantes des veilleurs ne tardent pas à rassurer
le malade ». En somme, en combattant l’esprit des ténèbres
par les lumières de l’électricité et de la parole, on arrive à
faire disparaître les « images douteuses »
(sic !) de l’état hallucinatoire et de ses terreurs
nocturnes. La notion est désormais universellement admise que
l’activité hallucinogène connaît une recrudescence vespérale et que
la contention des delirium est facteur de surépuisement
mortifère. Quant aux autres formes d’explosions délirantes aiguës,
ne relevant pas d’une intoxication exogène ou endogène, il reste
loisible de penser que le traitement et le nursing au lit,
en phase initiale et en temps utile non dépassé, reste supérieur,
non seulement aux isolements et autres contentions, mais aussi aux
déambulations en laisser-aller instructuré sous
« couverture » neuroleptique. Le « lever
précoce » n’est pas forcément le contradictoire de la
« clinothérapie ». Il y va, là comme ailleurs,
d’indication opportune et de mesure...
Magnan fut aussi le père des défunts « asiles spéciaux pour
buveurs ». Il a ainsi déterminé la carrière de son fidèle
élève Legrain à Ville-Evrard dont le service devint, après lui,
celui dit, assez incongrûment, « des buveurs de la
Seine »... L’intention de soins intensifs spécialisés en
petites unités, qui avait présidé à la création, devait
malheureusement... dégénérer progressivement vers une dérive
répressive néo-carcérale, puis en une sorte de vaste salle des pas
perdus (au moins à se fier au jugement d’un jeune interne qui s’y
trouvait appelé en garde), dérive qui n’aurait pu qu’indigner les
deux grands psychiatres « anti-alcooliques » ! Cette
unité n’existe plus depuis des décennies. Elle n’est donc plus là
pour contredire ce qu’écrivait Paul Sérieux, à savoir que
« S’il y a aujourd’hui dans les hôpitaux pour maladies
mentales plus de souci pour le sort des assistés, plus d’effort
pour leur guérison, plus de cœur et de pitié, c’est à Magnan qu’on
le doit". Ou, comme le dira plus... sobrement Ritti :
« Il transformait les asiles en hôpitaux
ordinaires ».
In fine
Magnan, celui qui, par sa brillante personnalité, « fut
en son époque le représentant le plus éminent du corps des
aliénistes » (P. Pichot), mourut le 27 septembre 1916
dans son château-clinique de Suresnes. Ses obsèques, entourées de
solennité, eurent lieu le 30 au cimetière Montparnasse.
Comme la municipalité de Suresnes, la ville de Perpignan décida
sur le champ de donner son nom à l’une de ses rues. La rue
Valentin-Magnan se trouve près de la place des Baléares dans la
capitale catalane. Paris ne fut pas en reste pour nommer rue du
Docteur-Magnan une de ses voies, située dans le 13e
arrondissement, près de la station de métro Tolbiac, pas très
éloignée donc de son ancien service. En 1923, une belle plaque
monumentale, représentant son profil déterminé et une scène
illustrant sa préoccupation attentive et son souci bienveillant
auprès d’une patiente qui semble partagée entre admiration et
méfiance, vint orner à Sainte-Anne le mur du pavillon dont l’entrée
conduit, passé le vestibule, à l’amphithéâtre qui porte, lui aussi,
son nom... Des générations de psychiatres y reçurent leur
enseignement ou y subirent les épreuves du médicat des
Hôpitaux.
Magnan appartient désormais à l’histoire de la psychiatrie, c’est
dire, qu’en une époque qui ne croit plus qu’au « temps
réel » de l’information il risque l’oubli. Mais, si la
psychiatrie veut survivre sans perdre son « essence »,
Magnan et son œuvre ne sont-ils pas l’une des occasions de
rappeler, en paraphrasant l’enseignement de Louis Lavelle (mort
avant l’apparition des Diagnostics Stupidement Médiocrisés),
que révélation du monde en une incidence momentanée le
passé représenté est la possibilité d’un avenir et de la
connaissance de l’esprit ?
Références
AMP 1935, 1/5 Textes du centenaire. P. Sérieux, P.
Guiraud, R. Mignot, Cl. Vuerpas, V. Truelles, M.
Desruelles.
Archives municipales de Perpignan.
Baruk H. Précis
de psychiatrie. Paris, 1950.
Chazaud J. Préface à
Magnan V. Le délire chronique d’interprétation à évolution
systématisée. Paris : l’Harmattan, 1998.
Ey H. Défense et
illustration de la psychiatrie. Paris : Masson,
1978.
Ey H, Henric E. Hérédités et névroses.
L’évolution psychiatrique. 1959, no 2.
Génil-Perrin G. L’idée de dégénérescence
dans l’œuvre de Morel. Revue de psychiatrie, avril 1911,
no 7.
Howells JG, Osborn L. A reference
companion to the history of abnormal psychology, Westport,
Greenwood Press, 1984.
Hugo V. L’année
terrible. Paris : Michel Lévy, 1879.
Magnan V. Traité
de l’alcoolisme. Paris : Delahaye, 1874. Etudes
cliniques sur les impulsions et les actes des aliénés,
In : Revue scientifique, 26 février 1881.
Inversion du sens génital et autres perversions sexuelles,
(avec Charcot), Arch Neur 1882, no 7 et 12. Les
perversions sexuelles, Paris : Editions du progrès médical,
1885. Leçons cliniques sur les maladies mentales.
Paris : Dellahaye et Lecrogner, 1891 (édition augmentée en
1893). L’obsession criminelle morbide. Congrès
d’anthropologie criminelle, Bruxelles, 1892.
Morel P, Magnan V. In : Postel J
et Quétel C. Nouvelle histoire de la psychiatrie,
Toulouse : Privat, 1985.
Pichot P. Un
siècle de psychiatrie. Paris : Dacosta, 1953.
Semelaigne R. Les
pionniers de la psychiatrie. Paris : Baillière, 1932. Tome
II.
Sérieux P.
Magnan, sa vie, son œuvre. Paris : Masson, 1921.
|
Chazaud J.
Valentin Magnan (1835-1916). L’Information Psychiatrique
2003 ; 79 : 251-7.
|
|