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Valentin Magnan (1835-1916)


l'Information Psychiatrique. Volume 79, Number 3, 251-7, Mars 2003, Histoire de la psychiatrie


Résumé   Summary  

Author(s) : Jacques Chazaud, 17, quai Sébastien-Vauban, 66000 Perpignan .

Summary : Valentin Magnan, the first "Admissions" doctor at the Saint-Anne hospital in Paris, distinguished himself as the greatest psychiatrist of his time. At once an experimental scientist, a theoretician, a prestigious clinician, a teacher and classifier, the "French exception" is indebted to him for descriptions of " bouffées délirantes (acute delirious episodes)" and " délire chronique systématique (routine chronic delusional state)". His attachment to the "laicised" notion of "degeneration" was the object of a misunderstanding through misguided historical hindsight. A humanist doctor, Magnan’s idea was to use this concept to bring back assistance to those whose lessened aptitudes were in danger of making of them "life’s losers". Far from anticipating the approaching Eugenic ideology, Magnan was in fact the main force behind the modernisation of asylums. He caused straightjackets and isolation cells to be proscribed and psychological supportive care to be practiced at the bedside of the acute patient.

Keywords : Magnan, clinical practice, degeneration, humanism, reform.

ARTICLE

Auteur(s) : Jacques Chazaud*

* 17, quai Sébastien-Vauban, 66000 Perpignan

Le fils du menuisier

Magnan est né le 16 mars 1835, à 8 heures du matin, rue de la Barre, dans la maison Réalou, à Perpignan. Son père, qui a 25 ans, le déclare en mairie deux jours plus tard sous les prénoms de Valentin, Jacques, Joseph, en présence de deux témoins (François Fine, maçon, et François Soussui, brassier) qui attestent de sa filiation légitime par Mathieu Magnan, menuisier de son état, et Marguerite Monger son épouse. Sur les registres municipaux, Valentin vient avant Jacques et Joseph, et non après comme on le répète dans de nombreuses évocations.

Le futur maître des admissions fit sa scolarité, dont ses « humanités », dans sa ville natale. Nous savons qu’il a souffert dans sa jeunesse de troubles « accidentels » de la marche qu’il saura compenser. Il n’en fallait pas plus (ou pas moins ?) pour que de bons esprits débusquent, dans cet épisode infantile « d’infériorité organique », l’origine du désir, qui sera sien, d’exceller intellectuellement. Pourquoi pas ?

L’étudiant et l’interne en médecine

Le temps venu, Valentin partit « faire sa médecine » à Montpellier. Soucieux de se perfectionner, il se présente en 1858 au concours de l’Internat de Lyon. Nommé, il exercera 4 ans ses fonctions dans la capitale des Gaules, dont 1 an à l’hospice de l’Antiquaille où il eut, sous le patronage d’Arthaud, ses premiers contacts avec la psychiatrie.

En 1863, c’est la réussite au concours de Paris. Il passera 3 ans à Bicêtre chez Marcé et Lucas, avant d’aller à la Salpêtrière où il sera, à 30 ans, l’interne de Baillarger et, brièvement, de J.-P. Falret. Il se liera d’amitié en « salle de garde » avec un autre interne plein d’avenir, un certain Georges Clemenceau...

Le médecin des admissions

En fin d’Internat, Magnan assiste Roger à l’hôpital de l’Enfant-Jésus où il soigne le Prince Impérial. Heureuse circonstance qui lui vaudra, le jour de la Saint Augustin en 1867, sa nomination par Haussmann de médecin-résident lors de l’ouverture de l’asile Sainte-Anne. Il en deviendra médecin-répartiteur en 1870. Ce fut « l’année terrible » (V. Hugo). La transition 1870-1871, avec la défaite, entraîna la guerre civile. Les « troubles » n’épargnèrent pas l’asile où les patients étaient placés d’office « en vertu de lois méconnues par un pouvoir qui n’avait d’autres règles que sa volonté » (Semelaigne). Aussi bien vit-on des clubs cherchant à mettre aux voix la « légitimité des séquestrations ». Magnan sut faire, apparemment, les « arrangements » nécessaires pour satisfaire les aspirations généreuses mais fatalement contradictoires (patriotiques, démocratiques, dictatoriales, démagogiques et anarchistes) de la Commune... Toujours est-il qu’il n’eut pas à subir la sanglante répression « versaillaise ». Les tourmentes « pacifiées » lui permirent en dehors du rôle des chocs moraux, de la sous-nutrition, de l’insomnie, comme contributeurs de folies de produire des réflexions sur l’incidence de l’absinthisme (remplacé par la distribution d’eau de vie) dans la fréquence des accidents épileptiques au cours de l’ivrognerie et sur la propension des paralysies générales débutantes à attiser les débordements de la foule (« Ah ! le peuple est en haut, mais la foule est en bas... C’est l’élément aveugle... C’est la sombre faiblesse et c’est la force sombre » écrivait le poète politicien). Il est à noter, qu’en cette époque dramatique, l’aliéniste ne constata pas de modifications significatives du nombre des entrées.

