ARTICLE
Auteur(s) : Xavier Laqueille 1, Amine
Benyamina 2, Mustapha Kanit 1, Alain Dervaux
3,1
1 Service des Pr Loô et Olié, CH Sainte-Anne,
75014 Paris (Université Paris V).
2 Service du Professeur Reynaud, CH Paul-Brousse, 12, avenue
Paul-Vaillant-Couturier, 94800 Villejuif (Université Paris
XI).
3 Service du Dr Leborgne, CH d’Orsay, 91400 Orsay.
Le cannabis est la plus consommée des drogues illicites. Ce
phénomène est perceptible chez les jeunes depuis une quarantaine
d’années, notamment dans les pays occidentaux. Les études
européennes montrent un accroissement de sa consommation depuis
10 ans, particulièrement en France. Pour le baromètre 2001 du
Comité français d’éducation pour la santé, la proportion des jeunes
de 20 à 25 ans ayant expérimenté le cannabis est de 57 %
chez les garçons et de 31 % chez les filles. En 2000,
l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies montre une
tendance au rajeunissement de l’expérimentation avec 50 % des
garçons et 41 % des filles de 17 ans concernés. La
consommation répétée, c’est-à-dire plus de 10 prises dans
l’année, touche 30 % des garçons et 18 % des filles à
19 ans. Cette consommation est corrélée de façon significative
à celle du tabac et de l’alcool. Au-delà de 25 ans, elle
décroît [12].
Cannabis sativa et delta-9-tétra-hydrocannabinol
Le chanvre, ou Cannabis sativa, se présente sous l’aspect
d’un arbuste aux feuilles vert foncé. Il pousse à l’état sauvage ou
est cultivé essentiellement en Afrique, en Asie et en Amérique du
Sud. Son principe actif, le delta-9-tétrahydrocannabinol (THC), se
trouve essentiellement dans les plants femelles. Les sommités
fleuries et les feuilles représentent l’herbe, ou marijuana, de
faible teneur en THC, environ 6 à 8 %. La tige est plus
concentrée en principe actif, 8 à 15 %, voire 20 % pour
les souches néerlandaises obtenues par sélection génétique. Elle se
présente sous forme de tablette, le haschich, habituellement écrasé
et mêlé à du tabac pour être fumé. L’huile de cannabis est un
concentré de cannabinoïdes qui peut contenir 15 à 50 % de THC
et peut être ajoutée aux feuilles écrasées pour en augmenter les
effets psychoactifs.
Après inhalation, 15 à 20 % du THC sont absorbés. Les
concentrations sanguines maximales sont obtenues en 7 à
10 minutes. Très lipophile, le THC se distribue rapidement
dans les tissus, dont le cerveau. Il est transformé par les
microsomes hépatiques en métabolites parfois psychoactifs. Son
élimination urinaire est de 8 jours pour une prise unique à
1 mois en cas d’arrêt d’une consommation régulière. La
recherche de cannabinoïdes dans les urines s’effectue par des
méthodes immuno-enzymatiques qualitatives. La chromatographie, plus
sensible, permet l’identification et le dosage du THC et de ses
métabolites dans le sang et l’estimation du moment de la prise.
Recherché dans les cheveux, le THC permet d’apprécier une
consommation ancienne et régulière. Les effets psychiques dépendent
de la dose et de la concentration sanguine maximale. Ils se
manifestent pour une dose minimum de 0,05 mg/kg de THC absorbé
et dure 3 à 24 heures.
Les récepteurs cannabinoïdes du système nerveux central, CB1, sont
activés par des ligands endogènes, dont l’anandamide. Leur
distribution est corrélée aux effets du THC : noyaux de la
base et couche moléculaire du cervelet en accord avec l’inhibition
des performances psychomotrices et de la coordination motrice,
couches I et IV du cortex et hippocampe pour les effets sur les
fonctions cognitives et la mémoire à court terme, récepteurs
thalamocorticaux avec perturbations sensorielles et propriétés
analgésiques, axe hypothalamo-hypophysaire et effets endocriniens.
