ARTICLE
Auteur(s) : Jacques Constant*
* Psychiatre des Hôpitaux, Centre hospitalier, rue
Saint-Martin-au-Val, 28000 Chartres. E-mail :
constant@ch-chartres.fr
Jean-Claude Baron est mort brusquement le 6 août 2002, à
66 ans, en pleine activité de médecin-chef d’un service de
psychiatrie générale à l’hôpital de Bonneval en
Eure-et-Loir.
Notre relation avait débuté à la fin des années soixante à
Sainte-Anne à Paris. Il avait été interne des hôpitaux
psychiatriques de la Seine, puis assistant à Villejuif. Il
entraînait les internes, dont j’étais, aux épreuves des concours.
Il avait la réputation méritée d’être exigeant et il intimidait.
Bon entraînement à une époque où, même après 1968, il fallait
interroger directement un malade devant un jury et maîtriser
l’émotion autant que la connaissance.
Un divorce lui fait quitter la région parisienne et prendre, en
octobre 1973, le poste de médecin chef laissé vacant par le départ
à la retraite de Henri Ey.
Une sévère rechute de tuberculose ponctue ce passage :
occasion de rencontrer l’infirmière qui le soigne, Roselyne, et de
renouer avec elle et la vie : nouvelle famille, nouveaux
engagements dans la vie associative, recherche spirituelle et
responsabilités dans la psychiatrie publique.
Depuis l’hôpital général de Chartres, je prenais alors la
responsabilité du service infanto-juvénile et j’ai retrouvé
Jean-Claude Baron pour partager avec lui, en voisin, 28 ans de
politique locale de psychiatrie.
Comme tous ceux de notre génération, nous avons été témoins des
évolutions de la politique en psychiatrie publique (ou de l’absence
de politique) et de l’effacement progressif du rôle des psychiatres
dans les décisions.
La forte personnalité de Jean-Claude Baron l’avait conduit à
présider pendant plusieurs années la commission médicale de
Bonneval. Dans cette fonction, il a été un acteur de la politique
de secteur et un témoin, plus ou moins critique, du redéploiement
de ce centre hospitalier spécialisé et de son nouveau
positionnement dans le dispositif sanitaire hospitalier :
création d’un hôpital de jour (le Cèdre bleu), à Chartres,
ouverture de CMP et de structures à temps partiel dans plusieurs
lieux du secteur, implantation près du centre hospitalier de
Chartres du centre psychiatrique du Coudray.
Lorsque nous nous retrouvions à la DASS, à la Préfecture, à la
Région, ici ou là, il avait un génie tout à fait personnel pour
désorganiser la parole officielle ronronnante et dérouter les
interlocuteurs de quelque bord qu’ils soient. Son humour, sa
culture, la radicalité de ses positions humanistes, la multitude de
ses intérêts (il s’occupait de la bibliothèque de Bonneval, mais je
l’ai vu aussi lire des poèmes au théâtre de Chartres), l’empêchait
de descendre au niveau consensuel des discours vides que nous
tiennent régulièrement, avec de plus en plus d’autorité dans le ton
et de vacuité dans le contenu, les différentes autorités.
Jean-Claude Baron s’avérait alors un spécialiste du coup d’épingle
dans la baudruche des discours officiels, se maintenant, parfois,
non sans paradoxe, dans une position insaisissable. Ce qui en
irritait plus d’un.
Au cours de ces dernières années, ses démêlés avec la personnalité
de certains directeurs d’établissement n’ont pas contribué à sa
tranquillité.
C’est ailleurs que Jean-Claude Baron cherchait son épanouissement.
Lui qui savait que le mépris peut tuer, savait aussi faire
retraite... au Mont Athos... et revenir toujours plus disponible
pour ses patients et plus respectueux envers leur
souffrance.
Comme il ne savait pas dire non, il avait accepté des vacations à
la Protection judiciaire de la jeunesse et cela avait été
l’occasion de nous rapprocher. Nous avions, au cours d’un congrès
de l’Association des psychiatres d’intersecteur, produit ensemble
un sketch qui s’intitulait les ados se cachent pour mûrir et
qui traitait du passage des adolescents entre les structures
d’enfants et celles d’adultes.
En évoquant sa mémoire, je m’aperçois que mes rencontres les plus
profondes avec lui ont eu lieu autour de la pratique des
expertises. J’ai en commun avec Jean-Claude Baron 25 ans de
crimes, ça vous forge une amitié.
Nous nous étions connus en présentant des malades pour le jury des
concours. Nous avons lié notre amitié en continuant cette activité
pour présenter la psychiatrie aux jurys d’assises. C’étaient des
moments partagés, volés sur le quotidien, le samedi, pendant les
périodes de vacances et des rencontres en marge, dans les
prisons.
Mais c’était toujours la même écoute, le même respect, la même
recherche de compréhension. Petit à petit, entre nous deux, s’est
tissée une connivence clinique. Nous avions chacun notre style,
cela se voyait surtout dans les rédactions mais, pendant l’examen
clinique à deux, notre complémentarité devenait un plaisir. Les
expertises ont été continuellement entre nous l’occasion de
discussions sur les formes psychopathologiques et sur
l’approfondissement des facteurs évolutifs, au travail, dans la
société et dans les psychismes individuels.
Etrange chose que le silence pudique des médecins publics sur leur
pratique expertale. Toi, Jean-Claude, tu avais une capacité de
t’identifier à la souffrance, tu savais entendre ceux que personne
ne peut plus écouter, les tueurs de vieilles dames, les assassins
d’enfants. Et nous partagions là des questionnements sur l’humain
dans son expression la plus radicalement opposée à l’humanisme.
Origine de la vie psychique, origine du crime, que d’interrogations
pendulaires : frères humains qui comme nous vivez !
Au revoir Jean-Claude.
Yves-René Leborgne
(1934-2002)
De formation neuro-psychiatrique, Yves-René Leborgne était chef
de service à l’hôpital de Bonneval depuis 1971.
Elève de Henri Ey, il habitait toujours la maison de fonction du
maître à l’intérieur de l’hôpital et pratiquait une psychiatrie
conforme à ses travaux.
Il aimait se présenter lui-même comme « un
paléonto-psychiatre, des villes et des champs ». Il avait la
charge du secteur sud de l’Eure-et-Loir, région de Châteaudun,
Nogent-le-Rotrou, La Loupe, frontière entre la Beauce et le Perche.
Il a participé à toutes les évolutions de la psychiatrie à la fin
du XXe siècle et créé le premier hôpital de jour à
Bonneval, des appartements associatifs et des centres d’accueil à
temps partiel.
D’une stature imposante, il était rassurant, convivial et
chaleureux. Il avait su créer dans les équipes soignantes un
sentiment de confiance et une ambiance de travail propre aux
initiatives de chaque professionnel. Passionné de chasse et
d’anecdotes sur l’histoire de la psychiatrie, il aimait enseigner
les internes et les étudiants en soins infirmiers. Il s’était
beaucoup occupé d’une association d’entraide aux malades et n’était
pas peu fier d’avoir gagné avec eux une course-croisière en bateau.
Il était déjà malade depuis quelque temps mais s’était maintenu
dans sa pratique clinique et dans sa fonction de président de la
commission médicale d’établissement.
La mort l’a frappé quelques mois avant sa retraite après une vie
professionnelle tout entière dévouée à ses malades.
|