Le temps passant, Magnan devint le seul médecin -en-chef, en 1879, du bureau de l’admission qu’il transformera en un véritable service en 1885. En tout, il exercera 45 ans à Sainte-Anne avant de prendre sa retraite des Hôpitaux publics en 1912, à 77 ans ! On n’en était pas encore aux 35 heures.. Magnan passait le plus clair de son temps dans son service. Il avait fait ouvrir une porte dans l’alcôve où il couchait pour pouvoir se rendre directement, le soir venu, dans les salles à la demande du personnel lorsqu’un(e) malade se montrait trop agité(e) pour être calmé(e) par les veilleurs.

Portrait de Magnan

On a gardé une description du personnage au sommet de ses activités cliniques et soignantes. Magnan était de taille moyenne, légèrement voûté, mais très robuste sous une apparence un peu frêle. Lorsqu’il examinait un patient, il préférait le laisser s’exprimer spontanément, fût-ce au prix de longs silences. Ces examens, au grand dam de ses collaborateurs, ignoraient tout du « temps imparti ». Ils aboutissaient à des observations rigoureuses que, même ses détracteurs – qui préféraient celles de Kraepelin – ont toujours trouvées supérieures à celles de Bleuler.
Dans son contact avec les malades, Magnan « respirait » l’humanité, le dévouement, la bonté. Il aimait les malades, à qui il s’adressait d’un ton doux, voire affectueux, et leur était complaisant...
Ce portrait du « bon docteur » que certains n’ont pas hésité à qualifier benoîtement de « bénédictin » de la psychiatrie, en oubliant que les moines ne laissaient pas de descendants enregistrés à l’état civil, ce portrait ne saurait gommer, au-delà de la stature intellectuelle de l’enseignant prestigieux, celui du « scandaleux ».
Magnan savait se montrer raide avec l’administration. Il réclamait la féminisation du personnel. Il heurtait aussi les « bien-pensants » en ouvrant, en collaboration avec ses collègues de Sainte-Anne, (en particulier Lucas fils), un cycle annuel d’enseignement de la psychiatrie avec « présentations de malades », au-delà du cercle étroit de ses proches (où il l’avait inauguré dès 1868). Les journaux se déchaînèrent contre pareille « exhibition » des fous, doublée de trahison du secret médical (les leçons des Hôpitaux généraux ne posaient apparemment, elles, pas de problème !). Il en résulta une interdiction formelle de poursuivre de telles pratiques entre 1873 et 1876... Magnan heurtait encore la tradition en dénonçant obstinément, au-delà des semblants et des déclamations, les mesures toujours barbares de contention qui subsistaient bien après la mythique « libération » des aliénés de leurs chaînes.
Théodore Simon qui devait devenir, avec Binet, le créateur du fameux test d’évaluation de l’intelligence, et qui fut son assistant de 1900 à 1907, gardait de lui le souvenir de son regard à la fois malicieux et acéré. « Il savait, écrit-il, ce qu’il valait » ; mais si c’était un lutteur sans ruse, c’était néanmoins un « fonceur ». dont le visage pouvait s’enflammer.