L’élévation de la concentration de dopamine dans le noyau
d’accumbens après une administration de THC suggère la présence de
récepteurs CB1 dans les structures mésolimbiques du système de
récompense et de la motivation et met en évidence l’action du THC
de stimulation de la transmission dopaminergique [23].
Effets de la prise de cannabis
Ivresse cannabique
Dès 1845, dans sa thèse Du haschich et de l’aliénation
mentale, Moreau de Tours avait décrit les effets psychoactifs
du cannabis [19]. Ceux-ci associent :
– une modification de l’humeur, en général une euphorie, un
bien-être incommunicable, une détente sereine, une joie
indéfinissable, voire une exaltation thymique avec fous rires
incoercibles et immotivés, parfois un malaise anxieux et des idées
dépressives ;
– des perturbations de la sphère intellectuelle avec stimulation
psychique, réminiscences mnésiques, exaltation imaginative, dans
une atmosphère d’élation où tout paraît facile ; en réalité,
la mémoire de fixation est perturbée, la concentration
intellectuelle difficile et il peut exister une ébauche de troubles
de l’orientation spatio-temporelle sous forme de distorsion
subjective du temps et de l’espace qui sont appréhendés vaguement
et faussement ; le temps paraît raccourci ou désespérément
allongé ; peuvent également être retrouvés des troubles de la
communication orale : dialogue moins clair, ruptures de la
continuité du discours, intrusions de mots ou d’idées
inappropriées, raccourcissement de phrases, ralentissement du
débit ;
– un changement du vécu corporel : bien-être agréable,
décontraction, sentiment de planer, d’être libéré de son corps,
sont habituels ; parfois un sentiment de lassitude, de
lourdeur physique, voire de torpeur ;
– des modifications sensorielles, inconstantes à faibles doses,
fluctuantes : intensification des perceptions visuelles,
tactiles, auditives, chromatiques et syncinésies d’un registre
sensoriel à l’autre [16].
Plus que pour toute autre substance, les effets dépendent des
sensibilités individuelles, des quantités consommées et du moment.
À faible dose, ils se résument à un sentiment d’euphorie et à une
modification de l’esthésie du temps, de l’espace et des sens. À
dose plus élevée, apparaissent des troubles sensoriels avec
dépersonnalisation et déréalisation qui peuvent réaliser une
authentique expérience psychotique. Celle-ci peut prendre une
allure délirante, hallucinatoire, maniaque ou dissociative.
Effets cognitifs aigus
Les effets cognitifs montrent chez les sujets volontaires une
altération des performances psychomotrices et cognitives à
l’exception des capacités d’abstraction et du vocabulaire. Le
cannabis perturbe également les processus associatifs, facilitant
les associations inhabituelles. Il diminue la mémoire et réduit
l’apprentissage des mots. L’altération objective des compétences
cognitives est très fortement corrélée à l’impression subjective.
Chez les consommateurs, les doses modérées induisent une altération
de la perception temporelle, des troubles de la mémoire à court
terme et une incapacité à accomplir des tâches multiples
simultanées. À dose plus importante, des troubles du langage et de
la coordination motrice et une dysphorie peuvent apparaître. Le
temps de réaction est également augmenté. À dose élevée, ces
modifications cognitives peuvent durer jusqu’à 24 heures.
L’observation clinique confirme les risques liés à
l’accomplissement de tâches complexes. En cas de prises répétées,
les troubles mnésiques et les facultés d’apprentissage entraînent
des altérations cognitives au long court.
Ces perturbations cognitives justifient les nombreux débats sur
l’usage du cannabis en milieu scolaire ou universitaire, en milieu
professionnel à risque ou pendant la conduite automobile.
Effets somatiques
Les signes somatiques sont mineurs associant hypotension
orthostatique et céphalées, hyperhémie conjonctivale et mydriase,
sécheresse buccale, constipation ou diarrhées à forte dose,
hyperorexie, irritation bronchique, faible dépression respiratoire.
Il n’existe pas de risque létal en cas de surdosage.