Une carrière et ses vicissitudes

La carrière de Magnan s’annonçait, malgré tout, sous les auspices les plus favorables. Rétabli, son enseignement attirait une foule d’auditeurs. On venait du monde entier pour s’instruire auprès de lui. Gaëtan Gatian de Clérambault, Eugène Bleuler, Paul Guiraud, parmi tant d’autres, vinrent l’écouter. Clérambault restera définitivement marqué par son initiation à « l’automatisme mental », Guiraut y attrapa le goût des fondements biologiques du dynamisme psychique. Là encore, Simon nous a laissé un portrait évocateur. L’enseignant Magnan n’aimait pas « l’éclat des apparences », mais la solidité et la profondeur du propos. Il cherchait la vérité de façon énergique et sérieuse. Il ne négligeait cependant pas de se « dépenser » pour plaire, ni d’employer des formules-choc : ainsi pour la folie maniaque, résumée – à la Caesar – par « des humeurs et des mots »...
Malgré le prestige acquis, la Faculté refusa pourtant d’en faire un professeur en 1877. Elle lui préféra un fort honnête homme : Benjamin Ball, napolitain par la naissance, anglais par son père, suisse par sa mère, mais qui était médecin des Hôpitaux de Paris, et non, comme Magnan, du « cadre spécial ». Il fallut, en toute mauvaise foi, ignorer ses 7 ans d’Internat généraliste, son travail dans le laboratoire de Claude Bernard, son appartenance à la Société de biologie (dont il deviendra le vice-président), à celle d’anatomie et de micrographie, pour alléguer son « insuffisance de formation médicale ».
Dès 1866, il avait soutenu (après avoir reçu, l’année précédente, un prix académique pour un mémoire sur le même sujet) une thèse sur la paralysie générale qui démontrait que les lésions de la maladie débordaient de très loin la classique méningo-encéphalite vers les noyaux centraux, les nerfs crâniens, etc. Guiraud a bien montré l’ampleur de l’œuvre anatomopathologique de Magnan, fin connaisseur de l’épilepsie et descripteur, avant Pick, des stigmates cérébraux de la démence qui porte le nom du célèbre médecin allemand. En 1864, déjà, il avait montré les lésions générales (hépatiques, rénales, etc.) et nerveuses de l’absinthisme qu’il étudiait, cliniquement et expérimentalement, de façon très poussée. Mais cela fut considéré comme travail d’aliéniste et de médico-psychologie...
Alors qu’au premier tour, il se trouvait (avec trois voix) à égalité avec Ball, on déclencha, pour l’évincer, une polémique sur le fait que Magnan avait créé (en 1875), avec Bouchereau et Lolliot, une « société commerciale ». Par quoi il faut entendre une maison de santé privée au château de Suresnes. Il est vrai que Magnan commit la maladresse de n’adresser, au doyen de la Faculté, sa lettre de renonciation à toute activité lucrative que deux jours seulement avant la réunion du conseil des professeurs. Comme le dira Bouchard, lors du jubilé de son vieil ami : « La Faculté eut un scrupule. Tu gagnais ta vie par l’exercice de ta profession. Les mauvaises langues demandaient alors si le professeur donnait des consultations par pur amour de la science et de l’humanité... Il y avait encore des Pharisiens ». Dieu merci, il n’en existe plus ! Il est époustouflant de constater que le grand Charcot, qui consultait jusqu’en Russie et tenait salon, en faisait partie. Le plus extraordinaire, c’est que Magnan ne lui en tint pas rigueur mais garda de solides liens d’amitié avec lui, jusqu’à lui offrir de co-signer son article sur les perversions sexuelles, en 1882, avant celui sur l’onomatomanie en 1885  ! Il est vrai que le « Pharisien », après avoir contribué à son éviction de lUniversité, n’avait plus assez de louanges pour résumer toute la psychiatrie à l’œuvre de celui qu’il avait fait récuser. Personne ne s’y est jamais trompé au demeurant. Si c’est Ball qui occupa la chaire, après quelques délais d’ailleurs, qui ne tenaient nullement, chez cet ancien interne de Moreau (dit de Tours) et assistant de Lasègue, à ce « qu’il sut fort bien enseigner les maladies mentales une fois qu’il les eut apprises » (comme le dira perfidement Bouchard), tout le monde savait qui était, au-delà des titres, le véritable « professeur ».

L’œuvre

Paul Sérieux, qui fut son interne et proche collaborateur, divise dans l’ouvrage qu’il lui consacre l’œuvre de Magnan en trois périodes :
– travaux anatomocliniques de 1864 à 1881,
– clinique et nosographie de 1881 à 1898
– assistance et thérapeutique de 1889 à 1914.
Cette distribution paraît beaucoup trop schématique. Sans même nous arrêter sur ce que, retraité actif dans sa clinique de Suresnes, Magnan continuera d’écrire et de publier jusqu’à sa mort, il n’est certainement pas si facile de distinguer entre les différents aspects de son œuvre si diverse. Magnan a toujours été, d’un même mouvement, un clinicien attentif, un homme de laboratoire, un réformateur, un homme d’action.
Ainsi l’alcoolisme (et pas seulement l’absinthisme) le préoccupa depuis son internat à Bicêtre jusqu’au premier Congrès d’eugénique à Londres (1912) où il présenta une statistique portant sur 113 000 cas, consignés depuis 1867... Vu l’importance qu’il attacha, sa vie durant, à ce fléau social, responsable du quart des internements, entraînant de graves perturbations personnelles, familiales, sociales, relevons ici que, devant l’abus fait du « bon vin qui ne fait pas de mal », non seulement Magnan écrivit son Traité de l’alcoolisme (1874) où il précisait bien, à côté des autres psychoses exogènes, l’ivresse pathologique et le delirium tremens, mais il milita fougueusement pour une politique de santé résolument anti-alcoolique. Ce qui ne manqua pas d’attirer les railleries sur son origine d’enfant du Roussillon reniant les riches vignes de sa terre natale.
Donner, en dehors de l’éthylisme, une idée de l’ampleur des recherches cliniques et des principes nosologiques de Magnan (Leçons cliniques sur les maladies mentales, 1881-1896), n’est pas chose aisée, abstraction faite qu’homme de son temps (pour employer un truisme consacré) son œuvre, pour aussi originale qu’elle fût, restait marquée par le paradigme toujours opérant de la « dégénérescence », quand bien même il en modifia le sens.
Il ne semble pas qu’il ait été souvent relevé que la méthode de Magnan procédait fondamentalement d’une catégorisation dichotomique dont les grandes articulations sont ce qu’on nommerait de nos jours des « oppositions différentielles » ou « pertinentes ». Par exemple :
états mixtes (à cheval sur la pathologie générale et la psychiatrie : épilepsie, tumeurs, intoxications, etc.) opposés à psychoses, qui regroupent les anciennes folies, pour lesquelles il n’existe pas de cause grossièrement évidente (folies maniaques, dépressives, etc) ;
– bouffée délirante, « coup de tonnerre dans un ciel serein » (Magnan est peut-être l’inventeur de ce qui n’était pas encore un cliché, mais une métaphore appliquée à la révolte de l’Eire contre la domination anglaise), caractérisant le délire d’emblée, de symptomatologie et d’évolution polymorphe opposée au délire chronique d’évolution systématique, sensé évoluer en phases bien définies : incubation sournoise (malaise, interprétations), persécutions/hallucinations, mégalomanie, amoindrissement (démence vésanique) terminale ;
– tableau (dès les années 1880) de la dégénérescence inférieure (idiots « spinaux » masturbateurs sous l’emprise de la surexcitation du centre de Bdge) opposé aux dégénérés supérieurs, au sens topographique du terme qualifiant l’étage cérébral du système nerveux.
Ces derniers constituent de vastes cohortes incluant les « spino-cérébraux postérieurs » (avec exaltation du désir sexuel) et, bien entendu, leurs symétriques « spino-cérébraux antérieurs » (anormaux et pervers sexuels) couronnés, si l’on peut dire, par les « cérébraux antérieurs » (amoureux « platoniques » et autres extatiques). Mais essentiellement représentés par les déséquilibrés (ou « déharmoniques ») qui montrent toutes les variétés de discordances du développement ou des rapports fonctionnels entre les facultés, ou à l’intérieur de l’une d’entre elles, par défaut anatomique local, avec troubles de l’irritation, de l’inhibition, de l’inertie. La gamme s’étend ici des anomalies de l’intellect à celles de la conscience morale, des obsédés, phobiques, névrosés, mais aussi des génies partiels (artistes, voire scientifiques), des excentriques aux « fous moraux », en passant par les anxieux, les timides, les impulsifs, comme par les persécutés-persécuteurs, les maniaques raisonnants, les rêveurs idéalistes, les inventeurs délirants, etc. Il est amusant d’apprendre que Magnan classait aussi dans cette dégénérescence supérieure ceux qui avaient un amour excessif des animaux, comme la « folie obsédante des antivivisectionnistes ».
Ainsi présentée, l’œuvre de Magnan pourrait paraître (anachroniquement) obsolète, voire « ridicule », à lire, par exemple, les « excès » anatomiques d’Inversion du sens génital et autres perversions sexuelles, co-signé par Charcot en 1882. Mais ce serait méconnaître tant l’influence qu’exerça sur sa conviction d’un fonds commun de « déséquilibration », l’existence de troubles obsessionnels-impulsifs, de phénomènes « d’arrêt », d’anomalies morales et d’étrangeté, que l’aliéniste avait observés chez des enfants de moins de 5 ans, lui paraissant témoigner d’une « pressante prédisposition », que faire fi de la richesse des descriptions cliniques et de la beauté du style. Magnan n’est pas le seul psychiatre du XIXe siècle à savoir le français. Mais, par le délire chronique, il tranche sur les paraphrases confondant symptômes et mécanismes, quand bien même on puisse contester l’inéluctabilité de la « quatrième phrase » de sa psychose ; et la « bouffée délirante » restera comme un cas exemplaire de « l’exception française », même si ses destins évolutifs sont plus... polymorphes que ceux que lui attribuait Magnan...