Complications de la consommation du cannabis
Dépendance et syndrome de sevrage
La dépendance au cannabis est reconnue dans les classifications
internationales des troubles mentaux ; son diagnostic repose
sur des critères biologiques, psychologiques et comportementaux.
Elle touche, aux États-Unis, 5 % de la population générale et
10 à 15 % des expérimentateurs. Les sujets dépendants se
recrutent plus volontiers parmi les 18-24 ans. Dix pour cent
des Néerlandais de 21 ans ont une dépendance cannabique selon
les critères du DSM IV [10]. Le risque de dépendance est deux fois
plus élevé chez les adolescents. La dépendance physique au THC est
modérée, avec une tolérance à des doses de plus en plus élevées et
un syndrome de sevrage discret décrit depuis une décennie qui
associe agitation, troubles du sommeil, irritabilité, nausées,
troubles digestifs et, parfois, des comportements agressifs [24].
Il est masqué par la longue demi-vie d’élimination du THC. Chez
l’animal, un syndrome de sevrage est induit de manière
expérimentale par les anti-THC. La consommation de cannabis est
significativement corrélée à celle de l’alcool et pose la question
de la recherche de l’ivresse chez l’adolescent. Elle est un
indicateur de malaise socio-psychologique avec difficultés et échec
scolaire, insatisfaction familiale, violence subie et agie,
tentatives de suicides. Le passage aux autres drogues illicites
concerne le sous-ensemble des individus les plus vulnérables, soit
5 à 10 % des expérimentateurs.
États de démotivation et syndromes de dépersonnalisation
Des états de démotivation associent un déficit de l’activité et
des altérations cognitives, avec baisse de l’efficience sociale,
scolaire ou professionnelle et perturbation de l’humeur. Ils
peuvent se confondre avec un trouble dépressif ou un déficit
psychotique pseudo-hébéphrénique chez le sujet jeune. Le syndrome
de dépersonnalisation des fumeurs de marijuana est un état anxieux
induit par la prise de cannabis. Il s’agit, dans sa forme aiguë,
d’une véritable crise de panique (bad trip) qui dure au
maximum une demi-heure, souvent à l’origine de l’arrêt de
l’intoxication. Chronique, il peut évoluer plusieurs mois avec une
asthénie, une insomnie, des sentiments d’étrangeté, de déjà-vu, une
humeur dépressive, des perturbations cognitives. Ce trouble
pourrait évoquer une décompensation schizophrénique, mais il n’y a
pas d’éléments paranoïdes, délirants, hallucinatoires ou
dissociatifs. Des rémanences spontanées, ou flash-back, ont
été décrites dans les 3 mois après une prise de cannabis, avec
même passage à l’acte médico-légal [15].
Complications somatiques
Les taux de goudron de la fumée d’une cigarette de cannabis sont
plus élevés que ceux du tabac (50 mg versus
12 mg), avec une toxicité aiguë inflammatoire et des risques
supérieurs de cancers des voies aéro-digestives. Sur le plan
endocrinien, on retrouve des effets réversifs tels que :
moindre concentration sanguine d’hormones sexuelles, diminution de
la fertilité et cycle anovulatoire, diminution de la taille de la
prostate. Le cannabis n’est pas tératogène mais il peut entraîner
un poids de naissance réduit de 80 à 100 g et une
hyperexcitabilité jusqu’à 13 jours du nouveau-né. Il n’est pas
démontré de risques de cancer ou de troubles du comportement à 6 et
10 ans.
Comorbidités psychiatriques et cannabis
Les troubles psychiatriques exposent à l’abus ou à la dépendance
au cannabis. À l’inverse, le cannabis peut induire, révéler,
accélérer ou aggraver cette co-occurrence.
Cannabis et troubles psychotiques
Les troubles psychotiques induits par le cannabis existent de
manière peu fréquente mais indiscutable dans la littérature. Ils
sont à distinguer des troubles schizophréniques. Ils ont été
décrits soit à travers des rapports d’observation dans les pays
occidentaux, soit par les psychiatres pratiquant dans les pays de
forte consommation [18]. Il s’agit d’épisodes brefs, de quelques
jours à deux ou trois mois, de survenue brutale lors d’un
accroissement de la consommation ou au décours d’un facteur
précipitant psychologique ou somatique, sur des personnalités sans
trouble manifeste. Certains symptômes sont plus spécifiques, comme
les hallucinations visuelles, une note confusionnelle, des thèmes
polymorphes, les troubles du comportement et l’agressivité. Leur
résolution sous traitement neuroleptique est rapide.