En leur temps, les écrits de Magnan déclenchèrent une querelle... d’Allemands. Il est vrai que le maître de l’admission, non seulement exprimait son désaccord avec l’identification de son délire chronique avec le chronischer Wahnsinn de Schle ou l’hallucinatorische Wahnsinn et la Paranoïa persecutoria de Krafft-Ebing, mais il ne pouvait admettre le pronostic réputé fatal de la démence précoce selon Kraepelin, alors qu’il recherchait, lui, la moindre lueur d’espoir pour « attiser ces flammes vacillantes » dans sa « volonté entêtée contre la maladie ». Il reprochera aussi à son ancien auditeur, Bleuler, ce que ce dernier dira d’un « autisme » ressemblant « furieusement » à l’idéation intérieure... De même, verra-t-il d’un mauvais œil la schizophrénie englober l’ensemble de la clinique dans la confusion des espèces et des genres. Du côté kraepelinien, on répliqua que le délire chronique à évolution systématique devait être classé dans la folie (krankheit) paraphrénique, quelque part entre la paraphrénie expansive et la paraphrénie fantastique. Du côté bleulerien, on pouvait rétorquer que, pour ce qui est de l’extension, la « dégénérescence » n’avait rien à envier ! Il nous faut d’ailleurs en préciser l’usage conceptuel chez Magnan. Non sans relever, d’abord, que la querelle régnait aussi en France avec Falret et Séglas, pour n’évoquer qu’eux, quand bien même Magnan se ralliait (avec Garnier, Ballet...) les gros bataillons de la Société médico-psychologique qu’il animait et dont il fut deux fois président. Si le délire chronique de Magnan survit (mais de moins en moins fréquemment du fait des progrès thérapeutiques), sa place reste discutée entre « paranoïa » (au sens post-kraepelinien), automatisme mental et psychose hallucinatoire chronique.
Point n’est question de refaire ici l’histoire étrange de la dégénérescence, provenant des idées de Buffon qui définissait, sous elle, les variations dans l’espèce, et de celles d’Heusinger pour qualifier le retour à l’état sauvage des races domestiques, mais transformées par Bénédict Augustin Morel, par ailleurs prodigieux clinicien, en théorie anthropothéologique... Ce fervent catholique, bien qu’exclu du séminaire pour ses idées avancées, partait de la Genèse pour évoquer un type idéal d’humanité, avant sa corruption par le péché. Médecin, il ne s’en limitait pas moins aux causes secondes pour définir (dans son Traité, de 1857) les conditions objectives des déviations maladives, héréditairement transmissibles, évoluant progressivement vers la déchéance et l’extinction d’une lignée. Cette représentation laissait toute leur place étiologique aux facteurs physiques (climat, sol, épidémies, intoxications, tempéraments), psychiques (exemplarité, affectivité, etc.) et sociaux dans la genèse des troubles. En ce sens, Morel fut l’un des pères de la psychiatrie sociale, dénonçant la malnutrition, les conditions de travail insalubres, la misère des classes laborieuses, les condamnant à la promiscuité, à l’alcoolisme, au manque d’éducation morale et, par là-même, à la dégénérescence. Il parlait d’une « double fécondation » du mal physique et moral  ! L’alcoolisme était ici, pour le dire ainsi, exemplaire puisqu’il « stigmatisait » la lignée, tant sur le plan de la dégénérescence physique que morale. Tête, oreilles, dents, taille, conformation sexuelle, mais encore déficiences intellectuelles et inconduites diverses en étaient le lamentable héritage. Mais Morel n’aurait pas cru à la rédemption, s’il n’avait pas cru à la « régénérescence » et n’avait déployé tous ses efforts pour y contribuer, tant par la thérapeutique causale que par des programmes généraux de réhabilitation.
Magnan se situe sans aucun doute, mais par hérédité discordante, dans la lignée de Morel. D’abord, il le « laïcise », mettant Darwin (et la lutte pour la vie) à la place de Dieu, et remplaçant la notion de « type idéal » par celle d’« aptitude biologique » : « la dégénérescence est l’état pathologique de l’être qui, comparativement à ses générateurs les plus immédiats, est constitutionnellement amoindri dans sa résistance psychophysique et ne réalise qu’incomplètement les conditions biologiques de lutte héréditaire pour la vie ». Par ailleurs, nous l’avons vu, il « l’anatomise » et, en ce sens, s’il ne le « démoralise » pas, car Magnan, à défaut d’être un croyant, reste et agit en humaniste il le « dépsychologise ». Ce qui ne signifie pas qu’il oublie le contexte social, ni n’accepte l’idée de possibilités non négligeables (si parfois temporaires) de régénération de l’amoindri et du prédisposé et n’y consacre, lui aussi ses efforts thérapeutiques et préventifs, où nous retrouvons tout le sens de sa croisade anti-alcoolique. Un point intéressant est que pour des raisons embryologiques, néonatales et autres influences pernicieuses précoces contingentes, Magnan soulignait que l’on pouvait, pour ainsi le dire, « hériter de soi-même ».