La consommation de cannabis chez les schizophrènes est devenue un
problème majeur. Elle s’est largement accrue depuis une quinzaine
d’années. Dans l’étude Epidemiologic Catchment Area (ECA), la
moitié des patients schizophréniques ont présenté un diagnostic de
dépendance à une substance psychoactive [21]. Dans les services de
psychiatrie, l’abus et la dépendance au cannabis sont
particulièrement élevés chez les schizophrènes : 13 à
42 % pendant la vie entière et 8 à 22 % dans les
6 mois précédents, selon les études [8]. Sur 100 sujets
schizophrènes hospitalisés en région parisienne, 27 %
présentaient une dépendance au cannabis dans la vie entière,
11 % au cannabis seul et 16 % en association avec
d’autres toxiques, principalement l’alcool et les opiacés [7]. Le
cannabis aggrave le processus dissociatif dont le début est plus
précoce d’un an, avec une majoration des productions délirantes et
hallucinatoires et des tendances dépressives et suicidaires. Les
rechutes à court et long terme et les hospitalisations sont plus
fréquentes, la resocialisation moindre et l’observance plus
faibles. L’adhésion thérapeutique médiocre pose la question de la
motivation aux soins avec un vécu délirant mis à distance et même
modulé par les prises de cannabis. Par contre l’impact sur la
désorganisation, les troubles du comportement, le cours de la
pensée ou le retrait seraient plus faibles. Traités, les
schizophrènes abuseurs auraient un pronostic meilleur. La
chronologie des troubles n’apparaît pas clairement. L’abus de
toxiques serait antérieur au développement du trouble psychotique
dans deux tiers des cas [22]. La fréquence de cette comorbidité
permet des hypothèses étiopathogéniques. Le cannabis serait
l’automédication d’un trouble schizophrénique. Il serait efficace
sur les symptômes négatifs, de retrait ou d’alogie, et sur les
effets secondaires des neuroleptiques. Sa consommation favoriserait
le contact et l’inclusion dans un groupe social, à travers une
inscription de consommateur de toxique plus valorisante que celle
de malade mental pour le patient et son entourage. Le cannabis
pourrait être un facteur de vulnérabilité à la schizophrénie
catalysant, précipitant ou de rechute. Par exemple, il y a six fois
plus de risque de développer un trouble schizophrénique en cas de
consommation de cannabis supérieure à cinquante fois [23].
Cette réflexion retrouve une actualité avec la mise en évidence du
rôle des systèmes endocannabinoïdes dans les troubles
schizophréniques, de leurs relations avec les systèmes
dopaminergiques et avec les études familiales et génétiques.
Cannabis et autres psychopathologies évolutives
La corrélation ente les troubles anxieux et de l’humeur et ceux
liés aux substances psychoactives est élevée, notamment chez les
moins de 20 ans. Un quart des sujets présentant ou ayant
présenté un trouble de l’humeur de l’étude ECA abusent ou abuseront
d’une substance psychoactive [21]. Trois fois sur quatre l’abus de
substance était antérieur au trouble de l’humeur [9]. L’initiation
au cannabis est liée à des problèmes de dépressivité se traduisant
par un manque général d’intérêt. Enfin, il est reconnu par le DSM
IV et la CM10 le concept de trouble de l’humeur induit par le
cannabis, apparaissant au cours ou au décours de l’intoxication,
régressant lors de l’abstinence. L’abus de toxiques aggraverait les
troubles dépressifs et faciliterait les passages à l’acte
suicidaire. La prévalence-vie des dépendances serait bien
supérieure chez les bipolaires que dans la population
générale : 13 à 64 % abusent du cannabis, espérant une
diminution de la symptomatologie dépressive et surtout maniaque
[4].