On pourrait être alors étonné du succès que connut pendant environ soixante-dix ans la théorie de la dégénérescence. Le fait est là  ! Probablement permit-elle, après l’oubli des magistrales classifications « botaniques » de l’herbier de la folie au Grand Siècle, de revenir, via Morel, aux recherches étiologico-nosologiques, pour subsumer l’impressionnisme sémiologique instructuré. On ne saurait méconnaître, en effet, l’ambition biologico-clinique du médecin de Saint-Yon de faire rentrer la psychiatrie dans le cadre de la médecine. Magnan, comme tant d’autres, (ainsi d’Ulysse Trélat « citoyen contestataire et psychiatre orthodoxe » selon le mot de Pierre Morel), reprenait ce flambeau à son maître Lucas en alimentant sa flamme à la volonté de décrire, d’analyser, de classer, de guérir. A l’étranger, Maudsley, Lombroso, Krafft-Ebin, Kraepelin, etc. en acceptaient (au moins dans une certaine limite pour les Allemands) le postulat.
Si dans l’après-coup, notre jugement est obnubilé par les retombées criminelles que « l’hérédité malsaine » entraîna « au nom de la race », cela ne doit pas nous faire oublier que ceux qui en firent dogme étaient souvent des esprits avancés et politiquement progressistes ! Quoi qu’il en soit, on ne peut que constater que la « dégénérescence » déborda la psychiatrie pour devenir, ici, un paradigme de critique sociale ou d’inspiration pamphlétaire (Nordau), là une source d’inspiration littéraire. Il est ainsi difficile de ne pas faire de relation entre l’enseignement de Magnan et l’œuvre de Zola, cier « naturaliste » décrivant une famille hérédodégénérative entre l’excellence ministérielle et La bête humaine, l’alcoolisme de l’Assommoir et la prostitution. L’Hérédo de Daudet fils doit aussi probablement quelque chose à l’ami de Charcot dont il fréquentait le cercle.
Il est entendu que la « dégénérescence » est officiellement morte. Elle a été avantageusement (?) remplacée par une modification de vocabulaire substituant, à « l’amoindrissement de la résistance psychophysique », la « prédisposition constitutionnelle » (Achille-Delmas, Dupré, etc.) le « type libidinal » ou les « qualités du moi » (Freud), plus récemment « l’équipement neurobiologique » (Ajuriaguerra et al.)... Nous ne pouvons pas, à ce jour, savoir ce que nous réservent les progrès d’une génétique qui n’en était encore qu’au stade spéculatif du temps de Magnan... Mais, en attendant, ce qui est certain, c’est qu’il a suffi, chez les psychiatres d’enfants de remplacer le radical « dés » par « dys » devant le terme « d’harmonie » pour largement « décontaminer » les évolutions morbides des dysfonctionnements à base défectologique originelle. Il est vrai qu’on n’y prend plus soigneusement en compte « l’écart organo-clinique » et les imbrications entre l’organogenèse et « l’interaction » avec le milieu...
Il faut savoir, cependant, que la dégénérescence garde ses nostalgiques. En 1950, H. Baruk écrivait : « Il reste de Magnan des faits cliniques incontestables ». Il le dédouanait de tout soupçon de dérive eugénique, regrettant même que la conjoncture (les mesures de stérilisation pour le moins) ait fait « perdre de vue les causes qui créent la dégénérescence... causes sur lesquelles on pourrait agir énormément ». Notre maître H. Ey, dont on ne peut pas dire qu’il entretenait une entente cordiale générale avec les opinions de son contemporain « chitamniste », y revenait, à son tour, de façon allusive dans un beau travail (avec Etiennette Henric) sur l’hérédité des névroses en 1959, puis de façon directe, juste avant sa mort : « Toute anomalie psychopathologique ne peut être l’objet d’un diagnostic... que dans la mesure où elle apparaît avec les caractéristiques différentielles qui connotent une insuffisance... de développement et de direction. Et tel est effectivement, à propos des malformations et dysgénésies, ou des déformations et régressions, le travail de description et d’évaluation de tous les cliniciens qui ne cessent de s’appliquer à déterminer le niveau et les caractéristiques des « dys-gressions » qui aliènent plus ou moins tous les malades mentaux, en ce sens qu’ils ne peuvent pas atteindre ou maintenir un degré suffisant d’adaptation, de self-contrôle, d’équilibre, etc. Le terme de « dégénérescence » pour autant qu’il implique dans sa généralité l’idée d’un contre-sens du projet normatif, serait parfaitement adéquat s’il n’était surdéterminé par un contexte péjoratif de ségrégation ». Il eut été préférable de dire « devenu ségrégatif ». Car Morel se dépensait en sociétés de patronage, en militantisme d’amélioration des conditions économiques pour les classes populaires et les personnels hospitaliers, en recherches de sorties précoces en famille d’accueil, etc., et Magnan appliquait aux bénéfices de l’expertise ses observations cliniques pour la protection des « perdants » de la grande lutte pour la vie, à l’opposé de tout « socio-biologisme » à venir...
L’œuvre médico-légale de Magnan est de grande importance. Il ne donnait ni dans la réticence hautaine, ni dans la demi-mesure pour éclairer la Cour. Il a contribué fortement à la généralisation de l’expertise au XIXe siècle et y a apporté des éléments fondamentaux. Non seulement en attirant toute l’attention voulue à la nécessité de retirer du cadre des « simulateurs » les « aliénés méconnus », mais surtout, en caractérisant cliniquement l’épilepsie mentale non convulsive, avec ses automatismes aveugles, ses colères pathologiques, ses aberrations et « perversions » sexuelles relevant de la maladie. De même fit-il admettre que la dipsomanie n’était pas une ivrognerie banale, mais une forme clinique de dépression pathologique... On sait aussi l’accent qu’il a mis sur les cas de persécutés-persécuteurs et la détermination de leurs actes aux « raisons » si obscures pour les profanes.
Une partie non négligeable de l’œuvre de Magnan est celle, véritablement réformatrice, qu’il a consacrée à ses indications thérapeutiques. En digne héritier de Morel, il fut un apôtre du « no restraint » (nonrestraint movement initié en 1856 par John Conolly, beau-fils d’un Français ayant étudié en France les méthodes Pinel, et beau-père de Maudsley...). Il combattit donc vigoureusement les séquelles de la « barbarie asilaire », en s’opposant fermement aux moyens mécaniques de contention ne faisant que renforcer artificiellement l’agressivité des malades. De même s’opposait-il à toute mesure coercitive humiliante. Il fit proscrire de son service la « camisole de force », remplacée cependant, à l’occasion, par le « maillot » avant qu’il n’en interdise aussi l’emploi. Il interdisait encore qu’on attache les malades et, surtout, l’usage de cellules d’isolement.
Prêchant l’exemple, il entraînait, avec l’aide de Bouchereau et de leur interne Briand, son personnel à l’apaisement par la présence accompagnante attentive, ce que Massé en un heureux anachronisme de qualification nommera un « nursing attentif ». Dans les cas aigus, il ne s’opposait pas à, mais au contraire prescrivait, l’alitement rebaptisé « clinothérapie ». On sait ce qu’un changement de mot est capable de faire évoluer en signification et usage !
Ses méthodes furent généralement très mal perçues dans les milieux psychiatriques, tant elles apparaissaient comme une atteinte au « bon sens » des pratiques reçues. La cabale grondait, Dagonet et surtout Christian (que Desruelles gratifiera de l’appellation de « mystique de la camisole ») prenait la tête de l’oppositon active, tandis que la majorité hostile réprouvait en gardant un silence éloquent. Magnan ne reçut que le soutien actif de Labitte pour amarrer ses convictions dans le milieu des aliénistes... Bien évidemment, après qu’on eût condamné son excès de libéralisme, on ne manqua pas de lui reprocher (en reprenant le mot d’un patient mécontent) « l’avachissement » engendré par l’alitement !
Cela ne serait que petite(s) histoire(s) si les procédés de Magnan n’avaient entraîné une baisse considérable de la mortalité des delirium tremens hospitalisés, grâce à l’alitement simple dans de bonnes conditions, avec les calmants du temps et la réhydratation. Particulièrement opportune, dans cette éventualité thérapeutique est sa recommandation : « Si les hallucinations se montrent actives, pressantes, on éclaire largement la salle ». C’est que « La vive clarté, les paroles bienveillantes des veilleurs ne tardent pas à rassurer le malade ». En somme, en combattant l’esprit des ténèbres par les lumières de l’électricité et de la parole, on arrive à faire disparaître les « images douteuses » (sic !) de l’état hallucinatoire et de ses terreurs nocturnes. La notion est désormais universellement admise que l’activité hallucinogène connaît une recrudescence vespérale et que la contention des delirium est facteur de surépuisement mortifère. Quant aux autres formes d’explosions délirantes aiguës, ne relevant pas d’une intoxication exogène ou endogène, il reste loisible de penser que le traitement et le nursing au lit, en phase initiale et en temps utile non dépassé, reste supérieur, non seulement aux isolements et autres contentions, mais aussi aux déambulations en laisser-aller instructuré sous « couverture » neuroleptique. Le « lever précoce » n’est pas forcément le contradictoire de la « clinothérapie ». Il y va, là comme ailleurs, d’indication opportune et de mesure...
Magnan fut aussi le père des défunts « asiles spéciaux pour buveurs ». Il a ainsi déterminé la carrière de son fidèle élève Legrain à Ville-Evrard dont le service devint, après lui, celui dit, assez incongrûment, « des buveurs de la Seine »... L’intention de soins intensifs spécialisés en petites unités, qui avait présidé à la création, devait malheureusement... dégénérer progressivement vers une dérive répressive néo-carcérale, puis en une sorte de vaste salle des pas perdus (au moins à se fier au jugement d’un jeune interne qui s’y trouvait appelé en garde), dérive qui n’aurait pu qu’indigner les deux grands psychiatres « anti-alcooliques » ! Cette unité n’existe plus depuis des décennies. Elle n’est donc plus là pour contredire ce qu’écrivait Paul Sérieux, à savoir que « S’il y a aujourd’hui dans les hôpitaux pour maladies mentales plus de souci pour le sort des assistés, plus d’effort pour leur guérison, plus de cœur et de pitié, c’est à Magnan qu’on le doit". Ou, comme le dira plus... sobrement Ritti : « Il transformait les asiles en hôpitaux ordinaires ».