Dans l’étude ECA, 36 % des sujets ayant un trouble anxieux
caractérisé présentaient une dépendance à une substance
psychoactive, alcool ou cannabis. Inversement, toujours dans la
population générale, la prévalence des troubles anxieux chez les
utilisateurs réguliers de cannabis varie de 18 à 22 % [12].
Ainsi, si la survenue d’une attaque de panique favorise l’arrêt
spontané des prises de cannabis, paradoxalement le cannabis
provoquerait une anxiolyse chez les sujets présentant un trouble
anxieux caractérisé. La consommation d’une substance psychoactive
est fréquemment associée au trouble boulimique. Les boulimiques
toxicophiles semblent différents des non consommateurs :
recours plus fréquent aux laxatifs, plus d’antécédents de
tentatives de suicide, psychopathologie générale sévère, plus de
troubles de l’humeur ou anxieux [12].
Cannabis, suicide et comportement sexuel
Les conduites suicidaires et les tentatives de suicide sont en
augmentation régulière chez les adolescents. Les études actuelles
retrouvent plus de consommateurs de cannabis, 26 à 31 %, parmi
les sujets ayant fait une tentative de suicide et une prévalence
des tentatives de suicide plus importante chez les abuseurs de
cannabis que dans la population générale, 26 % versus
6 % [13]. De même, l’abus de substances illicites à l’âge
adulte augmenterait le risque de décès par suicide. Sur le plan
sexuel, le cannabis a des effets aphrodisiaques avec une
augmentation du plaisir chez l’homme et du désir chez la femme, une
levée des inhibitions et des comportements à risque. Dans une étude
réalisée sur une population d’agresseurs sexuels, le cannabis est
la première substance retrouvée après l’alcool [12].
Facteurs de vulnérabilité
Environ 20 % des expérimentateurs de cannabis développent
un abus ou une dépendance [2]. Si les facteurs socioculturels et
environnementaux sont déterminants dans l’initiation, les facteurs
psychologiques et biologiques jouent un rôle prépondérant dans
l’abus et la dépendance.
Facteurs biologiques
Le cannabis a été reconnu de tout temps comme une drogue, son
statut est maintenant établi dans les classifications
internationales. Chez l’animal, ses propriétés renforçantes sont
connues. Après les premiers effets aversifs, les tests de
préférence de place dans la partie de la cage où il était consommé
et d’autoadministration intracrânienne sont positifs. La tolérance
s’installe dès la deuxième prise, avec une diminution de toutes les
réponses pharmacologiques. La dépendance physique n’est révélée
chez le rat que par l’utilisation de composés anti-THC qui
déclenchent un syndrome de sevrage expérimental. Les études chez
l’animal ont également montré l’action du cannabis sur les neurones
dopaminergiques mésolimbiques du système de récompense du noyau
accumbens. La vulnérabilité aux effets du cannabis peut aussi
varier selon le terrain génétique. Les apparentés de sujets
présentant un trouble addictif ont globalement un risque
4,5 fois supérieur d’avoir eux-mêmes un tel trouble. Pour le
cannabis, le risque est 5,8 fois supérieur à celui de l’alcool
et de la cocaïne, inférieur à celui de la morphine. Les études de
jumeaux apparaissent moins pertinentes, mais les facteurs
environnementaux communs sont plus nombreux. Cette vulnérabilité
génétique comporte des facteurs communs avec les autres conduites
addictives et des facteurs spécifiques au cannabis avec une
possible physiopathologie commune à certaines formes de
schizophrénie [14].
Facteurs psychologiques
La consommation de substances psychoactives s’inscrit dans la
recherche de l’ivresse. Cet usage est le plus souvent associé à des
traits de caractère tels que l’impulsivité, l’anhédonie ou la
dépressivité. Le niveau élevé de recherche de sensation, la
susceptibilité à l’ennui et, particulièrement, la desinhibition
sont prédictifs de la survenue, à l’adolescence, d’un trouble lié à
l’usage de substance psychoactive [25]. Le modèle de Cloninger
propose le niveau élevé de recherche de nouveauté et le faible
évitement de danger comme facteurs prédictifs [6]. Les troubles de
la personnalité les plus souvent retrouvés sont celui de la
personnalité border line et, dans une moindre mesure,
antisociale. Soixante pour cent des consommateurs de cannabis en
situation clinique présentent une personnalité border line.
La consommation de substance psychoactive est un des critères
diagnostiques de la personnalité antisociale. Les adolescents
traités pour un trouble lié au cannabis ont aussi un trouble des
conduites et un trouble d’hyperactivité. Un quart des hyperactifs
ont un risque de développer un trouble des conduites et un trouble
lié à l’utilisation de substances psychoactives [17].
L’adolescence constitue en elle-même un facteur de risque
classique, cette étape de transition s’accompagne souvent d’usage
de cannabis, en particulier lors de la classique crise
d’originalité juvénile. Par rapport à l’alcool, si les déficits de
compétence personnelle avec une moindre estime de soi, une
impulsivité, une desinhibition et la colère étaient liés à la
consommation d’alcool, les déficits sociaux, comme la faible
sociabilité, la délinquance, la faiblesse des supports sociaux,
seraient plus souvent liés à la consommation de cannabis [20].
Facteurs sociaux
Depuis une vingtaine d’années, l’usage du cannabis est perçu
comme une pratique récréative, festive, en groupe, intégrée sur le
plan social. Dans ce cas, il assure une force de lien social dans
le groupe. Cette description n’est pas toujours vraie et des
pratiques solitaires existent aussi [1].
L’influence des pairs est reconnue. Les jeunes, à l’adolescence,
sortent progressivement de la sphère d’influence de leurs parents
pour entrer dans celle des amis de leur âge. Le cannabis peut être
utilisé comme l’est le tabac, pour marquer une différence ou un
détachement de leurs parents. Certains auteurs relèvent une
relation entre la consommation et la participation active à la
contestation politique ou le sentiment que les lois sont injustes
[3]. En ce sens, le cannabis garde une certaine valeur symbolique
de remise en cause de l’ordre établi, ne serait-ce que par son
statut de produit interdit par la loi. Lieu de rencontre avec les
pairs et de libération des valeurs familiales, l’école et le
relâchement scolaire constituent une occasion de contact et
d’initiation au cannabis. L’exemple parental peut être suivi par
les enfants par apprentissage social (social learning) et
valeurs transmises. L’utilisation de produits psychoactifs par les
parents pour gérer leur stress peut être intériorisée comme modèle.
Parmi les facteurs familiaux, ont été décrits une faible
identification parentale, un temps limité passé avec ses parents,
une résistance au contrôle parental, une faible affection
maternelle, de faibles règles maternelles, un usage de cannabis
dans la famille, une influence des pairs supérieure à celle des
parents [5].
Les facteurs de risque interagissent aussi avec des facteurs de
protection. Il s’agit là d’un domaine encore peu exploré, qui revêt
pourtant une importance majeure dans une perspective de prévention.
Quelques caractéristiques peuvent jouer un rôle protecteur,
notamment chez les enfants et les adolescents à risque :
intelligence, capacité à résoudre les problèmes, caractère
sociable, estime de soi positive, soutien du milieu familial,
présence de modèles identificatoires positifs, régulation souple
des affects [11].
Conclusion
L’accroissement de la consommation du cannabis en France,
particulièrement chez les adolescents, est un réel problème de
santé publique et est perçu comme tel par nos autorités. Les
multiples débats sur la dépénalisation de son usage ne doivent pas
occulter sa toxicité, essentiellement neuro-psychologique et
psychiatrique, préoccupante chez le sujet jeune en phase
d’insertion socio-affective. Cet usage accru interpelle les
psychiatres. La consommation et la recherche des effets font du
cannabis un indicateur de difficultés psycho-sociales et aussi un
facteur d’aggravation des psychopathologies évolutives avec une
moindre observance aux soins et une facilitation des passages à
l’acte, en particulier suicidaire. Son rôle étiologique dans
certains troubles schizophréniques est toujours largement
débattu.
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