In fine

Magnan, celui qui, par sa brillante personnalité, « fut en son époque le représentant le plus éminent du corps des aliénistes » (P. Pichot), mourut le 27 septembre 1916 dans son château-clinique de Suresnes. Ses obsèques, entourées de solennité, eurent lieu le 30 au cimetière Montparnasse.
Comme la municipalité de Suresnes, la ville de Perpignan décida sur le champ de donner son nom à l’une de ses rues. La rue Valentin-Magnan se trouve près de la place des Baléares dans la capitale catalane. Paris ne fut pas en reste pour nommer rue du Docteur-Magnan une de ses voies, située dans le 13e arrondissement, près de la station de métro Tolbiac, pas très éloignée donc de son ancien service. En 1923, une belle plaque monumentale, représentant son profil déterminé et une scène illustrant sa préoccupation attentive et son souci bienveillant auprès d’une patiente qui semble partagée entre admiration et méfiance, vint orner à Sainte-Anne le mur du pavillon dont l’entrée conduit, passé le vestibule, à l’amphithéâtre qui porte, lui aussi, son nom... Des générations de psychiatres y reçurent leur enseignement ou y subirent les épreuves du médicat des Hôpitaux.
Magnan appartient désormais à l’histoire de la psychiatrie, c’est dire, qu’en une époque qui ne croit plus qu’au « temps réel » de l’information il risque l’oubli. Mais, si la psychiatrie veut survivre sans perdre son « essence », Magnan et son œuvre ne sont-ils pas l’une des occasions de rappeler, en paraphrasant l’enseignement de Louis Lavelle (mort avant l’apparition des Diagnostics Stupidement Médiocrisés), que révélation du monde en une incidence momentanée le passé représenté est la possibilité d’un avenir et de la connaissance de l’esprit ?

Références 

AMP 1935, 1/5 Textes du centenaire. P. Sérieux, P. Guiraud, R. Mignot, Cl. Vuerpas, V. Truelles, M. Desruelles. 
Archives municipales de Perpignan. 
Baruk H. Précis de psychiatrie. Paris, 1950. 
Chazaud J. Préface à Magnan V. Le délire chronique d’interprétation à évolution systématisée. Paris : l’Harmattan, 1998. 
Ey H. Défense et illustration de la psychiatrie. Paris : Masson, 1978. 
Ey H, Henric E. Hérédités et névroses. L’évolution psychiatrique. 1959, no 2. 
Génil-Perrin G. L’idée de dégénérescence dans l’œuvre de Morel. Revue de psychiatrie, avril 1911, no 7. 
Howells JG, Osborn L. A reference companion to the history of abnormal psychology, Westport, Greenwood Press, 1984. 
Hugo V. L’année terrible. Paris : Michel Lévy, 1879. 
Magnan V. Traité de l’alcoolisme. Paris : Delahaye, 1874. Etudes cliniques sur les impulsions et les actes des aliénés, In : Revue scientifique, 26 février 1881. Inversion du sens génital et autres perversions sexuelles, (avec Charcot), Arch Neur 1882, no 7 et 12. Les perversions sexuelles, Paris : Editions du progrès médical, 1885. Leçons cliniques sur les maladies mentales. Paris : Dellahaye et Lecrogner, 1891 (édition augmentée en 1893). L’obsession criminelle morbide. Congrès d’anthropologie criminelle, Bruxelles, 1892. 
Morel P, Magnan V. In : Postel J et Quétel C. Nouvelle histoire de la psychiatrie, Toulouse : Privat, 1985. 
Pichot P. Un siècle de psychiatrie. Paris : Dacosta, 1953.
Semelaigne R. Les pionniers de la psychiatrie. Paris : Baillière, 1932. Tome II. 
Sérieux P. Magnan, sa vie, son œuvre. Paris : Masson, 1921.

Chazaud J. Valentin Magnan (1835-1916). L’Information Psychiatrique 2003 ; 79 : 251-7.


 

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